Littératures africaines

Vendredi 13 août 5 13 /08 /Août 07:15

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Dans notre société occidentale fondée sur la culture du livre, on a tendance à ne considérer comme littérature que ce qui est écrit, en oubliant que de nombreuses formes narratives se sont épanouies aux quatre coins du globe uniquement de façon orale. Parmi elles : le conte.

 

 

L’Afrique est une terre traditionnelle d’oralité. Jean Cauvin, spécialiste du conte africain, définit la société orale comme un « groupe humain qui, même s’il connaît l’écriture, fonde la plus grande partie de ses échanges de messages sur la parole ». « Une société orale a lié son être profond, sa mémoire, son savoir, ses conduites contes-burkina-faso.jpgvalorisées, son histoire, sa spécificité à la forme orale de communication. C’est-à-dire qu’il n’y a pas seulement un échange de messages dans l’instant actuel, mais il y a aussi un échange entre le passé et le présent avec ce qui fait que telle société dure à travers le temps parmi d’autres sociétés ». L’oralité n’est donc pas due à un manque mais à un choix délibéré.


Cela implique un statut particulier de la parole, soumise à des lois très strictes (tabous, mots interdits, interdiction de parler à l’autre sexe…). On fait donc une distinction entre la parole ordinaire, quotidienne et la parole sacrée utilisée notamment lors des cérémonies religieuses. Cette parole sacrée, extrêmement codifiée, n’est généralement connue que des initiés, seuls aptes à contrôler sa dimension magique.

Qui dit statut particulier de la parole, dit place à part de la littérature. Comme elle est racontée, il est nécessaire que l’émetteur et les récepteurs soient réunis. Sans auditoire, le récit n’est pas entendu et donc n’existe pas. L’interaction entre les deux parties est très importante car selon les circonstances, elle peut transformer le récit. Ainsi de nombreuses formules permettent de tester la réactivité du public.


En réalité, la littérature orale se fonde sur un support non physique, la mémoire humaine. Les orateurs font preuve d’une mémoire considérable afin d’emmagasiner les différentes œuvres du patrimoine. Il faut donc que ces formes littéraires gardent un cadre rigide, une structure définie qui est connue de tous. Ce qui fait le talent de contes-pays-malinke.gif l’orateur est donc se propension à ajouter sa patte personnelle à l’intérieur de ce cadre, à le transcender. Afin de faciliter le processus de mémorisation, la littérature orale est très rythmée, dans la structure même de la langue, et souvent accompagnée de chants et de musique.

A la différence des légendes et des mythes, autres genres phares de la littérature orale traditionnelle africaine, le conte s’affirme naturellement comme fictif même s’il intègre divers éléments de la vie quotidienne. Il se situe dans un passé extrêmement lointain, voire hors du temps. Il peut être conté dans la langue sacrée. Il utilise également le langage du corps et du geste.


Afin d’affirmer ce caractère fictif, le conte est encadré par une formule d’introduction et une de conclusion, ce qui fait entrer l’auditoire directement dans son univers imaginaire et extrêmement symbolique. Ces formules sont le plus souvent de nature traditionnelle et immuable. Après cette entrée en matière vient le conte en lui même, structuré d’une façon prédéfinie : présentation du contexte, apparition d’un élément perturbateur de l’ordre de la société (très souvent, en Afrique, il s’agit d’une quête que le héros doit accomplir), diverses péripéties accomplies par le héros pour réparer cette perturbation afin que tout rentre dans l’ordre, le tout entrecoupé de parties chantées. Enfin, et avant de sortir du conte, la morale peut être clairement annoncée mais aussi rester implicite. Au niveau structurel, le conte africain n’est donc pas très différent du conte européen.

Le conte est le miroir de la société dans laquelle il est énoncé : il reflète les mentalités, les codes et rapports sociaux établis. Il révèle l’image qu’une société a d’elle même.

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Le conte africain assume pleinement sa dimension pédagogique qui n’est absolument pas réservée aux plus jeunes, sauf dans le cadre des contes d’initiation, mais ouverte à tous, proposant des solutions à différents problèmes qui sont fréquemment rencontrés, une leçon de morale.


contes-du-congo.jpgCe contenu social et pédagogique n’est pas toujours exprimé directement mais distancié par l’utilisation de symboles. Le conte n’est donc, nous l’avons vu, pas situé dans un cadre spatio-temporel précis, tout comme la plupart des personnages ne sont pas clairement identifiés mais correspondent aux rôles qu’ils vont jouer dans le conte. Comme le conte se situe dans un univers magique, ces derniers peuvent prendre diverses formes : humaines mais aussi animales, végétales voire surnaturelles. Les humains sont le souvent identifiés par la place qu’ils occupent dans la société : le Roi, l’Homme, la Femme, la Belle Mère, l’Enfant, etc., ainsi que par leur statut symbolique : bon, mauvais, rusé, sot… Selon leur statut, les êtres surnaturels vont pouvoir aider ou au contraire retarder le héros dans ses aventures. Le rôle des animaux est assez particulier. Pour des yeux européens, ils ressemblent aux animaux des fables : doués de parole avec un trait de caractère très marqué. Mais au contraire de celles-ci, ils évoluent dans le monde des humains, avec qui ils peuvent même avoir des liens de parenté. En Afrique de l’Ouest, on retrouve le plus souvent l'Hyène, brutale et malhonnête, qui échoue toujours, le Lièvre, rusé mais rarement honnête qui réussit face à la bêtise de l'Hyène, l’Araignée…

Une des particularité du conte en Afrique, et de l’ensemble de sa littérature, réside dans le fait que n’importe qui ne peut jouer à l’orateur. TContes-des-sages-dAfrique.jpgraditionnellement, ce rôle est réservé aux anciens et aux sages, qui maîtrisent la  pa role sacrée. Les griots forment une caste spécifique et sont très respectés, ils sont les détenteurs de l’histoire, de la  généalogie et des épopées de leur peuple. Ce sont des professionnels de l’oralité et de la mémoire qui peuvent adapter leurs récits aux différents publics.


Le conte est quant à lui plus démocratique. En effet certains contes sont réservé à certaines parties de la population : il existe des contes pour les hommes et des contes pour femmes, que seuls les intéressés sont autorisés à conter et à écouter. Dans certaines ethnies, n’importe qui peut intervenir pour conter lors des veillées, à condition de respecter certaines règles : ordre de passage selon une hiérarchie et une parfaite maîtrise de son texte sous peine de s’attirer les foudre de l’auditoire. Le déclin des sociétés traditionnelles permet aujourd’hui à tous de conter.


Plus encore que sa place dans la société, ce qui fait qu’un conteur conte et est demandé par le public, c’est son talent. Le conteur n’est pas qu’un diseur, il est à la limite du jeu de comédien, de musicien, de chanteur. A partir du même cadre défini, il improvise chaque fois une version différente, s’adaptant ainsi au public et à ses attentes. Un véritable conteur est donc un artiste à part entière dans cet art de conter oralement, qui reste très présent en Afrique, mais aussi dans la diaspora africaine.

amadou_koumba.jpg Quelques auteurs ont repris des contes traditionnels africain en français, ce qui nous permet de les connaître : Amadou Hampaté Bâ, Bigaro Diop et Bernard Dadié sont parmi les plus connus.


Des maisons d’édition diffusent également des contes africains. Parmi elles : Présence Africaine, la collection Fleuve et Flamme du CLIF (Conseil International de la Langue Française) spécialisée en littérature orale qui édite notamment des contes en bilingue, Karthala spécialisée dans la publication de documents concernant les pays du Sud et donc l’Afrique offre une collection de contes et légendes, La légende des mondes, collection de l’Harmattan, propose des contes issus de la tradition orale du monde entier et principalement d’Afrique pour certains en bilingue, Cyr Editions présente des contes et légendes populaires d’Afrique illustrés et pour tous les âges. Maisonneuve et Larose reste une référence dans le monde du conte avec les collections Références et Littératures populaires de toutes les nations.


Des éditeurs plus généralistes publient des recueils de contes africains : L’aube des peuples chez Gallimard, La mémoire des sources et contes des Sages au Seuil, Aux origines du monde chez Flies France…


Sources 

 

http://www.contesafricains.com/
    La mère dévorante : essai sur la morphologie des contes africains, Denise Paulme. Collection Tel, Gallimard, 1976.

Anne-Claire, L.P. Bib.

Par Anne-Claire - Publié dans : Littératures africaines
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Mercredi 16 juin 3 16 /06 /Juin 07:00

Khair-Eddine-Il-etait-une-fois-un-vieux-couple-heureux.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mohamed KHAÏR-EDDINE,     

Il était  une fois un couple heureux
Seuil, 2002

Points, 2004       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bouchaïb aime sa femme, ce n’est pas au goût du jour, il pourrait en aimer une autre, c’est si simple mais lui continue de l’aimer et elle, en retour, l’aime aussi. Calmes et doux, ils s’aiment en silence, le couple parfait selon l’imaginaire de Khaïr-Eddine.


Une vie lente, au cœur des montagnes de granit, peut-être celles de Tafraout.


Une vie simple, cadencée par les seuls appels à la prière se heurtant aux roches abruptes. C’est l’art de vivre avec rien. Un rien qui fait le tout, pendant que passe l’orage colonial, une attente adoucie par l’hyperbole de l’amour et de la foi.


À vrai dire, rien ne nous distrait du souffle profond de cet homme que l’excès de sagesse recroqueville sur les pages blanches, noircies peu à peu de vers mélancoliques. Allongé à même le sol, sirotant un thé noyé de menthe fraîche, humant le souffle nouveau d’un vent occidentalisé. Le goût du « progrès », s’infiltrant jusqu’aux ruines-bidons-villes venu perturber les âmes tranquilles, changer les habitudes, modifier les valeurs dépasse le goût du pain et des succulents tajines.


Car ce couple, qui persiste et résiste à une époque déboussolée, et continue d’obéir à une force invisible qui règle au gré de son rythme leur banale existence, ne résistera pas longtemps.


Khair-Eddine est resté jusqu’à son dernier livre l’un des observateurs les plus perspicaces de notre modernité. Il la tient sous sa plume de romancier, de poète, examinant ses vices et effets pervers sur la nature humaine ; « si on n’y prend pas garde, le progrès de la science imposera un nouveau mode de vie où les repères actuels seront caducs ».


Khaïr-Eddine c’est aussi le vieux Bouchaïb, un fin lettré, un symbole, une idole vénérée. À mi-mots, une fin de vie espérée par tout exilé ; un retour sur la terre natale, respirer l’air qui a embaumé toute une enfance, oublier les chairs, libérer son esprit dans les hauteurs du Grand Sud.
   

Ce roman d’un silence remarquable est une conjuration émouvante du corps vivant, matérialisé par l’intelligence vive du féminin, de l’art poétique, calligraphique et clamé dans la langue de l’apaisement, langue qui sait transcender le tourment de l’amour-passion. Un roman inachevé pour une vie inachevée. Mais dans nos mémoires, Khaïr-Eddine, l’existentialiste, continue d’exister.

« Une des voix les plus fortes et les plus originales du Maghreb s’est tue » écrivait Tahar Benjelloun dans un article du journal Le Monde suite à la disparition de Mohamed Khaïr-Eddine, survenue le 18 novembre 1995, alors que les rues marocaines fêtaient une indépendance incertaine. Pas une minute de silence pour le talent d’écriture et de dénonciation de Khaïr-Eddine, inconnu et censuré jusqu’alors. Presque quinze ans ont passé déjà et trop rares sont les bibliothèques publiques au Maroc qui proposent dans leur fonds l’œuvre impressionnante mais complexe de Mohammed Khaïr-Eddine.  Même si les programmes scolaires lui préféreront ses compères Khatibi Abdelkébir ou Lâabi Abdellatif parce que plus « accessibles », son roman Il était une fois un vieux couple heureux est désormais étudié au baccalauréat et son succès résonne peu à peu sur tout le pays. Jusque dans les vallées reculées de Tafraout où, tout jeune, le petit Mohammed venait déverser aux bords des oasis ses premiers vers. D’abord en berbère, puis en arabe et très vite en langue française qui s’impose à lui, dit-il, comme elle s’est imposée à Aimé Césaire — ce qui n’a pas fait de lui un Français mais un francophone des plus habiles – ; il exprimera un véritable attachement à cette dernière qu’il  qualifie d'impertinente. L’homme qui descend de ses montagnes entraîne le lecteur dés les premières phrases de ses romans, des premiers vers, tordant le cou à la langue de Molière, vers des contrées lointaines.

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Un séisme dans le cœur, celui de 1960, celui d’un premier roman Agadir qui a révélé une écriture sens dessus dessous, une structure de texte émiettée. Ses vers font du bruit, enfant rebelle, poète et éternel contestataire. « Quand on écrit un poème on s’y investit ! » dit-il. Écriture d’un exil volontaire, cet art munit le poète d’une véritable arme capable de faire face à l’agitation du pouvoir établi. De poèmes en récits, l’échange entre l’enfant terrible et son lecteur s’achève brusquement, après une cinquantaine de textes, romans et poésies, avec Il était une fois un vieux couple heureux. Heureux qui commence ou recommence ce fascinant voyage dans la belle langue de l’écrivain.

Et pour le plaisir :
Ma plaie
où seule l'abeille trouve des fleurs neuves
porte-moi loin de cet oubli
battant
et rampe
pays pays je plie bagages
ceux qui ajoutent du noir
à leur cellule
me voient partir
pays pays où seule la terre
se souvient
et hurle
quelle terreur couve
sous ta colère.

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(Ce Maroc !, p. 21-22)

 

 

 

 

 


Khadija, 2e année Bib.-Méd.

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Mercredi 14 avril 3 14 /04 /Avr 06:00

Compte rendu du déjeuner littéraire du 24 mars 2010
organisé par les étudiantes

de l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3 filière Bibliothèque

au Restaurant Universitaire des Capucins

 


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    « Essayez donc de nous connaître comme nous vous connaissons. »

 


Belle invitation que celle d’Abasse Ndione ; apprenons à connaître les Africains aussi bien qu’ils nous connaissent… Et pourquoi ne pas commencer par leur littérature, aussi riche que surprenante ?


C'est dans le cadre d'un projet tutoré des plus agréables que nous avons découvert (ou redécouvert) l’œuvre littéraire de quatre grands auteurs invités à la Biennale des littératures d’Afrique noire, organisée par l'Association de Médiation Culturelle des Pays du Sahel, présidée par Madame Safiatou Faure.


Notre mission a été de délocaliser la manifestation, essentiellement prévue à St Médard en Jalles, au centre de Bordeaux, tout cela à moindre coût. Mission accomplie avec  l'aide de M. Marin, directeur du Restaurant Universitaire des Capucins à Bordeaux, qui a gentiment accepté de nous prêter ses locaux et nous a mijoté un menu africain. Ne restait plus qu'à… avertir les agences de com, lancer les invitations puis, pour notre côté créatif, rédiger des biographies et bibliographies d’auteurs, concevoir affiches, flyers et compagnie et enfin se procurer à gauche à droite du matériel d'enregistrement, micros, haut-parleurs, sans oublier la décoration de la salle… Et nous voici prêtes à accueillir nos quatre hôtes !


C’est ainsi que nous avons eu le plaisir de recevoir M. Emmanuel Dongala, homme discret et efficace au sourire humble. Il évoquera avec nous sa passion pour l’écriture, à laquelle il consacre les rares moments libres que lui concèdent ses fonctions de professeur de chimie dans le Massachusetts et son engagement pour la littérature africaine francophone.


C’est le cœur serré qu’il nous confie la tragique histoire de son pays, une guerre abominable  dont il fut témoin et qui a fait de lui une plume des plus précieuses du Congo. On lui doit Jazz et vin de palme,  Johnny chien méchant et bientôt chez tous les bons libraires Photo de groupe au bord du fleuve.

Vêtu d’un superbe boubou aux reflets violets, armé d’une canne artisanale sénégalaise, des yeux rieurs et une voix chaleureuse, vous l'aurez reconnu, le grand Abasse Ndione était parmi nous et nous a révélé à la manière des grands conteurs la passionnante histoire qui l’a mené vers l’écriture. Pour sûr, pas seulement une révélation mais un don, qui l’a poussé à quitter une carrière d’infirmier longue de plus de trente ans durant laquelle il côtoie la corruption et les injustices qui ravagent son pays. Abasse Ndione se dit désolé de voir les jeunes fuir devant les difficultés d’un pays aux multiples richesses, pour un avenir incertain dans une Europe trop divinisée. Lui préfère son petit village de pêcheurs près de Rufisque, au bord du fleuve Sénégal, sa première source d’inspiration.   
   

Turban coloré sur la tête assorti au boubou, une voix qui porte et fait vibrer les cœurs, elle est venue nous raconter son  combat  acharné  pour sauver le patrimoine littéraire de son pays : le Bénin. Directrice des Éditions Ruisseaux d’Afrique, Béatrice Lalinon Gbado nous a fait l’honneur de sa présence. Issue du Centre de formation à l’édition et à la distribution (CAFED) de Tunis, le but de l’éditrice est clair : structurer un réseau de distribution efficace sur tout le continent africain pour offrir à chaque citoyen demandeur de lecture l’opportunité de découvrir l’art et le talent découlant en premier lieu des natifs. Mais à l’heure actuelle, plusieurs obstacles freinent la diffusion du livre en Afrique, à commencer par son prix. En effet, les livres qui circulent en Afrique viennent d’Europe,  plus généralement de France et sont vendus au prix fixé par l’éditeur, et donc aucunement adapté au niveau de vie local. Le livre reste une denrée rare qui circule généreusement, comme la presse, de main en main jusqu’à l’épuisement. Pour contrecarrer cette difficulté, le débat a soulevé l’impérieuse nécessité pour l’Etat de soutenir une politique en faveur du livre et souligné un début de prise de conscience dans certains pays.


Ah, l'invité surprise ! qui tombe à pic pour débattre des problèmes de diffusion du livre en Afrique, en tant que  directeur de la langue française et de la diversité linguistique à l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), avec pour objectif d'aider la création en soutenant les jeunes auteurs francophones, d’aider l'édition d'œuvres africaines et de soutenir la diffusion au sud comme au nord, j’ai nommé : Julien Kilanga Musinde.

Et le grand absent du moment,
Moussa Konaté, à qui nous souhaitons un bon rétablissement. Ses ouvrages furent tout de même présentés et son nom évoqué à plusieurs reprises !

On remercie chaleureusement nos 5 artistes, Madame Faure et nos professeurs, sans qui rien n'aurait pu être fait.
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Après une brève présentation de chacun d’eux, les auteurs ont répondu à nos questions.

 

 

Pour écrire de quoi / de qui vous inspirez-vous ? Ramata, l’héroïne de votre roman du même nom a-t-elle vraiment existé ou est-elle pure imagination ?


Abasse Ndione. — Non, Ramata n’existe pas en tant que telle. Mes textes sont tirés d’un ensemble d’anecdotes. J’ai été le témoin de beaucoup de choses ne serait-ce que par le biais de mes fonctions à l’hôpital, j’ai assisté à des maltraitances, des actes d’injustice...

 


Que faites-vous quand vous n’écrivez pas ?

 
Emmanuel Dongala
. — En réalité, je ne suis pas un professionnel de l’écriture, j’ai d’autres activités qui ne me laissent pas le temps d’écrire. C’est pour cela que je mets toujours un certain temps à faire paraître mes livres. Le seul livre que j’ai vite terminé, c’est Johnny chien méchant, mais c’est  le besoin d’écrire, de dénoncer, de partager mes sentiments suite à la terrible guerre civile du Congo qui me tiraillait ; néanmoins je l’ai écrit au calme aux USA et avec une certaine distance.

 

 

Le polar a-t-il le même succès en Afrique qu’en France ?


Abasse Ndione. — Nous ne sommes pas coupés de l’Europe, toute l’Afrique vit au même rythme qu’ici. Au Sénégal tout le monde suit les événements en France, ce qui se passe en France concerne chaque Africain, ce qui malheureusement n’est pas réciproque. Essayez donc de nous connaître comme nous vous connaissons.

 

 

Que pouvez-vous nous dire sur les difficultés de l’édition en Afrique ? Et selon vous quelles solutions peuvent être proposées ?


Béatrice Lalinon.
— Avant de répondre à cette question j’aimerais présenter la maison d’édition que je dirige ; j’ai fait le choix pour lutter contre la méconnaissance de l’Afrique d’éditer des beaux-livres qui ont trait au patrimoine, des livres qui font découvrir les richesses des Africains, sur l’art culinaire par exemple, l’artisanat sénégalais, etc.


Le premier obstacle de l’édition est que nos marchés sont restreints, il y a un problème de distribution, la première chose à faire serait d’établir un réseau, pour se faire connaitre, créer des collections pour fidéliser les lecteurs.


Le deuxième frein à la lecture rencontré est celui du prix du livre qui reste inaccessible à la majorité des Africains. Mais ce problème est dû à ce que les livres qui circulent en Afrique sont des livres édités en France et donc adaptés au citoyen français. Pour résoudre cette difficulté il faudrait que les auteurs africains soient édités en premier lieu en Afrique. Pourquoi Abasse Ndione devrait-il publier d’abord en France ? La démarche devrait être inverse, le marché local est un marché qui s’élargit, il faudrait que ce soit l’Etat qui achète les droits pour publier ses auteurs.


Abasse Ndione. — Le plus gros problème en Afrique c’est que le livre africain ne se vend pas, les livres ne sont lus que s’ils viennent de France car le livre africain est trop peu promu. Il n’existe qu’une seule manifestation littéraire et c’est à Bamako, le « Festival des écrivains voyageurs » et la foire du livre qui a lieu tous les deux ans au Sénégal.


Julien Kilanga. — Ce qu’il faut surtout, c’est former les professionnels du livre. Pour l’instant une seule institution existe, il s’agit du Centre de Formation des Éditeurs à Tunis, duquel est issue la plupart des éditeurs africains dont Béatrice Lalinon, ce qui est bien trop peu. Tout reste à faire de ce côté-ci.

 

 

Mais au final lit-on suffisamment en Afrique ?

 

Abasse Ndione. — En Afrique un livre équivaut à un sac de riz capable de nourrir une famille pendant 15 jours. Les Africains lisent mais l’accès au livre n’est pas facile ; là-bas un même livre peut servir à vingt / trente personnes car c’est une denrée rare, il passe de mains en mains à travers tout un village.


Béatrice Lalinon. — C’est pour cela qu’il est important que l’Etat prenne en charge ce fardeau et s’occupe de financer la lecture publique. Au Sénégal, ils ont réglé en partie ce problème en ouvrant des
bibliothèques municipales. Il y a aussi le problème du taux d’alphabétisation ; sur 8 millions de Béninois seuls 2.5 sont capables de lire. Mais les « nouvelles technologies » font apparaître un besoin de lecture grandissant, les Béninois sont demandeurs de lecture. Et j’ai remarqué aussi dans mes activités que lorsque je proposais aux enfants des éditions françaises et des éditions africaines, ils avaient tendance à choisir l’édition de leur pays, il y a ce besoin de s’abreuver à sa propre source d’abord.



L’État a-t-il conscience de la nécessité de son soutien à la lecture ?

 
Béatrice Lalinon. — Dans certains pays oui. Peu à peu des subventions sont dégagées pour la lecture publique. Le drame est que lorsque émerge un nouveau président qui souhaite avancer et soutenir le livre, il est tout de suite freiné par certains hauts dirigeants.

 


 Quel discours tenir aux jeunes qui veulent émigrer à tout prix en Europe ?


Abasse Ndione. — Je leur dis de rester au pays (rires). Ce sont les jeunes qui construisent un pays, comment le pays avancerait si tous les jeunes s’en vont ? Qui va cultiver les terres, qui va s’occuper de toutes les richesses existantes là-bas ? La situation va devenir de plus en plus insoutenable, ce ne sont pas les vieux comme moi qui allons nous en occuper !

 

 

Êtes-vous toujours en lien avec les nombreuses associations dont vous faisiez partie ?


Abasse Ndione. — Oui bien sûr, je suis toujours en lien avec les jeunes qui s’en occupent ; moi j’ai vieilli, ce n’est plus ma place. Mais souvent ils m’appellent pour un conseil.


   

Votre livre Johnny chien méchant ne serait-il pas un règlement de compte avec ceux qui prennent les armes ?


Emmanuel Dongala. — Non, non, pour régler les comptes je n’écris pas un roman mais je publie des articles dans la presse, je le dis à la radio. Le travail d’un écrivain n’est pas celui du journaliste.

 

 

Anaïs, Élodie, Kadija, Manon, Nathalie, Rachida, Yolaine

 

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Lien

 

Plus d'informations sur la biennale et les littératures africaines surle site que nous venons de créer à cet effet :


http://deslitteraturesafricaines.wifeo.com/



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Mardi 6 avril 2 06 /04 /Avr 15:00

MGUEYE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sérigne M. GUEYE

Les Derniers de la rue Ponty

Naïve, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, un livre, c’est avant tout un voyage, des phrases qui s’alignent et nous font ressentir l’émoi de l’aventure et des vacances. C’est cette envie d’ailleurs qui m’a incitée à lire Les Derniers de la rue Ponty, envie de Sénégal, de plage et de soleil. Les premières pages ont rempli cette promesse : on atterrit à Dakar avec Gabriel, personnage central du roman, qui nous décrit ce qu’il voit. Les touristes français qui débarquent et se sentent déjà supérieurs, les jeunes Sénégalais vivant en France et maintenant déconnectés de la réalité de leur pays d’origine, la chaleur, le taxi qui longe l’océan.


Très vite, alors qu’on fait connaissance avec Gabriel, les vacances s’éloignent, remplacées par la vie quotidienne. Gabriel est un ange, envoyé par Dieu. Égaré, il prend rendez-vous avec un marabout : celui-ci lui expliquera qu’il lui faut sauver deux femmes pour atteindre le salut de son âme, car « sauver une femme, c’est sauver l’humanité ». Gabriel se met alors en quête de ces deux femmes isolées. Quand son chemin croise celui de Salie, belle jeune Sénégalaise qui rêve de France, et celui d’Emma, ancienne médecin approchant la quarantaine plongée dans une mélancolie alcoolique, c’est une évidence : ce seront elles, « ses » deux femmes. Il lui faudra alors les approcher, apprendre à les connaître, comprendre comment les aider.


L’histoire de Gabriel avec Salie et Emma est entrecoupée de photographies de la vie contemporaine à Dakar. La jeune génération dakaroise sort en boîte de nuit, flirte, s’amuse. Des enfants orphelins dorment dans la rue, la main tendue. Les dîners mondains célébrant la philanthropie des hôtes. Ces pages sont précieuses, elles ressemblent à un état des lieux du Sénégal d’aujourd’hui, plein de joie de vivre et de détresse tout à la fois. L’image d’Épinal du Sénégal-lac Rose s’éloigne au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture.


On découvre également, dans ce roman, l’histoire d’Alioume, séducteur, qui économise depuis trois ans pour émigrer illégalement, et celle de Miyidima, jeune fille qui essaie de s’en sortir comme elle peut. Ces deux-là se rencontrent et s’aiment et semblent incarner plus que Salie et Emma la jeunesse sénégalaise des années 2000. Entre désillusion et espoirs fous, coup de foudre et déception, leur destin va pourtant venir à la rencontre de celui des protégées de Gabriel.


Cette fresque du Sénégal est écrite par un Français né d’une mère belge et d’un père sénégalais. Il s’est fait connaître en France et au Sénégal par ses talents de rappeur : plus connu sous le nom de Disiz la Peste, il a en effet signé quatre albums solo entre 2000 et 2009. Il a abandonné il y a peu son pseudonyme en sortant quelques cassettes sous son nom de naissance au Sénégal.


De son parcours de rappeur, il a gardé un sens de la formule et du rythme qui rend la lecture de ce premier roman particulièrement savoureuse. Classique, douce, la langue travaillée contribue à un ensemble harmonieux. La narration atypique (première personne, troisième personne, narrateur omniscient) renforce l’ambiance unique du livre.


Avec ce roman, j’ai eu l’impression d’être à Dakar, de retrouver les souvenirs racontés de ma famille qui y a vécu si longtemps. Cette danse, parfois désespérée, qui ne s’arrête pas. Loin des guerres et des angoisses géopolitiques, le Sénégal est avant tout un pays en mouvement, une âme bien en vie. Quant à celle de Gabriel, je vous en laisse la surprise…

« Assis sur cette chaise, les coudes sur cette table décorée de fleurs décapitées, j’assiste avec désarroi à cette nocturne mascarade. Qu’est-ce que je fabrique ici, au milieu de ces gens ? Qu’est-ce qui vous anime pour vous réunir dans ce genre de gala ? Qu’est-ce que nous célébrons ? Notre gentillesse ? C’est en l’honneur de notre générosité que nous nous rassemblons ? Que nous avons mis nos plus beaux habits et habillé notre conscience des plus belles intentions ? Même nos cœurs font de la chirurgie esthétique. Notre bonté a du collagène dans les flancs. On veut paraître bon comme on veut paraître beau. Combien sommes-nous prêts à donner pour ça ? Beaucoup ! Ne nous inquiétons pas, nous avons de bons chirurgiens éthiques. Tout va bien, nous n’y sommes pour rien. »

Note : Sérigne M. Gueye sera présent à la 8e édition de l’Escale du livre (Bordeaux), les 9, 10 et 11 avril 2010 quartier Sainte-Croix.


Le site de Sérigne M. Gueye :
http://www.disiztheend.com/

Stéphanie Khoury, 2A Édition/librairie


Par Stéphanie - Publié dans : Littératures africaines
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Dimanche 4 avril 7 04 /04 /Avr 11:00

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Calixthe BEYALA,

Femme nue, femme noire

Albin Michel, 2003.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne peut parler d’un livre de Calixthe Beyala sans parler de l’auteure elle-même. On peut trouver deux articles sur l’ouvrage Comment cuisiner son mari à l’africaine de Calixthe Beyala dans le blog littexpress qui permettent d’en savoir plus sur sa vie : ici   et  .

Calixthe Beyala est donc une auteure féministe, qui défend la femme noire et sa liberté (ou son droit au libertinage dans le cas de
Femme nue, femme noire). Dans ses romans comme dans la vie, Calixthe a la langue bien pendue : ses idées font souvent polémique et cela grâce aux (ou à cause des ?) mots crus et directs qu’elle emploie. Elle ne fait pas dans la dentelle.

L’histoire


Le récit se déroule en Afrique, le lieu exact n’est pas nommé mais on peut supposer qu’il se situe au Cameroun, puisque c’est le pays d’origine de Calixthe Beyala. Le personnage central est une adolescente de 15-16 ans qui répond au nom d’Irène Fofo. Issue d’une famille bourgeoise aux valeurs traditionnelles, elle est tout l’inverse de ce que ses parents, surtout sa mère, voudraient qu’elle soit. Son créneau : «Seules deux choses m’intéressent : voler et faire l’amour » (p.64). Elle est dépucelée très jeune et passe son temps à déambuler dans les rues nauséabondes et miséreuses d’Afrique.


Un matin, alors qu’elle se promène sur les quais, ses yeux se posent sur un sac qu’elle adule aussitôt d’une façon presque sensuelle. Elle « l’épouserait » si c’était un homme. Kleptomane jusqu’au bout des ongles, elle ne peut s’empêcher de le dérober. S’entame alors une courte poursuite engagée par les individus alentour, de laquelle Irène réussit à se sortir.


Une fois à l’abri, elle entrouvre le sac et découvre avec stupeur qu’il contient un défunt nouveau-né. A ce même moment, Ousmane entre en scène. Il découvre du cadavre et propose à Irène de la ramener chez elle, pensant que c’est son enfant et que son mari l’a abandonnée. Elle ne nie pas. Elle imagine les relations sexuelles  qu'elle pourrait avoir avec lui et le dialogue qu’auraient ses parents à propos de sa décadence. Quand elle revient à elle-même, Ousmane la prend dans ses bras, et ce qui devait arriver arrive. Il l’emmène ensuite chez lui, où sa femme, Fatou, l’accueille avec un enthousiasme très érotique. Ainsi commence un ménage à trois dont les liens ne feront que se renforcer… Et Irène est recherchée pour l’affaire du bébé.


Le féminisme


Le personnage d’Irène est aux antipodes de l'Africaine femme-objet et docile. Elle est rebelle et féministe, assumant pleinement sa sexualité débridée. Elle couche avec n’importe qui, n’importe quand, sans états d’âme et sans sentiments et ne ressent jamais de culpabilité, de honte ou de soumission. Elle revendique son libre-arbitre et le peu d’intérêt affectif qu’elle éprouve dans la relation sexuelle : ses agissements lui donnent une impression de puissance sur les hommes.


L’autre caractéristique féministe du récit est la critique qui est faite des hommes : accros au sexe, faibles car ils s’attaquent aux femmes jeunes et sans défense, mais manipulables par les personnalités féministes citées précédemment. Ils utilisent le sexe comme une forme de supériorité et soumettent les femmes à tous leurs désirs.


On peut retrouver cette forme de féminisme chez Virginie Despentes qui met également en scène dans certains de ses récits des personnages féminins à la libido exacerbée et aux sentiments refoulés, très critiques à l’égard des hommes qui sont corrompus et corruptibles par le sexe.



La sexualité


L’érotisme, dans ce roman, qui s’apparente parfois à de la pornographie, est omniprésent. Le lecteur est immergé dans une société entièrement régie par le  sexe.
« Pour le sexe justement, je vis sur une terre où on ne le nomme pas » (p.12).


  « Truffe », « panier », « bambou », « plantain », « bangala », « igname » et j’en passe, l’auteure ne lésine pas sur des procédés métaphoriques — parfois hilarants — pleins de couleur locale pour désigner « ce qu’il ne faut pas nommer. »


Les orgies s’enchaînent une fois qu’elle est entrée dans la maison d’Ousmane et Fatou. Des hommes, une vieille femme, un couple saugrenu, venus de nulle part, défilent dans la maison pour coucher avec Irène, la
« guérisseuse par le sexe ». Plus de la moitié du roman comporte des rapports sexuels que la narratrice expose dans les moindres détails, sans « préliminaires » explicatifs et sans jugement aucun. Elle fait tomber tous les tabous, de l’adultère à l’homosexualité, en passant par la zoophilie et l’inceste. La narratrice ne laisse rien de côté.

Plusieurs critiques littéraires sont tranchantes vis-à-vis de cette débauche dûment exposée ; pourtant la narratrice prévient le lecteur dès la première page :
« Vous verrez : mes mots à moi tressautent et cliquètent comme des chaînes. Des mots qui détonnent, déglinguent, dévissent, dissèquent, torturent ! Des mots qui fessent, giflent, cassent et broient ! Que celui qui se sent mal à l’aise passe sa route… »


L’intertextualité

Le titre Femme nue femme noire est directement tiré du poème de Senghor, ancien Président du Sénégal et co-fondateur du concept de négritude. Le récit débute par les vers de son poème glorifiant la femme africaine. Calixthe Beyala, par son personnage et sa description de l’Afrique, s’attache à créer l’antithèse de cette femme parfaite et soumise que décrit Senghor dans son poème. Son ambition n’est pas des moindres :

« Vous n'êtes pas sans savoir que le mouvement de la négritude a placé sur un piédestal la femme africaine. En sublimant l'Africaine, des poètes comme Senghor ont en fait voulu glorifier le passé anté-colonial africain. La féminitude serait pour moi un mélange de féminisme et de négritude. Avec ce nouveau concept, je cherche à montrer en quoi la femme noire est supérieure. Je veux affirmer la suprématie de la femme noire sur l'homme noir. En Afrique, c'est la femme qui travaille, c'est elle qui fait en sorte que ce continent ne parte pas totalement à la dérive. »

Extrait de l’interview recueillie par  Jean-Bernard GERVAIS disponible à l’adresse :
 http://aflit.arts.uwa.edu.au/AMINABeyala95.html

La révolte d’Irène Fofo vient également en réponse au personnage de sa mère pour qui « une femme, une vraie, doit savoir faire la cuisine. » (p. 186). Cette vision traditionnelle de la part de la mère vient illustrer le poème de Senghor. Elle permet à Irène d’avoir une entité supérieure contre laquelle se rebeller et d"exposer son féminisme et son désaccord.


Citations complémentaires

« Des larves attendent une occasion propice pour sauter dans le ventre des jeunes filles imprudentes et se transformer en nouveau-né. » p.32.

« Quel benêt a fait croire aux femmes qu’à mener une guerre sans merci contre la saleté, on acquérait le respect des hommes, à défaut de leur amour ? »  p.62.

« En toute conscience, elle [la dépravation] aurait pu être qualifiée de perversité. Mais l’excès dans lequel je sombre s’accomplit dans une zone neutre de mon cerveau. Ma perversion est non vécue ou vécue seulement dans une conscience inexprimée. » p.69.

« Au fond j’aurais voulu être quelqu’un de bien. J’aurais voulu ressembler à ces jeunes filles obéissantes que tout le monde respecte.» p.90


« Je sais que tout le monde est capable de dire, de faire des choses, même les plus folles, dès qu’elles sont exigées par la personne qui possède les clefs de notre bien-être financier, sexuel ou psychologique. » p.111.


Pour conclure, ce roman « choc » se lit rapidement pour peu qu’on ne bute pas sur les idées provocatrices et le franc-parler de l’auteure. Elle aborde un sujet tabou avec autant de ferveur que d’humour souvent teinté de dérision. Loin du réalisme magique et du conte, Calixthe Beyala retranscrit de façon satyrique une Afrique sombre et corrompue. Les dernières pages du roman diffèrent du reste du récit (moins de sexe, mais plus de réflexion) puisqu’il se concentre sur le retour d’Irène vers sa famille. Le destin d’Irène est finalement des plus tragiques. Reste à savoir si la conclusion brutale du roman laisse présager une morale sur le comportement de l’héroïne…



Références

Les citations en italique sont tirées du roman :
Beyala Calixthe. Femme nue, femme noire. Albin Michel, 2003.


Interview citée

GERVAIS, Jean-Bernard. Calixthe Beyala, Africaine et rebelle. [en ligne] Amina, 1996.
 Disponible sur :
http://aflit.arts.uwa.edu.au/AMINABeyala95.html  (Dernière consultation le 04.03.2010)

Pour retrouver l’intégralité du poème de Senghor :

Conscience Africaine. L'Ultime Hommage à La Femme Africaine par Léopold Sédar SENGHOR [en ligne]
Disponible sur :
http://www.conscienceafricaine.com/FemmeNoire.html  (Dernière consultation le 04.03 2010)


Lucie, LP

 

 

Calixthe BEYALA sur LITTEXPRESS

 

Calixthe-Beyala-Comment-cuisiner-son-mari.gif

 

 

 

 

Articles d'Inès et de Muriel sur Comment cuisiner son mari à l'africaine.

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Jeudi 1 avril 4 01 /04 /Avr 07:00

Hampate-Ba-Il-n-y-a-pas-de-petite-querelle.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Amadou HAMPÂTÉ BÂ

Il n’y a pas de petite querelle
Stock, 1999

Pocket, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Amadou Hampâté Bâ est né en 1900 au Mali et mort en 1991 en Côte d’Ivoire. Enfant, il a bénéficié d’une éducation religieuse traditionnelle et stricte. Cet auteur est un grand défenseur de la tradition orale de sa culture et l’exprime particulièrement dans l’œuvre que nous allons étudier. Il se déclare disciple de Tierno Bokar, un guide spirituel qui avait fondé sa propre école coranique et promulguait l’amour et la paix. Amadou Hampâté Bâ était chercheur à l’institut français d’Afrique noire et il siégeait aussi à l’UNESCO. Il est l’auteur de la phrase célèbre et représentative de son combat pour la tradition orale : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Il a écrit des contes comme Petit Bodiel et autres contes de la savane  mais aussi des essais religieux et ses mémoires, Oui mon commandant.


Il n’y a pas de petite querelle

Cet ouvrage est un recueil qui réunit treize contes peuls. Ces contes sont, initialement, des récits destinés à être racontés à voix haute par un conteur. Hampâté Bâ les a réunis pour conserver ces histoires traditionnelles, il a rencontré des conteurs et a retranscrit les contes le plus fidèlement possible, même si certains hangent un peu selon qui les a racontés.
 
Ces récits peuvent faire penser à des fables, par leurs constructions et aussi par la moralité qu’ils véhiculent tous à la fin du récit. Ils mettent en scène très souvent des animaux typiques de l’Afrique (crocodiles, guenons, lézards, etc.) et des humains. Ceux-ci se retrouvent souvent en concurrence. A la fin du récit, l’un  des personnages doit tirer une leçon de ce qu’il a vécu, comme une morale. C’est ce principe qui rapproche les contes peuls de la fable. On peut aussi supposer que les animaux représentent quelqu’un en particulier comme dans les fables de La Fontaine. Ces contes bien que moralistes par certains aspects, n’en sont pas moins drôles. Nous le voyons particulièrement dans le conte « L’homme et le crocodile », où un homme, après avoir sauvé un crocodile d’une mort certaine, est remercié d’une manière peu commune : « avant que l’homme ait eu le temps de regagner le rivage, dans une détente foudroyante il se retourne et lui happe le pied dans ses mâchoires redoutables ». Le crocodile justifie ce geste par le simple fait qu’il n’avait pas mangé depuis des jours et avait faim ; si l’homme voulait lui sauver la vie jusqu’au bout, il devait sacrifier son pied. L’homme n’étant évidemment pas d’accord, le crocodile propose d’interroger tous ceux qui passent pour leur demander leurs avis. Nous voyons dans ce début de conte que le comique de la situation se situe dans la non-évocation d’une quelconque douleur ressentie par l’homme. La seule chose qui paraît le gêner n’est pas son pied manquant, mais l’injustice dont le crocodile a fait preuve à son égard. C’est dans ce type de situation que nous voyons l’humour d’Amadou Hampâté Bâ transparaître. Il traite avec légèreté les histoires récitées dans ses contes, mais arrive aussi à y inclure une morale à prendre en compte. Ces aspects-là sont typiques de ces contes peuls, cela permet qu’ils plaisent aussi bien aux enfants, qu’aux parents ainsi qu’aux vieillards. Chacun peut ainsi trouver ce qu’il y cherche et avoir son propre ressenti lors de la présentation du conte : une histoire merveilleuse, un récit d’aventure plein d’humour ou un parcours initiatique dans les dédales de sa propre conscience.

Voyons maintenant en quoi la retranscription écrite des contes par Amadou Hampâté Bâ conserve l’oralité traditionnelle de sa culture. Prenons comme exemple le conte « L’origine de la chauve-souris ». Hampâté Bâ n’entame pas le récit du conte tout de suite ; il commence par nous présenter la personne par qui il l’a entendu conter et pose en quelques mots le décor. Il inscrit alors une impression d’oralité dans la phrase rapportée de ce griot : « Ô Maison mère, Ô enfants de cette maison ! ». Ensuite, nous remarquons que le récit est composé en phrases courtes ou en phrases coupées par des virgules. Nous pouvons supposer que cette composition marque les temps de respiration effectués par le griot. Nous remarquons que si nous lisons ce conte à voix haute, les pauses entre les phrases d’accordent parfaitement avec notre respiration.

En conclusion, nous pouvons dire que ce recueil, Il n’y a pas de petites querelles, correspond bien à ce qu’Amadou Hampâté Bâ voulait conserver, c’est-à-dire la tradition orale des contes. Chaque conte nous emmène au coin du feu et nous ne sommes plus en train de lire un livre, mais nous écoutons un griot.


Steffi Soumagnas, L.P. Bibliothèque



Amadou Hampâté Bâ sur LITTEXPRESS

Amadou Hampate Ba Petit Bodiel



Article de Marina sur Petit Bodiel.

 

 

 

 

 

 

 

Hampaté Ba L etrange destin de wangrin

 

 

 

Article de Nathalie sur L'Etrange Destin de Wangrin

Par Steffi - Publié dans : Littératures africaines
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Mardi 23 mars 2 23 /03 /Mars 07:00
Longtemps qualifié de « sous-genre », le roman policier acquiert aujourd’hui ses lettres de noblesse, avec un nombre incalculable de collections et d’auteurs phares. Aujourd’hui, le polar attire un public toujours plus large. Par conséquent, la plupart des éditeurs accordent une place de plus en plus importante au polar et plus particulièrement au polar étranger. Après l’émergence de pays comme l’Islande ou la Suède dans le développement du polar, on peut également constater que le continent africain tend progressivement à se faire une place au sein de la littérature policière.


Le polar en Afrique noire

Depuis quelques années, les auteurs africains prouvent qu’ils peuvent faire aussi bien voire mieux que leurs homologues occidentaux, puisqu'une vraie littérature émerge du continent africain ainsi qu’une littérature « noire » (sans mauvais jeu de mots).

Le dynamisme de l’Afrique dans le domaine du polar se ressent d’autant plus que des pays comme le Sénégal organisent de grandes manifestations autour du roman policier.



« Polar à Dakar »


Premier festival de cette envergure sur le territoire africain, il a néanmoins attiré de nombreux amateurs du genre en février 2000.

Entre projections cinématographiques, ateliers d’écritures et divers débats sur la légitimité de l’Afrique en tant que continent de littérature policière et sur les influences de la culture africaine sur le roman policier. Des nouvelles furent écrites au terme de ce festival qui permit à de nombreux auteurs sénégalais de rencontrer le public, de se faire connaître et de faire connaître leur travail.

 Ainsi, des auteurs ont pu s’imposer comme les chefs de file du polar africain.


Abasse Ndione


 Ndione-La-vie-en-spirale.gifNé en 1946 au Sénégal, Abasse Ndione publie pour la première fois La vie en spirale  aux Nouvelles éditions africaines. Ce roman est publié en deux partie, la première en 1982 et la seconde en 1987.

En 1998, ce texte est repris par les éditions Gallimard, qui l’intègre dans la collection « Série noire ».

Ce roman met en scène le périple de cinq garçons de la campagne sénégalaise dont le principal loisirs consiste à consommer du cannabis (yamba). Jusqu’au jour où ils se retrouvent en rupture de marchandise. C’est alors que l’un d’eux, Amuyaakar Ndooy prend la décision d’entrer dans la spirale infernale du trafic de drogue. Il met le doigt dans l’engrenage et devient un sipikat (trafiquant).

Par sa thématique principale, ce roman provoqua un véritable scandale à sa sortie. Il s’est pourtant vendu à plus de 5000 exemplaires et est également étudié dans certaines classes. Par la présence du thème du cannabis tout au long du roman, Abasse Ndione dut se justifier à de nombreuses reprises et se défendre d’avoir voulu faire une apologie de cette drogue dans son roman.

Ndione Ramata
Après avoir pris une retraite anticipée de son métier d’infirmier, Abasse Ndione se consacre à l’écriture et publie un deuxième roman : Ramata.


D’abord publié chez Gallimard dans la collection « Noire », ce roman parait en poche chez Folio Policier en 2008.
   
Enfant de la campagne, Ramata Kaba devient l’épouse du procureur général de Dakar et accède ainsi au statut de femme respectée dans la haute bourgeoisie sénégalaise. Ce roman raconte la vie de ce personnage, qui par son arrogance, a bien du mal à nous paraître sympathique, ainsi que son destin tragique. Mais outre la destinée de Ramata, ce roman est aussi celui de la haute bourgeoisie sénégalaise, dont les manipulations, les vices et les excès de corruption gangrènent le pays. C’est donc le pessimisme qui règne sur les pages de ce roman noir, salué par la critique.
Lucio-Mad.gif


Cependant d’autres auteurs comme Lucio Mad s’illustrent sans le polar. En effet, c’est sous forme de clin d’œil à son ami Abasse Ndione qu’il reprend le thème du cannabis dans son roman Dakar en barre. Il est également l’auteur de Paradis B, Les Trafiqueurs, publiés eux aussi en « Série noire » Gallimard.








Polar et Maghreb


Il n’y a pas que l’Afrique noire qui investit le domaine de la littérature policière. Le Maghreb n’est pas en reste avec une identité à part et des représentants tels que Yasmina Khadra.


Identité et guerre d’AlgérieAkkouche-Avis-decheance.gif

Les auteurs de polar maghrébin sont tiraillés entre leur statut d’immigrés, leurs difficultés au quotidien et la nostalgie de leur pays d’origine. Ces polars ont pour cadre la guerre d’Algérie ou les banlieues françaises où la vie d’immigré n’est pas de tout repos.
   
C’est en 1998 que Gallimard publie dans la « Série noire » deux romans ayant le Maghreb comme trame principale. Mouloud Akkouche raconte dans Avis Déchéance, l’enquête dans les milieux toxicomanes de Paris de son héroïne, une femme flic d’origine maghrébine. Le second roman est le fruit du travail d’une journaliste, Catherine Simon, qui raconte la guerre d’Algérie sur un ton caustique et cynique dans Un baiser sans moustache.


Khadra-quatuor-algerien.gifYasmina Khadra

Cet auteur-phare originaire d’Algérie a choisi le polar pour raconter son pays d’origine. Ses romans sont d’abord publiés aux éditions la Baleine dans la collection « Instantanés » avant d’être publiés en poche en Folio Policier. Son héros, le commissaire Llob nous entraîne par ses enquêtes, à la découverte d’une Algérie meurtrie par la guerre, mêlant le tragique au surréalisme dans les romans Morituri, Double blanc ou encore L’automne des chimères.

Dans Morituri, le commissaire Llob se lance à la recherche d’une jeune femme, Sabrine, avec pour seul indice, une photographie de celle-ci.

Cette enquête nous plonge au cœur de la ville d’Alger, entre cicatrices de la guerre civile et fanatisme religieux.



CONCLUSION

On peut désormais affirmer que le continent africain occupe une place grandissante dans la littérature policière. Avec une augmentation du nombre de collections chez les éditeurs et des auteurs talentueux, l’Afrique donne un souffle nouveau au polar en lui apportant une part de son identité.


Julie, L-P Librairie.


 
A noter également : Mali : Moussa Konaté





Par Julie - Publié dans : Littératures africaines
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Vendredi 19 mars 5 19 /03 /Mars 07:00
Miano-Les-Aubes-ecarlates.gif Miano--L-Interieur-de-la-nuit.gif






Léonora MIANO
L’Intérieur de la nuit,
Plon, 2005
Pocket, 2006
Les aubes écarlates,
Plon, 2009
Contours du jour qui vient,
Plon, 2006Miano-Tels-des-astres-eteints.gif
Miano--Contours-du-jour-qui-vient.gif
Pocket, 2008
Tels des astres éteints
Plon, 2008


















Biographie et bibliographie

Léonora MIANO est née en 1973 à Douala au Cameroun et vit en France depuis 1991. Dès 8 ans, elle écrit ses premiers poèmes et durant l’adolescence commence à rédiger des romans, mais ce n’est que vers 30 ans qu’elle décide de se faire publier.

2005 : L’Intérieur de la nuit, Plon. Prix Louis Guilloux 2006.
2006 : Contours du jour qui vient, Plon. Prix Goncourt des lycéens 2006.
2007 : Tels des astres éteints, Plon.
2008 : Afropean Soul et autres nouvelles, Etonnants Classiques, Flammarion : cinq portraits et tranches de vie du monde afro-européen.
2009 : Soulfood équatoriale, Exquis d’écrivains, NiL Editions : fiction inspirée des douceurs de la table.
2009 : Les aubes écarlates, Plon.


Suite africaine

« Suite africaine » est le nom que donne Léonora MIANO à sa trilogie comprenant L’Intérieur de la nuit, Les Aubes écarlates et Contours du jour qui vient. Les deux premiers volets se suivent directement, le troisième, sorti en second, peut se lire à part, même si on y trouve quelques clins d’œil aux précédents.

Dans L’Intérieur de la nuit, on se trouve plongé dans le Mboasu, un pays imaginaire d’Afrique équatoriale ressemblant à tant d’autres, sous le joug d’une dictature post-coloniale et d’une rébellion menant une guerre civile.

L’action se situe dans un petit village isolé, Eku, où l’on vit toujours selon les coutumes ancestrales, même si les hommes sont partis en ville et qu’il ne reste que les femmes, les enfants et les vieillards. Depuis quelques jours, le village est encerclé par les miliciens rebelles.

Nous suivons le personnage d’Ayané, une jeune fille qui revient au pays après ses études en France pour voir sa mère mourante. Mais elle n’est pas une jeune fille comme les autres au village, sa mère est une étrangère d’une ville voisine, elles sont donc toutes deux considérées comme des sorcières. De plus, Ayané ayant suivi des études, n’est plus en phase avec les lois traditionnelles du clan.

Une nuit, les miliciens débarquent au village. Il veulent enrôler des hommes dans leur armée afin de renverser le pouvoir en place et de restaurer l’unité et l’âme du peuple africain. Afin de retrouver cette communion entre les clans, ils font sacrifier un jeune garçon et en enlèvent neuf autres.

Malgré ce drame, le lendemain matin, la vie reprend son cours, Ié, la doyenne veut que le clan continue à vivre pour le futur, pour les enfants encore présents et ceux à venir. Philosophie du déni qu’Ayané ne peut comprendre. Après le mort de sa mère, elle retourne à Sombé, la capitale économique du Mboasu, où elle retrouve Epupa, un ancienne camarade d’université, considérée comme une hystérique, prêchant nue la nécessité pur les Africains de reconnaître leurs fautes.



Les Aubes écarlates reprend l’action où on l’avait laissée à la fin de L’Intérieur de la nuit. A Sombé, Ayané recueille Epa, un des jeunes garçons enlevés par les miliciens et dont le petit frère a été sacrifié, qui lui raconte son histoire.

Lors de cette nuit du sacrifice, Epa partageait les idées des rebelles et leur a même servi d’interprète. Après son enlèvement, il est, avec les autres, embrigadé en tant qu’enfant-soldat, effectuant des rapts, massacrant et violant des villageois comme ceux d’Eku. Il a des visions de son frère et d’autres hommes enchaînés dont il ne peut voir le visage, qui lui demandent de sauver les autres enfant du village, qui n’ont pas réussi à s’enfuir avec lui.

La rébellion se révèle en fait n’être qu’une vaste fumisterie idéologique ; ses meneurs, ne voulant que récupérer le pouvoir et le garder entre leurs mains, se lancent dans des luttes intestines et finissent par accepter les accords de paix qui n'ont pour eux qu'un intérêt économique.

On retrouve également le personnage d’Epupa, dont la grossesse apporte aussi des visions de femmes enchaînées réclamant souvenir et paix.

Ces visions sont en fait celles des esclaves de la traite négrière qui n’ont pu accoster de l’autre côté de l’Atlantique et ont péri en mer. Oubliés par les leurs et sans sépultures où reposer en paix, leurs âmes hantent l’Afrique.

La Traite est ici considérée comme la tragédie primordiale du Continent, dans laquelle les Africains sont certes les victimes mais également les bourreaux. Le sous-titre de l’ouvrage, Sankofa cry, illustre bien cette idée. « Sankofa est le nom d’un oiseau mythique, il vole vers l’avant, le regard tourné en arrière, un œuf coincé dans son bec. L’œuf symbolise la postérité. Le fait que l’oiseau avance en regardant derrière lui signifie que les ressorts de l’avenir sont dans le passé. Il ne s’agit pas de séjourner dans l’ancien temps, mais d’en retirer des enseignements. » (p. 225).



Contours du jour qui vient se passe dans la ville de Sombé où l’on retrouve Musango, une enfant chassée de chez elle par sa mère qui la prend pour une sorcière. Nous l’avions déjà croisée rapidement dans Les Aubes écarlates où elle faisait partie d’un groupe d’enfants abandonnés recueilli par Ayané.

Après diverses péripéties, Musango se retrouve seule et se fait enlever par un pseudo-groupe religieux servant de couverture à un réseau de prostitution.

Après s’être enfuie, elle décide de retrouver sa mère et pour cela écume divers groupes religieux plus ou moins corrompus qui prospèrent dans la ville.

Tout l’ouvrage est construit comme un monologue de Musango adressé à sa mère. Elle veut la comprendre, lui pardonner et reconstruire leur relation. Il s’agit d’une véritable quête de soi, une envie d’aller de l’avant sans pour autant faire table rase du passé mais en l’acceptant.


Cette « Suite africaine » peut se résumer en 3 étapes.

Tout d’abord le cri de l’enfant sacrifié dans L’Intérieur de la nuit ainsi que celui d’Ayané qui refuse de subir les démons de l’Afrique. «  Après l’avoir dépouillé de ses vêtements, , on étendit à terre le jeune Eyia. Il avait cessé de se débattre. Ibanga tendit à Esa le couteau qui lui avait servi quelques instants plus tôt à mettre Eyoum à mort, et dont la lame étaient encore maculée de son sang noir. Les deux autres lui maintenaient les membres au sol. Esa voulut lui couvrir la bouche de sa main pour l’empêcher de crier, pendant qu’ils lui perforeraient la poitrine. Isango s’approcha et lui fit signe d’ôter sa main, et de prélever en premier lieu les organes génitaux de l’enfant. D’une main mal assurée, les yeux baignés de larmes, il s’exécuta. Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises, pour découper l’ensemble. Le petit poussa un cri aigu, qui devait s’imprimer à jamais dans la mémoire de chacun. Le hurlement envahit la nuit, grimpa par delà les collines, sembla atteindre la cime des arbres, et chaque villageois le reçut en plein cœur. De là ou elle se trouvait, Ayané sentit son sang se glacer. » (p. 121).

Les aubes écarlates suit le quotidien d’enfants-soldats soumis à un rébellion en perte totale de sens. Par l’intermédiaire des visions des esclaves enchaînés, on y voit la nécessité pour le peuple africain d’accepter ses fautes, sa responsabilité dans sa situation actuelle.

Pour clore cette trilogie, Contours du jour qui vient, en suivant l’essor des églises évangélistes, montre la volonté de certains Africains de trouver le salut par des moyens surnaturels, tandis que d’autres en profitent pour les escroquer voire en faire de nouveaux esclaves. Pourtant, grâce à Musango et à sa volonté de pardonner, on comprend que la salut ne passe que par soi-même, qu’on ne peut aller de l’avant qu’en se reconstruisant de l’intérieur. « Notre peuple n’a pas soudain enfanté une génération de petits êtres malfaisants, et bien des démons n’existent qu’au fond de nous. C’est ce que nous croyons qui finit par prendre corps, et par nous dévorer. Je crois profondément, mère. Non pas aux joies factices qui tapent des pieds et des mains sous les voûtes des temples ou sous l’éclairage phosphorescent des boîtes de nuit, où selon sa sensibilité, on cherche le même délire. Je crois à l’authentique plaisir de vivre l’alternance de la mélancolie et de la joie, et je crois que la misère est une circonstance, non pas une sentence. » (p. 145).

Tels des astres éteints


Contrairement aux précédents, l’action de cet ouvrage se situe à Paris, où l’on suit le quotidien et les interrogations de trois personnages.

Amok est le fils d’une riche famille africaine qui a « collaboré » avec le colonisateur. Il rejette son identité car il se considère comme un « traître à son peuple ».

Shrapnel vient d’une famille pauvre et son rêve est de concilier les cultures des peuples africains encore en Afrique, celles de la diaspora africaine, et la culture européenne, en construisant un centre culturel.

Amandla est antillaise et veut retrouver sa culture africaine.

Tous ces personnages se retrouvent dans le milieu indépendantiste kémite (africain) dont la volonté est de couper toute relation avec l’Europe, considérée comme la nouvelle Babylone, et de revenir aux origines de la culture africaine : les pharaons noirs. Dans ce milieu, l’Afrique est considérée comme martyre de la colonisation européenne. Les trois protagonistes finissent par se détacher de cette idéologie en prônant des notions de rassemblement, de pardon et de métissage.

L’ouvrage fait énormément référence à la culture afro-américaine notamment à Martin Luther King, Malcom X, ainsi qu’à la musique (jazz, soul, funk…).


On y voit l’Afrique par les yeux des Afro-Européens et on est plongé dans leur difficulté à trouver une place dans la société puisqu’ils ne sont plus africains mais pas européens non plus.


La construction musicale des romans

« La musique m’influence beaucoup lorsqu’il s’agit de créer la structure de mes livres. La théorie littéraire est rapidement mise de côté et je compose toujours un roman comme si c’était une pièce musicale », dit Léonora Miano.

Ainsi, dans Tels des astres éteints, de nombreuses références sont faites aux grands classiques de la musique afro-américaine et les titres des chapitres font en fait référence à des œuvres musicales.

Les différentes parties de Contours du jour qui vient sont les mêmes que dans un morceau de musique : prélude, premier mouvement, interlude, second mouvement et coda.

L’Intérieur de la nuit et Les Aubes écarlates reprennent la composition des pièces de jazz.



Opinion personnelle

Les romans de Léonora MIANO sont extrêmement prenants et intenses,le style est très poétique ave des pointes de mysticisme et d’onirisme. On y a une vision de l’Afrique sans concession de l’Afrique et des africains, mais malgré cette noirceur, on aperçoit toujours une lueur d’espoir.

Anne-Claire, L.P. Bibliothèques


Sources

http://www.leonoramiano.com/ site officiel de l’auteur.

http://www.plon.fr/accueil.php
site de l’éditeur.






Léonora MIANO sur LITTEXPRESS

Miano Les Aubes écarlates


Article de Sophie sur Les Aubes écarlates






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Entretien réalisé en 2008 par Béatrice.

Par Anne-Claire - Publié dans : Littératures africaines
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Lundi 8 mars 1 08 /03 /Mars 07:00
Ahmadou Kourouma Les soleils des independances














Ahmadou KOUROUMA
Les Soleils des Indépendances

Editions du Seuil
Collection Points

















L’auteur


Ahmadou Kourouma est né en 1927 en Côte d’Ivoire, au sein de l’ethnie malinké. Il est élevé par un oncle féticheur. Il fait ses études au Mali, mais il est renvoyé chez lui après avoir pris part au mouvement de contestation anti-coloniale. Il s’engage alors comme tirailleur pendant la guerre d’Indochine. Ensuite, il étudie les mathématiques en France.

De retour dans son pays au moment de l’indépendance, il est considéré comme opposant par le régime en place. Kourouma est alors emprisonné puis exilé. Il retourne en Côte d’Ivoire vingt ans plus tard et publie un premier roman, Les Soleils des Indépendances, en 1968. Vingt ans plus tard, il écrit Monnè, outrages et défis, ouvrage dans lequel il retrace l’histoire de la colonisation. En attendant le vote des bêtes sauvages remporte le Prix du livre Inter. Allah n’est pas obligé (qui dénonce les conditions de vie des enfants-soldats) reçoit le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens.

Ses œuvres sont marquées par un fort engagement politique et anti-colonialiste. Il lutte pour la paix jusqu’à sa mort (en 2003), alors qu’une guerre civile ravage son pays. Longtemps traîné dans la boue par les journaux ivoiriens, il a été réhabilité et, aujourd’hui, il est considéré comme l’un des plus grands auteurs africains. Il existe un Prix Ahmadou Kourouma, qui est décerné par le Salon International du livre et de la presse de Genève, pour récompenser les œuvres portant sur l’Afrique Noire.



Résumé et critique

Fama est le dernier prince de la lignée des Doumbouya. Pourtant, il n’a de prince que le nom. Après la décolonisation, l’Afrique a été abandonnée par les Européens, et elle est tombée aux mains de régimes autoritaires. Ainsi, Fama aurait dû être le patriarche du pays Orodougou, mais, à cause de son orgueil, il a été évincé et remplacé par Lacina, son cousin. Depuis, il erre dans la capitale de la République des Ebènes, de funérailles en funérailles, afin de collecter les offrandes dues à son rang. C’est ainsi qu’il parvient à subsister et entretenir son épouse, la belle Salimata. Cette dernière, malgré tous les sacrifices, toutes les prières, tous les rituels, ne parvient pas à enfanter. La lignée Doumbouya est-elle vouée à s’éteindre aussi misérablement ? Le cheminement de Fama se dessine au sein d’une trame où se confrontent les idées « modernes » du gouvernement en place et l’Afrique ancestrale, avec sa magie et ses croyances.

Le thème principal de ce roman, à savoir les exactions commises par les gouvernements qui ont succédé à la colonisation, n’a pas été vraiment exploité par les auteurs africains, qui préfèrent parler de la dictature ou de la colonisation lorsqu’ils évoquent leur histoire. Kourouma dénonce sans retenue les régimes totalitaires prétendument socialistes qui s’appropriaient les richesses du pays et emprisonnaient leurs opposants. Il a beau placer son intrigue dans un territoire imaginaire, on ne doute pas un instant qu’il dresse le portrait de la Côte d’Ivoire. D’ailleurs, Fama fait partie de l’ethnie Malinké. Selon l’auteur, cette nouvelle situation signe la déchéance de l’Afrique, en rupture avec son histoire et ses croyances. Les princes n’ont plus droit au respect, les présages ne sont pas écoutés, et le continent entier court vers sa ruine. Les frontières tracées à la règle sur une carte sont absurdes et coupent parfois un pays en deux. Ainsi Fama se voit refuser l’accès à son village, alors qu’il n’a pas quitté l’Orodougou.

D’autre part, des thèmes plus communs sont omniprésents, et généralement incarnés par des personnages. Fama n’est pas seulement un prince déchu, il est également un musulman parmi tant d’autres, qui veille à prier à heure fixe et respecte les lois de sa religion. Il attend également de sa femme qu’elle suive cette voie, bien qu’il ferme les yeux sur son recours aux féticheurs pour obtenir enfin la fertilité. Cette ambivalence entre religion et anciennes croyances est signalée à de nombreuses reprises. L’ordre des funérailles est répété tout au long du roman, avec l’explication des rituels : on attend que l’âme du mort soit revenue parmi les siens pour l’enterrer, etc.

Le thème de la stérilité est également omniprésent. La vie d’une femme est dirigée dans le seul but d’avoir un enfant. Si une femme ne parvient pas à enfanter, c’est qu’elle est infertile (l’idée que Fama puisse être stérile est à peine évoquée). Salimata, traumatisée par une excision extrêmement douloureuse suivie d’un viol, n’en est pas moins résolue à devenir mère, quel que soit le prix. Elle consulte les féticheurs, fait des sacrifices, avale des mixtures et exécute des rituels chaque jour sans se décourager. Lorsque Fama choisit une seconde épouse, elle sent qu’elle ne fait pas son devoir et conçoit cet affront comme une punition. Son personnage incarne la dure condition de ces femmes données à un mari dès la puberté après une opération dans laquelle elles risquent leur vie, qui doivent ensuite tenir la maison et préparer le repas avec de maigres ressources. Pendant que Fama mendie, elle offre la charité en espérant que ses bonnes actions seront récompensées et son unique souhait exaucé. Elle finira par abandonner Fama lorsque ce dernier sera emprisonné.

Enfin, une figure incontournable apparaît : le griot. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas seulement d’un conteur. Conseiller des princes et informateur, le griot est un personnage très important dans la culture africaine. Il est nomade mais peut s’attacher à un village et y faire de longs séjours.

 Le parcours de Fama ressemble beaucoup à la vie de l’auteur. Tout comme Kourouma, il est malinké. Il s’intéresse à la politique et s’attire rapidement des ennuis. Il est emprisonné pendant quelques semaines, puis une libération inattendue le ramène à la vie. Mais il se rend compte qu’il a tout perdu : son honneur, ses épouses, ses amis, et ses quelques ressources. Toutefois, Fama ne renonce jamais à sa condition : prince Doumbouya, totem panthère, il commande aux bêtes sauvages et mérite le respect…

 Ce roman est écrit en français, mais dans un style africain. Très emphatique, il est parsemé d’exclamations, d’expressions et de proverbes faisant référence à des animaux et aux caractères qu’on leur attribue. L’oralité est très présente, l’auteur joue avec la focalisation interne (on voit la scène à travers les personnages principaux : Fama, Salimata, le féticheur, le griot) et le discours indirect libre. Le rythme du texte est donc rapide et saccadé.

 Il s’agit d’une œuvre très agréable à lire. Bien que l’auteur évoque des traditions typiquement africaines, telles que le palabre, on n’a aucun mal à comprendre. Si la problématique est sérieuse, les tribulations de ce prince déchu et colérique au verbe haut apportent une touche d’humour pour atténuer la dureté du fond. Les très nombreuses expressions utilisées par l’auteur sont particulièrement savoureuses…

Maylis, L.P. Bibliothèques


Ahmadou KOUROUMA sur LITTEXPRESS

Ahmadou Kourouma Les soleils des independances



Article d'Hortense sur Les Soleils des indépendances.



Kourouma en attendant le vote des betes sauvages

Article d'Emilie sur En attendant le vote des bêtes sauvages





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Article d'Aude sur Allah n'est pas obligé.



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Parallèle de Patricia entre American Darling de Russell Banks et Allah n'est pas obligé.
Par Maylis - Publié dans : Littératures africaines
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Vendredi 5 mars 5 05 /03 /Mars 10:00
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Mariama BÂ
Une si longue lettre
Le serpent à plumes
Collection Motifs N°137
Première édition : 1979
Deuxième édition : 2001   











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Peu de femmes ont pris place parmi les grands noms de la littérature africaine, alors qu'elles sont souvent au cœur du sujet des ouvrages africains francophones.  Mariama Bâ, romancière sénégalaise, a su se démarquer et a joué un rôle précurseur dans cette littérature, ce qui lui a permis d’obtenir une renommée internationale. Elle fut la première à mettre au jour certaines réalités sociales propres à l’Afrique post-coloniale, plus particulièrement au Sénégal, notamment la condition des femmes.


Pour comprendre les thématiques et les enjeux de son œuvre, il suffit d’avoir un aperçu de ce que fut sa vie.

Mariama Bâ est née le 17 avril 1929 à Dakar. A la mort de sa mère, toute jeune encore, Mariama est élevée et éduquée dans un milieu musulman traditionnel par ses grands-parents maternels, d’origine noble. C’est surtout sa grand-mère qui a une influence très forte sur elle, car cette dernière voue une grande importance aux valeurs ancestrales et au rejet de l'influence française. Le père de Mariama a une influence toute aussi importante sur sa fille puisqu’il renie les valeurs traditionnelles, que ses opinions relèvent du libéralisme et l’ont conduit à devenir maire de Dakar  puis ministre de la santé. Contre l’avis des grands-parents, il inscrit Mariama à l’Ecole Française puis à l’Ecole Normale de Rufisque d'où elle sort hautement diplômée.  Par la suite, diplôme d’institutrice en main, Mariama Bâ devient boursière pour poursuivre ses études au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guèye). En 1947–48, le décès de sa grand-mère maternelle et tutrice l'affecte beaucoup.  Elle enseigne cependant pendant douze ans puis travaille à l’inspection régionale.  De plus, elle se marie avec le militant Obèye Diop puis ils divorcent et elle se remarie deux fois, ayant alors en tout neuf enfants.

Elle devient militante associative pour les droits de la femme, luttant contre la polygamie, les castes, et prônant des droits égaux pour les femmes. Elle milite également pour l’éducation pour tous, s'appuyant par son expérience d’institutrice. Elle devient membre de la Fédération des associations féminines du Sénégal puis Secrétaire générale du Club soroptimiste de Dakar de 1979 à 1981, ce qui la place au cœur des organisations de lutte pour la cause féministe.

 
Sûre de ses engagements littéraires et intellectuels pour les causes et thèses féministes et pour le progrès social, Mariama Bâ puble son premier roman,  Une si longue lettre, qui reçoit le prix Noma en 1980 lors de la foire du livre de Francfort. Cet ouvrage a un véritable retentissement dans le domaine de la littérature africaine francophone mais aussi à l’échelle internationale puisqu’il est traduit en 17 langues. Mariama Bâ décède en 1981 des suites d’un cancer, soit uniquement 2 ans après la publication d’Une si longue lettre mais aussi à la veille de la publication de son second et dernier roman,  Le chant écarlate, ce qui fait d'elle une figure de la littérature africaine majeure mais au destin littéraire écourté.

Structure du roman, thématiques, personnages


Une si longue lettre
met en scène des personnages féminins qui ont du mal à se situer, et même plus largement à exister dans une société en perpétuelle évolution, marquée par l’effondrement des valeurs traditionnelles. Une certaine violence émane de ce récit où les institutions écrasent les individus sous le poids de règles désuètes, entraînant alors la femme contre son gré dans un mariage polygamique typiquement musulman. Une sorte de désespérance et de violence pour ces femmes qui, par amour, se résignent à subir ces conditions.

Mariama Bâ présente et conteste (sans pour autant partir dans de grandes théories) cet ordre établi, signe d’un malaise de la société contemporaine. Ici, la femme africaine affirme sa singularité par la prise de parole et l’écriture. En effet, par le biais du roman, elle dénonce les injustices faites aux femmes dans la société africaine. Une (si) longue lettre de 165 pages, qui, comme son titre l’indique, revêt la forme bien singulière d’un roman épistolaire faisant le point sur la conditions des femmes africaines face à la domination masculine, mais aussi, à ses sources, le traditionalisme. La narratrice, Ramatoulaye, s’adresse du début à la fin du roman à sa meilleure amie Aïssatou. La missive débute en ces mots :

       « Aïssatou,
        J'ai reçu ton mot. En guise de réponse, j'ouvre ce cahier, point d'appui dans
       mon désarroi : notre longue pratique m'a enseigné que la confidence noie la  
       douleur. »

 
Le lecteur est donc d’avance baigné dans l’impuissance et la douleur de Ramatoulaye et Aïssatou. Nous sommes témoins des destins croisés de ces femmes, de leurs souvenirs communs, de leurs déceptions et douleurs. Aïssatou, la destinataire de la lettre n’est connue que par les témoignages et le récit de Ramatoulaye. Cette dernière a une cinquantaine d’année et a eu 12 enfants avec Modou. Les deux amies ont toutes les deux connu l’expérience de la polygamie. En tant qu’institutrice et mère de neuf enfants, Mariama Bâ évoque également la question de l’éducation mais également celle de la dégradation des mœurs (« Le modernisme ne peut donc être sans s’accompagner de la dégradation des mœurs ? « ). Aïssatou, son amie, représente d’ailleurs ce modèle de transformation, mais aussi de liberté en ayant choisi de divorcer et de fuir aux Etats-Unis.

Résumé


Ramatoulaye, la narratrice vient de perdre son mari Modou dont elle était la première épouse. Elle met alors à profit les 40 jours de deuil que lui impose la tradition sénégalaise en écrivant une lettre à sa meilleure amie Aïssatou, exilée aux Etats-Unis. Ramatoulaye revient sur sa vie, sur ses souffrances, ses relations familiales et surtout sur ses souvenirs avec l’homme aimé, avant l’arrivée d’une co-épouse. Dans cette lettre, elle expose à Aïssatou les problèmes de société la concernant de près, c'est-à-dire la polygamie, les castes,  l’exploitation de la femme… Le problème de la polygamie est arrivé dans le couple de Ramatoulaye et Modou en raison de la jeune Binetou qui est l’amie de Daba, une de leurs filles… Binetou est donc devenue la co-épouse de Ramatoulaye, mère de 12 enfants, abandonnée par son mari depuis des années… Dans cette lettre, Ramatoulaye évoque sa douleur et sa colère auprès de son amie. Mais elle présente également les raisons de ce remariage qui permettent à Binetou d’échapper à sa condition, de vivre dans une villa, de toucher une rente mensuelle,sur les bases d’un certain arrangement. Ramatoulaye évoque ses réactions et sentiments face à l’annonce de l'arrivée de cette deuxième épouse :

« Ainsi, pour changer de « saveur », les hommes trompent leurs épouses.
J’étais offusquée. Il me demandait compréhension. Mais comprendre quoi ?
La suprématie de l’instinct ? Le droit à la trahison ? La justification du désir de changement ? Je ne pouvais être l’alliée des instincts polygamiques. Alors comprendre quoi ? … […] J’avais entendu trop de détresses, pour ne pas comprendre la mienne. Ton cas, Aïssatou, le cas de bien d’autres femmes, méprisées, reléguées ou échangées comme d’un boubou usé ou démodé. »


Ramatoulaye évoque aussi sa reconstruction, dans la douleur, face à un mari l’ayant abandonnée à ses 12 enfants, avec les problèmes moraux et économiques que cela engendre :

« Je faisais face vaillamment. J’accomplissais mes tâches ; elles meublaient de temps en temps et canalisaient mes pensées. Mais le soir, ma solitude émergeait, pesante. On ne défait pas aisément les liens ténus qui ligaturent deux êtres, le long d’un parcours jalonné d’épreuves. […] Attendre ! Mais attendre quoi ! Je n’étais pas divorcée… J’étais abandonnée, une feuille qui voltige mais qu’aucune main n’ose ramasser. »

Ramatoulaye n’est pas seule, car elle et Aïssatou ont des destins croisés, et ont toutes les deux le même parcours, puisqu’elles ont été formées à l’école française et sont institutrices. Elles sont toutes les deux confrontées au même problème, comme tant de femmes africaines, l’intrusion d’une co-épouse dans leur couple. Le choix est crucial et le même vécu des deux femmes nous permet de comparer leurs réactions et choix de vie. Aïssatou opte pour le divorce et s’exile à l’étranger où elle peut accomplir ses projets sans que le fait d’être une femme soit un obstacle. Ramatoulaye choisit la résignation, aboutissement d’une longue réflexion et d’un amour difficile à abandonner. Même si Ramatoulaye fait l’apologie de l’émancipation des femmes, de l’éducation, du progrès, il en reste que sa colère intérieure et son militantisme la gardent prisonnière de son amour et de son attachement à son mari.

Ici, la femme instruite et lettrée, Aïssatou, refuse le rôle secondaire de femme qui lui est attribué par son mari et qui lui est traditionnellement dévolu. Ramatoulaye, elle, accuse durement le coup dans cette lettre et livre un poignant témoignage de douleur, victime de sa condition de femme africaine en terre musulmane.

Ce thème de la femme soumise et dévolue à l’homme, ici refusé par Ramatoulaye est mis en exergue par une deuxième génération de femme, sa fille, Aïssatou (homonyme de sa meilleure amie). Cette dernière représente une génération nouvelle de femmes tentant d’affirmer leur individualité dans la société, puisque, toute jeune et encore scolarisée, elle est d’ores et déjà enceinte et choisit d’assumer cette grossesse avec le père, un jeune étudiant, Ibrahima Sall. 

La narratrice, Ramatoulaye, nous livre ses confessions avec une certaine nostalgie teintée d’un chant d’amour envers ce mari qui l’a abandonnée, mais également avec le sentiment fataliste de ne pouvoir changer les choses, notamment en ce qui concerne sa fille. Mais Ramatoulaye reste un modèle de dignité ; une femme qui essaie d’exister et de lutter dans un monde écartelé entre tradition et modernité.


Regard de Mariama Bâ et enjeux


A la sortie de son roman, Mariama Bâ a affirmé lors d’un entretien avec son amie écrivain Aminata Maïga Ka qu'elle n'avait « ni la bonté, ni la grandeur d’âme de Ramatoulaye ». Il est donc difficile de mesurer la dimension autobiographique de son œuvre. Nous pouvons tout de même nous avancer en pensant qu’une partie de son expérience de femme et d’épouse a été transposée ici par le biais du personnage de Ramatoulaye qui est par certains traits une sorte de double biographique. Biographique ou non, ce dont nous sommes certains, c’est que Mariama Bâ a choisi la forme épistolaire pour présenter sa vision de la femme africaine dans la société, en lien avec son militantisme actif. Ici, Mariama Bâ ne cherche pas à juger, mais bien à présenter les événements dans toute leur complexité, la société africaine dans toutes ses injustices et impasses du fait des traditions. Fataliste (car le mal est déjà fait pour Ramatoulaye), Mariama Bâ nous livre néanmoins un témoignage plein d’espoir, à une époque où la liberté d’expression n’était pas le maître mot, surtout pour la femme …   Les dernières lignes de sa si longue lettre expriment son espoir : « Mon coeur est en fête chaque fois qu’une femme sort de l’ombre. Je sais mouvant le terrain des acquis, difficile la survie des conquêtes ».

Mariama Bâ a donc été une figure féminine importante, bien au-delà de la simple représentation des femmes  et de leur place dans la société africaine. Elle fut une femme écrivain engagée et affirmant les droits de la femme, qui ne doit plus être passive face à l’homme, décidée à combattre l’hégémonie masculine. D’ailleurs, avant la lecture du roman, la dédicace donne le ton :

                  « A toutes les femmes et aux hommes de bonne volonté »… 

Il est donc certain que Mariama Ba ne se bat pas pour ou contre les hommes, mais simplement pour l’épanouissement des femmes qui ont trop longtemps souffert et qui souffrent encore de l’amputation de leurs libertés…

Pour en savoir plus :
http://aflit.arts.uwa.edu.au/AMINABaLettre.html
(Interview de Mariama Bâ par Alioune Touré Dia, publié dans Amina, novembre 1979).


Clémence Jean, L.P. Bibliothèques

Par Clémence - Publié dans : Littératures africaines
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