Vendredi 14 décembre 2007
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Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le goût de l’ombre
Actes Sud, 1997

    Georges-Olivier Châteaureynaud est un écrivain français, considéré comme un des artisans du renouveau de la nouvelle en France, un des membres fondateurs du mouvement dit de la nouvelle fiction revendiquant le droit à l’imaginaire dans la littérature.
Il a publié de nombreux recueils chez Grasset, Julliard ou aux Presses de la Renaissance.
    Il a obtenu le prix Renaudot en 1982 pour son roman La faculté des songes (Grasset).
    Le goût de l’ombre » est un recueil de 10 nouvelles publié chez Actes Sud en 1997.
    Ces nouvelles baignent toutes dans un univers sombre, angoissant, mystérieux, sont très ancrées dans le réel.
    Le décor est le plus souvent urbain comme une banlieue hostile ou bien dans des villes qui semblent abandonnées avec des rues dépeuplées, une place vide ou par exemple une avenue qui mène à un cimetière bordé de décharges et de friches ; ou bien encore des lieux isolés comme une île à l’autre bout du monde.
    Ces histoires ont toutes pour point commun d’avoir comme personnage principal un homme adulte ou un jeune garçon. Des individus à part, peu en phase avec leur environnement. Ils portent d’ailleurs des noms originaux comme Quiqui, Orsay, Oswald Johan, Cambouis… Tous sont plus au moins perdus, on les surprend souvent à errer seuls la nuit dans la rue avant qu’il ne leur arrive des choses extraordinaires.
    Le style de ces nouvelles est plutôt réaliste et noir. A chacune de ces histoires l’auteur apporte une touche de fantastique souvent de manière diffuse et précise ; juste une pincée d’étrangeté qui suffisent à chambouler le lecteur et la perspective du récit.
    Les thèmes abordés sont lourds : comme par exemple la mort, le suicide ; le père absent, fuyard, un parent tyrannique et manipulateur, la guerre, le désir inassouvi, la destruction.

    La première nouvelle intitulée  "Styx" est un bon exemple de l’ambiance  qu’on retrouve dans les autres récits.
    Le narrateur découvre qu’il est mort. Il s’entretient avec son médecin qui lui confirme son décès. Il décide alors d’aller aux pompes funèbres pour organiser ses propres funérailles. Il annonce son décès à son épouse qui s’écroule de chagrin. Il raconte la mise en terre de son cercueil et ainsi de suite...
    Bien qu’il soit mort, le narrateur communique sans cesse avec les êtres vivants comme s’il était toujours en vie... On ne sait quoi penser de ce personnage ; est-il vivant ? Est -il  mort ? Difficile de savoir. L’auteur se fait un malin plaisir de ne jamais résoudre la situation tandis que le lecteur reste, lui, déboussolé. Les points de repère habituels sont constamment malmenés.
 
    L’auteur semble fasciné par les momies puisqu’elles prennent place dans deux  nouvelles ; visiblement une autre manière pour l’auteur d’aborder la mort et l’éternité. Dans "Le scarabée de cœur", le narrateur décide de se faire momifier pour être à jamais aux côtés de deux femmes archéologues qu’il aime plus que tout. Dans  "Le chef-d’œuvre de Guardicci", le narrateur installe dans son appartement une momie aux yeux d’un réalisme saisissant. Cette momie va petit à petit reprendre vie.
 
    Châteaureynaud s’amuse aussi à réécrire l’Histoire. Dans la nouvelle intitulée "Quiconque", il invente un prolongement au thème de King Kong et le confronte avec le nazisme. Une actrice américaine s’exile avec son fils en Allemagne dans les années 30 pour tourner des films. Elle rencontre un certain Joseph Goebbels, ils deviennent amants. Amoureux, il souhaite absolument découvrir cet enfant qu’elle lui cache. Cet enfant est surnommé Quiqui, c’est un singe aux poils blond et aux yeux bleus. Tandis qu’il mène toujours la propagande nazie, Goebbels  va aimer cet enfant, et le protéger. Quiqui va être recruter parmi les S.S. et récolter de nombreuses médailles.

    La guerre est encore présente dans la seconde nouvelle intitulée "La cicatrice de la chevelure". Mais cette fois-ci le ton reste presque exclusivement réaliste. Le jeune Jo espère le retour de son père, un soldat qu’a rencontré sa mère. Au cinéma est diffusé un film à propos d’un soldat amnésique qui porte une cicatrice à la tête. Jo en sortant de ce film comprend qu’il ne reverra jamais son père. Cette nouvelle au ton dramatique et mélancolique ne possède pas d’effet fantastique. C’est la seule du recueil.

    La nouvelle peut basculer dans un monde totalement surréaliste comme lorsque Cambouis pénètre dans La librairie d’Eparvay pour offrir un livre de poésie à sa petite amie, Fille de Personne. Pour accéder à ce livre il doit prendre un escalier étroit et affronter des hommes au regard froid, des femmes lascives, des chats agressifs, des chutes de livres, des lianes et des ronces avant d’accéder à un vaste jardin suspendu ou le précieux recueil lui sera remis.
    Ce récit est le plus fou, celui qui s’échappe le plus au réel. C’est une exception car le fantastique est bien plus discret chez Châteaureynaud même lorsqu’il aborde le genre du conte.

    Dans "L’autre histoire" Châteaureynaud s’attaque au mythe des sirènes. Il nous raconte comment un milliardaire parti à la pêche aux sirènes capture une fillette. Elle est blessée, il la recueille et la soigne. La sirène semi-apprivoisée, trop proche des hommes, ne peut plus rejoindre les siens. Plein de remords le milliardaire aménage entièrement une île pour celle qui deviendra la femme de sa vie.
 
    Avec la nouvelle intitulée  "Les vraies richesses"  on reste dans un univers onirique. Oswald Johan est un collégien qui découvre au cœur d’une cité hostile une maison isolée au milieu d’une grande prairie, caché de la cité par un rideau d’arbre. A l’intérieur toute une famille prendra soin de lui, le soignera, le nourrira. Lorsqu’il souhaite revenir quelques jours plus tard, la maison est une sorte de musée où les gens font la queue et paient pour entrer. Il ne retrouve plus les habitants de cette maison.

    L’auteur sait aussi créer un univers oppressant et maintenir le suspense. Dans "L’écolier de bronze", le narrateur, un poète de petite notoriété, découvre dans un premier temps une place avec une statue en bronze le représentant enfant. Puis il pénètre dans un musée qui lui est entièrement consacré. C’est son intimité la plus profonde qui est révélée au public, des instants très personnels sont dévoilés. Qui est l’auteur de ces clichés ? Qui est derrière ce musée ? Pourquoi ne connaît-il pas ce lieu ?  Pourquoi personne ne lui donne-t-il de réponse ? Le poète affolé perd connaissance face à ce déluge d’interrogations.

    Le recueil se termine avec une nouvelle qui fini bien, une sorte de happy end qui nous montre que, peut-être, même au cœur de ces univers sombres, les choses peuvent tourner en notre faveur. Dans "la Tombola", le narrateur, infantilisé, isolé et manipulé par sa tante va renverser le cours de son existence grâce à un chien terrifiant et providentiel.

    Le goût de l’ombre est un recueil de nouvelles plutôt plaisant où les histoires se succèdent sans se répéter. Georges-Olivier Châteaureynaud multiplie les genres et les effets pour nous emmener dans des univers très réalistes et sombres puis d’un coup nous embarquer dans un univers étonnant et angoissant. On a plus affaire à un style fantastique où l’on retrouve une sorte d’inquiétante étrangeté qu’à un réalisme magique qui semble d’une connotation plus naïve.

Mathieu, A.S. Bib
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 14 décembre 2007
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Giorgio BASSANI
Les Lunettes d'or

Première édition (Italie):
Gli occhiali d'oro, Giorgio Bassani, 1958
Traduit de l'italien par Michel Arnaud
Présente édition: Folio Bilingue n° 132, mai 2005
Traduction revue et corrigée par Muriel Gallot
Préface et notes de Muriel Gallot


Lien : interview de Giorgio Bassani.

I/ UN PEU D'HISTOIRE
    L'auteur, le livre :
 bassani.jpg   Giorgio Bassani est né à Bologne en 1916 dans une famille juive, qui s'installe à Ferrarre. La suite ? Il la raconte : « je terminai le lycée en juillet 1934. A partir de l'automne suivant, je commençai à faire des études de lettres à Bologne, en prenant chaque matin ce train (Ferrare-Bologne), objet de mon premier récit intitulé Terza classetroisième classe), dont je me souviendrais plusieurs années après, en 1957, à l'époque où je rédigeais Les lunettes d'or ». En effet, ce récit, comme les autres, est bercé de souvenirs, de lieux, de personnages et de situations datant de cette période. Victime des lois raciales de 1938, il publie son premier livre, Una città di pianura, sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. Militant antifasciste, il est incarcéré en 1943.
    Publiée pour la première fois en France en 1962 aux éditions Gallimard, Les Lunettes d'or ont fait un long chemin. Elles paraissent pour la première fois en Italie en 1958 dans la revue  de Longhi, Paragone, et l'édition définitive ne verra le jour qu'en 1980. Les récits sont sans cesse remaniés, les dates changées. Son souci du détail le fait même remplacer un arbre (le grand sapin par le magnolia) douze ans après ! En 1960, Les lunettes d'or, alors considérées comme un court roman et non plus comme une nouvelle, se retrouvent dans le reccueil Histoires de Ferrare. Dix ans plus tard, elles sont rééditées seules ; en 1974, elles deviennent la section II du Roman de Ferrare avec quelques variantes et enfin, en 1980, elles subissent leurs dernières modifications pour atteindre leur version définitive. Le Roman de Ferrarre comprend six sections : I. À l'intérieur des murailles (qui reprend les nouvelles), II. Les lunettes d'or (1958), III. Le jardin des Finzi-Contini (1962), IV. Derrière la porte (1964), V. Le héron (1968) et VI. L'odeur du foin (1972). Lorsqu'il écrit cette dernière section, Bassani vient de recevoir le Prix Strega pour les cinq premières.

    La politique :
    Le texte de Bassani est très ancré dans la politique de l'époque. Il a choisi de le situer d'avril à novembre 1936, soit pendant la montée du fascisme en Italie. On retrouve des personnages politiques tout au long du récit. Notamment Costanzo Ciano, ministre, dont le fils épousa la fille de Mussolini, vota pour la destitution de ce dernier en 1943 et fut fusillé l'année suivante sur ordre du dictateur; Giovanni Gentile, président de l'Académie italienne durant la république de Salo, exécuté par les partisans en 1944 ; ou encore Benedetto Crocce qui rompit avec le fascisme en 1925 après l'assassinat du député socialiste Matteotti et lança Le Manifeste des intellectuels antifascistes. La G.U.F. (groupe universitaire fasciste) est évoquée, la rélégation que subissaient les opposants au régime, également.
    Mais on ne peut pas dire que Les lunettes d'or sont un récit historique. Il faut plutôt parler d'une fiction sur fond historique, d'une histoire devenue un moyen de raconter une courte partie de l'Histoire italienne. Il ne s'agit pas non plus d'une dénonciation, mais de faits. Bassani ne se positionne pas, il raconte.

II/ L'HISTOIRE
    Résumé :
    Le Docteur Fadigati est un médecin renommé et apprécié des habitants de Ferrare. Il esr discret, courtois, désintéressé, rassurant et généreux. Mais le jour où son homosexualité fait jour, les choses se dégradent. Petit à petit, on découvre dans le livre de Bassani les réactions des habitants. L'histoire est plongée dans un milieu étudiant.
   
    Première partie: l'installation de l'histoire (pages 39 à 81)
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes :
    Dans la première partie du récit, l'histoire s'installe, tranquillement, même lentement. On trouve beaucoup de descriptions. On apprend à connaître les personnages, les lieux. Ses clients nous offrent un vrai compte-rendu de la vie du docteur. Les gens sont faits de ça : de commérages. Pour exciter l'intérêt indiscret des petites sociétés de gens bien, écrit-il, page 51.
    On parle d'usage mystérieux ou, pour le moins, peu normal que le docteur faisait de ses soirées. Il est discret ? « Alors, amusons-nous à imaginer ce qu'il peut bien faire lorsqu'il n'est pas avec nous ! », semblent dire les habitants de Ferrare. On pourrait croire que le docteur leur appartient, un personnage public ne doit rien avoir de privé, tout doit être su. S'ensuit alors une description de ses journées, horaires à l'appui, qui dure quatre pages. Il est assez compréhensible, en conséquence, que vers 1930, quand Fadigati avait déjà une quarantaine d'années, plus d'une personne ait commençé à penser qu'il fallait qu'il se mariât au plus vite (page 57). On s'intéresse à lui, on s'inquiète pour lui, on voudrait même s'occuper de lui et la lui trouver, cette femme qui lui manque. On y faisait allusion plus tard, à dîner, entre mari et femme (...) et plus tard encore, au lit... (page 59) ; il envahit bien malgré lui la vie des Ferrarais. Le sujet devient vite un de leurs favoris, on se demande plus loin pourquoi il ne trouve pas une femme, on imagine ensuite, bien sûr, les réponses, on suppose beaucoup de choses : peut-être aimait-il seulement les infirmières... ou peut-être était-il absorbé par une liaison avec une femme inavouable... (page 61). Les Ferrarais étaient de vrais journaux people à eux seuls. On finit même par chercher une fille pour lui: la recherche battait son plein...
   
Mais...:
    C'est alors que commençèrent les rumeurs, lancées par on ne sait qui...Le docteur n'aime pas les femmes...(page 65). Dans un premier temps, les Ferrarais sont satisfaits d'avoir découvert le vice de Fadigati. Le docteur reste leur sujet de discussion favori. On s'étonne d'être resté dix ans sans savoir, on est surpris. Puis on le pardonne. On le pardonne et on l'admire, grâce à son style, sa réserve. Il y a un besoin de le pardonner, car il a du style quand même... Sinon, ce serait impardonnable. Mais dans le même paragraphe, il y a un mais : on avait finalement compris comment se comporter avec lui. Le jour, le saluer avec empressement, la nuit, faire semblant de ne pas le reconnaître. Finalement, il n'est pas si pardonné que ça. En l'espace de deux pages, il passe de l'homme pour qui l'on s'inquiète, que l'on veut aider à celui avec qui il vaut mieux ne pas être vu. Au cinéma, on le cherchait toujours à sa place habituelle, dans les parterres, qu'importait maintenant d'avoir, à peine rentré, la confirmation immédiate de sa présence ? On se désintéresse de lui, il n'est plus mystérieux, on voulait tout savoir, mais maintenant que l'on sait, on est déçu. On n' a pas découvert UN secret, mais un terrible vice. On le dit en compagnie d'un agent de police, un huissier de mairie marié, un ancien joueur de football... On parle de rapports soigneusement clandestins. En somme, le secret de Fadigati commence à ne pas plaire du tout.

Le train, le milieu étudiant
    A ce moment du récit, le narrateur entre vraiment dans l'histoire. Auparavant, il y avait le Docteur Fadigati d'un côté, les Ferrarais de l'autre. Maintenant, il y a plusieurs personnages. À commencer par le narrateur. On ne sait pas bien qui il est, on ne connait pas même son nom. Comme lui, il joue au tennis, il aime lire et il est juif. On peut parler de double de Bassani, mais il s'en défend : « le deutéragoniste des Lunettes d'or est un personnage, ce n'est pas moi. Il s'agit d'un jeune homme très proche de ce que j'étais dans ces lointaines années, mais pas vraiment moi ».
    Les étudiants faisaient, chaque jour, le chemin pour Bologne en train. Le Docteur Fadigati ne tarda pas à les rejoindre. On fait la connaissance d'Eraldo Deliliers, qui qualifie Fadigati de "vieille tante" (page 97). le docteur essaie d' « entrer » dans leur groupe, se montre sympathique avec eux. Deliliers, lui, se montre agressif lorsqu'il ne reste pas impassible à ses questions et remarques. Mais les autres étudiants nouent une relation amicale avec le docteur, qui se met à raconter ses souvenirs d'adolescence. Puis le groupe commença à lui manquer de respect,  tensions et disputes éclatent. Un jour que le narrateur s'était plaint d'avoir mal à la gorge, Fadigati se mit à l'examiner. C'est alors que Deliliers dit: « pardon, docteur! Dés que vous aurez fini, est-ce que ça vous ennuierait de jeter aussi un coup d'oeil sur moi? ». Lorsqu'il lui demanda où il avait mal, Deliliers lui montra son entre-jambe avant de le menacer ouvertement. Quelques jours plus tard, le groupe allait manger une glace chez Majani et ils virent, dans le fond de la salle une vingtaine de personnes dans un grand fou rire. Deliliers et Fadigati étaient assis à côté...

    Deuxième partie: les vacances à Riccione (pages 151 à 237)
Critique, honte et ignorance :

    Comme les étés précédents, la famille du narrateur passe ses vacances sur la côte de l'Adriatique, à Riccione. Les Lavezzoli sont là aussi, de classe sociale élevée. À peine arrivé, le narrateur entend parler de l'amitié scandaleuse de Fadigati et Deliliers. Le couple improbable - car on ne sait pas vraiment ce qui les unit, ce qui les a rapprochés - se balade d'hôtel en hôtel sur la côte. En tout cas, c'est Deliliers le maître. Il décide de tout et Fadigati se plie à toutes ses requêtes. L'exemple de la voiture le montre : « c'était évidemment à lui et à son seul caprice qu'obéissait la voiture. L'autre ne faisait rien ». En sa présence, il n'est plus le Docteur Fadigati, ni Fadigati, ni même le docteur, il est l'autre, il n'est plus rien qu'un pantin. Aux bals, Fadigati reste assis à boire tandis que son amant dansait avec les jeunes filles et les femmes les plus élégantes et les plus en vue (page 155). Le matin, le docteur lisait sur la plage en attendant que Deliliers se montre enfin. Pas avant onze heures, il arrivait, plein de sensualité, avec le plaisir immense d'être admiré de tous, car tout le monde, hommes et femmes, l'admirait, il n'y a aucun doute. Mais c'était ensuite à Fadigati de payer en quelque sorte l'indulgence que le secteur ferrarais de la plage de Riccione réservait à Deliliers (page 159). Phrase terrible qu'est celle-ci. On pardonne à la jeunesse et à la beauté ce qu'on ne pardonne pas à l'expérience et à la laideur. Plus que pardonner, on admire... Deliliers a vraiment tout gagné : il a trouvé l'homme qui cède à ses caprices et lui offre tout ce qu'il veut et, en plus, se fait admirer, alors qu'il passait quasi inaperçu auparavant...
    Madame Lavezzoli représente dans cette partie du récit les clients ferrarais du docteur : elle passe son temps à parler de Fadigati et à critiquer longuement celui qu'elle appelle "vieux dégoûtant" (page 163). Ce dernier ne se joint jamais à eux, ne leur dit pas même bonjour, le narrateur pense qu'il a honte de la situation dans laquelle l'a mis Deliliers, à savoir de ne rien cacher.

Deux mains tendues :
    Lorsque le père du narrateur les rejoint à Riccione et, avant que personne ne l'en ait empêché, il alla invité Fadigati à les rejoindre sous leur tente. Ce qui ne plut guère à Madame Lavezzoli... Fadigati sentait heureux d'être « accepté » parmi eux, de se trouver avec des personne de son rang social (élevé). Mais Madame Lavezzoli ne lui montre pas beaucoup de sympathie, tout juste le respect que se doit de montrer en public une femme de son rang.
     Se noue alors une relation « amicale » le narrateur Fadigati. Ce dernier lui offre une cigarette, puis se rendra sur le court de tennis pour le regarder jouer avec les enfants Lavezzoli et leur donner des conseils tactiques.
     Deuxième main tendue : Deliliers propose au narrateur de l'accompagner un matin à Parme où il avait fait la rencontre de deux filles. "Viens, quoi, rends-moi ce service ! Je ne peux tout de même pas sortir avec deux filles à la fois." Mais il n'ira pas. Il se demande pourquoi Deliliers lui a fait cette proposition et se dit que, vu leur faible relation, c'était sûrement pour que tout le monde sache que ce n'était pas par vice qu'il était avec Fadigati, mais pour se faire payer des vacances et qu'en tout cas, il lui préférait toujours une jolie fille. Il partait tous les jours se promener où bon lui semblait et laissait Fadigati seul.

Le scandale :
     Fadigati raconte lui-même : « je lui faisait des reproches, au sujet de la vie qu'il s'est mis à mener... si bien que je ne le voyais presque plus... il se lève et, pam, il me décoche un grand coup de poing en pleine figure ! » devant tout le monde... Et le landemain, il était parti, en emportant tout ce qu'il pouvait: voiture, vêtements, montre en or, argent...

    Troisième partie : la fin des vacances: la fin de tout?
Nino, la campagne anti-juifs :
    Une violente campagne de dénigrement des Juifs commence en Italie. De retour à Ferrare, le narrateur rencontre Nino, un étudiant avec qui il prenait le train l'an passé. Au café, le narrateur se sent observé avec insistance, voire avec dégoût (page 249).  Nino lui apprend que Deliliers est parti à Paris, sûrement avec une nouvelle tante avec des sous (page 257). On assiste à quelques scènes nous mettant dans la situation du narrateur. Les regards insistants, la gêne en public, les gros titres des journaux, traitant des lois raciales, criés dans la rue... Nino, lui, pense que tout finira bien. Il a cette phrase, qui fait mouche : « Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y compris le pas de l'oie, mais point le sentiment tragique qu'ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques, trop usés. » (page 267).

Fadigati :
    Le narrateur revoit le docteur un soir. Ils discutent ; on apprend ainsi que plus personne ne vient à son cabinet et que le poste qu'il occupait à l'hôpital lui a été retiré. Le narrateur lui propose de partir, mais Fadigati répond qu'il ne sert à rien de fuir. Les deux se retrouvent en quelque sorte dans la même situation : l'un juif, l'autre homosexuel, tous deux dénigrés... Fadigati l'appela deux jours plus tard, ils discutèrent encore et se donnèrent rendez-vous pour le samedi d'après, et Fadigati termina la conversation par: « Adieu, cher ami... portez-vous bien. Bonne chance pour vous et pour ceux qui vous sont chers... » (page 307). Et il ne le rappela pas pour confirmer.
« Un médecin bien connu de Ferrare se noie dans les eaux du Pô près de Pontelagoscuro »
Suicide? Accident? On ne saura pas...

Une suite ?
    Le narrateur y faisait de la prison, était épargné par Delilers, devenu nazi-fasciste entre temps. L'action se serait déroulée à Rome dans l'après-guerre et le narrateur aurait appris de la bouche de Nino qu'il avait exécuté Deliliers, avec un groupe de partisans. Finalement, Bassani renonce à cette suite des Lunettes d'or.


III/ MON AVIS
    Assez déçu par la première moitié du récit, trop lente, trop molle, trop descriptive, j'ai plus apprécié la suite, plus compacte et plus entraînante. Le rythme n'est donc pas régulier, je trouve. Le style de Bassani, simple, calme et académique, ne m'a ni plu, ni déçu. J'aurais plus apprécié le livre avec un style et rythme plus entraînant, car l'histoire est intéressante pour ce qu'elle dénonce.
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Sébastien, 1ère année Ed.-Lib.
par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Vendredi 14 décembre 2007
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Franz KAFKA
A la colonie pénitentiaire
1990, Gallimard,
Collection Folio classique
traduit de l’allemand
par Claude David


I / KAFKA et son œuvre :
    Franz KAFKA est né le 3 juillet 1883 à Prague.
    Il suit des études de droit dans sa ville natale.
    Il commence à écrire très tôt, dès ses jeunes années lycéennes, mais détruira tous ses écrits de jeunesse.
    C’est un homme très torturé qui, tout au long de sa vie, se montrera sans cesse hésitant.
    Deux de ses récits les plus connus sont la Métamorphose, rédigée en 1912, et le Procès, écrit en 1914.
    L’édition Folio classique sur laquelle s’appuie ce travail regroupe quatre nouvelles isolées : "Les aéroplanes à Brescia", "Le premier grand voyage en chemin de fer", "A la colonie pénitentiaire", "A cheval sur le seau à charbon" (récit très bref qui devait initialement figurer dans Un médecin de campagne mais qui en fut finalement écarté pour ne paraître qu’en 1921 dans un journal) ainsi que deux recueils de nouvelles : Un médecin de campagne et Un artiste de la faim.


II/ A propos de l’écriture kafkaïenne :

     La préface de l’édition Folio Classique, rédigée par Claude David, donne des éléments d’interprétation de l’œuvre de KAFKA dont il est intéressant et amusant de citer certains passages :
« il n’y a pas si longtemps que les récits de KAFKA étaient encore traités comme des devinettes à déchiffrer. Comme on ne les comprenait pas, on leur prêtait des sens cachés, on y cherchait des significations allégorique.[…] Un personnage du château apparaissait-il en train de repriser un bas, ce bas était la botte italienne, et donc Rome, et donc le Pape, et donc la religion catholique qu’on apposait à la foi juive. » Mais au fil du temps et avec l’aide de son ami Max Brod, « on s’est aperçu que ce n’était pas la complication de ces récits qui écartait les masses et qui excitait l’ingéniosité des doctes ; c’était au contraire leur simplicité extrême, la nudité de leur contour, qui semblait refuser toute prise à l’interprétation. […] Rien n’est caché, tout est dit, le sens adhère de si près à l’image que ce serait tout casser que de vouloir les séparer. »
    Il est vrai en effet que, lorsqu’on lit KAFKA, l’univers pesant dans lequel il lui arrive de nous plonger et le sentiment d’incompréhension que nous éprouvons face aux événements auxquels sont confrontés les personnages, surgissant de nul part sans explications logiques, peuvent poser un problème d’interprétation.


III/ A la colonie pénitentiaire :

1 /L’histoire en quelques lignes :
    L’histoire de la colonie pénitentiaire se déroule, comme le titre l’indique, dans une colonie pénitentiaire étrangère en pleine transition, car l’ancien commandant est mort et son successeur, désireux d’intégrer des valeurs plus justes au sein de la colonie, tente peu à peu de faire évoluer les lois qui la régissent vers une forme moins archaïque.
    Un premier personnage apparaît ici : l’officier, qui est totalement imprégné et profondément nostalgique des valeurs d’autorité, de rigidité et de discipline de l’ancien commandant. Il va tenter, tout au long de la nouvelle, de rallier un deuxième personnage, le voyageur, à sa cause et aux idées qu’il défend bec et ongles.
Le voyageur est le représentant de valeurs plus démocratiques qui sont celles de l’Europe occidentale, il détient le rôle de témoin dans cette période de mutation des mœurs de la colonie et l’officier va tenter, sans succès, de se servir de lui pour légitimer les pratiques barbares de l’ancien commandant.
    Le troisième personnage, pourtant central, détient une place secondaire et n’intervient que timidement: c’est le condamné. Soldat de la colonie, il est voué à une mort cruelle pour avoir désobéi et outragé un supérieur, ne bénéficiant d’aucun droit ni d’aucune possibilité de défense. Le quatrième et dernier personnage est le soldat, chargé d’assister l’officier dans la préparation de l’exécution du condamné.
Le voyageur est donc invité par le nouveau commandant à assister à l’exécution, dont est chargé l’officier, dudit condamné. Le commandant espère de manière officieuse que la réaction du voyageur influencera l’officier et lui permettra de réaliser le caractère illégitime et injuste des pratiques instaurées par l’ancien commandant.
Les quatre personnages sont donc dans une vallée où se trouve l’instrument de mort créé par l’ancien commandant et qui fait la fierté et l’admiration de l’officier.
Près de la moitié du récit est consacrée à la présentation de la machine et de son fonctionnement avec une précision et une telle passion de la part de l’officier que la lecture en est parfois insoutenable .
    L’exécution consiste en quelques mots à allonger sur le ventre le condamné sous un appareil à la mécanique complexe qui va graver dans la chair de celui-ci profondément, à l’aide d’une aiguille, le commandement correspondant à la nature de sa faute.
    Celui-ci, petit à petit et à la suite d’indescriptibles souffrances des heures durant, finit par succomber à la douleur, son corps sans vie tombe ensuite dans une fosse, au pied de la machine, prévue à cet effet.
    Mais au fil de l’interaction entre le voyageur, médusé par l’horreur du déroulement de l’exécution, d’une part, et les convictions de l’officier de l’autre, et l’officier, va avoir lieu un renversement de situation terrible qui laissera le voyageur et le lecteur sans voix.

 
2/ L’atmosphère du récit :
    On retrouve dans la nouvelle A la colonie pénitentiaire, un aspect commun à plusieurs textes de KAFKA : le même sentiment d’oppression ; bien que l’action se déroule à l’extérieur, la vallée au cœur de laquelle se trouvent les personnages est « enserrée tout à l’entour par des pentes dénudées ».
    Le nombre de personnages, très réduit, contribue également à amplifier cette sensation d’enfermement. Tout est mis en œuvre pour dérouter le lecteur, à travers le personnage du voyageur, qui porte en lui les réactions attendues du lecteur que nous sommes.
    L’officier, par la conviction et la sincérité avec laquelle il défend et tente de légitimer le fonctionnement de l’ancien commandement, est un personnage en lui-même extrêmement déstabilisant par sa foi profonde en l’autorité passée.
Ce en quoi il croit est tout simplement scandaleux mais la force avec laquelle il le fait le rend presque touchant.
    Ce à quoi le lecteur se heurte également, est la passivité des deux soldats alors que l’un d’eux est promis à une mort atroce. En effet, le condamné ne semble pas réellement réaliser la fatalité de sa situation ainsi que le caractère révoltant de sa condamnation à mort. Il attend sans mot dire son funeste destin, avec un calme déconcertant.
    Quant au soldat, l’indifférence et la dureté avec laquelle il traite le condamné, qui n’est ni plus ni moins que son semblable, confirme le caractère irréaliste de cette scène qui semble interminable.
    Les réactions, ou l’absence de réaction, du soldat et du condamné soulève chez eux une certaine résignation face à l’ordre établi. Il semble que, bien que scandaleuses et anti-démocratiques, bafouant tous leurs droits en tant qu’êtres humains et allant même jusqu’à les animaliser, faisant d’eux des bêtes dociles, les pratiques de l’ancien commandement les laissent de marbre ; ils y sont tout à fait soumis et ne les remettent pas un seul instant en doute, ils ne ressentent pas le moindre sentiment d’injustice.


3/ Conclusion :
L’officier meurt en emportant avec lui les idées monstrueuses, injustes et révoltantes de l’ancien commandant, étant son dernier partisan et admirateur.
Cela dit, il n’y a ici aucune vision manichéenne où le bien (les valeurs égalitaires de l’Europe occidentale) triompherait du mal (les sociétés archaïques).
Chacun détient une vérité qui est la sienne et qui lui est chère et l’officier, dans ses convictions propres, est complètement anéanti  par l’effondrement d’un rêve auquel il avait sincèrement cru, et qui n’est plus réalité.

Emmanuelle, 1ère année Ed.-Lib.

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Mardi 11 décembre 2007
Trois beaux blogs à découvrir :

Nayla


Pamela


Pierric
par pier
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Mardi 11 décembre 2007
lemur.jpg

Jean-Paul SARTRE
Le Mur,
Gallimard, 1939

    Jean-Paul Sartre, philosophe, écrivain et critique français du XXe siècle, naît à Paris en juin 1905. Il est connu par ses œuvres ainsi que par son engagement politique (la  gauche radicale). Il est aussi connu comme étant l’ami intime de Simone de Beauvoir. On a qualifié sa philosophie d’existentialisme (chaque homme est un être unique, et est maître de ses actes et de son destin). Il a mené maints combats militants jusqu’à sa mort. Issu d’une famille plutôt bourgeoise, il fait ses études à Henri IV (Paris), puis au lycée Louis-le-Grand. Il meurt le 15 Avril en 1980. Il est l’auteur de La Nausée en 1938, Le Mur en 1939, Huis-Clos en 1944, Les Mouches en 1943 (ses principales œuvres).
     Dans une première partie, nous présenterons le recueil en profondeur, puis dans une seconde partie, nous analyserons une nouvelle en particulier.

I) Présentation des nouvelles et du recueil :   
    C’est un recueil composé de cinq nouvelles que Sartre définit comme « cinq petites déroutes tragiques ou comiques, devant l’existence » : "Le Mur", "La Chambre", "Erostrate", "Intimité" et "L’Enfance d’un chef". Ce recueil comporte 252 pages, et les nouvelles peuvent aller de 25 à 90 pages. Sartre publie ce recueil en 1939 et le dédie à Olga Kosakiewicz (amie russe de Sartre et de Simone de Beauvoir).
    1) Résumé de chaque nouvelle :
"LE MUR" :  La nouvelle, rédigée à la première personne, met en scène trois prisonniers de guerre (guerre civile espagnole) : Pablo Ibbieta, Tom Steinbock et Juan Mirbal. Ces derniers sont condamnés à mort, car ce sont des républicains espagnols luttant contre le régime de Franco. Ainsi va commencer une longue nuit pleine de détresse et de réflexion…vont-ils être exécutés ou bien seront-ils grâciés?
"LA CHAMBRE" : Ce récit, rédigé à la troisième personne présente Madame Darbédat : une femme souffrant d’un mal inconnu, et son mari qui lui rend visite fréquemment. Ce couple a une fille: Eve qui est mariée à Pierre . Mais, Pierre est hanté par un mal : la folie. Monsieur Darbédat fait tout pour que Pierre soit interné. Mais, il se heurte au refus de sa fille…
"EROSTRATE" : Ce récit, écrit à la première personne, présente Paul Hilbert,  un homme comme les autres, mais un homme ne supportant pas les autres. Sa vie bascule lorsqu’il prend la dangereuse décision de se munir d’une arme à feu…sa plus grande obsession deviendra alors de tuer une demi-douzaine d‘hommes. Il élabore donc un plan pour mettre en scène cette action pour le moins périlleuse et téméraire…
"INTIMITE" :  Cette nouvelle, rédigée à la troisième personne, met en scène une femme (Lulu), qui trompe son mari (Henri). En effet, Henri est un homme ayant ses habitudes et Lulu croit ne plus l’aimer. Lulu , avec le soutien de sa meilleure amie Rirette, trompe Henri avec Pierre. Sa vie s’écoule paisiblement jusqu’au moment où Pierre propose à Lulu de le suivre dans sa villa de Nice…là, un cruel dilemme s’offre à elle…
 "L’ENFANCE D’UN CHEF" :   Ce récit se détache du recueil. En effet, il s’agit d’une analyse psychologique et sociologique d’un personnage du nom de Lucien, qui va peu à peu sombrer dans l’idéologie fasciste…

2) Les liens existant entre ces nouvelles :
    Toutes ces nouvelles sont liées entre elles. En effet, toutes les fuites des personnages sont arrêtées par un mur ; dans "Erostrate" le personnage ne peut s’échapper (après avoir réalisé son dessein), il s’enferme dans les toilettes, donc entre quatre murs. Dans "La Chambre" , Pierre est confiné entre ces quatre murs qu’il ne peut se résoudre à quitter, tout comme sa femme Eve.  Dans "Le Mur" , les prisonniers espagnols ne peuvent s’échapper car ils sont enfermés dans une cave, par conséquent leur fuite est bloquée. Pour finir, "L’enfance d’un chef"  est la nouvelle la plus singulière du recueil. En effet, il n’y a pas vraiment de mur au sens propre du terme, mais il y a une barrière entre Lucien et les autres, car Lucien est différent d’eux. 
    Si l’on devait définir les nouvelles de Jean-Paul Sartre, on pourrait dire que ce sont des nouvelles cruelles. En effet, ces nouvelles sont plutôt tragiques ( "Erostrate", "Le Mur" , "La Chambre") Même si ce genre est apparu dans la deuxième moitié du XVIème, Sartre sait le mettre en avant.

III) Présentation de la nouvelle « Le mur » :
    Cette nouvelle, rédigée en 1938, compte un total de 45 pages. C’est elle qui ouvre le recueil. La nouvelle traite de la guerre en Espagne pendant la première moitié du XXe
   
    1) Description de cette nouvelle :
Elle ne compte que trois personnages principaux (Juan, Pablo, Tom), et se focalise sur un seul : Pablo Ibbieta ( prisonnier républicain). La nouvelle est rédigée à la première personne du singulier, et est en focalisation interne afin de rendre les sentiments de Pablo plus crédibles, pour que le lecteur pénètre mieux dans l’univers de cette nouvelle, et pour qu’il ressente les émotions du personnage. La nouvelle n’explique pas vraiment pourquoi ces hommes ont été faits prisonniers, mais l’on peut très vite conclure que c’est parce qu’ils sont considérés comme des opposants au régime de Franco, ils sont donc considérés comme « nuisibles » et appartenant dans le camp de « los rojos » ( les républicains). Ces derniers se battaient farouchement contre les nationalistes. Les protagonistes sont donc faits prisonniers et sont condamnés à attendre leur sentence dans une cave sordide en guise de cellule. Ils y passent donc la nuit, mais quelle nuit !…
    Jean Paul Sartre, nous fait vivre, pendant une nuit entière, le désespoir, la colère, l’indignation de Pablo, personnage principal, et nous montre ce que l’on peut ressentir avant de mourir. Ici, Jean Paul Sartre, nous prouve une fois de plus son excellence à nous décrire le huis clos.
    2) Analyse de la nouvelle :
    Dans cette nouvelle s’oppose deux mondes complètement opposés : le monde des morts (Juan, Pablo et Tom) et le monde des vivants (le médecin de garde) « Nous le regardions tous les trois parce qu’il était vivant ». Les trois prisonniers ne sont même plus vivants ; ils attendent la mort : « Je le regardai de côté et , pour la première fois, il me parut étrange : il portait sa mort sur sa figure. » La mort déforme leurs traits, leur comportement, leur caractère « …je savais que nous n’avions rien en commun. Et maintenant nous nous ressemblions comme des frères jumeaux, simplement parce que nous allions crever ensemble. » 
    Ce qui est singulier dans cette nouvelle, c’est le comportement du personnage principal au-devant de la mort. Il réagit très différemment des autres. Il n’a pas peur, il reste maître de ses mouvements et reste très serein : «Je trouvais ça plutôt comique[…] Moi, j’avais envie de rire, mais je me retenais » , « je me sentais las et surexcité à la fois ». Pablo reste digne face à la mort : « …je ne pouvais avoir pitié ni des autres ni de moi-même : « Je veux mourir proprement ». Nous pouvons remarquer que Pablo ressent beaucoup d’émotions mais nullement de la peur contrairement à ses camarades de cellule : « Le petit Juan se mit à crier. Il se tordit les mains, il suppliait : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir » »
    Cette nouvelle nous montre une analyse de différents comportements face à la mort, ainsi que l’inhumanité de la condamnation à mort. Comme Victor Hugo (Le dernier jour d’un condamné ) il dénonce la peine de mort. Sartre montre combien la mort peut changer un homme.

CONCLUSION :
    Ecrites à des moments différents les nouvelles du recueil montrent une évolution de Jean-Paul Sartre. Les textes les plus anciens ("Erostrate", "Intimité" et "La chambre" sont écrits en 1936)  se concentrent sur les troubles mentaux ou sur des comportements humains, mais traitent  aussi de la relation aux autres : sexualité ("Intimité"), démence ("La Chambre"), misanthropie- paranoïa ("Erostrate"). Les nouvelles plus tardives sont "Le Mur" et "L'enfance d'un chef" écrites en 1938 ; elles complètent  le recueil et traitent de sujet plus graves, comme les crises majeures : la guerre civile, la condamnation à mort, la naissance progressive de l’idéologie fasciste. Sartre se sert peut-être de son recueil pour aborder les thèmes politiques de la très grave actualité des années trente : la guerre d‘Espagne (1936-1939)avec "Le mur "placé en ouverture , une nouvelle où triomphe le fascisme (avec Franco), et pour clore le recueil, "L’enfance d’un chef", une nouvelle sur l’idéologie fasciste.
    L'ouvrage sera donc publié en février 1939 (quelques mois après La Nausée) et sera beaucoup apprécié sauf par l'extrême-droite (Brasillach parle d'un auteur 'ennuyeux" et "malsain"…).
    J’ai beaucoup aimé ce recueil, peut-être aussi parce que j’aime énormément Jean-Paul Sartre. Je trouve que les nouvelles de ce recueil se complètent entre elles sans forcément se ressembler : "Intimité" et "Le Mur" par exemple. Certes, ces nouvelles ne traitent pas de la même chose, mais elles se concentrent beaucoup sur les émotions des personnages, "Le Mur" porte sur un sujet grave alors que "Intimité" porte sur la vie quotidienne, la vie en général avec les choix que l’on doit faire ou non, les petites difficultés de la vie d’une femme, mais que tout le monde peut rencontrer. "Intimité" est une nouvelle « simple ». Ce recueil est un tout qui s’assemble, se complète, et parfois s’oppose. Il y a de l’unité et de la diversité en même temps. Je pense que le but de Jean Paul Sartre n’était pas forcément de faire  passer un message, mais bien de faire un bilan sur le monde tel qu’il était dans les années trente. Ses nouvelles n’ont d’autre but que de nous toucher ou nous faire réfléchir. La nouvelle qui m’a fait le plus réfléchir est "L’enfance d’un chef" ; cette nouvelle a un côté inquiétant.   

Noémie, Bib. 1ère année.

par pier
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Mardi 11 décembre 2007
beaux-seins-belles-fesses.jpg
Mo Yan,
Beaux seins belles fesses,
(paru en Chine en 1995 avec quelques passages censurés),

éditions du Seuil, 2004.












  mo-yan.jpg  MO YAN, de son vrai nom Guan Moye, est né en 1956 dans une famille de paysans chinois. A vingt ans, il intègre l'Armée Populaire de Libération, où il commence d'ailleurs à écrire. Son origine rurale et son expérience de l'armée va marquer très fortement ses ouvrages. Après la publication de son premier livre, Radis de cristal, il prend le pseudonyme de Mo Yan, qui signifie "celui qui ne parle pas". Son écriture est pourtant très osée, très libre. Mo Yan n'hésite pas à aborder des thèmes comme le sexe, le pouvoir, la politique et à décrire très ouvertement, mais avec beaucoup d'humour, les situations et positions de la Chine. Il sera donc très fortement critiqué et parfois même censuré. Cependant cela ne l'empêche pas de devenir très vite l'un des plus grands écrivains chinois contemporains, avec la publication d'environ quatre-vingts romans, nouvelles, reportages, critiques littéraires et essais.
    L'écriture de Mo Yan est influencée par Kafka, Günter Grass et Gabriel Garcia Màrquez (Beaux seins, belles fesses peut facilement être comparé à Cent ans de solitude). Grâce à ces auteurs notamment, il se rend très vite compte que la littérature n'est pas seulement là pour faire apparaître la stricte vérité. Il existe une autre façon d'écrire : en exagérant la réalité et en insistant sur son absurdité. Mo Yan, à travers son écriture, tente de dépasser la réalité, afin de permettre au lecteur de se faire son propre jugement sur les situations décrites.

BIBLIOGRAPHIE

-Une saga : Le Clan du sorgho, Actes sud, 1990 et portée à l'écran (Le Sorgho rouge)
-Les treize pas, Le Seuil, 1995
-Le pays de l'alcool, Le Seuil, 2000
-Le clan herbivore
-La forêt rouge
-Beaux seins, belles fesses, Le Seuil, 2004
-La carte au trésor (nouvelles), Philippe Picquier, 2004
-Le maître a de plus en plus d'humour, Le Seuil, 2005

LES PERSONNAGES PRINCIPAUX

-Shangguan Lushi, la mère;
-Shangguan Shouxi, le père. Il apparaît comme lâche. Meurt dès la première partie.
-Shangguan Lüshi et Shangguan Fulu, les grands-parents. Fulu meurt dans la première partie. Lüshi a un fort caractère et peu de considération pour sa belle-fille.
-Laidi, "fait venir le petit frère", fille aînée, épouse de Sha Yueliang et maîtresse de Sima Ku. Mère de Zaohua.
-Zhaodi, "Appelle le petit frère", deuxième fille, épouse de Sima Ku (notable du village, deuxième patron de la"Vie heureuse"). Mère de Sima Liang et des jumelles Sima Feng et Sima Huang.
-Lingdi, "Amène le petit frère", troisième fille. Immortelle oiseau (après son amour pour Han l'oiseau), épouse du muet Sun Pas-Un-Mot. mère de "grand muet" et de "second muet".
-Xiangdi, "Pense au petit frère", quatrième fille, vendue comme prostituée.
-Pandi, "Espère le petit frère", cinquième fille, épouse de Lu Liren (un communiste). mère de Lu Shengli.
-Niandi, "Songe au petit frère", sixième fille, épouse de Babitt (un Américain).
-Qiudi, "Réclame le petit frère", septième fille, vendue toute petite à une riche Russe.
-Yunü, jumelle de Jintong, aveugle.
-Jintong, "l'enfant d'or". Narrateur de l'histoire. Fils unique, enfant chéri et gâté.

RÉSUMÉ

    Beaux seins, belles fesses retrace l'histoire d'une famille de paysans chinois (la famille Shangguan) au XXe siècle (des années 1930 aux années 1990), et plus particulièrement les aventures de Jintong, fils unique et tant attendu. Ce jeune enfant gâté grandit dans une famille qui compte déjà huit filles et dont le père est absent (il se fait tuer dès la première partie du roman). Cette absence masculine est sans doute liée en partie à l'obsession que Jintong voue aux seins des femmes et en particulier à ceux de sa mère (ses deux colombes), qu'il refuse de partager et qu'il tétera jusqu'à un âge très avancé. Toute sa vie, il deviendra comme fou à la vue de seins de femmes, ce qui le place dans des aventures burlesques et tragiques (il est enfermé pendant quinze ans dans un centre de rééducation et il est interné trois ans dans un hôpital psychiatrique). Sa mère tente à plusieurs reprises de le sevrer mais cela reste sans succès ; Jintong se laisse mourir, refuse toute autre nourriture (qu'il vomit), ou bien ce sont ses soeurs qui lui offrent le sein. On lui reproche de sucer le sang et la vie de sa mère, ce qui lui cause la plus profonde tristesse, car tout ce qu'il souhaite, c'est aimer et protéger les seins de sa mère ("il me fallait les chérir, les entretenir, les considérer comme des objets délicats"). Il accepte finalement de téter une chèvre, dont il protège les mamelles contre le froid en les enveloppant de peaux de lièvre (ce modèle l'inspirera lorsqu'il deviendra directeur d'une usine à soutien-gorge). Tout au long du roman, on retrouve des considérations sur les seins des femmes, considérations triviales ("j'enfournais ce sein et le suçais de toutes mes forces", "j'engouffrais le téton") ou beaucoup plus poétiques ("les tétons de ma mère - qui étaient l'amour, la poésie, l'immensité céleste infinie et les grandes terres prospèrent où ondulent les vagues jaunes d'or du blé").
Selon Mo Yan, il faut voir dans cette obsession de Jintong pour les seins, une métaphore du peuple chinois qui est trop attaché à sa patrie, trop dépendant d'un parti politique (comme le parti communiste) ou trop attaché à l'argent (le capitalisme). La mère peut être vue comme une métaphore de la Chine, terre fertile et généreuse.

    Beaux seins, belles fesses retrace donc également l'histoire de la Chine. Les péripéties des personnages et leur destin sont intimement liés aux événements chinois (l'invasion des Japonais, les prises de pouvoir successives des impérialistes, des colonialistes, des communistes et des capitalistes). Aucune période n'est épargnée mais traitée à chaque fois avec beacoup d'humour, comme pour en faire ressortir le côté aburde, cruel et ridicule. La vie chinoise se déroule sur fond de guerre, de violence, de famine, d'inondation, d'emprisonnement, de suicide, de corruption... Lorsque Pandi (qui appartient au parti communiste) se livre à des expériences d'insémination artificielle et d'hybridation entre des animaux de races différentes, apparaît la critique de la politique qui tente de se mêler à la science, pourtant une chose sérieuse. D'autres coutumes chinoises sont critiquées, comme le bandage des pieds.

    Très souvent, les personnages sont décrits comme des animaux. La naissance de Jintong se déroule en même temps et de la même façon que la naissance d'un ânon. Durant les guerres et les périodes de famine notamment, les humains sont pires que des bêtes, prêts à tout pour leur survie. Les femmes se laissent violer pour quelques morceaux de pain. Une des soeurs, Lingdi, se transforme en "Immortelle oiseau", dotée de pouvoirs surnaturels. Elle devient une sorte de prophétesse que tous les gens du village viennent consulter. Plus loin dans le roman, dans un centre ornithologique où travaille Jintong, des oiseaux sont élevés pour parler et chanter, ce qu'ils font d'ailleurs très bien et sans que cela n'étonne personne.
    Enfin, tous les personnages de Beaux seins, belles fesses, quels qu'ils soient, s'expriment toujours de façon très grossière et n'hésitent pas à s'insulter les uns les autres de façon très crue. Cela permet de faire ressortir l'absurdité et le ridicule de certains passages, de certaines situations.

    Finalement, nous remarquons qu'il y a toujours dans ce roman une alternance entre des scènes heureuses et des scènes tragiques, entre un récit épique et un récit très cru, entre des scènes légères et des scènes très dures, il y a de l'horreur mais aussi du grotesque et des rires et toujours un aspect humain. Mo Yan ne fait jamais de commentaires sur les situations décrites, car la simple description avec son style permet de se faire son jugement ("la critique n'est pas le but de ma création. L'art de l'écriture, seul, en est la source.").
Lire Beaux seins, belles fesses, c'est être dépaysé, entraîné vers un pays fascinant et d'y découvrir une autre culture et une autre histoire faite de peines et de joie et tout cela à traversune histoire très vivante et très drôle.

Sophie, A.S. Ed.-Lib.

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mardi 11 décembre 2007
MURAKAMI Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages




Biographie de l’auteur :

    Murakami
Haruki est né en 1949 à Kôbe au Japon. Il a étudié la tragédie grecque et voulait travailler dans l’industrie du cinéma en tant que scénariste. Mais renonça à cette ambition lorsqu’il s’aperçut qu’il n’avait rien à écrire. Il fut responsable, pendant 8 ans, d’un bar de jazz à Tokyo qu’il nomma le Peter Cat. Murakami est un passionné de chats et ceux-ci ont toujours une place importante dans ses romans.   Puis il part vivre aux USA et enseigne la littérature japonaise à Princeton. Il repart vivre à Kobe en 1995 après le tremblement de terre.
Murakami continue d’écrire et publie plusieurs romans (8 entre 1979 et 1995). Il est également traducteur d’écrivains anglo-saxons comme Scott Fitzgerald, Jonh Irving, Raymond Couver.
    Le style d’écriture de Murakami mêle
le fantastique au quotidien  sans que jamais la frontière entre les deux univers soit visible ; ses textes sont « […] ancrés dans une quotidienneté qui subtilement sort des rails de la normalité. » Murakami utilise beaucoup le procédé du « lien » avec lequel il entremêle les histoires des différents personnages de ses romans de même que les événements qui s’y déroulent.  Il aime analyser l’âme humaine, l’intimité des personnages de façon à ce que le lecteur s’identifie à eux. Murakami a reçu le titre de docteur Honoris Causa de l’Université de Liège le 18 Septembre 2004.

    Dès le début le roman s’axe sur deux histoires bien distinctes.
 
    La première et principale : celle de Kafka Tamura, qui quitte le foyer familial le jour de ses 15 ans suite à une prédiction faite par son père.

    La seconde : celle de Nakata vieil homme illettré qui a la capacité de parler aux chats.

    Cet ouvrage est rythmé par la prédiction oedipienne énoncée par le père de Kafka Tamura : un jour, tu tueras ton père de tes propres mains, et tu coucheras avec ta mère et ta sœur. Kafka Tamura vit seulement avec son père, sa mère s’est enfuie avec sa sœur quand il avait quatre ans. Il quitte donc le foyer familial pour que cette prédiction ne se réalise pas. Accompagné du Garçon nommé Corbeau que l’on peut penser être sa conscience il va traverser tout le Japon afin de s’éloigner le plus possible de son père. Il fera diverses rencontres, finira son voyage dans une bibliothèque privée, fera des rencontres bien singulières comme celle d'une jeune fille qui pourrait être sa sœur ou la fantôme de la directrice de la bibliothèque pour qui il travaille et qui pourrait être sa mère  et au final comprendra que quoi qu’il fasse et où qu’il soit il ne peut échapper à cette prédiction. Murakami emploie de nombreuses métaphores pour évoquer cette prédiction. Il laisse deviner au lecteur de nombreuses choses.

    « Citons simplement l’interprétation de Robert Ranke Graves, auteur des Mythes grecs (1958), qui y voit le reflet d’une ancienne tradition selon laquelle le vieux roi d’une cité était tué puis remplacé par un homme plus jeune »
    On peut identifier dans ce cas-là Œdipe à Kafka car il pourrait souhaiter se débarrasser de son père qu’il hait afin de pouvoir découvrir sa véritable identité et prendre la place qu’il lui revient dans sa famille.

     « Freud, de son côté, place l’histoire d’Œdipe au cœur de la psychanalyse, en créant le concept du « complexe d’Œdipe », qui désigne le désir amoureux ou sexuel qu’un enfant conçoit pour le parent du sexe opposé, et son hostilité pour le parent du même sexe que lui. » C’est exactement le cas de Kafka qui déteste ce père qui lui a gâché la vie en lui faisant cette terrible prédiction et qui souhaiterait aimer et recevoir l’amour de cette mère et de cette sœur qu’il ne connaît pas.

    En ce qui concerne Nakata, il va se retrouver embarqué dans cette histoire bien malgré lui et accepter de mener la mission qui lui est confiée. Tout a commencé alors qu’il exécutait son travail : retrouver un chat perdu. Il va ainsi rencontrer un tueur de chat, qui veut fabriquer des flûtes avec leurs âmes, il fera pleuvoir des maquereaux et des sangsues et devra partir pour retrouver la pierre de l’entrée cachée quelque part dans le Japon tout en ne sachant pas vraiment ce qu’il doit faire. Grâce à ce mélange de magie et de réel, Murakami parvient à faire ressortir le côté exceptionnel de personnages qui n’ont rien de particulier.
    Nakata qui est simple d’esprit est chargé de cette « quête » qui est très importante et qu'il mettra toute son ardeur à réaliser.
    Oshino, un jeune routier qui ne s’intéresse qu’à l’alcool et aux filles, restera aux côtés de Nakata pour l’aider à accomplir sa mission, se surprendra à apprécier la musique classique ou les livres retraçant la vie de Mozart et aura un grand rôle à jouer dans l’issue de cette quête.

    Au final même si elle n’est citée que très peu de fois c’est la prédiction qui est le noyau du roman et qui guide les personnages dans leurs aventures. Le fantastique est mêlé subtilement au réalisme si bien qu’on ne sait jamais ce qui relève du magique et ce qui ne l’est pas. C’est qui fait la force et le charme de ce roman.

Marion, A.S. Ed.-Lib.
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mardi 11 décembre 2007

falaises-de-marbre.jpgErnst Jünger,

Sur les falaises de marbre,
1939
Traduction Henri Thomas
1ère édition française en 1942,
Gallimard (L’Imaginaire)


« Si l’on m’annonçait la fin du monde, je planterais encore un arbre dans mon jardin », Luther

ERNST JÜNGER

    Allemand, mort en 1998 à 103 ans. Véritable passeur de siècle, tour à tour visionnaire, narrateur puis témoin de ce qu’il a vécu de l’intérieur pour l'essentiel : l’empire wilhelminien, Weimar, le IIIe Reich, la IIe république, la chute du mur de Berlin et les jours de réunification.

    Personnage inclassable : Légionnaire, chef de commando sept fois blessé, décoré de la médaille « pour le mérite » en 1917, chroniqueur politique dans les années 20, lié aux cercles nationalistes et progressistes de Berlin, sympathisant du mouvement « national-bolchevik » fondé par Niekisch, un proche, menacé de mort par Goebbels, témoin forcé de l’Occupation à Paris, ami des conjurés du complot contre Hitler, mais aussi entomologiste confirmé ( découvre un papillon, le Trachydora Jüngeri), expérimentateur de LSD, collectionneur de coléoptères (cicindèles) et de sabliers.
« Anarchiste-conservateur », ou « anarque » comme il aime se nommer lui-même, notamment dans Eusmewil.

    Œuvre fournie sachant qu’il a publié de 1920 à 1990 sans tellement d’interruption : romans, récits de guerre, essais, journaux, entretiens, précis d’entomologie…
Influences :
Luther ; Hölderlin, Goethe,  figures romantiques ; côtoiera toute sa vie des personnalité variées dont Mircea Eliade, Heidegger, Cioran, Borges, Gide, Léautaud, Morand…

    Dès son premier roman en 1920,  Orages d’acier, on voit très nettement se profiler ses thématiques phares, autour d’une vision du monde nihiliste mais qu’il tentera toujours de dépasser ainsi que le firent Nietzsche et Dostoïevsky et à laquelle tout au long de sa vie il tentera d’apporter des solutions. Heidegger, un de ses proches, dira d’ailleurs de lui qu’il fut l’un des chefs de file de ce courant dans la pensée allemande. Jünger adopte une attitude qui exalte l’idéal du guerrier face au « poste perdu » - notion essentielle de toute son œuvre, faisant référence à ces postes d’avant-garde envoyés à un sacrifice certain, et qui, face à leur mort imminente, dans une aventure solitaire souvent doublée de contemplation, partent à la recherche de leur complétude et font l’expérience du dépassement de soi. J’insiste sur cette notion centrale qui au sens propre comme au sens figuré donne le contexte dans lequel s’inscriront les œuvres de l’auteur, et leur dimension spirituelle que doit intégrer le lecteur.
    Son propre fils, Ernstel, mourra à 18 ans en 1944 en incarnant cette sentinelle perdue, prenant au mot son père qui se sentira à jamais responsable et reverra sa pensée radicale ébranlée par ce deuil, en mesurant avec plus de subtilité encore le poids de ses mots. Ironiquement cruelle, cette mort interviendra dans les falaises de marbre de Toscane, lors d’une action contre Hitler.

    Fasciné par l’esthétique de la catastrophe, très impressionné par le naufrage du Titanic en 1912 dans le quel il voit le signe de la décadence en marche, il clame le déclin de la civilisation, regrette l’effondrement de certaines valeurs morales, et appelle à la contemplation et au repli sur soi comme refuge essentiel. Il observe peu de tendresse à l’égard des vaincus, et tout stoïcien dans l’âme, encourage à supporter la souffrance en attendant des temps plus spirituels, n’appelle donc à aucune résistance, ce qui lui fut reproché pendant la Seconde Guerre mondiale. L’observation des détails d’une nature omniprésente, pratiquement panthéiste, lui assure une maîtrise intellectuelle et individuelle rassurante dans le déferlement titanesque de la violence, mais aussi de la technique galopante dont il prédit dès le début du siècle qu’elle se retournera contre l’homme. Prophète pessimiste, il agit pourtant, écrit, comme autant de signes d’une volonté évidente de participer à la construction d’une nouvelle humanité, ne fût-elle qu’intellectuelle.

SUR LES FALAISES DE MARBRE

Présentation et contexte :
    C’est en février 1939, dans une Allemagne agitée, qu’Ernst Jünger fait le rêve d’un grand incendie, point de départ de la rédaction du manuscrit  Sur les falaises de marbre .
    Ce récit disloqué, mélancolique, onirique, dénonce les barbaries commises par tout régime dictatorial, dans un monde inventé, intemporel. Il commence ainsi : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

« Laissez Jünger tranquille », répondra Hitler aux plaintes émises par certains de ses officiers dont Goebbels, ennemi juré de l’auteur, « laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien aurait été, de toute façon une monumentale erreur » (In Ernst Jünger, Récit d’un passeur de siècle, Frédéric de Towarnicki.)
    Admirait-il par ailleurs l’auteur pour ses premiers ouvrages exaltant la guerre et la grandeur de l’homme dans toute sa puissance, était-il trop préoccupé par ailleurs au début de la guerre ? Le fait que Jünger n’ait pas été inquiété plus avant par la publication de ce livre laisse l’auteur même plutôt étonné. «  Mes répugnances envers le régime hitlérien furent innombrables. Même en des temps dangereux les choses devraient se dérouler dignement. » affirmera-t-il plus tard lors d’entretiens. Considérant Hitler avec mépris, comme un petit bourgeois sans envergure, Jünger affirme à l’époque n’avoir pas réellement pensé à lui mais à une figure dictatoriale d’une plus grande envergure démoniaque encore, tel Staline par exemple. Mais tel qu’il le constatera plus tard, « Ce soulier là peut chausser plusieurs pieds ».
L’Histoire, une fois encore, lui a donné raison.

    Prémonitoire et emblématique (il connut un rapide et toujours actuel succès), ce récit à l’imparfait, temps des contes et des mythes, nous révèle une trame progressive linéaire, sans cesse interrompue de sentences philosophiques au présent, et de bribes de passé antérieur.

    Un lieutenant lui écrivit en 1942 : « Pendant la nuit, quand la tension du combat se relâchait et que diminuait l’angoisse, nous lisions dans
Sur les falaises de marbre ce que nous venions réellement de vivre. »

    Car on y lit des phrases troublantes telles : « Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n’en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d’affliction. »

    On pense à un cauchemar vécu l’avant-veille, et la nouvelle nuit portant conseil, aux enseignements que le narrateur en aura tirés, comme un appel à vivre pleinement, à se soucier du beau et du bon et à le célébrer avant sa destruction inéluctable.
Des personnages gravitent autour d’un narrateur-témoin, ils apparaissent sans trop de contexte puis disparaissent, happés par le flot d’une prose emphatique, colorée et puissante, riche en épithètes et métaphores. Cette langue, Jünger y livre son plus âpre combat, sans cesse obsédé par la difficulté de confronter pensée et langage, il tente de muer ses errances en enchantements, et souhaite décrire toujours plus justement les choses du monde, « conformément à leur place dans l’espace de la nécessité ».

    Il écrit dans Le Contemplateur solitaire : « L’auteur s’approche du silence, armé du Verbe, anxieux de la réponse ; il rencontre ce qui demeure en lui d’intemporel et d’indestructible ».

Déroulement narratif :
    Le narrateur, ancien combattant d’une première guerre perdue (à rapprocher de la vie d’officier de Jünger pendant la Première Guerre mondiale) vit paisiblement en compagnie de son frère et de son fils, le solaire Erion, enfant qui nourrit et dompte sans crainte les vipères rouges logeant dans les falaises, figure de la sécurité du foyer au sein du danger, et de son frère Othon, avec qui il constitue un herbier jour après jour, thème essentiel de la contemplation. La Grande Marina, cette contrée urbaine, vinicole et maritime, est protégée de l’extérieur par une enceinte naturelle, les falaises de marbre, qui rappellent les limes qui cerclaient jadis le monde romain des barbares du Nord dans ce qui devait devenir l’Allemagne. On y célèbre des fêtes païennes deux fois l’an, et ce paganisme côtoie librement un christianisme ancien, rappelant le Moyen-Age. Au nord s’étend la Campagna, aux rudes bergers buveurs de bière et polythéistes, et encore plus au Nord, la Forêt menaçante, « l’Inferno », domaine du Grand Forestier, dictateur sanguinaire retranché, qui va faire déferler soudain ses hordes sur le reste des terres afin de les soumettre. Au Sud, la terre de l’Alta Plana, menée par un ancien adversaire du narrateur  à l’idéal chevaleresque, deviendra la terre d’accueil de celui-ci et de ses proches, fuyant l’envahisseur après une tentative avortée de combattre leurs forces démoniaques. Le narrateur et son frère, régulièrement, montent en haut de ces falaises de marbre contempler leur contrée qu’ils voient, à mesure que le récit progresse, se déliter, être dévastée et finalement être dévorée dans un ultime embrasement, magnifié autant que déploré.

    « Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. »

    La scène principale où la mélancolie palpable et la contemplation cèdent la place à l’action brutale, cinglante dans cette Providence, située au dernier quart du récit, livre cette destruction dans une fureur et une noirceur digne des mythes antiques, ou bestiaire magique et brutalité rudimentaire côtoient une nature à présent hostile, les rogues monstrueux rouges aux masques noirs, psychopompes des forces chtoniennes (on songe aux SS) s’opposant aux vipères, rouges aussi, du monde solaire, formant autour du fils Erion leurs rayons sifflants lorsque celui-ci les nourrissait.
    Le narrateur, au cœur de la mêlée mais toujours épargné, sans cesse confronté à l’horreur, opère un repli sur lui-même qui lui permet de remarquer une fleur, un buisson aux baies rares pendant que les corps mutilés tombent devant lui. Il sera même littéralement paralysé à la fin du combat, sauvé par son fils qui lui enverra ses vipères en renfort pendant que se détourneront de lui les autres, peu enclins à pardonner la faiblesse du vaincu.
    (On pense au film La Ligne rouge de Terrence Malick qui bien plus tard exploitera ce repli intérieur pour supporter l’horreur et se raccrocher au détail de la Nature pour y trouver réponse, livrant également son sentiment tragico-passif, impuissant face à l’envergure des évènements).

Ce qu’il faut en retenir :
    On pourrait développer plus avant les détails du récit, ou des personnages tel celui du prince noble qui mourant dans sa tentative échouée d’attentat contre le Grand Forestier trouve aux yeux du narrateur toute sa grandeur, ou l’officier peu sympathique Braquemart, intellectuel et minéral, ressemblant étonnamment à Goebbels.
Mais on l’aura peut-être à présent compris, ce qui importe à Jünger, plus que de livrer un récit fictionnel plausible aux rebondissements passionnants, c’est d’adresser un message universel à travers des archétypes prétextes : la société décline, nous nous dirigeons vers un siècle d’interrègne technique avant peut-être un prochain renouveau spirituel (extraits p 38,128). Peu enclin aux théories de fin du monde pourtant, il encourage au contraire certaines valeurs et conduites, « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on persiste en elle » en déplore d’autres, « Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste », tend à justifier son nihilisme modéré et son recul par rapport à l’action politique (extraits p 36, 40, 43, 92), son éloignement progressif de la valorisation de la guerre pour un repli panthéiste omniprésent (p 88, 115,118, 119), son inquiétude grandissante face à l’abêtissement des individus, un aristocratisme de l’esprit fort, son mépris des masses et le recul de la culture et du raffinement « Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ». Et toujours, une attention accrue au Temps, sa mesure, son emploi.

    Observer le détail puis l’ensemble, se maîtriser soi-même ainsi que les puissances libérées par le progrès galopant, toujours considérer le temps comme précieux et se positionner comme un nouveau Prométhée à l’ère des Titans :

« L’homme sait aller dans l’Espace mais il a perdu le Temps » (Entretiens)
« Lorsque le ciel est vide et qu’on vit à l’heure de l’uranium et des centrales atomiques comment ne pas craindre que la lampe d’aladin moderne ne donne imprudemment naissance à quelque monstre ? » (Le Problème d’Aladin – 1983)

    Voici les messages que n’a cessé de nous envoyer Ernst Jünger tout au long de sa vie fleuve et de ses ouvrages, et plus profondément dans cette œuvre dont le choix même de recourir au réalisme magique symbolique indique la nécessité même de décrire le détail insignifiant pour l’inscrire poétiquement au regard de l’Univers ou de l’Histoire, d’observer le brin d’herbe pressentant la forêt cachée derrière, de s’échapper dans la méditation et l’écriture pour supporter la brutalité de l’existence, et pouvoir y revenir, sans trop de peurs, et plus armé intellectuellement encore.
Ernst Jünger et ses 70 ans de publications essentielles est mort en 1998. Existe-t-il dans les générations suivantes, ou en train de germer, un auteur qui puisse reprendre ce flambeau d’envergure à la lumière foisonnante, lorsque nous en sommes à saluer des auteurs nombrilistes kleenex, toujours à contempler le doigt sans jamais voir la Lune et que philosopher devient suspect, et se confond avec une critique molle et conventionnelle de l’actualité immédiate et sans recul ?

    Pour terminer, un mot des lectures (subjectives) que je vous conseille pour fouiller plus loin ces notions difficiles à contenir ou embrasser en un seul ouvrage :

Poèmes, Pain et Vin de Hölderlin – pour la fracture du langage, l’évasion par le Verbe.
Le déclin de l’Occident de Spengler – pour le déclin, donc.
Un balcon en forêt de Julien Gracq – pour l’hommage de l’élève au maître.
Ethique de Spinoza – pour une explication panthéiste plus poussée.
Les nourritures terrestres de Gide – pour la ferveur, la nécessité de retourner au spirituel, et l’espoir à conserver.
Lettres à Lucilius de Sénèque – pour le manuel d’enseignement à vivre, les valeurs fondamentales stoïciennes.
De la consolation de la philosophie de Boèce – pour endurer et vivre tout de même.
La Volonté de puissance et Humain, trop humain de Nietzsche – pour le reste.

    A noter à titre anecdotique, Le Cœur aventureux, écrit en 1938, est un récit de voyage tout teinté de réalisme magique ; dans chaque ville où il se trouve, l’auteur brodant autour d’un détail qui a retenu son attention un conte symbolique à la chute philosophique,  ce qui nous offre une belle transition !

Paméla Ramos - AS EDLIB

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Lundi 10 décembre 2007
martyre.jpg
Mishima Yukio,
Martyre précédé de Ken,
Gallimard – Folio 2 €,

nouvelles extraites de
Pélerinage aux trois montagnes, 1969,
trad. du japonais par
Brigitte et Yves-Marie Allioux,
Gallimard, 1997.

    Martyre est un recueil de deux nouvelles écrites par Yukio Mishima.
Cette œuvre m’a beaucoup touchée, autant au niveau de la beauté de l’écriture poétique de l’auteur que des histoires racontées. En essayant de mieux la comprendre, des pistes intéressantes me sont apparues. J’ai donc décidé de les développer dans cette étude.
    L’auteur développe des thèmes qui sont présents dans le reste de son œuvre et qui peuvent trouver des explications grâce à quelques éléments de sa biographie.
L’utilisation de symboles traditionnels dans les détails du texte est une particularité de Mishima. La profondeur et la beauté de son écriture n’apparaissent qu’à l’analyse de ces détails.

I) « Ken », le traditionalisme.


    Mishima a reçu une éducation très traditionnelle.
    Après la défaite de la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’occidentalise. L’auteur ne s’y fera pas, il ne se sentira jamais en phase avec ce Japon d’après-guerre.
    C’est d’ailleurs ce que l’on ressent à la lecture de la nouvelle « Ken » ; « Jirô Kokubu », le personnage principal, « était né a une époque vraiment étrange : en effet, concentrer ses forces spirituelles dans une activité unique, pouvoir s’intéresser à autre chose qu’à des stupidités, avoir des désirs simples et sobres, ces qualités banales, s’il en est, ne s’en présentaient pas moins comme des faits rares dans notre société. »
    Mishima se réfugie dans ses traditions. Encore jeune il se met a pratiquer le Kendo. De nature chétive, il se forge avec le temps un corps d’athlète.
    L’art du Kendo était pratiqué par les Samouraï. L’auteur descend d’une de leur famille et se fascine pour ces hommes. « Ken » raconte l’histoire de Jirô, capitaine exceptionnellement talentueux de l’équipe de Kendo de son université. Il est chargé d’entraîner des adolescents. L’auteur en profite pour accumuler les longues descriptions de combats, des tenues traditionnelles,…;
« Il revêtit sans aucune aide sa tenue d’entraînements et s’avança jusqu’au milieu du dôjô […]. Jirô saisit un sabre de bambou et enchaîna, en les comptant, "un, deux, trois, quatre,… ", une série de frappes d’échauffement : trois cents .»
« l’exercice est maintenant à son apogée, le dôjô résonne du fracas des sabres de bambou, des cris d’affrontement et des bruits de piétinement. D’une redoutable élasticité, l’antique plancher du dôjô semble danser sous les pieds des quarante kendôka du club. Le couchant de mai y darde trois bandes de soleil aussi larges que les fenêtres, étincelantes de poussières dorées.
    Les gouttes de sueur se répandent sur le sol, les vestes indigo, épaisses, s’alourdissent encore d’humidité ».
    Mishima développe une esthétique du corps et de ses mouvements à partir de sa fascination pour les Samouraï. Il utilise fréquemment la métaphore, souvent de manière très poétique,
    « La fente du hakama laisse deviner, ferme et brillante, couleur d’ambre, la cuisse, qui, en plein mouvement, fait présumer un corps jeune et dansant sous le kimono d’entraînement et son armure de protection. »,
    « Par toutes sortes d’invectives, Jirô savait nourrir leur volonté de combat.
Dans un dôjô, il était tel un dieu furieux, toute l’énergie et l’ardeur de l’entraînement semblait venir de lui, rayonner et comme se propager autour de lui. […]
Lorsque, le sabre en garde au-dessus de sa tête, Jirô s’élançait pour frapper le masque de son assaillant, son assurance éclatait, évidente, aristocratique, écrasant tout de suite l’adversaire. […]
Ainsi, dans cette garde d’une parfaite justesse, son sabre devenait-il comme une immense corne menaçante plantée sur sa tête, tandis qu’une énergie proliférante pareille à des cumulo-nimbus dans le bleu de l’été semblait transcender le ciel. ».
    Jirô suit, comme Mishima, le Bushidô, le code d’honneur des Samouraï.
    Dans le texte, ce personnage est chargé de surveiller un groupe de jeunes hommes pendant un stage de kendo. Il leur interdit d’aller nager dans la mer toute proche. Pendant son absence, Kagawa, un des concurrents de Jirô pour un tournoi, entraîne le groupe à se baigner. A son retour, Jirô éprouve comme une défaite totale et personnelle ce désobéissement. Le soir, il est retrouvé mort.
    Il existe sept grandes vertus associées au Bushidô : Droiture, Courage, Bienveillance, Politesse (étiquette), Sincérité, Honneur, Loyauté.
    Dans le discours de Jirô, le jour où il est nommé capitaine, quelques-unes de ces qualités sont visibles : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir… j’irai jusqu’au bout de mes possibilités physiques et mentales. Ceux qui me suivront ne feront jamais d’erreur… Que ceux qui me font confiance me suivent, et que les autres nous quittent ! ». Elles transparaissent aussi dans ses actions tout au long du texte.
    La plupart des samouraï vouaient leur vie au Bushidô. Le plus important dans ce code est le mépris du danger et de la mort. Si un samouraï échouait à garder son honneur il pouvait le regagner en commettant le seppuku (suicide rituel), que l'on connaît mieux en occident sous le terme (impropre cependant) de « Hara-Kiri » ou « l'action de s'ouvrir le ventre » (« hara » : le ventre, siège du Ki (puissance, énergie) et «kiri » : coupe au sabre).
    On peut donc penser que Jirô s’est suicidé pour retrouver son honneur perdu.
Mais, dans ce texte apparaît une des particularités de Mishima. Il utilise une ellipse et choisit de laisser ce dénouement tragique sans explication.
    La fascination de la mort liée à ce code se retrouve dans toute l’œuvre de Mishima; dans cette nouvelle elle est présente page 25 : « L’homme n’a en fait que deux possibilités : être fort et droit, ou se donner la mort. Lorsqu’un de ses camarades de classe s’était suicidé, Jirô avait tout à fait admis son geste, mais comme ce garçon était assez chétif de corps et d’esprit, il regretta que ce ne fût pas, comme il le rêvait, le suicide d’un être fort et droit. ».
Mishima fantasme sur cette tradition du seppuku, et il finira par l’assouvir par un suicide rituel en 1970.

II) « Martyre », la fascination homosexuelle.

    Utilisant comme cadre de l’histoire un pensionnat pour garçons, Mishima met en scène dans cette nouvelle des adolescents à la sexualité trouble.

    L’auteur était fermement convaincu que seul un être fort physiquement pouvait devenir le héros d’une tragédie. Cette idée se confirme dans « Ken » et dans « Martyre » où le personnage principal est un jeune homme nommé Hatakeyama, « bien développé, l’adolescent semblait avoir au moins seize ou dix-sept ans, alors qu’il n’en avait que quatorze. […] Nu, son corps d’athlète était le modèle même de la jeunesse. ».
    Dans cette courte description, l’importance qu’accorde l’auteur au culte du corps est très présente. Mishima, lui-même, en se forgeant un corps semblable, deviendra le héros de la tragédie de sa vie.

    Pourtant, la victime d’ « Hatakeyama, le démon », n’appartient pas à la même esthétique, « Watari avait en lui quelque chose qui refusait le contact avec les autres. Alors qu’il se montrait assez coquet pour changer chaque jour de chemise, il laissait pousser sans les couper pendant plusieurs semaines des ongles qui prenaient une teinte anormalement noire. Sa peau avait le teint cireux, la blancheur sans éclat d’un gardénia. Seule ses lèvres exhibaient un rouge si vif qu’on avait envie de les frotter avec la main pour voir si, par hasard, il ne se serait pas maquillé. Vu de près, la beauté de son visage surprenait, mais, de loin, rien dans son apparence ne retenait particulièrement l’attention. ».
    Watari est un personnage plus mystérieux, il possède une beauté étrange. Son visage dégage une certaine séduction, « entêtante ». Ici, ce n’est plus le corps qui importe, mais plus l’attraction qu’engendre cette beauté.
    Une des particularités de l’auteur est le rejet de son penchant homosexuel dans sa vie (il se marie et aura deux enfants) et son acceptation dans son œuvre.
Mishima, surtout dans ses écrits d’après-guerre, développe le thème de la confrontation entre l’hétérosexualité d’un côté et la fascination homosexuelle de l’autre.
    Cette fascination est comparable à celle entretenue dans la culture grecque. « Les relations pédérastiques sont caractérisées par un amour et une tendresse mutuelles, une asymétrie émotionnelle et érotique. » (présentation de Luc Brisson, Le Banquet, Platon, GF).    C’est en 1945 que Mishima, affecté dans une bibliothèque près de Tokyo, commence à lire des classiques occidentaux. Il ne faut pourtant pas avancer que ces textes, beaucoup lus et aimés de Mishima, ont influencé son écriture car il se proclame durant toute sa vie comme un traditionaliste Japonais.
    Des relations semblables existaient chez les Samouraï (autre objet de fascination de l’auteur - vu dans la première partie). Il est plus facile dans ce cas de rapprocher des textes de la civilisation antique japonaise décrivant ces relations à la recherche de la beauté dans l’ « homosexualité », ou plutôt dans l’attirance masculine développée dans l’œuvre de Mishima.
    Pourtant cette beauté est considérée comme effrayante aux yeux de l’auteur, elle possède ses propres règles et va à l’encontre de la vie humaine. L’homosexualité ne remplissant aucune fonction reproductrice, elle devient, symboliquement, l’ennemie de la Vie. Watari est une représentation, un exemple, de cette beauté inféconde.
Le culte du corps n’est plus ici l’essentiel, car au-delà de la perfection d’un corps d’athlète, c’est la Beauté qui est recherchée.
    Pour l’auteur, cette beauté est liée à l’érotisme. Il se compose de jeux de séduction, de recherche des limites et se caractérise par des troubles sentimentaux, caractériels. En opposition avec l’acte hétérosexuel de reproduction qui représente la Vie, Mishima attache la mort et la souffrance à l’érotisme.
    Cette vision particulière de l’érotisme est le thème principal de « Martyre ».
Au début de la nouvelle, Watari vole un livre auquel Hatakeyama tient particulièrement. Ce dernier décide d’aller se venger. Il va dans la chambre de Watari et le bat. Le soir-même, Hatakeyama s’éveille d’un rêve étrange et découvre Watari au-dessus de lui, entrain de l’étrangler, « ses yeux seuls, pleins d’hostilité (ou plutôt d’adoration), brillant à en déborder de clarté, restaient levés vers le visage d’Hatakeyama ».
    S’ensuit une scène de « plus de vingt minutes », ou Hatakeyama, s’étant libéré, ressent comme « une nausée délicieuse » et enchaîne « de façon remarquable » différentes tortures sur Watari.
    Après cette scène d’une grande cruauté, « Hatakeyama fut pris subitement d’un étrange désir. Plus que d’une rupture, il s’agissait d’une transition naturelle avec l’humeur apaisée qui était alors la sienne. Et ce désir était curieusement lié à l’horrible sensation qu’il avait eue quelques instants auparavant en touchant le cordon enroulé autour de son cou. […] Hatakeyama fit deux tours sur lui-même, ce qui l’amena au-dessus du corps de Watari. Celui-ci se mit alors à rire […]. Dès qu’il en eut deviné la signification, le démon plaqua son visage sur les lèvres de Waltari. »
A la fin de la nouvelle, Hatakeyama, n’arrivant pas à accepter l’ambivalence de ses sentiments décide de se débarrasser du sujet de son violent combat intérieur. Avec l’aide de quelques camarades il fait pendre Watari dans le parc.
    Dans ce résumé, tous les liens entre érotisme, « jeux », souffrance et mort sont présents. Ce thème est récurrent dans l’œuvre de Mishima, il l’explore pour la première fois dans son premier roman autobiographique, antérieur à ces nouvelles, qui lui apportera la célébrité.

    Particularité similaire à la nouvelle « Ken » , après une ellipse de « trente minutes », les adolescents reviennent sur les lieux de leur crime mais « Seule la corde se balançait en l’air. Nulle part on ne pouvait voir la moindre trace du pendu. ». Le doute termine, une fois encore, ce texte.

III) Une écriture symbolique.

    Dans cette partie quelques pistes seront développées pour souligner l’importance d’une étude symbolique des détails des textes de Mishima.
    L’explication par sa biographie n’est pas suffisante pour révéler la vraie beauté, la signification profonde, et la complexité de ce recueil.

    Parmi toute les couleurs, le bleu est celle qui est le plus souvent associée au domaine spirituel. C’est une couleur froide qui incite la plupart des hommes à la réflexion, elle correspond à la sagesse transcendante qui s’est délivrée de toutes les illusions.
    Le kimono de Jirô est indigo. Ce personnage en quête de sérénité, de simplicité est bien caractérisé par cette couleur. La nouvelle « Ken »débute par la description de l’équilibre naturel qui émane de Jirô dans son costume d’entraînement (le bleu est la couleur du Yang, des énergies bienfaisantes) et se termine par l’annonce de sa mort dans ce même costume : le bleu évoque aussi le séjour d’immortalité (couleur du ciel).
    Le ciel tient une place importante dans « Martyre ». Watari « lorsqu’il était en butte aux mauvaises plaisanteries de ses camarades, ne manquait jamais de reporter soudain les yeux vers le ciel bleu et limpide. » Même l’instant précédent sa mort « comme toujours, de ses grandes prunelles de fou, Watari fixait intensément le ciel bleu. »
    On remarque que dans cette nouvelle, le personnage destiné à mourir porte à sa première et dernière apparition une chemise bleue, évoquant la profondeur et une certaine gravité qui appelle l’idée de la mort.
    La mer, proche de l’évocation du séjour d’immortalité par sa couleur bleue, est présente dans la nouvelle « Ken » (le stage de kendo se passe sur une île).
Avec ses eaux en mouvement, elle apparaît comme le symbole d’une situation d’ambivalence qui peut se conclure en bien ou en mal.
    Les étudiants sont dans une situation de ce genre à la fin du texte : ils veulent aller se baigner mais Jirô le leur a formellement interdit. Ils braveront l’interdit et cette situation se conclura par la mort de Jirô.

Autres exemples de symbolique :
    Le pigeon est un animal que l’on retrouve dans les deux nouvelles.
Poétiquement, il est le symbole de l’amour.
Dans « Ken », il représente une menace pour l’équilibre de Jirô « et c’est ainsi que, sans le savoir, Jirô se sortit d’innombrables pièges poétiques. ».
Dans « Martyre », il est présent au moment où, « dans le bois derrière le pigeonnier […] La corde monta.
Submergés sous les battements d’ailes d’innombrables pigeons, … ». La mort de Watari représente la perte, le refus d’un certain amour. Ces oiseaux disparaissent donc dans une dernière vision qui effraie tous les adolescents.
    Au Japon, le pin est un symbole d’une force inébranlable forgée tout au long d’une vie de difficiles combats quotidiens ; symbole aussi des hommes qui ont su garder leurs pensées intactes, malgré les critiques qui les entouraient, parce que le pin lui-même sort vainqueur des assauts du vent et de la tempête. Watari « voulait plutôt préserver en lui cette fragilité. Un jeune homme qui veut être lui-même sera respecté de ses pairs. Mais un adolescent qui prétend rester lui-même sera martyrisé par les autres. »  C’est en lien avec ces persécutions que l’auteur « fait pendre » Waltari à un pin.

Lucille, Ed. Lib. 1ère année

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Lundi 10 décembre 2007