Mardi 13 mai 2008

Nik COHN,
Broadway, la grande voie blanche
Première édition :
The Heart of the World, Knopf, 1992
Traduit par Elisabeth Peellaert,
Julliard, 1993
réedité par les éditions 10/18, 2000
448 pages
















Présentation de l'auteur



     Né en 1946 en Irlande du Nord, Nik Cohn fuit son pays natal à dix-sept ans pour aller s'installer à Londres. Il devient très rapidement journaliste pour de prestigieux journaux (Observer, Sunday Times...) et invente ce qu'on appelle la " rock critic ".


     En 1968 sort A Wop Bop A Loo Bop A Lop Bam Boom, L'Âge d'or du rock, qui devient rapidement un livre culte.


En 1975, il s'installe à New York où il écrit Broadway, la Grande Voie Blanche ainsi que Rock Dreams, etc.


L'histoire





     Broadway, La Grande Voie Blanche raconte l'histoire d'un écrivain irlandais qui veut découvrir le monde. Suivant les conseils d'un de ses amis, il part à New York à la conquête de Broadway, " monde au coeur du monde ". Guidé par Sasha Zim, un chauffeur de taxi sovéricain, musicien à ses heures perdues, il longe la grande voie blanche, rencontrant des personnes étranges souvent en marge de la société : voleurs par vocation à Battery Park, travestis aux abords de la quarante-troisième rue ouest, mafieux chinois à Chinatown ou encore vendeur itinérant en livres sataniques près de Wall Street.


     Le livre est construit sous forme de spectacle avec des parties, ainsi que des entractes. Chaque chapitre, grâce aux interventions des personnages, conte une partie de Broadway ; non pas celui du strass et des paillettes, mais celui qu'on laisse bien volontiers dans l'ombre, ce qui va en quelque sorte à l'encontre du titre, La Grande Voie Blanche.


     Le célèbre critique musical n'aurait-il pas voulu parodier la rue la plus swingante et scintillante du monde en écrivant cet hymne au désenchantement ?


     Dans tous les cas, plus on avance dans le récit et plus Broadway semble se perdre dans sa démesure ; la joie qu'il y avait au départ s'estompe petit à petit au fil des récits des personnages.


 Le rapport à la ville


     L'argument du livre est la remontée de Broadway avec le narrateur : il commence aux pieds de la statue de la Liberté pour finir dans le Bronx, ce qui nous fait parcourir une bonne partie de Manhattan. Chaque étape du trajet nous fait entrevoir des lieux mythiques de la Grosse Pomme comme Wall Street, Times Square ou la cinquième avenue.


     Nik Cohn nous promène également dans le temps : en 1841, quand Broadway était un petit musée des horreurs, ou dans les années 30 où le jazz saxonnait à tous les coins de rues.


     L'auteur s'est beaucoup renseigné sur la ville avant d'écrire ce livre ; les dernières pages sont d'ailleurs consacrées à une bibliographie assez considérable, traitant de New York en général.


     Comme nous l'avons vu précédemment, le ton enjoué du départ se dégrade peu à peu ; il est de même pour la vision de Broadway, la description des lieux sombre dans une profonde nostalgie, celle d'arriver au terme de son voyage ou tout simplement parce que le Broadway magique d'antan n'est plus ?


     La réponse serait sûrement la seconde mais les protagonistes interrogés, eux, semblent ne pas pouvoir se détacher de cette rue et si un jour ils en sont partis, c'était pour mieux revenir ensuite ; ils voient un peu Broadway comme Neil Young dans sa chanson " On Broadway ".


     Alors, fascinante, la Grande Voie Blanche ? Oh que oui, et non pas par ses comédies musicales, mais tout simplement par sa population loufoque qui la résume tout à fait !


Lucie, Ed-Lib. 1A

par Lucie publié dans : fiches de lecture 1A
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Lundi 12 mai 2008

 

Paul-Emile VICTOR
Boréal, 1938
in
Boréal et Banquise
 rééd. Grasset, 1997


















Quelques mots sur l’auteur


     Paul-Emile Victor, dit PEV, " est connu pour avoir durant une quarantaine d’années participé, dirigé ou promu des expéditions polaires tant au nord qu’au sud de la planète ".

     Né en 1907, et mort en 1995, il a fait des études d’ethnologie. Il a d’abord été attiré par des recherches sur la Polynésie.

     Il fait la rencontre du navigateur Charcot, qui voyage régulièrement vers le Groenland, et lui demande de partir avec lui.


     Entre 1934 et 1937, PEV va faire plusieurs expéditions au Groenland. Il va notamment traverser le pays d’est en ouest en traîneau (ce qui représente 800km) ; il va également passer un an avec une famille esquimau (de 1936 à 1937). C’est cette expérience qu’il raconte dans son livre intitulé Boréal.


     Plus tard, début 1942, il s’engage dans l’US Air Force. 

     En 1947, il crée les Expéditions polaires françaises et mène des missions en Arctique, Antarctique et Terre Adélie.


     A 70 ans, il réalise son rêve de jeunesse : il se retire dans une petite île du lagon de Bora-Bora, où il finira ses jours.


Son œuvre

 


     Paul-Emile Victor a beaucoup écrit. Boréal est son premier livre. Il a ensuite publié de nombreux ouvrages, certains étant des documentaires ethnographiques, certains traitant d’écologie. Il a également publié de nombreux articles et conférences sur des sujets ethnographiques.

 

 

Boréal

 

     Ce livre a été publié pour la première fois en 1938, et a été réédité cinq fois par la suite. Il s’agit d’un journal de bord que PEV a tenu pendant son séjour chez la famille esquimau, à Kanguersetoatsiak.


     PEV a entrepris ce voyage pour des raisons scientifiques : il veut étudier les coutumes des Esquimaux. On peut lire au début du livre la conversation qu’il a avec Charcot, quand PEV lui demande s’il peut partir avec lui :

 

     Tout doucement une phrase, en un crescendo irrésistible monte en moi. Je n’entends plus qu’elle partout : dans la rue, chez moi, pendant mon sommeil qui se fait rare :


Un an…

 

Rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Comment ? voir Charcot, lui parler.

Il me reçoit entre deux portes à l’Académie de Marine.

- J’ai reçu votre lettre, mon petit. Qu’y a-t-il encore ?

- Commandant, je me suis permis de vous écrire la première fois pour vous demander de m’embarquer pour la croisière d’été. Maintenant c’est pour autre chose.

- Dites.

Il est debout, adossé à un coin de porte pleine de moulures. Autour de nous de vieux messieurs entrent, sortent, parlent, discutent.

- Voilà, commandant. Au Musés d’Ethnographie du Trocadéro, il n’y a pas de collection d’objets esquimaux d’Ammassadik. De plus, il reste encore beaucoup à étudier chez eux des points de vue de l’ethnographie et de l’anthropologie. Alors voilà : Commandant, je me permets de vous demander de m’emmener à Ammassadik et de m’y laisser un an pour rapporter des collections aux musées et pour y étudier l’ethnographie des habitants.


 

 

     Et, en effet, PEV prend des notes sur les coutumes et les croyances des Esquimaux. Le texte est accompagné de nombreux dessins explicatifs. Il décrit par exemple le système économique de ce peuple, les rites funéraires, les méthodes de chasse. Il retranscrit les récits surnaturels des Esquimaux. Il donne son opinion sur la christianisation récente du peuple esquimau :


     Je suis adversaire d’un christianisme comme celui qui a été pratiqué un peu partout et en particulier en Polynésie et chez certains Esquimaux du Canada.

 

     En tant qu’ethnographe, je regrette que les Esquimaux d’ici ne soient plus ce qu’ils étaient autrefois.

     Mais par ailleurs je dois dire que le christianisme a apporté ici une amélioration : le respect de la vie humaine (dans une certaine mesure seulement, il est vrai).

     Il n’y a pas cinquante ans encore, les meurtres étaient fréquents, meurtres par vengeance ou par jalousie. Maintenant il n’y en a plus : effet de l’évangélisation.

     Par ailleurs il serait difficile de citer un seul exemple de résultat néfaste par suite d’un enseignement déficient ou d’une compréhension erronée.

     Si les résultats du christianisme ont souvent été lamentables, du point de vue des races et des civilisations, cela tient à mon avis à deux causes :

1° Les missionnaires n’étaient pas en général des ethnographes ;

2° Les missionnaires ont rarement été maîtres de la langue de ceux qu’ils christianisaient. D’où il résultait une incompréhension de part et d’autre.


     Les notes scientifiques sont intégrées à des anecdotes de la vie quotidienne qu’il écrit jour après jour, de façon simple, avec des phrases courtes. Il décrit par exemple la construction de sa cabane, les épisodes de la chasse au phoque et à l’ours, de pêche en kayak. Le lecteur participe aux aventures et découvre la vie esquimaude en même temps que l’auteur.

 

Le contact avec la nature est important pour lui, de même que la présence de ses chiens. On peut lire :


     Assis sur le rebord de la fenêtre de ma cabane, face au fjord, je regarde la nuit. Ekridi et Timertsit, toutes deux assises à mes pieds sur leur derrière, les oreilles dressées, regardent la nuit comme moi. De temps en temps, l’une ou l’autre lève les yeux vers moi : nous sommes complices.

 


     Le séjour de PEV dans la famille esquimaude dure 14 mois. Ses liens avec les membres du groupe deviennent très forts. PEV veut apprendre à connaître véritablement ces hommes et ces femmes en se mêlant à eux. Son regard d’ethnographe est secondaire par rapport à ses contacts avec le groupe, auquel il est très rapidement intégré. Il reçoit un nom esquimau : Wittou, il apprend la langue. Plusieurs passages montrent son intégration, qui est très importante à ses yeux.


     Le bouchon du bidon de pétrole manque.

 

- Je l’ai vu hier, dis-je à Kara.

- Il n’est plus comme un Kratouna [homme blanc] celui-là, dit Kristian.

- Pourquoi ? dis-je.

- Parce que tu as dit : " Je l’ai vu hier ", tout tranquillement. Un Kratouna aurait parlé beaucoup, vite, et peut-être aussi se serait-il fâché.

- D’ailleurs, ajoute Kristian, tu parles esquimau aussi bien que nous. Tu es le seul Kratouna qui ait jamais parlé l’esquimau aussi bien que ça.

Je souris. Doumidia me regarde, vient vers moi, met les bras autour du cou et me dit en frottant son nez contre le mien :

- Tu es mon gentil petit Esquimau.

Quel bonheur que je m’entende si parfaitement avec mes compagnons. Ce serait affreux si j’étais encore considéré par eux comme un blanc, si j’étais isolé au milieu de gens qui me seraient hostiles.

 

 

     Paul-Emile Victor a ensuite écrit un second livre sur son expédition au Groenland, intitulé Banquise, où on peut lire ces mots :


" Dans cette hutte, je viens de vivre la plus passionnante des vies d’aventures pour la plus passionnante des recherches : la recherche ethnographique. Sept mois d’une vie d’esquimau, comme un esquimau parmi les esquimaux. Je ne suis plus le "kratouna" [l’homme blanc], mais Wittou, un esquimau comme les autres, qui a pris part avec les autres aux joies et aux peines communes ".


     Boréal est un livre qui raconte la rencontre de l’altérité, la rencontre de l’autre. C’est le récit d’une très belle aventure humaine.

 

 

Et aussi :


     Paul-Emile Victor a également écrit et dessiné un album pour enfants sur le thème des Esquimaux : Apoutsiak, le petit flocon de neige. Ce livre a été publié pour la première fois en 1948. Les dessins de l’album illustrent les scènes décrites dans Boréal : la vie en communauté, les jeux des enfants, la chasse.

 

 

 

Esther, AS Bib

 

 

 

 

 

 

 

par Esther publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Dimanche 11 mai 2008



V.S. NAIPAUL,
À la courbe du fleuve, 1979
Titre original : A Bend in the River
Traduit de l'anglais par Gérard Clarence
Paris : Albin Michel, 1982













Biographie




     L'écrivain britannique Vidiadhar Surajprasad Naipaul est né en 1932 à Chaguanas, près de Port of Spain à Trinidad, dans une famille de descendants d'immigrants originaires du nord de l'Inde. Son grand-père était coupeur de canne, son père journaliste et écrivain. À l'âge de 18 ans, Naipaul se rend en Angleterre où il obtient une licence de lettres en 1953, après des études au University College d'Oxford. Il réside en Angleterre, mais consacre aussi beaucoup de temps à des voyages en Asie, en Afrique et en Amérique. À l'exception de quelques années au milieu des années 50 où il est journaliste free-lance pour la BBC, il s'adonne entièrement à son métier d'écrivain. Les romans et nouvelles constituent la majeure partie de sa production. Il publiera aussi des récits documentaires.

 

     V.S. Naipaul reçut plusieurs prix littéraires, dont le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986. Docteur honoris causa au St Andrew's College, à Columbia University, aux universités de Cambridge, de Londres et d'Oxford, il est anobli par la reine Elisabeth en 1990. En 2001, il obtient le prix Nobel de littérature, " pour avoir mêlé narration perceptive et observation incorruptible dans des œuvres qui nous condamnent à voir la présence de l'histoire refoulée ".


À la courbe du fleuve

 




     Le personnage principal et narrateur du roman est Salim, un jeune homme d’origine indienne qui vit avec sa famille sur la côte est du continent africain, probablement dans un pays comme le Kenya et une ville portuaire qui pourrait être Mombasa (il faut noter qu’aucun indice temporel ou géographique n'est donné dans le roman). Pressantant des changements dangereux dans son pays, il quitte sa maison pour s’installer à l’intérieur du continent, en achetant une boutique à un ami de sa famille dans un pays comme la République démocratique du Congo, également appelée "Congo-Kinshasa". Il arrive dans cette ville sans nom, située à la courbe du fleuve, à moitié détruite après avoir gagné son indépendance, où il commence sa nouvelle vie, douloureuse, solitaire et sans espoir. Peu de temps après, le fils des esclaves de sa famille le rejoint. Fidèle à son " patron ", il lui tient compagnie, accomplit les tâches domestiques et travaille dans son magasin de quincaillerie. Ainsi Salim mène sa vie, tout en observant l’existence de la ville détruite et de ses habitants. Il noue quelques liens d’amitié avec certains habitants de la ville, indiens ou étrangers comme lui, veille sur le fils de sa cliente régulière.

 

     Ensuite une rébellion contre le nouveau gouvernement est réprimée par l’armée et une nouvelle étape commence pour la ville, dans laquelle " le progrès " économique se développe grâce à la vente du cuivre, de l’or ou de l’ivoire. La ville renaît de ses cendres et attire de plus en plus d’étrangers qui viennent explorer l’Afrique et l’inconnu. Le pays se trouve maintenant entièrement contrôlé par le "Grand Homme", le Président, qui impose la modernité et commence des réformes, une réorganisation administrative,la construction de petites villes comme les Domaines d’état, sans éliminer la misère des bidonvilles. Mais toutes ces transformations sont artificielles et n’ont aucun sens profond et nécessaire dans la reconstruction du pays. Toute cette agitation n’est, comme dit le narrateur, qu’une " mystification ".


     Le Domaine est une cité universitaire ainsi qu’un centre de recherche qui accueille des scientifiques, des chercheurs et des conférenciers étrangers : européens ou américains. Ils viennent instruire les Africains, leur montrer la nouvelle voie du développement de l’Afrique et son futur. Ensuite toutes ces innovations s’avèrent être de la pure démagogie. Ainsi Salim, menant sa vie du simple commerçant en observant ces changements fait, par le biais de son ami d’enfance Indar,  connaissance avec un historien, Raymond, et sa femme Yvette, avec qui Salim noue des liens d’intimité. Mais Raymond se révèle être conseiller du Président…



Analyse



     En analysant cette œuvre, on remarque son côté intimiste qui est assez frappant. Tout au long du roman l’auteur concentre notre attention sur les états d’âme et l'humeur de son personnage, il essaye de traduire ses perceptions, ses réflexions, sa vision du monde. Le narrateur décrit ses pensées les plus profondes : au début, concernant son inquiétude pour son pays, ensuite, sur sa vie dans cette ville à la courbe du fleuve, sur ses efforts pour s’y adapter qui, en définitive, ne lui apportent rien. Il est arrivé dans cette ville avec l’espoir de changements importants, mais avec le temps qui passe il se sent insatisfait et perdu. En état de mélancolie, voire de dépression constante, il cherche le sens de sa vie. La première phrase du roman, considérée comme emblématique de la vision du monde de Naipaul explique le destin de son personnage : " Le monde est ce qu’il est ; ceux qui ne sont rien ou ne cherchent pas à devenir quelqu’un, n’y ont pas leur place ". 


     Le pays, tout comme Salim, essaye de trouver son identité au rythme des rébellions ou des manifestations du pouvoir absolu du Grand Homme. Il sort de l’époque du colonialisme, apprend à vivre dans l’indépendance avec le Président, le "Grand Homme", qui veut revenir aux sources, aux origines, mais n’est pas capable d’arrêter la corruption des fonctionnaires et la profonde pauvreté des bidonvilles.


     Ce livre c’est l’histoire de quelqu’un qui se cherche intérieurement et qui en même temps vit dans le chaos et l’incertitude.


     Naipaul est un écrivain vraiment cosmopolite, ce qu'il explique par son manque de racines : la pauvreté culturelle et spirituelle de Trinidad l'afflige, l'Inde lui est devenue étrangère et il lui est impossible d'adhérer à ses valeurs traditionnelles. On peut remarquer un certain reflet de ce trait de caractère de Naipaul dans le personnage de Salim : il est déraciné et étranger à sa culture d’origine, il ne se sent ni indien, ni africain, il est en exil éternel et il ne trouve sa maison nulle part.


     Dans ce roman Naipaul traite avec un pessimisme profond et parfois par une satire amère des effets du colonialisme et du nouveau nationalisme en Afrique. Souvent ses œuvres désespèrent les tiers-mondistes qui lui reprochent son pessimisme. Maintenant, nombreux sont ceux qui reconnaissent leur triste caractère prémonitoire.


    En conclusion je propose la citation d’André Clavel sur le site de L’Express Livres (
http://livres.lexpress.fr/critique.asp?idC=5228&idR=10&idTC=3&idG=4) qui résume bien l’œuvre de Naipaul :


     " Quand Naipaul a reçu le suprême hommage de Stockholm, en octobre 2001, on a salué un homme-orchestre capable de briller sur tous les registres. Mais aussi un prince de la world fiction, un brasseur de cultures, un champion du melting-pot, un observateur universel. Et un diabolique trouble-fête qui n'a cessé de fustiger, d'une encre flamboyante, le laminage capitaliste et la dérive coloniale, l'aveuglement des puissants et la démagogie tiers-mondiste. Guérilleros, A la courbe du fleuve, Dis-moi qui tuer, Une maison pour M. Biswas, l'œuvre de Naipaul est un long requiem où l'amertume distille les mêmes obsessions : le déracinement, le métissage, l'exil, la quête identitaire, le voyage intérieur qui s'enlise dans la cendre des vies sacrifiées. Autant de visages pour un écrivain qui ressemble à Conrad, l'autre maître des odyssées contrariées. "

 

Anastasia, Bib. 2A
par Anastasia publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Samedi 10 mai 2008



Michael CUNNINGHAM

 

Le livre des jours
Titre original : Specimen Days, 2005
Traduit par Anne Damour
Editions Belfond, 2006

 

 

Voir aussi
Fiche d'Annie
Fiche de Chloé






     Le livre est composé de trois histoires se déroulant à trois époques différentes.


La première histoire, "Dans la machine"
, est en quelque sorte un roman historique qui se déroule dans le New York de la deuxième moitié du XIXème siècle. Elle raconte la vie de Lucas, un enfant qui parle comme un livre. Ce dernier arrête l’école afin de remplacer son défunt frère Simon à l’usine, auprès de la machine qui lui a pris la vie, pour subvenir aux besoins de sa famille malade et folle de tristesse.


La deuxième histoire, "La Croisade des enfants"
, se déroule dans les années 2000. C’est l’histoire de Cat, psychologue dans la police, qui a pour fonction de recevoir les appels de personnes menaçant de commettre des crimes, et de les trier par échelle de danger. Cette dernière " loupe " un appel : un adolescent vient de commettre un attentat : il s'est fait exploser en prenant un passant dans ses bras.


La troisième histoire, "Une pareille beauté",
 se place dans le registre de la science-fiction futuriste. C’est l’histoire de Simon et de Catareen. Tout les deux sont rejetés par la société, Simon parce qu’il est un robot, et Catareen, parce qu’elle est une nadienne, sorte de reptile extraterrestre venu se réfugier sur la planète Terre. Ensemble ils fuient vers Denver, l’un pour éviter la mort et trouver le " sphros ", l’autre pour y mourir.

 

     Ces trois histoires pourraient en apparence ne rien avoir en commun ; pourtant il existe quelques liens entre elles. En effet, mis à part entres autres le retour des prénoms des personnages et un petit bol blanc qui passera dans les mains de chacun d’entre eux, deux autres liens principaux tiennent une grande importance dans chacune des histoires.

     Le premier est New York, ville métamorphosée au cours des histoires par le temps qui passe, mais qui garde toujours cette caractéristique étrange et ambiguë de ville à la fois déshumanisée par sa froideur et néanmoins emplie d’espoir. Le deuxième lien principal et fil conducteur du roman est le personnage et la poésie de Walt Whitman. Cette poésie est un lien intemporel qui unit les trois héros : Lucas quitte l’école mais garde à son chevet Feuilles d’herbes dont il lit un extrait tout les soirs ; on découvre dans la seconde histoire que les attentats ne sont pas sans lien avec cette poésie, et Simon en a des réminisecences dans sa mémoire robotisée. Michael Cunnigham rend ainsi hommage au poète de la même manière dont il salue Virginia Woolf dans Les Heures, prouvant ainsi la beauté de l’art dans son intemporalité.

     A mon avis, l’essence même du livre est concentrée dans l’épigraphe du roman :



" Ne crains rien ô Muse ! ce sont des jours et us nouveaux
  qui t’accueillent
C’est je le reconnais une race étrange, très étrange,
d’un genre original,
Et pourtant la vieille race humaine, la même en
dedans, en dehors,
Visages et cœurs semblables, semblables sentiments,
semblables désirs,
Le même vieil amour, la même beauté, le même usage. "

Walt WHITMAN, Feuilles d’herbe


Elisa, 1ère année Edition-Librairie

par Elisa publié dans : fiches de lecture 1A
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Vendredi 9 mai 2008

Pierre LOTI,
Madame Chrysanthème
GF Flammarion, 1990,
285 p.,
préface de Bruno Vercier.



Voir aussi
 fiches de Jennifer et Cyrielle

fiche de Sibylle 

 





Présentation du roman

 

     En mars 1985, Pierre Loti (1850-1923) reçoit l'ordre de rejoindre l'escale de l'amiral Courbet qui participe à la campagne de Chine. Cette campagne est entrecoupée de séjours au Japon en juillet 1885 : son bateau, la Triomphante – un cuirassé sur lequel il a embarqué en mai à Formose –, a besoin de réparations et arrive au chantier naval de Nagasaki. Il y passe 36 jours, du 8 juillet au 12 août, alors que le roman s'étend sur une période de 79 jours. Les dates réelles ont donc été changées.


     Durant son séjour à Nagasaki, il contracte un mariage avec une jeune Japonaise de 18 ans : Okané-San, baptisée Kikou-San soit Madame Chrysanthème (il s'agit d'une fleur nationale au Japon, célébrée lors de la fête impériale des Chrysanthèmes ; ironiquement cette fleur symbolise le coeur humain, la précarité de la beauté et l'amour fidèle).


     Ce mariage auquel les parents ont donné leur consentement a été arrangé par un agent, et enregistré par la police locale. Il ne dure que le temps du séjour et la jeune fille pourra par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique peut paraître curieuse mais elle est alors courante au Japon, même si elle s’avère coûteuse pour l'étranger.


     Si le roman raconte bien l'histoire de ce mariage, l'auteur signale cependant dans sa préface :

 

" Bien que le rôle le plus long soit en apparence à Madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l'Effet que ce pays m'a produit. "

 

     De fait, ce roman ne raconte pas véritablement une histoire, aucune aventure réelle, ou intrigue, ni même une histoire d'amour. Il s'agit plutôt d'impressions peintes : des tableaux décrits, une galerie de portraits, des scènes de vie à Diou-djen-dji. Et la ville est bien l'un des personnages principaux de ce récit : le Nagasaki d'avant la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui complètement disparu, et que le témoignage de Loti restitue en partie. De ce fait, ce roman trouve aujourd'hui une valeur supplémentaire.


     Le temps de ce seul mois passé à Nagasaki, une sorte de petite routine se crée, un rythme de vie s'installe, une vie à la japonaise, où un certain nombre des habitants de la ville nous sont présentés et nous deviennent étrangement familiers. Il y a Okané-San et sa famille : son cousin pauvre le Djin 415, le plus rapide des hommes-coureurs traînant des petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent, la mère d’Okané-San, Madame Renoncule, son petit frère Bambou, et aussi toutes ses soeurs. Il y a M. Kangourou, l'entremetteur de mariage, M. Sucre et Madame Prune, leurs propriétaires, Oyouki, leur fille de 15 ans, Madame Très-Propre, la vendeuse de lanternes, Madame l'Heure, la marchande de gaufres, Matsou-San et Donata-San, les chefs bonzes du temple de la Tortue Sauteuse, le photographe de renom, les tatoueurs...


     Il y a enfin les incidents quotidiens et les instants choisis, les moments privilégiés ou incongrus et les lieux décrits avec soin et force détails : les maisons, les jardins, les montagnes, le cimetière, la baie, les salons de thés, les temples… ; les petites mousmés (les jeunes femmes japonaises) et leurs costumes ; les rituels du repas et du bain ; les bruits que font les insectes, le roulement des panneaux de bois et la petite pipe que les femmes tapotent tous les soirs pour la vider : " pan pan pan ". Malgré son impatience et sa lassitude affichée à l'égard de ses hôtes, Loti s'intéresse à toutes leurs coutumes et prend à coeur de transcrire ses impressions, d'expliquer ces moeurs et ces habitudes si différentes de celles des Occidentaux, ainsi que certains termes ou expressions japonais pour lesquels le français ne trouve aucun équivalent juste. L'auteur exprime en effet très souvent sa difficulté à " dire ".

   

La réception du roman

 

     L'art japonais tient alors déjà une place éminente en Europe. En 1867, le Japon participait déjà à l'Exposition universelle de Paris, et entre 1867 et la Seconde Guerre mondiale plus de 150 témoignages paraissent sur le Japon. En particulier, les Albums japonais d'Edmond de Goncourt publiés en 1875 suscitent un vif intérêt chez les intellectuels français, on collectionne les " japonaiseries " avec avidité. Si la mode "japoniste " a donc précédé Loti, l'auteur cristallisa la vision populaire du pays. Il fut influencé par son public, et l'influença en retour, reflétant et alimentant dans un même temps l'imaginaire collectif. Loti projette en effet ses préjugés sur le Japon, et interprète le pays qu'il découvre selon eux. De manière générale, on relève de nombreuses critiques négatives, parfois très virulentes de son œuvre : dénonciation d'une incompréhension de la culture japonaise, écriture d'un imposteur, d'un menteur, d'un " pseudo-initié ". Cependant, si ont été relevées dans ses écrits certaines inexactitudes, en particulier du point de vue du vocabulaire utilisé, il faut aussi noter l'existence de critiques positives, notamment de la part de chercheurs japonais.

 

  Une altérité problématique

 

     Le rapport à l'autre, le regard porté sur la différence culturelle pose véritablement problème dans ce roman. Les épisodes comiques sont nombreux, et une grande joie de vivre paraît caractériser tous les Japonais, qui semblent ne jamais cesser de rire. Paradoxalement cependant, le roman est à la fois aussi empreint d’une grande mélancolie, d’un goût de gâchis et de désoeuvrement, de résignation et d'impatience. Le sentiment communiqué par Loti est celui d'une anecdote, son mariage n'est qu'un épisode sans conséquence. Il n'y a aucun grand sentiment. Un tiraillement de la part de l'auteur est néanmoins sensible. Dès le premier moment de son arrivée, Loti est déçu et explique qu'il s'attendait à autre chose. Il semble pourtant fournir des efforts, il s'immerge dans la culture japonaise, sort, visite la ville et ses environs, fait preuve d'une certaine bonne volonté en apprenant la langue, en essayant de communiquer avec les Japonais et en les recevant chez lui. Cependant, les désillusions continuent. Le narrateur fait un aller-retour constant entre enthousiasme et dénigrement. Loti est parfois enchanté, mais ces impressions fugitives retombent, et pratiquement aussitôt, l'auteur affiche un mépris et un rejet de cette culture si déroutante pour lui. Lors de sa visite des temples par exemple, Loti est d'abord saisi par la beauté des lieux, mais très vite il tourne en dérision la fausse grandeur de ces espaces dévoués au culte, le charme est rompu. A d'autres moments, l'auteur fait des aveux d'incompréhension, puis nie à son sujet tout intérêt véritable.


     L'emploi des adjectifs est un aspect très frappant du récit de l’auteur. En utilisant un certain nombre d’adjectifs de manière récurrente, l’auteur exprime surtout trois idées essentielles : la différence de culture – " étrange", "bizarre", "drôle", "incroyable", "indicible", "inimaginable", "invraisemblable", "impayable", "incompréhensible " – de taille – " petit", "fragile", "enfantin", "minuscule", "nain", "miniature", "pygmée", "lilliputien", "puérile " – et aussi une certaine décadence, qui traduit la pauvreté observée par Loti même s’il ne s’étend pas véritablement sur cet aspect social de la ville – " vieux", "vermoulu", "vétuste", "ancien ".

 

Conclusion

 

     Il est difficile de juger de l'honnêteté du narrateur ; écrivit-il ce que son public souhaitait lire selon lui ? Le contexte aura peut-être également influé sur l'écriture du roman : juste après son vrai mariage – un mariage de raison – et la mort à la naissance de son premier enfant tant voulu. Un parallèle intéressant avec son journal révèle en réalité une grande similitude entre ses impressions notées sur le vif, et celles racontées dans le roman.

(cf: Cette éternelle nostalgie : journal intime, 1878-1911. Ed. établie, présentée et annot. par Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas. Paris : la Table ronde, 1997.)


     Madame Chrysanthème
n'est pas son seul écrit sur le Japon. Loti reviendra en effet un mois plus tard, la Triomphante longe alors les cotes de la mer intérieure via Kobe et Yokotame et Loti écrira ses Japoneries d'automne (1889) sur Kioto, Nikko, Kamatura et Yeddo (Tokyo). Puis en 1900-1901, l'écrivain effectue à nouveau trois séjours au Japon (de décembre à avril, en septembre, et enfin en octobre) et retrouve ses amitiés passées. Ces derniers séjours lui inspireront La troisième jeunesse de Madame Prune (1905) où il reconnaîtra avoir mal compris certains aspects de la culture japonaise quinze ans auparavant.

 

Quelques références critiques empruntables à la bibliothèque de Mériadeck :


Blanch, Lesley. Pierre Loti. Paris : Seghers, 1986. 318 p. Biographie. Index. Trad. de l'anglais Pierre Loti, portrait of an escapist par Jean Lambert.

Buisine, Alain. Pierre Loti : l'écrivain et son double. Paris : Tallandier, 1998. (Figures de proue) 322 p. Bibliogr. p. 299-311.

Quella-Villéger, Alain. Pierre Loti l'incompris. Paris : Presses de la Renaissance, 1986. 399 p. Bibliogr. p. 381-396. Index.


Sarah, Bib. A.S.

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Jeudi 8 mai 2008

 


Amélie NOTHOMB,
Stupeur et tremblements

Albin Michel, 1999,
Rééd. Le Livre de poche
 















Biographie



     Amélie Nothomb est née le 13 Août 1967 à Kôbe, au Japon, de parents belges. Elle a passé son enfance et son adolescence en Extrême-Orient. Son père, ambassadeur de Belgique, a rythmé la vie d’Amélie de déménagements successifs au gré de ses mutations. Après le Japon, elle est partie en Chine à l’âge de cinq ans, départ vécu comme un exil. Puis ce sera New York et enfin le retour en Asie du Sud-Est. En 1990, après ses études de philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, elle retourne à Tokyo où, ayant parfaitement acquis le Japonais, elle est engagée comme interprète pour la compagnie Yumimoto. C’est à la suite de cette expérience professionnelle qu’elle rentre en Europe et commence à écrire son premier roman : Hygiène de l’Assassin. Il est publié en 1992 et rencontre le succès. Des romans aux pièces de théâtre, tous publiés chez Albin Michel, l'ensemble de son oeuvre lui a valu la reconnaissance du public.

 

Le roman

     Sur les nombreux romans qu’elle a écrits, Stupeur et tremblements a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie Française en 1999. Ce titre évoque l'attitude qu’il convenait d’adopter lorsque l’on s’adressait à l’Empereur selon l’ancien protocole nippon. Il raconte avec beaucoup d’autodérision et de désillusion son année passée chez Yumimoto comme interprète. Dans cette compagnie japonaise d’import et d’export, Amélie, au cours de son contrat d’un an, va découvrir les dures lois qui régissent une entreprise nippone : la soumission hiérarchique et le sens de l'honneur.

 

     En effet, depuis son enfance, elle est charmée par le raffinement de l’art de vivre japonais et c’est donc avec beaucoup de plaisir qu’elle retournera pour son contrat d’un an dans cette compagnie. Également fascinée  par la hiérarchie d’entreprise japonaise, par sa droiture et sa méticulosité, elle l’est d’autant plus par sa supérieure directe : Mlle Mori. Et sans s’en cacher, elle passe des heures à contempler sa beauté. Mais rapidement toutes ces illusions vont prendre fin. A commencer par le premier jour où M. Saito, le supérieur de Mme Mori, lui confie le travail de répondre à une invitation pour une partie de golf. La lettre à peine achevée, M. Saito la déchire et la somme de recommencer. Il déchirera toutes les lettres qu’elle rédigera et sans aucun commentaire. Il lui confiera ensuite des documents à photocopier. C’est alors qu’elle refait ses photocopies pour la énième fois, sous prétexte qu’elles ne sont pas droites, qu’elle rencontre le sympathique Monsieur Tenshi avec qui elle produira un rapport excellent sur les produits laitiers. Pour ne susciter aucune réprobation de sa hiérarchie, Amélie convainc Monsieur Tenshi de s’attribuer la paternité de ce projet. Néanmoins, ils seront dénoncés par Mlle Mori qui, trop jalouse de voir Amélie évoluer en si peu de temps alors qu’elle-même a souffert pour arriver à son poste, préfère la voir humiliée.

    
     Mais c’est ici que la chute commence. Las de ses échecs répétitifs, ses supérieurs ne lui confient plus aucune tâche, à tel point qu’Amélie se demande ce qu’elle doit faire pour occuper ses journées. Par désœuvrement, elle commence donc à apprendre par cœur le trombinoscope des employés et de leurs familles, tant les noms que les dates de naissance. Puis, elle prendra l’initiative de distribuer le courrier en même temps que le café. Ce qui lui vaudra des reproches puisque remettre le courrier est le travail du postier. Or, prendre le travail d’un autre sans avoir obtenu la permission de ses supérieurs directs est considéré comme un crime. Elle aura ensuite pour tâche de tourner les calendriers chaque jour. Puis elle devra comparer des frais comptables, tâche pour laquelle elle n’a strictement aucune aptitude : jamais elle ne trouvera les bons résultats. Et ainsi de suite ; ses incapacités seront mises sur le compte de ses origines occidentales ; on ira jusqu’à la persuader qu’elle est une débile mentale. 

     Lorsqu'elle veut réconforter Mlle Mori, fortement réprimandée en public par son supérieur, celle-ci le vit comme une autre humiliation et, pour se venger, oblige Amélie à devenir la dame pipi des toilettes du quarante-quatrième étage.


     La désillusion est donc grande. Elle découvre que même les éléments les moins brillants d’une entreprise sont conservés pour leur montrer à quel point ils sont mauvais et incapables.
C'est un système où la perfection est poussée à son comble. Règles et devoirs sont  si oppressants qu’il n’est pas rare de voir les gens s'effondrer de différentes façons, que ce soient les cadres qui vont s’enivrer après leur journée de travail pour oublier les tensions ou Amélie qui se jette nue sous les déchets dans l’entreprise. Les mentalités sont très différentes des nôtres. On peut se demander si au Japon, où le taux de suicide est le plus élevé, les Japonais se suicident pour sauvegarder leur honneur ou plutôt pour échapper à ces systèmes qu’ils réprouvent. Depuis leur plus jeune âge, on leur impose des règles très strictes et chaque moment de leur vie est régi par le devoir, le sens de l'honneur.Contrairement aux mentalités occidentales, chez les Japonais se suicider est un acte héroïque et admirable car il évite de se déshonorer soi-même ainsi que sa famille.

     Finalement, on ne s’étonne pas de savoir qu’Amélie Nothomb n’a pas renouvelé son contrat et a préféré démissionner. En rentrant en Belgique, elle rédigera Hygiène de l’Assassin, roman pour lequel elle recevra les félicitations de Mlle Mori.




Chloé, Éd.-Lib.

par Chloé publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mercredi 7 mai 2008

 

 

Henri MICHAUX,
Ecuador
, 1929,
Gallimard,
coll. L'iMAGINAIRE

 

 












Biographie




Voir les autres fiches sur Michaux :

Un barbare en Asie

Voyage en grande Garabagne



 L'oeuvre


     Michaux embarque à Amsterdam, avec Alfredo Gangotena et toute sa famille, le 28 décembre 1927, à destination de Guayaquil en Équateur via Panama. Il traverse le pays de Curaçao à Quito, en passant par la Cordillère des Andes jusqu’à Iquitos, port sur l’Amazone, d’où il rejoindra l’Atlantique. Dans ce journal de voyage, il décrit, observe, compare les cultures agricoles, les paysages, les habitudes et comportements des gens qu’il rencontre mais pas de la manière dont les récits habituels nous ont appris à voir les choses exotiques ; il nous communique ce qu’il voit, pense et ressent, il nous fait entrer dans son imaginaire. Toutes les choses ou personnes sur lesquelles il s’attarde semblent avoir la même valeur à ses yeux. En effet, il peut s’émouvoir de la même façon devant les montagnes majestueuses que face à un cheval mort ; il fait preuve d’une grande capacité d’émerveillement. Il nous décrit ce pays comme étant un autre monde, hostile et sauvage, dangereux pour l’étranger et surtout dangereux pour lui-même puisqu’il est souffrant (maladie de cœur, nausées, malaises, fièvre, membres " comme en décomposition "…).

      Entre carnet de voyage et carnet de santé, Michaux nous fait le récit de ses expériences (comme celles de l’éther et de l’opium), de son désir de se dépasser ; il se met en danger en voulant poursuivre son voyage, mais continue coûte que coûte contrairement à l’avis des médecins qui l’auscultent. Ainsi, il évoque souvent la mort et la notion de manque. On sent qu’il a quelque chose à prouver, notamment à ses parents. Il mène une réflexion sur sa vie, lui-même, les écrivains et sur la nature humaine en général, avec humour et dérision. 

     L’altérité est présente dans ce récit à travers les descriptions ou sentiments que Michaux nous transmet au gré de ses mouvements d’humeur qui donnent lieu aussi bien à des envolées lyriques qu’à une mauvaise humeur sarcastique. Ce voyage est pour lui un fiasco, un échec : il est perpétuellement déçu par ce qu’il voit ou plus exactement par ce qu’il ne voit pas… (Le volcan Atacatzho : il s’attend à un cratère impressionnant avec lave et explosions et ne trouve qu’" un site pour pique-nique "). De plus les intempéries, son état de santé et la vision différente du temps qu’on les Equatoriens rendent ce voyage de plus en plus fastidieux.


     Grâce à ce journal Michaux remet en cause les représentations classiques, complaisantes des peuples étrangers ; c’est un homme libre qui préfère se forger sa propre opinion ; il rompt avec la tradition du récit de voyage. Il prévient le lecteur de l’originalité de son récit dès la préface, qui oscille entre plaidoyer et autocritique : " Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage. Mais au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà ".

 

Clotilde, Édition – Librairie 2e année

 

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mardi 6 mai 2008

 




Roland BARTHES,
L’Empire des signes,
coll. " Essais ",
Points, 1970
9 euros

 














     Dans un premier temps, il semble intéressant de se pencher sur la vie et le travail de Roland Barthes car L’Empire des signes résulte d’une union des deux. En effet, l’ouvrage relate une expérience vécue par l’auteur lors de son voyage au Japon en 1970, expérience que l’on gagne à lire sous un angle sémiologique.

 

Biographie 




 

     Roland Barthes (1915-1980), écrivain et critique français, fut une personnalité importante du structuralisme et de la sémiologie. Son enseignement sur les systèmes de significations contemporains débute lorsqu’il intègre la Ve section de l’EPHE en tant que professeur. Ayant par la suite accédé au poste de directeur d’études de l’EHESS et de chercheur en sociologie au CNRS, Roland Barthes poursuit ses travaux sur le mythe et le signe. Il occupera également la chaire de sémiologie du Collège de France de 1977 jusqu’à son décès en 1980.

 

Notions succinctes de sémiologie :

 

(sources : http://www.surlimage-info/ECRITS/semiologie-html )

 

     La sémiologie et la sémiotique (du grec semeion, signe) sont deux synonymes qui désignent l’étude des signes et des systèmes de signification. Le Petit Larousse illustré (2002) complète ainsi cette définition : " Science générale des signes et des lois qui les régissent au sein de la vie sociale ". La différence entre les deux termes renvoie à deux écoles de pensée. La sémiologie découle de la linguistique de tradition européenne alors que la sémiotique est issue de la tradition anglo-saxonne beaucoup plus influencée par la logique. Cette dernière remplace peu à peu la sémiologie jusqu’à s'y substituer définitivement.

 

Grandes figures de la sémiologie :

  •  

  • Ferdinand de Saussure (1857-1913), à l’origine de la discipline, dont l’objet d’étude est le langage.
  •  

     Roland Barthes (1915-1980), dont le travail porte sur l’ensemble des systèmes de signes.

  •  

     Christian Metz (1931-1993), théoricien français de la sémiologie du cinéma.

  •   

Figure emblématique de la sémiotique :

  •  

  • Charles S. Pierce (1839-1914)
  •  

      Le signe est " la réunion d’une chose que [je perçois] et l’image mentale associée à la perception ". Le signe se compose donc de deux parties appelées le signifiant et le signifié.

     Le signifiant est la partie matérielle que chacun peut saisir grâce à ses sens et le signifié est la partie immatérielle que chacun peut comprendre intellectuellement. Le signifiant et le signifié sont réunis dans la signification qui produit le signe. Autrement dit, le signe est le résultat de la signification.

     Si le signifiant ne possède qu’un signifié, on parle alors de monosémie (ex : crayon). Au contraire s’il en possède plusieurs on parle de polysémie (ex : palme). Cependant, il ne faut pas confondre monosémie avec dénotation et polysémie avec connotation. La dénotation étant l’ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d’un mot et la connotation l'ensemble des valeurs subjectives variables qui produisent un nouveau signifiant et un nouveau signifié à partir d’un premier signe donné.

 

L’Empire des signes

 

     Quel est le rapport entre la sémiologie et l’ouvrage rédigé par Barthes de retour d’un voyage au Japon ?

     Au long des pages, Barthes transmet sa vision du pays. Quelque part, nous avons entre les mains un récit de voyage typique ; l’auteur décrit ce qu’il a vu, formule ses impressions, aborde les spécificités de la contrée visitée, lui donnant ainsi un caractère exotique, détaille la vie quotidienne. Le récit du voyageur tente également d’infirmer les préjugés de ses congénères sur le Japon et évoque son rapport à l’Autre oriental.

    Cependant, le récit de voyage qu’est L’Empire des signes est très loin de l’idée que l’on se fait généralement de ce type de texte car il est rédigé selon une problématique de départ  : au Japon, tout n’est qu’écriture. Nous entrevoyons de ce fait le lien avec la sémiologie. Si tout n’est qu’écriture, alors tout n’est que signes. L’Empire des signes semble être le résultat d’une volonté de comprendre au plus juste le pays visité, d’en percevoir jusqu’à l’essence à travers la lecture de signes fondamentaux. Barthes tente de retrouver le signifié du Japon qui se cache derrière un signifiant connoté en Occident par la diffusion photographique et filmique de stéréotypes. La représentation française de l’archétype japonais, écrit l’auteur page 132, est celle d’un " être menu, à lunettes, sans âge, au vêtement correct et terne, petit employé d’un pays grégaire. ". Barthes le décrit quant à lui comme un être né de l’écriture. Le Japonais a la peau blanche et les cheveux noirs. Son visage pâle ne traduisant aucune émotion ressemble à une page vierge rajoutant ainsi au contraste avec ses yeux, deux pupilles d’encre logées entre deux fentes comme dessinées au pinceau. Selon lui, " La face est la chose écrite ", p.124. Et ce rappel perpétuel du blanc et du noir, couleurs de l’écriture, se retrouve jusque dans la nourriture où le contraste se fait cette fois entre le riz et l’algue ou la sauce soja.


     Au delà de la comparaison avec l’écriture, il y a dans cette étude des signes une sorte de vérité dans le Japon écrit par Barthes. L’architecture mobile et légère de l’habitat japonais au mobilier épuré, la crudité de ses aliments ou encore l’absence d’artifices dans la représentation théâtrale témoignent de l’absence de superficialité. Tout est fait pour contenir beaucoup de sens dans peu de chose, comme dans un haïku. On a la sensation d’entrevoir un pays réduit à sa plus simple expression. Peu commune, cette sensation transforme le Japon en un territoire presque irréel donnant ainsi le sentiment de voyager très loin.


     La rencontre avec l’Autre est discrète. Bien que Barthes paraisse avoir beaucoup échangé avec la population japonaise, il n’en laisse que peu de traces dans l’ouvrage. Il écrit cependant : " Qu’est-ce que voyager ? Rencontrer. Le seul lexique important est celui du rendez-vous. ", p.27, et fait figurer dans le texte son lexique manuscrit. Barthes aborde également la question de l’altérité lorsqu’il traite du type japonais. Les individus japonais possèdent une morphologie et un faciès semblables si bien que dans une foule l’étranger croit voir des clones. Cette foule fonctionne de manière identique à la phrase, elle doit son sens global à chaque personne possédant son identité propre comme les mots. Les individus composant une foule entre en interaction les uns avec les autres à l’image des mots dans la phrase, ils sont donc les signifiés d’un même signifiant. Enfin, le lecteur occidental " rencontre " l’Autre oriental grâce aux photographies ramenées et commentées par Barthes après son voyage au Japon.

 

     L’Empire des signes est un livre magnifique dans lequel la pensée est admirablement servie par l’écriture talentueuse de Roland Barthes et une documentation de qualité.

 

Valentine, 2e année éd-lib

 

 

 

 

 

 

par Valentine publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Lundi 5 mai 2008


Jean-Philippe TOUSSAINT,
Fuir,
Minuit, 2005,
192 pages.
















Biographie de l’auteur

 

 
    Jean-Philippe Toussaint est né le 29 novembre 1957 à Bruxelles d’un père journaliste et d’une mère libraire. Il fera ensuite des études d’histoire et de sciences politiques.

     A 16 ans, il devient champion du monde junior de scrabble. Bien qu’il ne soit pas un grand lecteur et qu’il n’ait jamais envisagé d’écrire, à l’âge de 20 ans, il a un déclic et soudainement l’envie d’écrire s’impose à lui. Sa première tentative sera un scénario dont un championnat du monde d’échecs est le sujet.

     En 1985, il publie, aux Editions de Minuit, La Salle de bain, qui le fera remarquer. Il publiera ensuite Monsieur en 1986, L’Appareil photo en 1988, La Réticence en 1991, La Télévision en 1997, Autoportrait en 1999, Faire l’amour en 2002, Fuir en 2005 pour lequel il a obtenu le prix Médicis, et La Mélancolie de Zidane en 2006.

     Il est par ailleurs photographe et réalisateur de cinéma.


Résumé

     Dans les première pages du roman nous apprenons que le narrateur doit se rendre à Shanghai pour une affaire professionnelle que lui confie sa collaboratrice et accessoirement ex petite amie. Il part donc pour Shanghai. Arrivé à l’aéroport, il est accueilli par Zhang Xiangzhi, une relation d’affaire de Marie, qui lui offre un téléphone portable. Pour quoi faire ? Pour le localiser ? Le surveiller ? Garder un œil sur lui en permanence ? Le suivre dans tous ses déplacements ? Cela lui paraît quelque peu étrange. Après cela, Zhang Xiangzhi l’amène à l’hôtel d’où il appelle Marie. Le narrateur devait remettre à son interlocuteur un enveloppe contenant 25000 $ en liquide. Une fois cette mission accomplie, le narrateur a tout son temps libre pour se balader dans Shanghai. Un soir, Zhang Xiangzhi l’invite à une exposition en périphérie de la ville. C’est à cette occasion qu’il rencontre une belle Chinoise, Li Qi, qui l’invite à partir le lendemain avec elle pour Pékin. Il accepte et se rend donc à la gare. Mais une mauvaise surprise l’attend : Zhang Xiangzhi les rejoint et part avec eux.

     Durant le voyage, une relation plutôt ambiguë s’engage entre Li Qi et le narrateur. Au milieu de la nuit, en pleine étreinte charnelle, le portable offert par Zhang Xiangzhi sonne. C’est Marie : son père est décédé, il faut donc que le narrateur écourte son voyage pour arriver à temps à son enterrement. Arrivés à Pékin, ils se rendent à l’hôtel ; une nouvelle surprise attend le narrateur : Li Qi et Zhang Xiangzhi dorment dans la même chambre et le narrateur seul dans une autre.

     Pendant leur séjour, Zhang Xiangzhi s’occupe de faire faire du tourisme au narrateur. Un soir, il lui propose d’aller au bowling. Li Qi les rejoint. Toute la soirée, Zhang Xiangzhi garde précieusement avec lui un sac qui paraît suspect. La soirée tourne mal suite à un coup de téléphone que reçoit Zhang Xiangzhi. Ils partent précipitamment du bowling, s’engagent dans une fuite à moto, évitent tout ce qui pourrai ressembler de près ou de loin à des policiers.

     Arrivé en ville, dans un bar dansant, Zhang Xiangzhi cache le sac dans une dalle du plafond et ordonne au narrateur de prendre un taxi pour rentrer.

     Nous retrouvons le narrateur le lendemain, fraîchement débarqué à l’aéroport de Roissy, cherchant un bateau pour se rendre à l’île d’Elbe pour l’enterrement du père de Marie. Débarqué sur l’île il prend un chambre dans un hôtel et se rend à l’église où il retrouve Marie froide, le regard intransigeant. Sans raison, il part en plein milieu de la cérémonie. Marie le cherche partout, quand ils se retrouvent, ils entament une ébauche de relation charnelle, rapidement avortée. Ils n’échangent aucune parole, si ce n’est qu'ils conviennent d'aller à la plage. Marie part nager, le narrateur doit la rejoindre de l’autre côté de la crique ; il ne la voit pas. Angoissé, il part donc  à sa recherche, la rejoint, la prend dans ses bras et Marie fond en larmes dans ses bras.


Analyse


     Dans Fuir, le téléphone portable est un objet récurrent qui symbolise pour le narrateur l’arrivée de mauvaises choses ; c’est en quelque sorte un oiseau de mauvais augure. D’un autre côté ce téléphone portable est aussi présent dans tous ses déplacements, c’est à travers lui qu’il voyage, et c’est un lien entre la France et la Chine.

 

     De plus, dans tout le livre, le voyage est omniprésent ;  il n’est accordé aucune pause, aucun répit ; le rythme est effréné. Quand, à l’occasion, un ralentissement a lieu, une désillusion apparaît. Tout au long du