Lundi 17 décembre 2007 1 17 /12 /Déc /2007 20:25

taniguchi-couv.jpg
Taniguchi et Utsumi,
L' Orme du Caucase,
1993,
Trad. Marie-Françoise Monthiers
et Frédéric Boilet,
adaptation graphique, Frédéric Boilet,
Casterman écritures, 2004.

 



Présentation de l'ouvrage:

Présentation générale:

    Cet ouvrage est un recueil de nouvelles, écrites par Utsumi, illustré par Taniguchi. Il comporte une postface de Ushio Yoshikawa (critique de théâtre et romancier). Les nouvelles sont d'abord parues dans Big Comic, au Japon en 1993, ce n'est qu'en 2004 qu'elles seront publiées dans la collection « écriture » de Casterman. Il y en a huit, chacune centrée sur un personnage à un moment crucial de sa vie.

    Cet ouvrage même s'il est désigné par le terme manga, s'ouvre à tous les publics, tout d'abord par le dessin net, propre, très accessible. De plus il n'adopte pas le format du manga qui offre souvent des contraintes mais plutôt celui de ce qu'on peut désigner sous le terme de roman graphique. Ils sont souvent imprimés de manière très correcte sur un joli papier. Ce qui les différencie du manga qui, lui, est souvent imprimé de façon peu attrayante pour un public qui n'est pas habitué à ce genre de lecture. L' Orme du Caucase n'est pas condensé, il est clair, très reposant dans tous les sens du terme.

Biographie des auteurs :

Jiro Taniguchi est né le 13 août 1947 à Tottori. Il est connu essentiellement pour Quartier Lointain son grand succès qui remporte un prix au festival d'Angoulême en 2003 (publié aussi chez "Casterman écritures »)

Ryuichiro Utsumi est né en 1937 au Japon ; c'est un scénariste.

Présentation des nouvelles

  • "L'Orme du Caucase" : La nouvelle éponyme raconte l'histoire d'un homme, emménageant dans une nouvelle maison, après avoir été évincé de son travail par ses deux fils. En emménageant dans la maison il se rend compte qu'il ne reste plus qu'un orme dans le jardin. L' orme en fleurissant se révèle magnifique mais ses voisins lui demanderont de le couper car ses feuilles bloquent les gouttières. Il devra choisir de se rebeller contre ses voisins ou de orme-du-caucase.jpg couper l'orme. Il sera influencé dans son choix par l'ancien propriétaire.

  • "Le Cheval de Bois" : Une petite fille dont la mère paraît assez instable, va passer du temps chez ses grand-parents ; ils l'emmènent dans un parc de jeu, qui semble l'effrayer. Son grand-père cherchera à la comprendre plutôt qu'à la juger à la fin du récit.

  • "La Petite Fille à la Poupée" : Un homme avait été rejeté par sa femme et leur enfant alors que celui-ci était encore un bébé ; il va chercher à la revoir, apprenant qu'elle expose ses oeuvres dans une galerie. Il lui parlera sans lui avouer son identité.

  • "La Vie de Mon Frère" : Un homme qui part à la retraite va retrouver son frère plus âgé, dans le but de le raisonner et de lui faire mener une vie tranquille, de le convaincre de retourner habiter chez ses enfants. Le jeune frère, lui expliquant sa position, le fera réfléchir et l'homme, raisonnable, devra se remettre en question.

  • "Le Parapluie" : Une jeune femme, partie très tôt de chez elle après divers problèmes familiaux, va retrouver son jeune frère, avec qui elle était en conflit et comprendre qu'elle avait été finalement aimée par sa famille.

  • "Les Environs du Musée" : Une dame âgée, vivant chez ses enfants, va tomber amoureuse d'un homme qu'elle rencontre poétiquement dans un parc. Elle redécouvre des sentiments amoureux, sans se soucier du regard de ses enfants.

  • "Son Pays natal" : Une Française ayant épousé un Japonais va être confrontée à la mort de celui-ci, et à la haine de sa belle-mère. Cependant elle tiendra le coup, restera au Japon, en se réfugiant dans la peinture sur soie. Elle se réconciliera finalement avec sa belle-mère, devant une oeuvre qui lui a soi-disant été inspirée par son défunt mari de l'au-delà.

    Toutes les histoires, qualifiées à juste titre par l'auteur de la préface d' "oeuvres gentilles" finissent de façon apaisante.

Analyse des points communs entre les nouvelles:

    Les nouvelles sont presque toujours construites de la même façon : un personnage a enfoui une partie de son histoire personnelle, qui n'est pas réglée, au fond de lui. Il va se passer quelque chose dans la nouvelle, qui va l'obliger à réfléchir à son parcours. A ce moment-là de l'histoire le personnage va se laisser aller dans un flash-back mélancolique.

    Ces histoires étant aux antipodes du manichéisme, le personnage comprend les choix qui ont été faits dans sa vie, et n'a plus rien à reprocher à sa famille. Même si ces histoires sont la plupart du temps des histoires de famille, elles ne sont pas ennuyeuses pour le lecteur. Sans que ce soit bien ou mal, bénéfique ou néfaste, chaque personnage comprend son parcours, ses erreurs, les choix de ses proches, ses réactions, grâce à une introspection.

    La plupart des nouvelles parlent des relations entre les humains et fonctionnent souvent sur les non-dits, la peur d'avouer ses faiblesses. On peut facilement rapprocher cela du « caractère des Japonais »: ne pas perdre la face, ne pas montrer ses émotions, avoir le sens de l'honneur. On pourrait parler d'une pudeur japonaise.

    Le thème de la famille et des non-dits, de la non-reconnaissance des enfants vis-à-vis des parents (souvent par manque de maturité) semble être un des favoris de Jiro Taniguchi (cf. Quartier Lointain ou Le Grand incendie). Le but étant pour les personnages, de prendre un autre point de vue que le leur pour comprendre les positions des autres et ainsi avoir une explication sur leurs comportements (cf. la nouvelle Le Cheval de Bois, dans laquelle le grand-père, M. Kinoshita, comprend à la fin la réaction de sa petite fille). Mais Jiro Taniguchi applique ce schéma à différents niveaux : d'adulte à adulte (L'Orme du Caucase), de petits-enfants à grand-parents (Le Cheval de Bois), de frère à frère (La Vie de Mon Frère).

    Les personnes âgées ont un statut très particulier. Elles sont traitées de manière très positive ; ce sont souvent des personnages qui découvrent qu'ils n'ont plus rien à perdre et peuvent donc mettre à nu, leur rancoeur, leur amour... etc., n'ayant cure d'être jugés. De cette façon ils obtiennent des révélations sur eux-mêmes ; en se détachant totalement du « code de pudeur » qu'il faut avoir dans la société, les protagonistes relativisent mieux les situations. On a coutume de les voir oubliés par cette société, écartés, perdus dans ce monde moderne, aseptisé et déshumanisé dans lequel ils vivent, souvent marqués de ridicule... Malgré une première impression de victimisation, on se rend compte au fil du recueil que l'auteur leur rend toute leur dignité en en faisant des éléments moteurs des révélations des personnages, et de leur sagesse.

Analyse du graphisme.
orme.jpg







Le rendu des émotions des personnages:

    Le ressenti des personnages est très bien rendu ; on a une impression de grande maîtrise du dessinateur quand avec deux traits désignant la bouche et les sourcils il nous fait sentir toute la rancoeur contenus dans les personnages.

    Les différents sentiments des personnages sont évoqués graphiquement de manière très noble : on ne voit pas de grands cris de désespoir, des larmes exacerbées, de passions déchirantes... etc. Tout se passe en douceur. On pourrait presque faire le rapprochement avec la pudeur japonaise que j'évoquais précédemment. Parallèlement si on prend une planche en général, on ne retrouvera pas de découpe brutale, pour séparer les différentes cases, à l'intérieur pas d'actions très marquées par des trames brutales. Tout est très fin et très doux. Peut être Taniguchi veut-il montrer que les personnages réussissent à trouver un certain apaisement, un peu opposé à la société dans laquelle ils vivent.

L'ambiance:

    Le dessin paraît quelque peu fétichiste, s'attachant aux détails, les personnages sont dessinés dans des postures communes, on se reconnaît sous ces traits, ce qui nous rapproche d'eux. Tout est assez commun ; les décors d'intérieurs sont très travaillés (la vie de mon frère). On peut mettre cela en relation avec la situation des personnages, qui n'a rien d'ambigu ; on pourrait être à leur place. Pour un lecteur accoutumé à voir, dans notre société, des images violentes, cela peut sembler un peu ennuyeux au début, mais on s'attache assez facilement aux personnages et on adopte une attitude de lecture particulière en entrant dans l'univers.

Marion, 1ère année Ed. Lib.

 

Par pier - Publié dans : manga, manhwa, manhua
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 17 décembre 2007 1 17 /12 /Déc /2007 20:06
kadar--Couv-copie-1.jpg
Ismaïl Kadaré

Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio











    Ismaïl Kadaré est un écrivain né en 1936 en Albanie. En 1990, il a obtenu l’asile kadar--portrait.jpg politique en France. A propos du réalisme magique, il a dit : « Les latino-américains n’ont pas inventé le réalisme magique. Il a toujours existé dans la littérature. On ne peut pas imaginer la littérature mondiale sans cette dimension onirique. Peut-on expliquer La Divine Comédie de Dante, ses visions de l’enfer sans en appeler au réalisme magique ? Ne retrouve-t-on pas le même phénomène dans Faust, dans La Tempête, dans Don Quichotte, dans les tragédies grecques où le ciel, la terre sont toujours entremêlés. Je suis stupéfait par la naïveté des universitaires qui croient que le réalisme magique est spécifique à l’imaginaire du vingtième siècle ! » albanie.gif


    Chronique de la ville de pierre a été publié en 1970. On y suit la chronique d’une petite ville d’Albanie à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur, un petit garçon d’une dizaine d’années, nous brosse le portrait d’une ville étrange, un peu folle, et d’une enfance particulière car entourée de violence.





    L’histoire est dure ; s’y côtoient bombardements, exécutions sommaires et invasions. Pourtant, la tragédie n’y a pas sa place. La vie continue, des mariages ont lieu tout au long du roman, l’enfant grandit, découvre la littérature, tombe amoureux de Macbeth et d’une belle jeune femme. Surviennent des événements loufoques qui prêtent à sourire malgré leur côté macabre : le bras d’un Anglais devient le trophé de la ville, un jeune homme perdu cherche son amante dans les puits et de mystérieux sortilèges font trébucher les gens quand ils marchent dans la rue… Les faits les plus terribles sont traités avec une étrange légèreté qui donne à la vie le dernier mot, et qui, dans le même esprit, n’est pas sans faire penser à certains films du réalisateur Emir Kusturica, voisin de Kadaré et partageant avec lui cette culture propre aux Balkans. 

    La magie fait partie intégrante de l’histoire. Elle confère à la ville un aspect bizarre, un peu tordu. Ses habitants prennent comme ils viennent les événements et l’on en arrive à se demander s’ils ne sont pas tous fous, et qu’est-ce que c’est que cette ville qui flanche et vacille, se redresse et retombe comme un navire dans la tempête ? On finit toutefois par adopter cet univers et par s’attacher à cet endroit et à ces gens. L’impression qu’ils nous laissent à la fin du roman, si elle est forte, n’en est pas moins partagée : somme toute, comment réagir ? Faut-il rire ou pleurer ? Nos certitudes s’en trouvent toutes ébranlées…
    Je pense qu’on peut pleurer, si ça nous chante, mais sans oublier que « sous la carapace de la ville se cache la chair tendre de la vie ».


« Mais qu’êtes-vous donc, pour ne connaître ni les oiseaux, ni le chaume, ni les arbres ? D’où venez-vous ?
    Nous venons de cette ville, là-haut. Ce que nous connaissons, nous, ce sont les pierres. Comme les hommes, elles sont jeunes ou vieilles, dures ou tendres, polies ou rugueuses, aux arêtes vives, à la face rose et couverte de pores, striées de veines, malicieuses ou attentionnées au point de retenir votre pied qui glisse, perfides, se réjouissant de votre infortune, fidèles, demeurant des siècles dans les fondations comme à un poste, sottes, moroses ou orgueilleuses, rêvant de devenir des épitaphes, modestes, se dévouant sans espoir de récompense, alignées sur le sol en rangs interminables comme le peuple, anonymes, anonymes jusqu’à la fin des temps.
Vous parlez sérieusement, ou vous délirez ?
Et maintenant, comme les hommes, elles sont ensanglantées pas les combats.
Mais qu’est-ce que cette ville ? Qu’est-ce que cette ville ?
Nous sommes impatients de nous y rendre. » (p. 305)

Sophie, Bib. 2ème année.

 

Par pier - Publié dans : Réalisme magique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 15 décembre 2007 6 15 /12 /Déc /2007 22:17
train-de-nuit.jpg
TAWADA
Yoko
Train de nuit avec suspects,
(titre original : Yôgisha no yakôressha,
éditions Seidosha, 2002)
Editions Verdier, 2005.
Collection « Der Doppelgänger »

    Invitation au voyage, nous voilà sur le quai, au côté de l’héroïne ; devant ce train il faut monter sur le marchepied. C’est l’étape la plus difficile comme lorsqu’on saisit son stylo pour le faire glisser sur le papier. Embarqué, dans une traversée de la nuit, tous devient subjectif et mystérieux, le train s’anime, parle, vit, ses passagers deviennent étranges, louches, « suspect » diront nous. Le récit glisse sur les rails, la destination est connue, mais son parcours s’avère fréquemment déroutant ou inattendu.

    Yoko Tawada est née à Tokyo en 1960, et vit à Hambourg depuis 1982. Elle peint un univers à la limite du fantastique, ancré dans une réalité contemporaine. Son père voulait s’installer à Moscou, elle découvrit donc le train via le mythique « Transsibérien ». Ses écrits sont ponctués de références au monde communiste et au bercement des vieux trains. Tawada écrit soit en japonais, soit en allemand. L’Œil nu, un de ses précédents livres, est en allemand parce que le « je » qu’elle a eu envie d’utiliser pour ce livre n’existe pas en japonais. Mais Train de nuit avec suspects est traduit du japonais. Une des richesse de Yoko Tawada est son point de vue eurasien, parfaitement « à cheval » entre deux continents, l’identité est par conséquent un thème central de sa littérature. En français sont parus Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide, mais Tawada est également l’auteur de recueils de nouvelles et de poèmes encore à traduire, ainsi que de pièces de théâtre.

    Structuré en treize chapitres, treize destinations dont la dernière mènera « nulle part », on peut croire au début que les voyages sont indépendants les uns des autres, mais peu à peu on comprend que la danseuse de la première « voiture » est aussi la chorégraphe de la troisième, et que finalement nous sommes avec cette même personne du début à la fin. Les lieux sont différents, le personnage évolue, les perceptions et les sensations bougent, mais l’on sillonne bien l’Europe de l’Est et l’Asie avec cette femme, à bord de trains de nuit. Cet effet déstabilisant où l’on ne sait plus bien qui parle, de qui on parle et qui agit, provient en partie de l’utilisation de la seconde personnes du pluriel dans l’énonciation. L’identité de l’individu disparaît, seul compte ce qu’il se passe, ce qu’il va se passer, ce que l’on ressent dans ce wagon. Nous sommes liés à la réalité par le dialogue, la relation à l’autre, celui qui nous répond et nous fait face nous aide à exister et à affirmer une identité, parfois surprenante. On peu ici rappeler qu’en japonais il n’y a pas de « tu » et de « vous » mais seulement « anata » c’est à dire « celui d’en face ».
Entre rêve et réalité, l’auteur introduit une réflexion sur le « Je » ; de quoi est-on réellement capable ? Qui est-on vraiment ? Son héroïne se retrouve dans des situations où elle va devoir questionner son intégrité, sa moralité. Comme lorsque qu’un vieux pervers tombera raide mort à côté du lit où « vous » dormez, que les « deux fées » avec qui il s’ébattait se glisseront hors du wagon sans oublier le portefeuille, que feriez-« vous » ? ou alors, lorsque tombé du train, recueilli par un ermite, au moment de « vous » doucher, « vous n’aviez pas le choix, vous vous êtes déshabillé et, sans en être surprise, vous vous êtes aperçue que vous étiez devenue androgyne ». Le corps n’est plus, seul l’esprit reste et peut nous amener loin dans la perception de soi. Avec ce récit Yoko Tawada joue sur la dualité du corps et de l’esprit, et vient ranimer quelques perceptions rencontrées chez le lecteur.
    La figure du train est emblématique de la présence d’un réalisme magique dans cette œuvre. L’auteur transcrit la perception subjective et personnifiée que l’on peut ressentir dans le train. Il possède un langage propre fait de bruits divers, intrigant, jamais tout à fait identique. Son « corps » s’anime et gronde à chaque départ, il est constamment en mouvement et nous transmet ses sensations, ses vibrations. Il crie dans les virages, se presse, se retient. Nous subissons ses déambulations, surgissant de la nuit lors de son entrée en gare, seuls ses deux « yeux » nous permettent d’identifier sa présence.
Ce n’est pas un hasard si Yoko Tawada a pris le train comme « fil rouge » de son récit. Il reste une des création de l’homme le plus à son image, sa destination est connue, son parcours semble tracé, mais l’imprévu peut surgir à tout moment. Ce « Train de nuit » en est une expérience.

Julien, 2ème année Bib.
Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 15 décembre 2007 6 15 /12 /Déc /2007 21:43
lastexit.jpg
Hubert SELBY Jr
Last exit to Brooklyn, 1964
trad. de l'américain
par J. Colza,
Albin-Michel, 1970
rééd. collection 10/18






L’auteur et son œuvre :

    Fils d’un ingénieur alcoolique et d’une concierge, Hubert Selby Jr est né en selby.jpg 1928 à Brooklyn, quartier populaire de New York. Véritable gamin des rues, il laisse tomber l’école à 15 ans pour s’engager dans la marine marchande. Cinq ans plus tard, il est contraint de démissionner car il est atteint de tuberculose. Hospitalisé pendant quatre ans, les médecins le condamnent à mort… mais il survit, avec toutefois une partie des poumons et de sa vue en moins. Par la suite, Selby, de petits boulots en petits boulots, en passant par la prison et l’hôpital psychiatrique, entreprend son éducation et se lance dans la lecture et l’écriture. Cet autodidacte mettra 7 ans à écrire Last Exit To Brooklyn qui paraîtra en 1964 : Selby a alors 30 ans.
    Cette œuvre, jugée obscène, est interdite dans certains états des Etats-Unis ainsi qu’en Angleterre et Italie mais devient un des romans phares de la Beat Generation de Kerouac et autres artistes contestataires.

Thématique du recueil :

    Il contient 6 nouvelles de longueurs inégales mais dont l’unité thématique est flagrante : chaque histoire nous décrit le destin tragique d’une personne qui traîne sa vie dans le quartier de Brooklyn, fil conducteur de tout l’ouvrage.
    Recueil profondément urbain, Last Exit to Brooklyn nous promène dans les quartiers les plus sordides de New York avec ses bars miteux, ses impasses, usines et autres bas-fonds sordides.
    Les personnages qui peuplent cet univers déshumanisé sont des maris volages, des ivrognes, junkies, prostituées, travestis, femmes au foyer, machos, petites frappes…    Tous ont en commun de chercher une issue à l’impasse de leur vie mais n’ayant rien à perdre ou à espérer, ils choisissent immanquablement la voie de l’auto-destruction : l’alcool, la drogue, le sexe et surtout la violence sont leurs exutoires.
    Du coup, tous les sentiments positifs - amour filial, conjugal, amitié - sont subordonnés à la violence. Ainsi, dans la première nouvelle, « un dollar par jour», une bande de voyous, pourtant amis, se battent.. avant de lyncher un soldat qui passait par là. Dans la seconde nouvelle,« la reine est morte», le travesti Georgette est amoureux de Vinnie mais celui-ci lui donne un coup de couteau. Dans la quatrième nouvelle, Tralala, l’héroïne éponyme, est une fille facile qui se donne sans plaisir, parce qu’elle le peut, qui finira violée et torturée. Également,dans la nouvelle intitulée « la grève» ,Harry, désespérément seul, ne peut pourtant pas supporter tout contact avec sa femme  et lui vomit sa haine en la battant de plus en plus violemment tout au long du récit.
    Cette liste non exhaustive montre l’omniprésence de la violence qui se substitue à un mode de communication et devient par là-même banale, un moyen de briser la monotonie du quotidien de ces anti-héros.
    Paradoxalement, les personnages n'apparaissent pas pour autant comme des victimes : même Tralala, au comble de l’horreur de la scène de viol, ne suscite guère d’empathie ou de sympathie chez le lecteur… sentiment très dérangeant par ailleurs !
Même les enfants, pourtant généralement source d’espoir, se montrent aussi cruels et impitoyables que leurs parents et semblent ainsi condamnés au même destin fatal.
Ce recueil est donc fondé sur une thématique très sombre : on découvre l’envers du miroir dans cet anti rêve américain.

Style et poétique de l’auteur :

    Cette thématique est d’autant plus difficile à supporter parfois que Selby nous livre les faits tels quels, sous forme de matière brute : l’auteur n’émet aucun jugement, aucune analyse… on ne trouve pas ce filtre, cette distanciation qu’il y a en général entre l’auteur et ses personnages ou entre les personnages et nous lecteurs. Cette absence est manifeste, surtout à la fin des nouvelles qui bien qu’achevées, ne nous livrent pas de justification ou de morale.
    L’écriture à vif de Selby est dense (pas de marques typographiques des dialogues, emploi de lettres capitales pour les reparties criées…), rythmée. Sa prose rudimentaire, au langage populaire, nous donne à voir la vérité sans fard, celle que Selby a lui même connue.

    En conclusion, cette œuvre ultra naturaliste, ultra réaliste suscite des sentiments extrêmes (dégoût, nausée, choc, incompréhension…) : c’est donc une lecture marquante, qui ne laisse pas indifférent… et c’est toute sa force.

Bibliographie de l’auteur :

La Geôle (the Room), 1971
Le Démon (the Demon), 1976
Retour à Brooklyn (Requiem for a dream), 1978
Chanson de la Neige Silencieuse (Song of the Silent Snow), 1986
Le Saule (The Willow Tree), 1998
Waiting Period, 2002


Céline, 1
ère année Ed.-Lib.
Par pier - Publié dans : roman urbain moderne et contemporain
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 22:03
zombies2.jpg
Bret
Easton Ellis,
Zombies, 1994
Titre original : The Informers
Traduit de l’américain par Bernard Willerval
Robert Laffont, 1996,
rééd. 10/18

 







Site officiel de Bret Easton Ellis

       Brève présentation de l’auteur : Né en 1964 à Los Angeles, Bret Easton se fait breteastonellis.jpg rapidement remarquer avec son premier roman Moins que zéro alors qu’il n’a que 21 ans. Il est notamment l’auteur des Lois de l’attraction, du scandaleux American Psycho, de Glamorama et plus récemment de Lunar Park. Chacun de ses romans nous transporte dans l’ Amérique des golden-boys, qu’il critique violemment par une écriture vive et cynique. Cette Amérique n’est donc pas épargnée dans Zombies son quatrième livre.
   
    13 nouvelles, 13 portraits d’une génération sans âme et qui se cherche. Bret Easton Ellis nous transporte comme à son habitude dans l’Amérique des années 80 qu’il dépeint ici sous son aspect le plus sinistre. Il décrit cet univers débordant de luxe et de frivolité, à travers des personnages jeunes, riches, tous beaux, blonds et bronzés dont l’existence se résume au sexe et à quelques lignes de coke. C’est avec humour et cynisme qu’Ellis nous dévoile cette galerie de personnages superficiels et inutiles, faisant l’amour, se droguant à outrance et ne sachant rien faire d’autre que cela.
    Chaque nouvelle est racontée par un narrateur différent, formant une sorte de cercle de personnages tous reliés entre eux par des liens familiaux ou simplement amicaux. Un personnage de second plan peut se retrouver en position de narrateur et de personnage central à n’importe quel moment dans le recueil : Le narrateur de la deuxième nouvelle ("Au point mort"), Tim, n’est autre que le fils du narrateur de la quatrième nouvelle ("Dans les Îles"), Bryan Métro, rock star fictive n’apparaît que dans des descriptions et se retrouve narrateur dans "A la découverte du Japon".
    Par son style cru et parfois vulgaire, Zombies constitue véritablement une critique virulente de cette société américaine dépravée et désertée de tout sentiment humain. Ils ne font rien, n’attendent rien de la vie, n’aiment rien ni personne. Ils ne vivent que de leurs abus et de leur manque de communication, qu‘ils soient père et fils ("Dans les îles") ou bien amants ("L’escalator qui monte"). 
    Dans cette chronique moderne, Ellis flirte avec le registre fantastique en faisant de ses personnages, automatisés et blasés des créatures d’outre-tombe, dépourvues de toute intériorité et réduites à l‘anonymat. En effet, le lecteur ignore complètement l’identité de chaque narrateur. Ni vivants, ni morts, ils deviennent à leur manière de véritables zombies, vendus au vide et pervertis par une société qui les enferme dans la superficialité.
    Zombies reflète véritablement le talent de Bret Easton Ellis qui parvient ici à nous entraîner dans un univers marqué par la perte voire l’absence totale de rapports humains. Il dresse le portrait de personnages perdus et qui s’autodétruisent. Ellis réussit à « écrire »  et à « décrire » le néant qui habite ses personnages qui ne sont que l’ombre d’eux-mêmes.
    Ce n’est pas tant l’aspect narratif du recueil qui tient en haleine le lecteur (à l’exception de "A la découverte du Japon" qui laisse planer un certain mystère sur le personnage de Bryan Métro) mais bel et bien cette plongée dans l’univers décadent de Bret Easton Ellis qui fait de Zombies un véritable procès contre l’opulence américaine.

Julie, 1ère année Ed.-Lib.


Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 21:02

Jorn RIEL,
Un gros bobard et autres racontars, 1986,
traduit du danois par
Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet,
éd. Gaïa, 1999
rééd. collection 10/18, n°3368






Lien : les éditions Gaïa

    JORNRIEL.jpg "Les Racontars arctiques", écrits par Jorn Riel lors de son voyage au Groenland pendant seize ans, nous font voyager dans le grand nord, le froid, le dur labeur des chasseurs mais aussi des histoires, ou plutôt des racontars... Un bon feu qui crépite, quelques réserves de bière et d'eau-de-vie nous emmènent dans des histoires authentiques remplies d'humour et de situations cocasses, où la morale s'approprie la fin et où les personnages entre deux gorgées racontent leurs expériences d'un air de vérité absolue.
 
I. L'unité
Dans ce livre, Riel, sous la forme de nouvelles que l'on pourrait renommer anecdotes, nous livre les trésors de la vie de ces chasseurs exilés de la population, vivant dans le froid et dont le passe-temps préféré (après la boisson) est de se raconter des histoires dites vécues. Chacun aux yeux des autres souhaite se démarquer par une aventure unique. Ce thème récurrent fait la prix des personnages et crée un attachement envers eux. Le lieutenant Hansen, militaire et sûr de lui, Bjorken, le philosophe rusé de la banquise et Lasselille, jeune ingénu peuplent entre autres ces racontars.
L'unité de lieu - l'action est souvent confinée dans les chalets -  crée une atmosphère unique en son genre et peut amener à la nostalgie de l'enfance lorsqu'un personne chère racontait un conte ou une histoire... Il s'agit pourtant d'adultes, les récits ont donc des thèmes bien différents, mais l'ambiance y est bon enfant.
    De même la tonalité employée par l'auteur est conforme à l'atmosphère : un humour fin et franchement drôle dans les périples évoqués par ces hommes bourrus.
    Chacune des nouvelles commence par une petite phrase d'accroche : "...ou la morale est sauve, mais de justesse" ; "...ou l'alter-ego de Valfred" ; "...ou olsen illustre le vieil adage 'chasse le naturel, il revient au galop'"... ces formules brèves viennent se placer après le titre comme un complément de celui-ci.
Le recueil est dans l'ensemble du même ton ce qui rend l'affection pour les personnages plus forte.
 
II. 'Le gigolo'
    'Le gigolo' est la première nouvelle du recueil. L'une des définitions que l'on peut trouver du gigolo est : "Jeune homme élégant, à l'allure douteuse, aux moyens d'existence suspects" ce qui illustre assez bien cette histoire...
    Tout commence lors de l'anniversaire du lieutenant Hansen qui fête ses 40 ans. Dehors la tempête fait rage, il y a assez de provisions d'alcool et l'heure des racontars arrive... "Comme d'ordinaire lors des longues tempêtes en Arctique, on passe le temps en discutailles".
    Après avoir épuisé le répertoire classique, les anciens racontent aux plus jeunes des histoires enfouies. Bjorken, sait ménager ses effets et se lance dans celle du gigolo. Le jeune homme en question arrive au Groenland selon des dires qui évoquent la présence de jeunes et jolies femmes. Malheureusement pour lui, il se retrouve dans une partie du pays dont la seule population est celle des chasseurs et des chiens de traîneaux... Déception très grande pour lui qui se voit contraint de suivre les autres hommes. Cependant la déprime le prend, il est en manque, il faut bien dire ce qui est : "Et comme son besoin était plus grand que ceux du commun des mortels, vous comprenez son désespoir quand, le matin, il se réveillait dans une cabane froide, la cuisinière éteinte, la barrique d'eau gelée à coeur, des glaçons dans la moustache et avec des bijoux de famille tellement petits qu'il lui fallait chercher plusieurs fois avant de pouvoir pisser."
    L'ensemble de la communauté se prend d'affection pour les malheurs du jeune homme qui à défaut envisageait de devenir zoophile... Au fur et à mesure, le désespoir grandit chez lui et le narrateur, Bjorken, qui le prend en pitié, l'emmène dans les régions plus peuplées afin qu'il se libère des contraintes liées à la solitude dans le grand nord.
    Cependant, à la saison à laquelle ils partent, la neige commence à fondre. Périlleusement mais courageusement, la troupe continue d'avancer... "Là, nous nous sommes trouvés devant une large passe d'eau libre d'une côte à l'autre, et comme les montagnes tout autour étaient trop hautes pour que nous les franchissions, nous avons été bloqués. Nous voilà au beau milieu d'un large fjord, avec cent mètres d'eau devant nous et un homme fou et malade sur le traîneau."...
 
Finalement, "la morale est sauve mais de justesse" !!
 
Conclusion : ce livre m'a plu énormément, et je le conseille à ceux qui aiment la lecture de détente, les histoires et passer de bons moments avec des amis !!
 
Marine, 1ère année bib-med

Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 20:14
goutdelombre.jpg
Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le goût de l’ombre
Actes Sud, 1997

    Georges-Olivier Châteaureynaud est un écrivain français, considéré comme un des artisans du renouveau de la nouvelle en France, un des membres fondateurs du mouvement dit de la nouvelle fiction revendiquant le droit à l’imaginaire dans la littérature.
Il a publié de nombreux recueils chez Grasset, Julliard ou aux Presses de la Renaissance.
    Il a obtenu le prix Renaudot en 1982 pour son roman La faculté des songes (Grasset).
    Le goût de l’ombre » est un recueil de 10 nouvelles publié chez Actes Sud en 1997.
    Ces nouvelles baignent toutes dans un univers sombre, angoissant, mystérieux, sont très ancrées dans le réel.
    Le décor est le plus souvent urbain comme une banlieue hostile ou bien dans des villes qui semblent abandonnées avec des rues dépeuplées, une place vide ou par exemple une avenue qui mène à un cimetière bordé de décharges et de friches ; ou bien encore des lieux isolés comme une île à l’autre bout du monde.
    Ces histoires ont toutes pour point commun d’avoir comme personnage principal un homme adulte ou un jeune garçon. Des individus à part, peu en phase avec leur environnement. Ils portent d’ailleurs des noms originaux comme Quiqui, Orsay, Oswald Johan, Cambouis… Tous sont plus au moins perdus, on les surprend souvent à errer seuls la nuit dans la rue avant qu’il ne leur arrive des choses extraordinaires.
    Le style de ces nouvelles est plutôt réaliste et noir. A chacune de ces histoires l’auteur apporte une touche de fantastique souvent de manière diffuse et précise ; juste une pincée d’étrangeté qui suffisent à chambouler le lecteur et la perspective du récit.
    Les thèmes abordés sont lourds : comme par exemple la mort, le suicide ; le père absent, fuyard, un parent tyrannique et manipulateur, la guerre, le désir inassouvi, la destruction.

    La première nouvelle intitulée  "Styx" est un bon exemple de l’ambiance  qu’on retrouve dans les autres récits.
    Le narrateur découvre qu’il est mort. Il s’entretient avec son médecin qui lui confirme son décès. Il décide alors d’aller aux pompes funèbres pour organiser ses propres funérailles. Il annonce son décès à son épouse qui s’écroule de chagrin. Il raconte la mise en terre de son cercueil et ainsi de suite...
    Bien qu’il soit mort, le narrateur communique sans cesse avec les êtres vivants comme s’il était toujours en vie... On ne sait quoi penser de ce personnage ; est-il vivant ? Est -il  mort ? Difficile de savoir. L’auteur se fait un malin plaisir de ne jamais résoudre la situation tandis que le lecteur reste, lui, déboussolé. Les points de repère habituels sont constamment malmenés.
 
    L’auteur semble fasciné par les momies puisqu’elles prennent place dans deux  nouvelles ; visiblement une autre manière pour l’auteur d’aborder la mort et l’éternité. Dans "Le scarabée de cœur", le narrateur décide de se faire momifier pour être à jamais aux côtés de deux femmes archéologues qu’il aime plus que tout. Dans  "Le chef-d’œuvre de Guardicci", le narrateur installe dans son appartement une momie aux yeux d’un réalisme saisissant. Cette momie va petit à petit reprendre vie.
 
    Châteaureynaud s’amuse aussi à réécrire l’Histoire. Dans la nouvelle intitulée "Quiconque", il invente un prolongement au thème de King Kong et le confronte avec le nazisme. Une actrice américaine s’exile avec son fils en Allemagne dans les années 30 pour tourner des films. Elle rencontre un certain Joseph Goebbels, ils deviennent amants. Amoureux, il souhaite absolument découvrir cet enfant qu’elle lui cache. Cet enfant est surnommé Quiqui, c’est un singe aux poils blond et aux yeux bleus. Tandis qu’il mène toujours la propagande nazie, Goebbels  va aimer cet enfant, et le protéger. Quiqui va être recruter parmi les S.S. et récolter de nombreuses médailles.

    La guerre est encore présente dans la seconde nouvelle intitulée "La cicatrice de la chevelure". Mais cette fois-ci le ton reste presque exclusivement réaliste. Le jeune Jo espère le retour de son père, un soldat qu’a rencontré sa mère. Au cinéma est diffusé un film à propos d’un soldat amnésique qui porte une cicatrice à la tête. Jo en sortant de ce film comprend qu’il ne reverra jamais son père. Cette nouvelle au ton dramatique et mélancolique ne possède pas d’effet fantastique. C’est la seule du recueil.

    La nouvelle peut basculer dans un monde totalement surréaliste comme lorsque Cambouis pénètre dans La librairie d’Eparvay pour offrir un livre de poésie à sa petite amie, Fille de Personne. Pour accéder à ce livre il doit prendre un escalier étroit et affronter des hommes au regard froid, des femmes lascives, des chats agressifs, des chutes de livres, des lianes et des ronces avant d’accéder à un vaste jardin suspendu ou le précieux recueil lui sera remis.
    Ce récit est le plus fou, celui qui s’échappe le plus au réel. C’est une exception car le fantastique est bien plus discret chez Châteaureynaud même lorsqu’il aborde le genre du conte.

    Dans "L’autre histoire" Châteaureynaud s’attaque au mythe des sirènes. Il nous raconte comment un milliardaire parti à la pêche aux sirènes capture une fillette. Elle est blessée, il la recueille et la soigne. La sirène semi-apprivoisée, trop proche des hommes, ne peut plus rejoindre les siens. Plein de remords le milliardaire aménage entièrement une île pour celle qui deviendra la femme de sa vie.
 
    Avec la nouvelle intitulée  "Les vraies richesses"  on reste dans un univers onirique. Oswald Johan est un collégien qui découvre au cœur d’une cité hostile une maison isolée au milieu d’une grande prairie, caché de la cité par un rideau d’arbre. A l’intérieur toute une famille prendra soin de lui, le soignera, le nourrira. Lorsqu’il souhaite revenir quelques jours plus tard, la maison est une sorte de musée où les gens font la queue et paient pour entrer. Il ne retrouve plus les habitants de cette maison.

    L’auteur sait aussi créer un univers oppressant et maintenir le suspense. Dans "L’écolier de bronze", le narrateur, un poète de petite notoriété, découvre dans un premier temps une place avec une statue en bronze le représentant enfant. Puis il pénètre dans un musée qui lui est entièrement consacré. C’est son intimité la plus profonde qui est révélée au public, des instants très personnels sont dévoilés. Qui est l’auteur de ces clichés ? Qui est derrière ce musée ? Pourquoi ne connaît-il pas ce lieu ?  Pourquoi personne ne lui donne-t-il de réponse ? Le poète affolé perd connaissance face à ce déluge d’interrogations.

    Le recueil se termine avec une nouvelle qui fini bien, une sorte de happy end qui nous montre que, peut-être, même au cœur de ces univers sombres, les choses peuvent tourner en notre faveur. Dans "la Tombola", le narrateur, infantilisé, isolé et manipulé par sa tante va renverser le cours de son existence grâce à un chien terrifiant et providentiel.

    Le goût de l’ombre est un recueil de nouvelles plutôt plaisant où les histoires se succèdent sans se répéter. Georges-Olivier Châteaureynaud multiplie les genres et les effets pour nous emmener dans des univers très réalistes et sombres puis d’un coup nous embarquer dans un univers étonnant et angoissant. On a plus affaire à un style fantastique où l’on retrouve une sorte d’inquiétante étrangeté qu’à un réalisme magique qui semble d’une connotation plus naïve.

Mathieu, A.S. Bib
Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 18:44
lunettes-d-or-copie-1.jpg
Giorgio BASSANI
Les Lunettes d'or

Première édition (Italie):
Gli occhiali d'oro, Giorgio Bassani, 1958
Traduit de l'italien par Michel Arnaud
Présente édition: Folio Bilingue n° 132, mai 2005
Traduction revue et corrigée par Muriel Gallot
Préface et notes de Muriel Gallot


Lien : interview de Giorgio Bassani.

I/ UN PEU D'HISTOIRE
    L'auteur, le livre :
  bassani.jpg    Giorgio Bassani est né à Bologne en 1916 dans une famille juive, qui s'installe à Ferrarre. La suite ? Il la raconte : « je terminai le lycée en juillet 1934. A partir de l'automne suivant, je commençai à faire des études de lettres à Bologne, en prenant chaque matin ce train (Ferrare-Bologne), objet de mon premier récit intitulé Terza classetroisième classe), dont je me souviendrais plusieurs années après, en 1957, à l'époque où je rédigeais Les lunettes d'or ». En effet, ce récit, comme les autres, est bercé de souvenirs, de lieux, de personnages et de situations datant de cette période. Victime des lois raciales de 1938, il publie son premier livre, Una città di pianura, sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. Militant antifasciste, il est incarcéré en 1943.
    Publiée pour la première fois en France en 1962 aux éditions Gallimard, Les Lunettes d'or ont fait un long chemin. Elles paraissent pour la première fois en Italie en 1958 dans la revue  de Longhi, Paragone, et l'édition définitive ne verra le jour qu'en 1980. Les récits sont sans cesse remaniés, les dates changées. Son souci du détail le fait même remplacer un arbre (le grand sapin par le magnolia) douze ans après ! En 1960, Les lunettes d'or, alors considérées comme un court roman et non plus comme une nouvelle, se retrouvent dans le reccueil Histoires de Ferrare. Dix ans plus tard, elles sont rééditées seules ; en 1974, elles deviennent la section II du Roman de Ferrare avec quelques variantes et enfin, en 1980, elles subissent leurs dernières modifications pour atteindre leur version définitive. Le Roman de Ferrarre comprend six sections : I. À l'intérieur des murailles (qui reprend les nouvelles), II. Les lunettes d'or (1958), III. Le jardin des Finzi-Contini (1962), IV. Derrière la porte (1964), V. Le héron (1968) et VI. L'odeur du foin (1972). Lorsqu'il écrit cette dernière section, Bassani vient de recevoir le Prix Strega pour les cinq premières.

    La politique :
    Le texte de Bassani est très ancré dans la politique de l'époque. Il a choisi de le situer d'avril à novembre 1936, soit pendant la montée du fascisme en Italie. On retrouve des personnages politiques tout au long du récit. Notamment Costanzo Ciano, ministre, dont le fils épousa la fille de Mussolini, vota pour la destitution de ce dernier en 1943 et fut fusillé l'année suivante sur ordre du dictateur; Giovanni Gentile, président de l'Académie italienne durant la république de Salo, exécuté par les partisans en 1944 ; ou encore Benedetto Crocce qui rompit avec le fascisme en 1925 après l'assassinat du député socialiste Matteotti et lança Le Manifeste des intellectuels antifascistes. La G.U.F. (groupe universitaire fasciste) est évoquée, la rélégation que subissaient les opposants au régime, également.
    Mais on ne peut pas dire que Les lunettes d'or sont un récit historique. Il faut plutôt parler d'une fiction sur fond historique, d'une histoire devenue un moyen de raconter une courte partie de l'Histoire italienne. Il ne s'agit pas non plus d'une dénonciation, mais de faits. Bassani ne se positionne pas, il raconte.

II/ L'HISTOIRE
    Résumé :
    Le Docteur Fadigati est un médecin renommé et apprécié des habitants de Ferrare. Il esr discret, courtois, désintéressé, rassurant et généreux. Mais le jour où son homosexualité fait jour, les choses se dégradent. Petit à petit, on découvre dans le livre de Bassani les réactions des habitants. L'histoire est plongée dans un milieu étudiant.
   
    Première partie: l'installation de l'histoire (pages 39 à 81)
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes :
    Dans la première partie du récit, l'histoire s'installe, tranquillement, même lentement. On trouve beaucoup de descriptions. On apprend à connaître les personnages, les lieux. Ses clients nous offrent un vrai compte-rendu de la vie du docteur. Les gens sont faits de ça : de commérages. Pour exciter l'intérêt indiscret des petites sociétés de gens bien, écrit-il, page 51.
    On parle d'usage mystérieux ou, pour le moins, peu normal que le docteur faisait de ses soirées. Il est discret ? « Alors, amusons-nous à imaginer ce qu'il peut bien faire lorsqu'il n'est pas avec nous ! », semblent dire les habitants de Ferrare. On pourrait croire que le docteur leur appartient, un personnage public ne doit rien avoir de privé, tout doit être su. S'ensuit alors une description de ses journées, horaires à l'appui, qui dure quatre pages. Il est assez compréhensible, en conséquence, que vers 1930, quand Fadigati avait déjà une quarantaine d'années, plus d'une personne ait commençé à penser qu'il fallait qu'il se mariât au plus vite (page 57). On s'intéresse à lui, on s'inquiète pour lui, on voudrait même s'occuper de lui et la lui trouver, cette femme qui lui manque. On y faisait allusion plus tard, à dîner, entre mari et femme (...) et plus tard encore, au lit... (page 59) ; il envahit bien malgré lui la vie des Ferrarais. Le sujet devient vite un de leurs favoris, on se demande plus loin pourquoi il ne trouve pas une femme, on imagine ensuite, bien sûr, les réponses, on suppose beaucoup de choses : peut-être aimait-il seulement les infirmières... ou peut-être était-il absorbé par une liaison avec une femme inavouable... (page 61). Les Ferrarais étaient de vrais journaux people à eux seuls. On finit même par chercher une fille pour lui: la recherche battait son plein...
   
Mais...:
    C'est alors que commençèrent les rumeurs, lancées par on ne sait qui...Le docteur n'aime pas les femmes...(page 65). Dans un premier temps, les Ferrarais sont satisfaits d'avoir découvert le vice de Fadigati. Le docteur reste leur sujet de discussion favori. On s'étonne d'être resté dix ans sans savoir, on est surpris. Puis on le pardonne. On le pardonne et on l'admire, grâce à son style, sa réserve. Il y a un besoin de le pardonner, car il a du style quand même... Sinon, ce serait impardonnable. Mais dans le même paragraphe, il y a un mais : on avait finalement compris comment se comporter avec lui. Le jour, le saluer avec empressement, la nuit, faire semblant de ne pas le reconnaître. Finalement, il n'est pas si pardonné que ça. En l'espace de deux pages, il passe de l'homme pour qui l'on s'inquiète, que l'on veut aider à celui avec qui il vaut mieux ne pas être vu. Au cinéma, on le cherchait toujours à sa place habituelle, dans les parterres, qu'importait maintenant d'avoir, à peine rentré, la confirmation immédiate de sa présence ? On se désintéresse de lui, il n'est plus mystérieux, on voulait tout savoir, mais maintenant que l'on sait, on est déçu. On n' a pas découvert UN secret, mais un terrible vice. On le dit en compagnie d'un agent de police, un huissier de mairie marié, un ancien joueur de football... On parle de rapports soigneusement clandestins. En somme, le secret de Fadigati commence à ne pas plaire du tout.

Le train, le milieu étudiant
    A ce moment du récit, le narrateur entre vraiment dans l'histoire. Auparavant, il y avait le Docteur Fadigati d'un côté, les Ferrarais de l'autre. Maintenant, il y a plusieurs personnages. À commencer par le narrateur. On ne sait pas bien qui il est, on ne connait pas même son nom. Comme lui, il joue au tennis, il aime lire et il est juif. On peut parler de double de Bassani, mais il s'en défend : « le deutéragoniste des Lunettes d'or est un personnage, ce n'est pas moi. Il s'agit d'un jeune homme très proche de ce que j'étais dans ces lointaines années, mais pas vraiment moi ».
    Les étudiants faisaient, chaque jour, le chemin pour Bologne en train. Le Docteur Fadigati ne tarda pas à les rejoindre. On fait la connaissance d'Eraldo Deliliers, qui qualifie Fadigati de "vieille tante" (page 97). le docteur essaie d' « entrer » dans leur groupe, se montre sympathique avec eux. Deliliers, lui, se montre agressif lorsqu'il ne reste pas impassible à ses questions et remarques. Mais les autres étudiants nouent une relation amicale avec le docteur, qui se met à raconter ses souvenirs d'adolescence. Puis le groupe commença à lui manquer de respect,  tensions et disputes éclatent. Un jour que le narrateur s'était plaint d'avoir mal à la gorge, Fadigati se mit à l'examiner. C'est alors que Deliliers dit: « pardon, docteur! Dés que vous aurez fini, est-ce que ça vous ennuierait de jeter aussi un coup d'oeil sur moi? ». Lorsqu'il lui demanda où il avait mal, Deliliers lui montra son entre-jambe avant de le menacer ouvertement. Quelques jours plus tard, le groupe allait manger une glace chez Majani et ils virent, dans le fond de la salle une vingtaine de personnes dans un grand fou rire. Deliliers et Fadigati étaient assis à côté...

    Deuxième partie: les vacances à Riccione (pages 151 à 237)
Critique, honte et ignorance :

    Comme les étés précédents, la famille du narrateur passe ses vacances sur la côte de l'Adriatique, à Riccione. Les Lavezzoli sont là aussi, de classe sociale élevée. À peine arrivé, le narrateur entend parler de l'amitié scandaleuse de Fadigati et Deliliers. Le couple improbable - car on ne sait pas vraiment ce qui les unit, ce qui les a rapprochés - se balade d'hôtel en hôtel sur la côte. En tout cas, c'est Deliliers le maître. Il décide de tout et Fadigati se plie à toutes ses requêtes. L'exemple de la voiture le montre : « c'était évidemment à lui et à son seul caprice qu'obéissait la voiture. L'autre ne faisait rien ». En sa présence, il n'est plus le Docteur Fadigati, ni Fadigati, ni même le docteur, il est l'autre, il n'est plus rien qu'un pantin. Aux bals, Fadigati reste assis à boire tandis que son amant dansait avec les jeunes filles et les femmes les plus élégantes et les plus en vue (page 155). Le matin, le docteur lisait sur la plage en attendant que Deliliers se montre enfin. Pas avant onze heures, il arrivait, plein de sensualité, avec le plaisir immense d'être admiré de tous, car tout le monde, hommes et femmes, l'admirait, il n'y a aucun doute. Mais c'était ensuite à Fadigati de payer en quelque sorte l'indulgence que le secteur ferrarais de la plage de Riccione réservait à Deliliers (page 159). Phrase terrible qu'est celle-ci. On pardonne à la jeunesse et à la beauté ce qu'on ne pardonne pas à l'expérience et à la laideur. Plus que pardonner, on admire... Deliliers a vraiment tout gagné : il a trouvé l'homme qui cède à ses caprices et lui offre tout ce qu'il veut et, en plus, se fait admirer, alors qu'il passait quasi inaperçu auparavant...
    Madame Lavezzoli représente dans cette partie du récit les clients ferrarais du docteur : elle passe son temps à parler de Fadigati et à critiquer longuement celui qu'elle appelle "vieux dégoûtant" (page 163). Ce dernier ne se joint jamais à eux, ne leur dit pas même bonjour, le narrateur pense qu'il a honte de la situation dans laquelle l'a mis Deliliers, à savoir de ne rien cacher.

Deux mains tendues :
    Lorsque le père du narrateur les rejoint à Riccione et, avant que personne ne l'en ait empêché, il alla invité Fadigati à les rejoindre sous leur tente. Ce qui ne plut guère à Madame Lavezzoli... Fadigati sentait heureux d'être « accepté » parmi eux, de se trouver avec des personne de son rang social (élevé). Mais Madame Lavezzoli ne lui montre pas beaucoup de sympathie, tout juste le respect que se doit de montrer en public une femme de son rang.
     Se noue alors une relation « amicale » le narrateur Fadigati. Ce dernier lui offre une cigarette, puis se rendra sur le court de tennis pour le regarder jouer avec les enfants Lavezzoli et leur donner des conseils tactiques.
     Deuxième main tendue : Deliliers propose au narrateur de l'accompagner un matin à Parme où il avait fait la rencontre de deux filles. "Viens, quoi, rends-moi ce service ! Je ne peux tout de même pas sortir avec deux filles à la fois." Mais il n'ira pas. Il se demande pourquoi Deliliers lui a fait cette proposition et se dit que, vu leur faible relation, c'était sûrement pour que tout le monde sache que ce n'était pas par vice qu'il était avec Fadigati, mais pour se faire payer des vacances et qu'en tout cas, il lui préférait toujours une jolie fille. Il partait tous les jours se promener où bon lui semblait et laissait Fadigati seul.

Le scandale :
     Fadigati raconte lui-même : « je lui faisait des reproches, au sujet de la vie qu'il s'est mis à mener... si bien que je ne le voyais presque plus... il se lève et, pam, il me décoche un grand coup de poing en pleine figure ! » devant tout le monde... Et le landemain, il était parti, en emportant tout ce qu'il pouvait: voiture, vêtements, montre en or, argent...

    Troisième partie : la fin des vacances: la fin de tout?
Nino, la campagne anti-juifs :
    Une violente campagne de dénigrement des Juifs commence en Italie. De retour à Ferrare, le narrateur rencontre Nino, un étudiant avec qui il prenait le train l'an passé. Au café, le narrateur se sent observé avec insistance, voire avec dégoût (page 249).  Nino lui apprend que Deliliers est parti à Paris, sûrement avec une nouvelle tante avec des sous (page 257). On assiste à quelques scènes nous mettant dans la situation du narrateur. Les regards insistants, la gêne en public, les gros titres des journaux, traitant des lois raciales, criés dans la rue... Nino, lui, pense que tout finira bien. Il a cette phrase, qui fait mouche : « Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y compris le pas de l'oie, mais point le sentiment tragique qu'ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques, trop usés. » (page 267).

Fadigati :
    Le narrateur revoit le docteur un soir. Ils discutent ; on apprend ainsi que plus personne ne vient à son cabinet et que le poste qu'il occupait à l'hôpital lui a été retiré. Le narrateur lui propose de partir, mais Fadigati répond qu'il ne sert à rien de fuir. Les deux se retrouvent en quelque sorte dans la même situation : l'un juif, l'autre homosexuel, tous deux dénigrés... Fadigati l'appela deux jours plus tard, ils discutèrent encore et se donnèrent rendez-vous pour le samedi d'après, et Fadigati termina la conversation par: « Adieu, cher ami... portez-vous bien. Bonne chance pour vous et pour ceux qui vous sont chers... » (page 307). Et il ne le rappela pas pour confirmer.
« Un médecin bien connu de Ferrare se noie dans les eaux du Pô près de Pontelagoscuro »
Suicide? Accident? On ne saura pas...

Une suite ?
    Le narrateur y faisait de la prison, était épargné par Delilers, devenu nazi-fasciste entre temps. L'action se serait déroulée à Rome dans l'après-guerre et le narrateur aurait appris de la bouche de Nino qu'il avait exécuté Deliliers, avec un groupe de partisans. Finalement, Bassani renonce à cette suite des Lunettes d'or.


III/ MON AVIS
    Assez déçu par la première moitié du récit, trop lente, trop molle, trop descriptive, j'ai plus apprécié la suite, plus compacte et plus entraînante. Le rythme n'est donc pas régulier, je trouve. Le style de Bassani, simple, calme et académique, ne m'a ni plu, ni déçu. J'aurais plus apprécié le livre avec un style et rythme plus entraînant, car l'histoire est intéressante pour ce qu'elle dénonce.
lunettesd-orfilm.jpg
(

Sébastien, 1ère année Ed.-Lib.
Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 18:23
coloniepenitentiaire-copie-1.jpg
Franz KAFKA
A la colonie pénitentiaire
1990, Gallimard,
Collection Folio classique
traduit de l’allemand
par Claude David


I / KAFKA et son œuvre :
    Franz KAFKA est né le 3 juillet 1883 à Prague.
    Il suit des études de droit dans sa ville natale.
    Il commence à écrire très tôt, dès ses jeunes années lycéennes, mais détruira tous ses écrits de jeunesse.
    C’est un homme très torturé qui, tout au long de sa vie, se montrera sans cesse hésitant.
    Deux de ses récits les plus connus sont la Métamorphose, rédigée en 1912, et le Procès, écrit en 1914.
    L’édition Folio classique sur laquelle s’appuie ce travail regroupe quatre nouvelles isolées : "Les aéroplanes à Brescia", "Le premier grand voyage en chemin de fer", "A la colonie pénitentiaire", "A cheval sur le seau à charbon" (récit très bref qui devait initialement figurer dans Un médecin de campagne mais qui en fut finalement écarté pour ne paraître qu’en 1921 dans un journal) ainsi que deux recueils de nouvelles : Un médecin de campagne et Un artiste de la faim.


II/ A propos de l’écriture kafkaïenne :

     La préface de l’édition Folio Classique, rédigée par Claude David, donne des éléments d’interprétation de l’œuvre de KAFKA dont il est intéressant et amusant de citer certains passages :
« il n’y a pas si longtemps que les récits de KAFKA étaient encore traités comme des devinettes à déchiffrer. Comme on ne les comprenait pas, on leur prêtait des sens cachés, on y cherchait des significations allégorique.[…] Un personnage du château apparaissait-il en train de repriser un bas, ce bas était la botte italienne, et donc Rome, et donc le Pape, et donc la religion catholique qu’on apposait à la foi juive. » Mais au fil du temps et avec l’aide de son ami Max Brod, « on s’est aperçu que ce n’était pas la complication de ces récits qui écartait les masses et qui excitait l’ingéniosité des doctes ; c’était au contraire leur simplicité extrême, la nudité de leur contour, qui semblait refuser toute prise à l’interprétation. […] Rien n’est caché, tout est dit, le sens adhère de si près à l’image que ce serait tout casser que de vouloir les séparer. »
    Il est vrai en effet que, lorsqu’on lit KAFKA, l’univers pesant dans lequel il lui arrive de nous plonger et le sentiment d’incompréhension que nous éprouvons face aux événements auxquels sont confrontés les personnages, surgissant de nul part sans explications logiques, peuvent poser un problème d’interprétation.


III/ A la colonie pénitentiaire :

1 /L’histoire en quelques lignes :
    L’histoire de la colonie pénitentiaire se déroule, comme le titre l’indique, dans une colonie pénitentiaire étrangère en pleine transition, car l’ancien commandant est mort et son successeur, désireux d’intégrer des valeurs plus justes au sein de la colonie, tente peu à peu de faire évoluer les lois qui la régissent vers une forme moins archaïque.
    Un premier personnage apparaît ici : l’officier, qui est totalement imprégné et profondément nostalgique des valeurs d’autorité, de rigidité et de discipline de l’ancien commandant. Il va tenter, tout au long de la nouvelle, de rallier un deuxième personnage, le voyageur, à sa cause et aux idées qu’il défend bec et ongles.
Le voyageur est le représentant de valeurs plus démocratiques qui sont celles de l’Europe occidentale, il détient le rôle de témoin dans cette période de mutation des mœurs de la colonie et l’officier va tenter, sans succès, de se servir de lui pour légitimer les pratiques barbares de l’ancien commandant.
    Le troisième personnage, pourtant central, détient une place secondaire et n’intervient que timidement: c’est le condamné. Soldat de la colonie, il est voué à une mort cruelle pour avoir désobéi et outragé un supérieur, ne bénéficiant d’aucun droit ni d’aucune possibilité de défense. Le quatrième et dernier personnage est le soldat, chargé d’assister l’officier dans la préparation de l’exécution du condamné.
Le voyageur est donc invité par le nouveau commandant à assister à l’exécution, dont est chargé l’officier, dudit condamné. Le commandant espère de manière officieuse que la réaction du voyageur influencera l’officier et lui permettra de réaliser le caractère illégitime et injuste des pratiques instaurées par l’ancien commandant.
Les quatre personnages sont donc dans une vallée où se trouve l’instrument de mort créé par l’ancien commandant et qui fait la fierté et l’admiration de l’officier.
Près de la moitié du récit est consacrée à la présentation de la machine et de son fonctionnement avec une précision et une telle passion de la part de l’officier que la lecture en est parfois insoutenable .
    L’exécution consiste en quelques mots à allonger sur le ventre le condamné sous un appareil à la mécanique complexe qui va graver dans la chair de celui-ci profondément, à l’aide d’une aiguille, le commandement correspondant à la nature de sa faute.
    Celui-ci, petit à petit et à la suite d’indescriptibles souffrances des heures durant, finit par succomber à la douleur, son corps sans vie tombe ensuite dans une fosse, au pied de la machine, prévue à cet effet.
    Mais au fil de l’interaction entre le voyageur, médusé par l’horreur du déroulement de l’exécution, d’une part, et les convictions de l’officier de l’autre, et l’officier, va avoir lieu un renversement de situation terrible qui laissera le voyageur et le lecteur sans voix.

 
2/ L’atmosphère du récit :
    On retrouve dans la nouvelle A la colonie pénitentiaire, un aspect commun à plusieurs textes de KAFKA : le même sentiment d’oppression ; bien que l’action se déroule à l’extérieur, la vallée au cœur de laquelle se trouvent les personnages est « enserrée tout à l’entour par des pentes dénudées ».
    Le nombre de personnages, très réduit, contribue également à amplifier cette sensation d’enfermement. Tout est mis en œuvre pour dérouter le lecteur, à travers le personnage du voyageur, qui porte en lui les réactions attendues du lecteur que nous sommes.
    L’officier, par la conviction et la sincérité avec laquelle il défend et tente de légitimer le fonctionnement de l’ancien commandement, est un personnage en lui-même extrêmement déstabilisant par sa foi profonde en l’autorité passée.
Ce en quoi il croit est tout simplement scandaleux mais la force avec laquelle il le fait le rend presque touchant.
    Ce à quoi le lecteur se heurte également, est la passivité des deux soldats alors que l’un d’eux est promis à une mort atroce. En effet, le condamné ne semble pas réellement réaliser la fatalité de sa situation ainsi que le caractère révoltant de sa condamnation à mort. Il attend sans mot dire son funeste destin, avec un calme déconcertant.
    Quant au soldat, l’indifférence et la dureté avec laquelle il traite le condamné, qui n’est ni plus ni moins que son semblable, confirme le caractère irréaliste de cette scène qui semble interminable.
    Les réactions, ou l’absence de réaction, du soldat et du condamné soulève chez eux une certaine résignation face à l’ordre établi. Il semble que, bien que scandaleuses et anti-démocratiques, bafouant tous leurs droits en tant qu’êtres humains et allant même jusqu’à les animaliser, faisant d’eux des bêtes dociles, les pratiques de l’ancien commandement les laissent de marbre ; ils y sont tout à fait soumis et ne les remettent pas un seul instant en doute, ils ne ressentent pas le moindre sentiment d’injustice.


3/ Conclusion :
L’officier meurt en emportant avec lui les idées monstrueuses, injustes et révoltantes de l’ancien commandant, étant son dernier partisan et admirateur.
Cela dit, il n’y a ici aucune vision manichéenne où le bien (les valeurs égalitaires de l’Europe occidentale) triompherait du mal (les sociétés archaïques).
Chacun détient une vérité qui est la sienne et qui lui est chère et l’officier, dans ses convictions propres, est complètement anéanti  par l’effondrement d’un rêve auquel il avait sincèrement cru, et qui n’est plus réalité.

Emmanuelle, 1ère année Ed.-Lib.

Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 11 décembre 2007 2 11 /12 /Déc /2007 22:09
lemur.jpg

Jean-Paul SARTRE
Le Mur,
Gallimard, 1939

    Jean-Paul Sartre, philosophe, écrivain et critique français du XXe siècle, naît à Paris en juin 1905. Il est connu par ses œuvres ainsi que par son engagement politique (la  gauche radicale). Il est aussi connu comme étant l’ami intime de Simone de Beauvoir. On a qualifié sa philosophie d’existentialisme (chaque homme est un être unique, et est maître de ses actes et de son destin). Il a mené maints combats militants jusqu’à sa mort. Issu d’une famille plutôt bourgeoise, il fait ses études à Henri IV (Paris), puis au lycée Louis-le-Grand. Il meurt le 15 Avril en 1980. Il est l’auteur de La Nausée en 1938, Le Mur en 1939, Huis-Clos en 1944, Les Mouches en 1943 (ses principales œuvres).
     Dans une première partie, nous présenterons le recueil en profondeur, puis dans une seconde partie, nous analyserons une nouvelle en particulier.

I) Présentation des nouvelles et du recueil :   
    C’est un recueil composé de cinq nouvelles que Sartre définit comme « cinq petites déroutes tragiques ou comiques, devant l’existence » : "Le Mur", "La Chambre", "Erostrate", "Intimité" et "L’Enfance d’un chef". Ce recueil comporte 252 pages, et les nouvelles peuvent aller de 25 à 90 pages. Sartre publie ce recueil en 1939 et le dédie à Olga Kosakiewicz (amie russe de Sartre et de Simone de Beauvoir).
    1) Résumé de chaque nouvelle :
"LE MUR" :  La nouvelle, rédigée à la première personne, met en scène trois prisonniers de guerre (guerre civile espagnole) : Pablo Ibbieta, Tom Steinbock et Juan Mirbal. Ces derniers sont condamnés à mort, car ce sont des républicains espagnols luttant contre le régime de Franco. Ainsi va commencer une longue nuit pleine de détresse et de réflexion…vont-ils être exécutés ou bien seront-ils grâciés?
"LA CHAMBRE" : Ce récit, rédigé à la troisième personne présente Madame Darbédat : une femme souffrant d’un mal inconnu, et son mari qui lui rend visite fréquemment. Ce couple a une fille: Eve qui est mariée à Pierre . Mais, Pierre est hanté par un mal : la folie. Monsieur Darbédat fait tout pour que Pierre soit interné. Mais, il se heurte au refus de sa fille…
"EROSTRATE" : Ce récit, écrit à la première personne, présente Paul Hilbert,  un homme comme les autres, mais un homme ne supportant pas les autres. Sa vie bascule lorsqu’il prend la dangereuse décision de se munir d’une arme à feu…sa plus grande obsession deviendra alors de tuer une demi-douzaine d‘hommes. Il élabore donc un plan pour mettre en scène cette action pour le moins périlleuse et téméraire…
"INTIMITE" :  Cette nouvelle, rédigée à la troisième personne, met en scène une femme (Lulu), qui trompe son mari (Henri). En effet, Henri est un homme ayant ses habitudes et Lulu croit ne plus l’aimer. Lulu , avec le soutien de sa meilleure amie Rirette, trompe Henri avec Pierre. Sa vie s’écoule paisiblement jusqu’au moment où Pierre propose à Lulu de le suivre dans sa villa de Nice…là, un cruel dilemme s’offre à elle…
 "L’ENFANCE D’UN CHEF" :   Ce récit se détache du recueil. En effet, il s’agit d’une analyse psychologique et sociologique d’un personnage du nom de Lucien, qui va peu à peu sombrer dans l’idéologie fasciste…

2) Les liens existant entre ces nouvelles :
    Toutes ces nouvelles sont liées entre elles. En effet, toutes les fuites des personnages sont arrêtées par un mur ; dans "Erostrate" le personnage ne peut s’échapper (après avoir réalisé son dessein), il s’enferme dans les toilettes, donc entre quatre murs. Dans "La Chambre" , Pierre est confiné entre ces quatre murs qu’il ne peut se résoudre à quitter, tout comme sa femme Eve.  Dans "Le Mur" , les prisonniers espagnols ne peuvent s’échapper car ils sont enfermés dans une cave, par conséquent leur fuite est bloquée. Pour finir, "L’enfance d’un chef"  est la nouvelle la plus singulière du recueil. En effet, il n’y a pas vraiment de mur au sens propre du terme, mais il y a une barrière entre Lucien et les autres, car Lucien est différent d’eux. 
    Si l’on devait définir les nouvelles de Jean-Paul Sartre, on pourrait dire que ce sont des nouvelles cruelles. En effet, ces nouvelles sont plutôt tragiques ( "Erostrate", "Le Mur" , "La Chambre") Même si ce genre est apparu dans la deuxième moitié du XVIème, Sartre sait le mettre en avant.

III) Présentation de la nouvelle « Le mur » :
    Cette nouvelle, rédigée en 1938, compte un total de 45 pages. C’est elle qui ouvre le recueil. La nouvelle traite de la guerre en Espagne pendant la première moitié du XXe
   
    1) Description de cette nouvelle :
Elle ne compte que trois personnages principaux (Juan, Pablo, Tom), et se focalise sur un seul : Pablo Ibbieta ( prisonnier républicain). La nouvelle est rédigée à la première personne du singulier, et est en focalisation interne afin de rendre les sentiments de Pablo plus crédibles, pour que le lecteur pénètre mieux dans l’univers de cette nouvelle, et pour qu’il ressente les émotions du personnage. La nouvelle n’explique pas vraiment pourquoi ces hommes ont été faits prisonniers, mais l’on peut très vite conclure que c’est parce qu’ils sont considérés comme des opposants au régime de Franco, ils sont donc considérés comme « nuisibles » et appartenant dans le camp de « los rojos » ( les républicains). Ces derniers se battaient farouchement contre les nationalistes. Les protagonistes sont donc faits prisonniers et sont condamnés à attendre leur sentence dans une cave sordide en guise de cellule. Ils y passent donc la nuit, mais quelle nuit !…
    Jean Paul Sartre, nous fait vivre, pendant une nuit entière, le désespoir, la colère, l’indignation de Pablo, personnage principal, et nous montre ce que l’on peut ressentir avant de mourir. Ici, Jean Paul Sartre, nous prouve une fois de plus son excellence à nous décrire le huis clos.
    2) Analyse de la nouvelle :
    Dans cette nouvelle s’oppose deux mondes complètement opposés : le monde des morts (Juan, Pablo et Tom) et le monde des vivants (le médecin de garde) « Nous le regardions tous les trois parce qu’il était vivant ». Les trois prisonniers ne sont même plus vivants ; ils attendent la mort : « Je le regardai de côté et , pour la première fois, il me parut étrange : il portait sa mort sur sa figure. » La mort déforme leurs traits, leur comportement, leur caractère « …je savais que nous n’avions rien en commun. Et maintenant nous nous ressemblions comme des frères jumeaux, simplement parce que nous allions crever ensemble. » 
    Ce qui est singulier dans cette nouvelle, c’est le comportement du personnage principal au-devant de la mort. Il réagit très différemment des autres. Il n’a pas peur, il reste maître de ses mouvements et reste très serein : «Je trouvais ça plutôt comique[…] Moi, j’avais envie de rire, mais je me retenais » , « je me sentais las et surexcité à la fois ». Pablo reste digne face à la mort : « …je ne pouvais avoir pitié ni des autres ni de moi-même : « Je veux mourir proprement ». Nous pouvons remarquer que Pablo ressent beaucoup d’émotions mais nullement de la peur contrairement à ses camarades de cellule : « Le petit Juan se mit à crier. Il se tordit les mains, il suppliait : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir » »
    Cette nouvelle nous montre une analyse de différents comportements face à la mort, ainsi que l’inhumanité de la condamnation à mort. Comme Victor Hugo (Le dernier jour d’un condamné ) il dénonce la peine de mort. Sartre montre combien la mort peut changer un homme.

CONCLUSION :
    Ecrites à des moments différents les nouvelles du recueil montrent une évolution de Jean-Paul Sartre. Les textes les plus anciens ("Erostrate", "Intimité" et "La chambre" sont écrits en 1936)  se concentrent sur les troubles mentaux ou sur des comportements humains, mais traitent  aussi de la relation aux autres : sexualité ("Intimité"), démence ("La Chambre"), misanthropie- paranoïa ("Erostrate"). Les nouvelles plus tardives sont "Le Mur" et "L'enfance d'un chef" écrites en 1938 ; elles complètent  le recueil et traitent de sujet plus graves, comme les crises majeures : la guerre civile, la condamnation à mort, la naissance progressive de l’idéologie fasciste. Sartre se sert peut-être de son recueil pour aborder les thèmes politiques de la très grave actualité des années trente : la guerre d‘Espagne (1936-1939)avec "Le mur "placé en ouverture , une nouvelle où triomphe le fascisme (avec Franco), et pour clore le recueil, "L’enfance d’un chef", une nouvelle sur l’idéologie fasciste.
    L'ouvrage sera donc publié en février 1939 (quelques mois après La Nausée) et sera beaucoup apprécié sauf par l'extrême-droite (Brasillach parle d'un auteur 'ennuyeux" et "malsain"…).
    J’ai beaucoup aimé ce recueil, peut-être aussi parce que j’aime énormément Jean-Paul Sartre. Je trouve que les nouvelles de ce recueil se complètent entre elles sans forcément se ressembler : "Intimité" et "Le Mur" par exemple. Certes, ces nouvelles ne traitent pas de la même chose, mais elles se concentrent beaucoup sur les émotions des personnages, "Le Mur" porte sur un sujet grave alors que "Intimité" porte sur la vie quotidienne, la vie en général avec les choix que l’on doit faire ou non, les petites difficultés de la vie d’une femme, mais que tout le monde peut rencontrer. "Intimité" est une nouvelle « simple ». Ce recueil est un tout qui s’assemble, se complète, et parfois s’oppose. Il y a de l’unité et de la diversité en même temps. Je pense que le but de Jean Paul Sartre n’était pas forcément de faire  passer un message, mais bien de faire un bilan sur le monde tel qu’il était dans les années trente. Ses nouvelles n’ont d’autre but que de nous toucher ou nous faire réfléchir. La nouvelle qui m’a fait le plus réfléchir est "L’enfance d’un chef" ; cette nouvelle a un côté inquiétant.   

Noémie, Bib. 1ère année.

Par pier - Publié dans : Nouvelle
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Syndication

  • Flux RSS des articles

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés