Vendredi 14 décembre 2007

Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le goût de l’ombre
Actes Sud, 1997
Georges-Olivier Châteaureynaud est un écrivain français, considéré comme un des artisans du renouveau de la nouvelle en France, un des membres fondateurs du mouvement dit de la
nouvelle fiction revendiquant le droit à l’imaginaire dans la littérature.
Il a publié de nombreux recueils chez Grasset, Julliard ou aux Presses de la Renaissance.
Il a obtenu le prix Renaudot en 1982 pour son roman La faculté des songes (Grasset).
Le goût de l’ombre » est un recueil de 10 nouvelles publié chez Actes Sud en 1997.
Ces nouvelles baignent toutes dans un univers sombre, angoissant, mystérieux, sont très ancrées dans le réel.
Le décor est le plus souvent urbain comme une banlieue hostile ou bien dans des villes qui semblent abandonnées avec des rues dépeuplées, une place vide ou par exemple une avenue
qui mène à un cimetière bordé de décharges et de friches ; ou bien encore des lieux isolés comme une île à l’autre bout du monde.
Ces histoires ont toutes pour point commun d’avoir comme personnage principal un homme adulte ou un jeune garçon. Des individus à part, peu en phase avec leur environnement. Ils
portent d’ailleurs des noms originaux comme Quiqui, Orsay, Oswald Johan, Cambouis… Tous sont plus au moins perdus, on les surprend souvent à errer seuls la nuit dans la rue avant qu’il ne leur
arrive des choses extraordinaires.
Le style de ces nouvelles est plutôt réaliste et noir. A chacune de ces histoires l’auteur apporte une touche de fantastique souvent de manière diffuse et précise ; juste une
pincée d’étrangeté qui suffisent à chambouler le lecteur et la perspective du récit.
Les thèmes abordés sont lourds : comme par exemple la mort, le suicide ; le père absent, fuyard, un parent tyrannique et manipulateur, la guerre, le désir inassouvi, la
destruction.
La première nouvelle intitulée "Styx" est un bon exemple de l’ambiance qu’on retrouve dans les autres récits.
Le narrateur découvre qu’il est mort. Il s’entretient avec son médecin qui lui confirme son décès. Il décide alors d’aller aux pompes funèbres pour organiser ses propres
funérailles. Il annonce son décès à son épouse qui s’écroule de chagrin. Il raconte la mise en terre de son cercueil et ainsi de suite...
Bien qu’il soit mort, le narrateur communique sans cesse avec les êtres vivants comme s’il était toujours en vie... On ne sait quoi penser de ce personnage ; est-il vivant ? Est
-il mort ? Difficile de savoir. L’auteur se fait un malin plaisir de ne jamais résoudre la situation tandis que le lecteur reste, lui, déboussolé. Les points de repère habituels sont
constamment malmenés.
L’auteur semble fasciné par les momies puisqu’elles prennent place dans deux nouvelles ; visiblement une autre manière pour l’auteur d’aborder la mort et l’éternité. Dans
"Le scarabée de cœur", le narrateur décide de se faire momifier pour être à jamais aux côtés de deux femmes archéologues qu’il aime plus que tout. Dans "Le chef-d’œuvre de Guardicci", le
narrateur installe dans son appartement une momie aux yeux d’un réalisme saisissant. Cette momie va petit à petit reprendre vie.
Châteaureynaud s’amuse aussi à réécrire l’Histoire. Dans la nouvelle intitulée "Quiconque", il invente un prolongement au thème de King Kong et le confronte avec le nazisme. Une
actrice américaine s’exile avec son fils en Allemagne dans les années 30 pour tourner des films. Elle rencontre un certain Joseph Goebbels, ils deviennent amants. Amoureux, il souhaite absolument
découvrir cet enfant qu’elle lui cache. Cet enfant est surnommé Quiqui, c’est un singe aux poils blond et aux yeux bleus. Tandis qu’il mène toujours la propagande nazie, Goebbels va aimer cet
enfant, et le protéger. Quiqui va être recruter parmi les S.S. et récolter de nombreuses médailles.
La guerre est encore présente dans la seconde nouvelle intitulée "La cicatrice de la chevelure". Mais cette fois-ci le ton reste presque exclusivement réaliste. Le jeune Jo
espère le retour de son père, un soldat qu’a rencontré sa mère. Au cinéma est diffusé un film à propos d’un soldat amnésique qui porte une cicatrice à la tête. Jo en sortant de ce film comprend
qu’il ne reverra jamais son père. Cette nouvelle au ton dramatique et mélancolique ne possède pas d’effet fantastique. C’est la seule du recueil.
La nouvelle peut basculer dans un monde totalement surréaliste comme lorsque Cambouis pénètre dans La librairie d’Eparvay pour offrir un livre de poésie à sa petite amie, Fille
de Personne. Pour accéder à ce livre il doit prendre un escalier étroit et affronter des hommes au regard froid, des femmes lascives, des chats agressifs, des chutes de livres, des lianes et des
ronces avant d’accéder à un vaste jardin suspendu ou le précieux recueil lui sera remis.
Ce récit est le plus fou, celui qui s’échappe le plus au réel. C’est une exception car le fantastique est bien plus discret chez Châteaureynaud même lorsqu’il aborde le genre du
conte.
Dans "L’autre histoire" Châteaureynaud s’attaque au mythe des sirènes. Il nous raconte comment un milliardaire parti à la pêche aux sirènes capture une fillette. Elle est
blessée, il la recueille et la soigne. La sirène semi-apprivoisée, trop proche des hommes, ne peut plus rejoindre les siens. Plein de remords le milliardaire aménage entièrement une île pour celle
qui deviendra la femme de sa vie.
Avec la nouvelle intitulée "Les vraies richesses" on reste dans un univers onirique. Oswald Johan est un collégien qui découvre au cœur d’une cité hostile une maison
isolée au milieu d’une grande prairie, caché de la cité par un rideau d’arbre. A l’intérieur toute une famille prendra soin de lui, le soignera, le nourrira. Lorsqu’il souhaite revenir quelques
jours plus tard, la maison est une sorte de musée où les gens font la queue et paient pour entrer. Il ne retrouve plus les habitants de cette maison.
L’auteur sait aussi créer un univers oppressant et maintenir le suspense. Dans "L’écolier de bronze", le narrateur, un poète de petite notoriété, découvre dans un premier temps
une place avec une statue en bronze le représentant enfant. Puis il pénètre dans un musée qui lui est entièrement consacré. C’est son intimité la plus profonde qui est révélée au public, des
instants très personnels sont dévoilés. Qui est l’auteur de ces clichés ? Qui est derrière ce musée ? Pourquoi ne connaît-il pas ce lieu ? Pourquoi personne ne lui donne-t-il de réponse ? Le
poète affolé perd connaissance face à ce déluge d’interrogations.
Le recueil se termine avec une nouvelle qui fini bien, une sorte de happy end qui nous montre que, peut-être, même au cœur de ces univers sombres, les choses peuvent tourner en
notre faveur. Dans "la Tombola", le narrateur, infantilisé, isolé et manipulé par sa tante va renverser le cours de son existence grâce à un chien terrifiant et providentiel.
Le goût de l’ombre est un recueil de nouvelles plutôt plaisant où les histoires se succèdent sans se répéter. Georges-Olivier Châteaureynaud multiplie les genres et les
effets pour nous emmener dans des univers très réalistes et sombres puis d’un coup nous embarquer dans un univers étonnant et angoissant. On a plus affaire à un style fantastique où l’on retrouve
une sorte d’inquiétante étrangeté qu’à un réalisme magique qui semble d’une connotation plus naïve.
Mathieu, A.S. Bib
Vendredi 14 décembre 2007

Giorgio BASSANI
Les Lunettes d'or
Première édition (Italie):
Gli occhiali d'oro, Giorgio Bassani, 1958
Traduit de l'italien par Michel Arnaud
Présente édition: Folio Bilingue n° 132, mai 2005
Traduction revue et corrigée par Muriel Gallot
Préface et notes de Muriel Gallot
Lien : interview de Giorgio Bassani.
I/ UN PEU D'HISTOIRE
L'auteur, le livre :
Giorgio Bassani est né à Bologne en 1916 dans une
famille juive, qui s'installe à Ferrarre. La suite ? Il la raconte : « je terminai le lycée en juillet 1934. A partir de l'automne suivant, je commençai à faire des études de lettres à Bologne, en
prenant chaque matin ce train (Ferrare-Bologne), objet de mon premier récit intitulé Terza classetroisième classe), dont je me souviendrais plusieurs années après, en 1957, à
l'époque où je rédigeais Les lunettes d'or ». En effet, ce récit, comme les autres, est bercé de souvenirs, de lieux, de personnages et de situations datant de cette période. Victime des
lois raciales de 1938, il publie son premier livre, Una città di pianura, sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. Militant antifasciste, il est incarcéré en 1943.
Publiée pour la première fois en France en 1962 aux éditions Gallimard, Les Lunettes d'or ont fait un long chemin. Elles paraissent pour la première fois en Italie en
1958 dans la revue de Longhi, Paragone, et l'édition définitive ne verra le jour qu'en 1980. Les récits sont sans cesse remaniés, les dates changées. Son souci du détail le fait même
remplacer un arbre (le grand sapin par le magnolia) douze ans après ! En 1960, Les lunettes d'or, alors considérées comme un court roman et non plus comme une nouvelle, se retrouvent dans
le reccueil Histoires de Ferrare. Dix ans plus tard, elles sont rééditées seules ; en 1974, elles deviennent la section II du Roman de Ferrare avec quelques variantes et enfin, en
1980, elles subissent leurs dernières modifications pour atteindre leur version définitive. Le Roman de Ferrarre comprend six sections : I. À l'intérieur des murailles (qui reprend les
nouvelles), II. Les lunettes d'or (1958), III. Le jardin des Finzi-Contini (1962), IV. Derrière la porte (1964), V. Le héron (1968) et VI. L'odeur du foin (1972). Lorsqu'il écrit cette dernière
section, Bassani vient de recevoir le Prix Strega pour les cinq premières.
La politique :
Le texte de Bassani est très ancré dans la politique de l'époque. Il a choisi de le situer d'avril à novembre 1936, soit pendant la montée du fascisme en Italie. On retrouve des
personnages politiques tout au long du récit. Notamment Costanzo Ciano, ministre, dont le fils épousa la fille de Mussolini, vota pour la destitution de ce dernier en 1943 et fut fusillé l'année
suivante sur ordre du dictateur; Giovanni Gentile, président de l'Académie italienne durant la république de Salo, exécuté par les partisans en 1944 ; ou encore Benedetto Crocce qui rompit avec le
fascisme en 1925 après l'assassinat du député socialiste Matteotti et lança Le Manifeste des intellectuels antifascistes. La G.U.F. (groupe universitaire fasciste) est évoquée, la
rélégation que subissaient les opposants au régime, également.
Mais on ne peut pas dire que Les lunettes d'or sont un récit historique. Il faut plutôt parler d'une fiction sur fond historique, d'une histoire devenue un moyen de
raconter une courte partie de l'Histoire italienne. Il ne s'agit pas non plus d'une dénonciation, mais de faits. Bassani ne se positionne pas, il raconte.
II/ L'HISTOIRE
Résumé :
Le Docteur Fadigati est un médecin renommé et apprécié des habitants de Ferrare. Il esr discret, courtois, désintéressé, rassurant et généreux. Mais le jour où son homosexualité
fait jour, les choses se dégradent. Petit à petit, on découvre dans le livre de Bassani les réactions des habitants. L'histoire est plongée dans un milieu étudiant.
Première partie: l'installation de l'histoire (pages 39 à 81)
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes :
Dans la première partie du récit, l'histoire s'installe, tranquillement, même lentement. On trouve beaucoup de descriptions. On apprend à connaître les personnages, les lieux.
Ses clients nous offrent un vrai compte-rendu de la vie du docteur. Les gens sont faits de ça : de commérages. Pour exciter l'intérêt indiscret des petites sociétés de gens bien, écrit-il, page
51.
On parle d'usage mystérieux ou, pour le moins, peu normal que le docteur faisait de ses soirées. Il est discret ? « Alors, amusons-nous à imaginer ce qu'il peut bien faire
lorsqu'il n'est pas avec nous ! », semblent dire les habitants de Ferrare. On pourrait croire que le docteur leur appartient, un personnage public ne doit rien avoir de privé, tout doit être su.
S'ensuit alors une description de ses journées, horaires à l'appui, qui dure quatre pages. Il est assez compréhensible, en conséquence, que vers 1930, quand Fadigati avait déjà une quarantaine
d'années, plus d'une personne ait commençé à penser qu'il fallait qu'il se mariât au plus vite (page 57). On s'intéresse à lui, on s'inquiète pour lui, on voudrait même s'occuper de lui et la lui
trouver, cette femme qui lui manque. On y faisait allusion plus tard, à dîner, entre mari et femme (...) et plus tard encore, au lit... (page 59) ; il envahit bien malgré lui la vie des Ferrarais.
Le sujet devient vite un de leurs favoris, on se demande plus loin pourquoi il ne trouve pas une femme, on imagine ensuite, bien sûr, les réponses, on suppose beaucoup de choses : peut-être
aimait-il seulement les infirmières... ou peut-être était-il absorbé par une liaison avec une femme inavouable... (page 61). Les Ferrarais étaient de vrais journaux people à eux seuls. On finit
même par chercher une fille pour lui: la recherche battait son plein...
Mais...:
C'est alors que commençèrent les rumeurs, lancées par on ne sait qui...Le docteur n'aime pas les femmes...(page 65). Dans un premier temps, les Ferrarais sont satisfaits d'avoir
découvert le vice de Fadigati. Le docteur reste leur sujet de discussion favori. On s'étonne d'être resté dix ans sans savoir, on est surpris. Puis on le pardonne. On le pardonne et on l'admire,
grâce à son style, sa réserve. Il y a un besoin de le pardonner, car il a du style quand même... Sinon, ce serait impardonnable. Mais dans le même paragraphe, il y a un mais : on avait finalement
compris comment se comporter avec lui. Le jour, le saluer avec empressement, la nuit, faire semblant de ne pas le reconnaître. Finalement, il n'est pas si pardonné que ça. En l'espace de deux
pages, il passe de l'homme pour qui l'on s'inquiète, que l'on veut aider à celui avec qui il vaut mieux ne pas être vu. Au cinéma, on le cherchait toujours à sa place habituelle, dans les
parterres, qu'importait maintenant d'avoir, à peine rentré, la confirmation immédiate de sa présence ? On se désintéresse de lui, il n'est plus mystérieux, on voulait tout savoir, mais maintenant
que l'on sait, on est déçu. On n' a pas découvert UN secret, mais un terrible vice. On le dit en compagnie d'un agent de police, un huissier de mairie marié, un ancien joueur de football... On
parle de rapports soigneusement clandestins. En somme, le secret de Fadigati commence à ne pas plaire du tout.
Le train, le milieu étudiant
A ce moment du récit, le narrateur entre vraiment dans l'histoire. Auparavant, il y avait le Docteur Fadigati d'un côté, les Ferrarais de l'autre. Maintenant, il y a plusieurs
personnages. À commencer par le narrateur. On ne sait pas bien qui il est, on ne connait pas même son nom. Comme lui, il joue au tennis, il aime lire et il est juif. On peut parler de double de
Bassani, mais il s'en défend : « le deutéragoniste des Lunettes d'or est un personnage, ce n'est pas moi. Il s'agit d'un jeune homme très proche de ce que j'étais dans ces lointaines
années, mais pas vraiment moi ».
Les étudiants faisaient, chaque jour, le chemin pour Bologne en train. Le Docteur Fadigati ne tarda pas à les rejoindre. On fait la connaissance d'Eraldo Deliliers, qui qualifie
Fadigati de "vieille tante" (page 97). le docteur essaie d' « entrer » dans leur groupe, se montre sympathique avec eux. Deliliers, lui, se montre agressif lorsqu'il ne reste pas impassible à ses
questions et remarques. Mais les autres étudiants nouent une relation amicale avec le docteur, qui se met à raconter ses souvenirs d'adolescence. Puis le groupe commença à lui manquer de
respect, tensions et disputes éclatent. Un jour que le narrateur s'était plaint d'avoir mal à la gorge, Fadigati se mit à l'examiner. C'est alors que Deliliers dit: « pardon, docteur! Dés que
vous aurez fini, est-ce que ça vous ennuierait de jeter aussi un coup d'oeil sur moi? ». Lorsqu'il lui demanda où il avait mal, Deliliers lui montra son entre-jambe avant de le menacer ouvertement.
Quelques jours plus tard, le groupe allait manger une glace chez Majani et ils virent, dans le fond de la salle une vingtaine de personnes dans un grand fou rire. Deliliers et Fadigati étaient
assis à côté...
Deuxième partie: les vacances à Riccione (pages 151 à 237)
Critique, honte et ignorance :
Comme les étés précédents, la famille du narrateur passe ses vacances sur la côte de l'Adriatique, à Riccione. Les Lavezzoli sont là aussi, de classe sociale élevée. À peine
arrivé, le narrateur entend parler de l'amitié scandaleuse de Fadigati et Deliliers. Le couple improbable - car on ne sait pas vraiment ce qui les unit, ce qui les a rapprochés - se balade d'hôtel
en hôtel sur la côte. En tout cas, c'est Deliliers le maître. Il décide de tout et Fadigati se plie à toutes ses requêtes. L'exemple de la voiture le montre : « c'était évidemment à lui et à son
seul caprice qu'obéissait la voiture. L'autre ne faisait rien ». En sa présence, il n'est plus le Docteur Fadigati, ni Fadigati, ni même le docteur, il est l'autre, il n'est plus rien qu'un pantin.
Aux bals, Fadigati reste assis à boire tandis que son amant dansait avec les jeunes filles et les femmes les plus élégantes et les plus en vue (page 155). Le matin, le docteur lisait sur la plage
en attendant que Deliliers se montre enfin. Pas avant onze heures, il arrivait, plein de sensualité, avec le plaisir immense d'être admiré de tous, car tout le monde, hommes et femmes, l'admirait,
il n'y a aucun doute. Mais c'était ensuite à Fadigati de payer en quelque sorte l'indulgence que le secteur ferrarais de la plage de Riccione réservait à Deliliers (page 159). Phrase terrible
qu'est celle-ci. On pardonne à la jeunesse et à la beauté ce qu'on ne pardonne pas à l'expérience et à la laideur. Plus que pardonner, on admire... Deliliers a vraiment tout gagné : il a trouvé
l'homme qui cède à ses caprices et lui offre tout ce qu'il veut et, en plus, se fait admirer, alors qu'il passait quasi inaperçu auparavant...
Madame Lavezzoli représente dans cette partie du récit les clients ferrarais du docteur : elle passe son temps à parler de Fadigati et à critiquer longuement celui qu'elle
appelle "vieux dégoûtant" (page 163). Ce dernier ne se joint jamais à eux, ne leur dit pas même bonjour, le narrateur pense qu'il a honte de la situation dans laquelle l'a mis Deliliers, à savoir
de ne rien cacher.
Deux mains tendues :
Lorsque le père du narrateur les rejoint à Riccione et, avant que personne ne l'en ait empêché, il alla invité Fadigati à les rejoindre sous leur tente. Ce qui ne plut guère à
Madame Lavezzoli... Fadigati sentait heureux d'être « accepté » parmi eux, de se trouver avec des personne de son rang social (élevé). Mais Madame Lavezzoli ne lui montre pas beaucoup de sympathie,
tout juste le respect que se doit de montrer en public une femme de son rang.
Se noue alors une relation « amicale » le narrateur Fadigati. Ce dernier lui offre une cigarette, puis se rendra sur le court de tennis pour le regarder jouer avec les
enfants Lavezzoli et leur donner des conseils tactiques.
Deuxième main tendue : Deliliers propose au narrateur de l'accompagner un matin à Parme où il avait fait la rencontre de deux filles. "Viens, quoi, rends-moi ce service !
Je ne peux tout de même pas sortir avec deux filles à la fois." Mais il n'ira pas. Il se demande pourquoi Deliliers lui a fait cette proposition et se dit que, vu leur faible relation, c'était
sûrement pour que tout le monde sache que ce n'était pas par vice qu'il était avec Fadigati, mais pour se faire payer des vacances et qu'en tout cas, il lui préférait toujours une jolie fille. Il
partait tous les jours se promener où bon lui semblait et laissait Fadigati seul.
Le scandale :
Fadigati raconte lui-même : « je lui faisait des reproches, au sujet de la vie qu'il s'est mis à mener... si bien que je ne le voyais presque plus... il se lève et, pam, il
me décoche un grand coup de poing en pleine figure ! » devant tout le monde... Et le landemain, il était parti, en emportant tout ce qu'il pouvait: voiture, vêtements, montre en or, argent...
Troisième partie : la fin des vacances: la fin de tout?
Nino, la campagne anti-juifs :
Une violente campagne de dénigrement des Juifs commence en Italie. De retour à Ferrare, le narrateur rencontre Nino, un étudiant avec qui il prenait le train l'an passé. Au café,
le narrateur se sent observé avec insistance, voire avec dégoût (page 249). Nino lui apprend que Deliliers est parti à Paris, sûrement avec une nouvelle tante avec des sous (page 257). On
assiste à quelques scènes nous mettant dans la situation du narrateur. Les regards insistants, la gêne en public, les gros titres des journaux, traitant des lois raciales, criés dans la rue...
Nino, lui, pense que tout finira bien. Il a cette phrase, qui fait mouche : « Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y
compris le pas de l'oie, mais point le sentiment tragique qu'ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques, trop usés. » (page 267).
Fadigati :
Le narrateur revoit le docteur un soir. Ils discutent ; on apprend ainsi que plus personne ne vient à son cabinet et que le poste qu'il occupait à l'hôpital lui a été retiré. Le
narrateur lui propose de partir, mais Fadigati répond qu'il ne sert à rien de fuir. Les deux se retrouvent en quelque sorte dans la même situation : l'un juif, l'autre homosexuel, tous deux
dénigrés... Fadigati l'appela deux jours plus tard, ils discutèrent encore et se donnèrent rendez-vous pour le samedi d'après, et Fadigati termina la conversation par: « Adieu, cher ami...
portez-vous bien. Bonne chance pour vous et pour ceux qui vous sont chers... » (page 307). Et il ne le rappela pas pour confirmer.
« Un médecin bien connu de Ferrare se noie dans les eaux du Pô près de Pontelagoscuro »
Suicide? Accident? On ne saura pas...
Une suite ?
Le narrateur y faisait de la prison, était épargné par Delilers, devenu nazi-fasciste entre temps. L'action se serait déroulée à Rome dans l'après-guerre et le narrateur aurait
appris de la bouche de Nino qu'il avait exécuté Deliliers, avec un groupe de partisans. Finalement, Bassani renonce à cette suite des Lunettes d'or.
III/ MON AVIS
Assez déçu par la première moitié du récit, trop lente, trop molle, trop descriptive, j'ai plus apprécié la suite, plus compacte et plus entraînante. Le rythme n'est donc pas
régulier, je trouve. Le style de Bassani, simple, calme et académique, ne m'a ni plu, ni déçu. J'aurais plus apprécié le livre avec un style et rythme plus entraînant, car l'histoire est
intéressante pour ce qu'elle dénonce.
(
Sébastien, 1ère année Ed.-Lib.
Vendredi 14 décembre 2007

Franz KAFKA
A la colonie pénitentiaire
1990, Gallimard,
Collection Folio classique
traduit de l’allemand
par Claude David
I / KAFKA et son œuvre :
Franz KAFKA est né le 3 juillet 1883 à Prague.
Il suit des études de droit dans sa ville natale.
Il commence à écrire très tôt, dès ses jeunes années lycéennes, mais détruira tous ses écrits de jeunesse.
C’est un homme très torturé qui, tout au long de sa vie, se montrera sans cesse hésitant.
Deux de ses récits les plus connus sont la Métamorphose, rédigée en 1912, et le Procès, écrit en 1914.
L’édition Folio classique sur laquelle s’appuie ce travail regroupe quatre nouvelles isolées : "Les aéroplanes à Brescia", "Le premier grand voyage en chemin de fer", "A la
colonie pénitentiaire", "A cheval sur le seau à charbon" (récit très bref qui devait initialement figurer dans Un médecin de campagne mais qui en fut finalement écarté pour ne paraître
qu’en 1921 dans un journal) ainsi que deux recueils de nouvelles : Un médecin de campagne et Un artiste de la faim.
II/ A propos de l’écriture kafkaïenne :
La préface de l’édition Folio Classique, rédigée par Claude David, donne des éléments d’interprétation de l’œuvre de KAFKA dont il est intéressant et
amusant de citer certains passages :
« il n’y a pas si longtemps que les récits de KAFKA étaient encore traités comme des devinettes à déchiffrer. Comme on ne les comprenait pas, on leur prêtait des sens cachés, on y cherchait des
significations allégorique.[…] Un personnage du château apparaissait-il en train de repriser un bas, ce bas était la botte italienne, et donc Rome, et donc le Pape, et donc la religion catholique
qu’on apposait à la foi juive. » Mais au fil du temps et avec l’aide de son ami Max Brod, « on s’est aperçu que ce n’était pas la complication de ces récits qui écartait les masses et qui excitait
l’ingéniosité des doctes ; c’était au contraire leur simplicité extrême, la nudité de leur contour, qui semblait refuser toute prise à l’interprétation. […] Rien n’est caché, tout est dit, le sens
adhère de si près à l’image que ce serait tout casser que de vouloir les séparer. »
Il est vrai en effet que, lorsqu’on lit KAFKA, l’univers pesant dans lequel il lui arrive de nous plonger et le sentiment d’incompréhension que nous éprouvons face aux événements
auxquels sont confrontés les personnages, surgissant de nul part sans explications logiques, peuvent poser un problème d’interprétation.
III/ A la colonie pénitentiaire :
1 /L’histoire en quelques lignes :
L’histoire de la colonie pénitentiaire se déroule, comme le titre l’indique, dans une colonie pénitentiaire étrangère en pleine transition, car
l’ancien commandant est mort et son successeur, désireux d’intégrer des valeurs plus justes au sein de la colonie, tente peu à peu de faire évoluer les lois qui la régissent vers une forme moins
archaïque.
Un premier personnage apparaît ici : l’officier, qui est totalement imprégné et profondément nostalgique des valeurs d’autorité, de rigidité et de discipline de l’ancien
commandant. Il va tenter, tout au long de la nouvelle, de rallier un deuxième personnage, le voyageur, à sa cause et aux idées qu’il défend bec et ongles.
Le voyageur est le représentant de valeurs plus démocratiques qui sont celles de l’Europe occidentale, il détient le rôle de témoin dans cette période de mutation des mœurs de la colonie et
l’officier va tenter, sans succès, de se servir de lui pour légitimer les pratiques barbares de l’ancien commandant.
Le troisième personnage, pourtant central, détient une place secondaire et n’intervient que timidement: c’est le condamné. Soldat de la colonie, il est voué à une mort cruelle
pour avoir désobéi et outragé un supérieur, ne bénéficiant d’aucun droit ni d’aucune possibilité de défense. Le quatrième et dernier personnage est le soldat, chargé d’assister l’officier dans la
préparation de l’exécution du condamné.
Le voyageur est donc invité par le nouveau commandant à assister à l’exécution, dont est chargé l’officier, dudit condamné. Le commandant espère de manière officieuse que la réaction du voyageur
influencera l’officier et lui permettra de réaliser le caractère illégitime et injuste des pratiques instaurées par l’ancien commandant.
Les quatre personnages sont donc dans une vallée où se trouve l’instrument de mort créé par l’ancien commandant et qui fait la fierté et l’admiration de l’officier.
Près de la moitié du récit est consacrée à la présentation de la machine et de son fonctionnement avec une précision et une telle passion de la part de l’officier que la lecture en est parfois
insoutenable .
L’exécution consiste en quelques mots à allonger sur le ventre le condamné sous un appareil à la mécanique complexe qui va graver dans la chair de celui-ci profondément, à l’aide
d’une aiguille, le commandement correspondant à la nature de sa faute.
Celui-ci, petit à petit et à la suite d’indescriptibles souffrances des heures durant, finit par succomber à la douleur, son corps sans vie tombe ensuite dans une fosse, au pied
de la machine, prévue à cet effet.
Mais au fil de l’interaction entre le voyageur, médusé par l’horreur du déroulement de l’exécution, d’une part, et les convictions de l’officier de l’autre, et l’officier, va
avoir lieu un renversement de situation terrible qui laissera le voyageur et le lecteur sans voix.
2/ L’atmosphère du récit :
On retrouve dans la nouvelle A la colonie pénitentiaire, un aspect commun à plusieurs textes de KAFKA : le même sentiment d’oppression ; bien que
l’action se déroule à l’extérieur, la vallée au cœur de laquelle se trouvent les personnages est « enserrée tout à l’entour par des pentes dénudées ».
Le nombre de personnages, très réduit, contribue également à amplifier cette sensation d’enfermement. Tout est mis en œuvre pour dérouter le lecteur, à travers le personnage du
voyageur, qui porte en lui les réactions attendues du lecteur que nous sommes.
L’officier, par la conviction et la sincérité avec laquelle il défend et tente de légitimer le fonctionnement de l’ancien commandement, est un personnage en lui-même extrêmement
déstabilisant par sa foi profonde en l’autorité passée.
Ce en quoi il croit est tout simplement scandaleux mais la force avec laquelle il le fait le rend presque touchant.
Ce à quoi le lecteur se heurte également, est la passivité des deux soldats alors que l’un d’eux est promis à une mort atroce. En effet, le condamné ne semble pas réellement
réaliser la fatalité de sa situation ainsi que le caractère révoltant de sa condamnation à mort. Il attend sans mot dire son funeste destin, avec un calme déconcertant.
Quant au soldat, l’indifférence et la dureté avec laquelle il traite le condamné, qui n’est ni plus ni moins que son semblable, confirme le caractère irréaliste de cette scène
qui semble interminable.
Les réactions, ou l’absence de réaction, du soldat et du condamné soulève chez eux une certaine résignation face à l’ordre établi. Il semble que, bien que scandaleuses et
anti-démocratiques, bafouant tous leurs droits en tant qu’êtres humains et allant même jusqu’à les animaliser, faisant d’eux des bêtes dociles, les pratiques de l’ancien commandement les laissent
de marbre ; ils y sont tout à fait soumis et ne les remettent pas un seul instant en doute, ils ne ressentent pas le moindre sentiment d’injustice.
3/ Conclusion :
L’officier meurt en emportant avec lui les idées monstrueuses, injustes et révoltantes de l’ancien commandant, étant son dernier partisan et admirateur.
Cela dit, il n’y a ici aucune vision manichéenne où le bien (les valeurs égalitaires de l’Europe occidentale) triompherait du mal (les sociétés archaïques).
Chacun détient une vérité qui est la sienne et qui lui est chère et l’officier, dans ses convictions propres, est complètement anéanti par l’effondrement d’un rêve auquel il avait sincèrement
cru, et qui n’est plus réalité.
Emmanuelle, 1ère année Ed.-Lib.