Mardi 8 avril 2008

Paul AUSTER
Trilogie New-Yorkaise
Cité de Verre – Revenants – La Chambre dérobée
Roman traduit de l’américain par Pierre Furlan
Préface de Jean Frémon
Lecture de Marc Chénetier
Actes Sud, collection Babel, 1991











Biographie


 

   























Né à Newark en 1947, Paul AUSTER commence à écrire des petits récits et des poèmes à l’âge de treize ans. Etudiant, il publie des articles sur le cinéma, un de ses premiers amours. Après ses études, il part en France où il sera traducteur de grands écrivains français tels que Simenon, Mallarmé et Sartre. En 1989, après de nombreux petits boulots, il rencontre son premier succès aux Etats-Unis avec Moon Palace. Il écrira également des scénarios pour le cinéma avec Lulu on the bridge ou Smoke. Etonnamment, Paul Auster a essuyé 19 refus d’éditeurs avant de publier le premier volet de la Trilogie new-yorkaise.

 
Son œuvre

  
     Son style est dépouillé mais cache une structure complexe ; il mélange les genres avec subtilité sans pour autant les respecter. Il a pour thème de prédilection la recherche identitaire dans le décor urbain de New York ; la ville est tantôt un labyrinthe tantôt un échiquier. Ses personnages oscillent entre l’autobiographie et la pure fiction. Ils sont à la fois, ceux qu’ils sont, ceux qu’ils pensent être et ceux qu’ils ne sont pas ainsi que ceux qu’ils essayent d’être. Paul Auster utilise des anagrammes et des pseudonymes mais aussi des personnages doubles. Pour élaborer ce style qui lui est propre il use de digressions, de trompe l’œil, d’histoires dans les histoires. A travers ses personnages, il peint sa vision de la nature humaine qui se perd à force de se chercher. Il décrit la perte, l’errance, la solitude mais surtout la dépossession, thème certes récurrent dans ses œuvres mais noyau central dans Trilogie New Yorkaise.

 

Cité de verre

  
     Un auteur de polar, Quinn, va se retrouver détective privé suite à une erreur téléphonique. Par les multiples identités que prend Quinn, il finira par se perdre dans sa solitude au point de presque disparaître à ses propres yeux. Dans ce premier volet, le narrateur est inconnu, il écrit à la 3e personne et conclut à la 1e personne ; il s’inspire d’un certain carnet rouge et ne fait que retranscrire avec une grande attention ce qui y est écrit. Le narrateur n’a aucune expérience directe ni information extérieure sur ce qu’il raconte.

 
Revenants

  
     Bleu est engagé par Blanc pour surveiller Noir. Installé en face de chez Noir, Bleu ne sait pas ce qu’il doit observer puisque Noir ne fait rien à part écrire et regarder par la fenêtre. Observe t-il ou est-il observé ? Bleu va se perdre dans les méandres de l’ennui jusqu'à oublier sa propre vie. C’est comme si l’histoire se déroulait à travers un miroir, Bleu passe ses journées à écrire des rapports en regardant Noir écrire. Dans ce deuxième volet, le narrateur est toujours inconnu, il écrit d’abord à la 3e personne et finit sur une analyse à la 1e personne.

   

La chambre dérobée


     Fanshawe disparaît, sa femme va faire appel au meilleur ami de Fanshawe pour publier ses écrits. Petit à petit, il va finir par reprendre la vie de Fanshawe jusqu'à perdre la sienne.

C’est la seule histoire écrite à la 1e personne, le narrateur prétend être l’auteur des deux histoires précédentes.

 



Analyse d’élément clés


     Ces trois récits sont des histoires de détectives ; Paul AUSTER utilise le genre du polar sans toutefois en respecter les règles. On trouve de nombreux éléments-clés dans ces récits. En effet, un certain carnet rouge revient sans cesse ; ce fameux carnet rouge clôture Cité de Verre et La chambre dérobée. Il en fera d’ailleurs un scénario pour un film. Dans Cité de Verre, Quinn est le personnage principal alors que dans La Chambre dérobée, Quinn est le détective privé engagé par la femme de Fanshawe. On retrouve également des éléments qui ont trait au monde de l’écrivain et de l’édition dans chaque récit. La couleur blanche revient souvent ; dans Cité de Verre, le personnage de Peter Stillmann est tout de blanc vêtu, c’est lui qui engage Quinn pour le protéger, dans Revenants Blanc engage Bleu pour surveiller Noir.

       Il y a un rapport très étroit entre l’auteur et le lecteur puisque Paul Auster joue avec ces éléments et les dispose à sa guise. C’est au lecteur de les identifier.


Ce que j’en pense

  
     Ce livre m’a laissée perplexe puisqu’on a l’impression que les trois histoires s’annulent mutuellement ; la fin n’est jamais la réponse recherchée. J’ai eu l’impression d’être dans l’univers étrange de Lynch. Ce qu’on croit savoir n’est qu’illusion. Tout au long du livre, je me suis demandé si Paul AUSTER essaye de jouer avec le lecteur ou s’il joue avec les genres et j’ai la nette impression que c’est un peu des deux. Son talent pour la narration est absolument remarquable.


Fiona, Ed-lib. 1A
 

par Fiona publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mardi 1 avril 2008

 




Nicolas BOUVIER,
L'Usage du monde,
Petite bibliothèque Payot voyageurs.

 













" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi ".


On pourrait dire de même de ce petit Usage du monde, dont la lecture vous transporte à travers l’Europe centrale vers le Pakistan dans le cahotement poétique d’une Fiat Topolino.



Ce récit de voyage a fait date dans l’histoire du genre. Qui n’a pas lu ce récit sans avoir une folle envie de prendre un baluchon pour aller apprendre à vivre dans le voyage ?


Au commencement de cette épopée moderne, il y a l’amitié forte de deux hommes qui regardent le monde à travers des yeux de peintre dessinateur, ceux de Thierry Vernet, et d’écrivain, ceux de Nicolas Bouvier. Ce dernier quitte sa Suisse natale dès la fin de son année universitaire pour rejoindre son ami qui organise des expositions de peinture à Belgrade, en 1953. Nicolas Bouvier a alors 24 ans mais son œil est déjà celui d’un voyageur aguerri puisqu’il a déjà visité l’Italie, la Finlande, la Laponie, le Sahara et l’Anatolie lorsqu’il avait 17 ans.


De Belgrade, les deux compères partent à la recherche de Tziganes avec lesquels ils sympathisent grâce à l’accordéon de Thierry. Puis, de retour à Belgrade, ils décident de partir, parce qu’ils en ont envie parce que c’est ça leur programme d’errance, et s’engagent sur les routes de Macédoine jusqu’à Prilep où ils attendent que vienne l’automne. Cette ville est une " Babel en miniature ", mêlant des peuples et des confessions très variés que Nicolas Bouvier décrit et analyse avec la justesse qui caractérise son écriture et son regard porté sur le monde.


Ils cheminent ensuite jusqu’à Constantinople où ils éprouvent de grandes difficultés à vivre de leur plume et de leurs pinceaux. Quand ils en ont assez, ils se réembarquent dans leur Fiat, longeant la mer Noire, traversant le col d’Ordu avec une voiture continuellement en panne, qu’ils poussent plus qu’ils ne conduisent. Ils finissent par s’installer pour l’hiver à Tabriz en Azerbaïdjan. Nicolas Bouvier subvient alors à ses besoins en dispensant des cours de français mais il tombe sérieusement malade, atteint par la jaunisse. En mars, Thierry Vernet et Nicolas Bouvier tentent une excursion à Mahabad mais en raison d’un contexte politique tendu, ils séjournent " en sécurité " dans la prison de la ville. Ils arrivent finalement à s’extirper des mains du capitaine qui les retenait dans son établissement pénitentiaire et ils regagnent Tabriz. En avril, les voilà repartis vers l’Iran jusqu’à Téhéran. Ils y découvrent l’âme fondamentalement poétique du peuple iranien.


Ensuite, ils s’enfoncent plus avant dans l’Iran, vers le Pakistan, en passant par Chiraz et Persépolis, traversant les 600 km de désert qui les attendent après la ville de Kerman. Leur plus importante halte suivante est effectuée à Quetta où ils vivent de l’argent rapporté par une fresque murale qu’il réalisent dans la cour d’un bar. La dernière étape commune a lieu à Kaboul car, à Kyber-Pass, à la frontière pakistanaise, après un an et demi de voyage en duo, Thierry se sépare de Nicolas pour retrouver sa fiancée.

 


Ce périple est loin d’être rapporté de manière factuelle : Nicolas Bouvier le charge de ses rêveries sur les temps passés, sur les trésors de la mémoire archéologique des lieux qu’il traverse et qu’il fantasme ; son récit est plein de portraits hauts en couleurs, de notices historiques sur les villes explorées. Surtout, l’Usage du monde est troublant d’actualité car Nicolas Bouvier y observe des régions et des peuples actuellement sous le regard pressant des médias, tels l’Afghanistan, le peuple kurde ou bien l’Europe balkanique. Contrebalançant les informations que distillent les médias sur les affrontements ethniques ou religieux, on (re-)découvre ces peuples et ces régions sous l’angle enchanteur des saveurs culinaires, des musiques et des arts propres à chaque culture. On y trouve une esquisse des Tziganes sous le jour de leur art musical, nous rappelant à la réalité humaine, loin de toute considération sur les problèmes géopolitiques qu’ils suscitent actuellement en Europe. Et l’on comprend aussi un peu mieux les spécificités culturelles du peuple kurde et iranien, leur incompatibilité avec la conception américaine du bonheur démocratique.

 


A notre époque, alors que les informations que l’on reçoit quotidiennement nous accablent par l’image chaotique du monde qu’elle nous renvoie, chacun semblant attiser sa haine et sa crainte de l’autre, on éprouve comme un grand bol d’air frais de rencontrer, avec Nicolas Bouvier, ces nombreuses cultures dont il nous fait entendre toute la beauté, la poésie et cette grande générosité fondamentale que nous, nous avons perdue.

 


Je vous invite au voyage, à vous laisser prendre par cette lecture qui vous fera flotter comme dans un rêve entre Balkans et mer Noire et qui chamboulera votre usage du monde…

 

BIBLIOGRAPHIE

  

  • Du même auteur :
  •  

L’usage du monde, 2008, réédition de l’original en grand format chez Droz/ Zoé.

Le poisson-scorpion, Gallimard, 1982

Chronique japonaise, Petite Biblioothèque Payot voyageurs, 1991

Journal d’Aran et autres lieux, Petite bibliothèque Payot voygeurs, 1996

Le Dehors et le Dedans, éd. Zoé, 1967 (poèmes)

Japon, ( ?) 1967.

 

  •  

  • Œuvres complètes chez Gallimard
  •  

Œuvres de Nicolas Bouvier, collection Quarto, 2004.

 

  •  

  • Les éditions Hoëbeke ont publiés de livres de photos de ses voyages :
  •  

L’œil du voyageur (120 pages, 34,50euros)

Le Japon de Nicolas Bouvier (128 pages, 34,50euros)

 

  •  

  • Les éditions Zoé ont édité un CD des musiques enregistrées lors de ses voyages :
  •  

Poussières et musique du monde.

 

  •  

  • A consulter ou à lire :
  •  

Le Magazine littéraire n°432, juin 2004, spécial " écrivains voyageurs ", pp.54-55

http://nicolasbouvier.avoir-alire.com


Marion N., A.S. Ed-Lib.

par Marion publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mardi 1 avril 2008


Pascal QUIGNARD,
Petits traités. Paris : Maeght, 1981.
Rééd. Folio/Gallimard.






Biographie et quelques éléments bibliographiques

 

Pascal Quignard est né en1948. Durant son enfance et son adolescence, il a connu des

périodes d’autisme : c’est la défaillance du langage, puis sa haine. Dans le IIIe Traité, " Le misologue ", il écrit : " Le sentiment de la langue dont je disposais en blésant fut d’abord celui d’une haine sans mesure. Langue qui me fut donnée sous le mode du sarcasme, de l’asservissement, et de l’humiliation. ". Il cite Socrate : " Prenons garde de devenir des misologues, comme d’autres deviennent des misanthropes. Car il ne peut arriver à personne pire malheur que de prendre en haine les logoi. " Cette réflexion sur la langue comme sacrifice et asservissante est présente dans les traités.


Il connaît aussi l’anorexie pendant son enfance. Ses intérêts se portent sur les langues et les littératures anciennes, ainsi que la musique. Il fait des études de philosophie. Il devient par la suite lecteur chez Gallimard, puis il fera partie du comité de lecture, et enfin occupera la place de secrétaire pour le développement éditorial. En 1994, il démissionne des éditions Gallimard pour ne plus se consacrer qu’à l’écriture.


En 1990, il publie d’un coup huit volumes de Petits Traités chez l’éditeur Maeght, après l’accord du directeur littéraire, Alain Veinstein. Les trois premiers étaient déjà parus chez Clivages de 1981 à 1985, mais ils ont été modifiés. Ils sont, depuis 1997, dans la collection Folio chez Gallimard.


C’est un auteur très prolifique. La même année que les Petits Traités, il publiait Albucius chez P.O.L., La Raison au Promeneur, ainsi qu’une traduction annotée d’un ouvrage de Kong-souen Long : Sur le doigt qui montre cela, chez Michel Chandeigne.


Auparavant, il s’était essayé à la forme romanesque : Le Salon de Wurtenberg (1986), Les Escaliers de Chambord (1989).


Il est à la fois lecteur, écrivain, traducteur, postures indissociables selon lui. Il écrit à partir de ce qu’il lit. En témoignent ses livres sur Maurice Scève (La Délie de Scève), Sacher-Masoch, Lycophron, ou La Bruyère (Une gêne technique à l’égard des fragments). " Tout ce qui est lu conflue dans tout ce qui est écrit. "


Les thèmes quignardiens sont la parole et le silence, l’origine, la naissance, le sexe et la mort.


C’est un érudit, un lettré des temps modernes. Il possède des connaissances dans plusieurs domaines.


Le Dernier Royaume (Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abymes, Les Paradisiaques, Sordidissimes) est le projet de créer un ensemble beaucoup plus important que les Petits Traités, avec toujours un décloisonnement des genres.

 

Les Petits Traités datent de 1979-1981. Le projet de départ était d’écrire huit suites baroques consacrées respectivement au silence, à la lettre, au livre, à la langue, à la lecture écrite, à l’oreille, à la fragmentation et au tribunal du temps. Les Petits Traités ne sont donc pas publiés tels qu’ils ont été pensés et composés. Le Ier Traité relate la genèse et l’objectif de cette œuvre. Il s’est inspiré des Traités d’un janséniste, Pierre Nicole.


Dans les Petits Traités, on trouve d’une part l’histoire du livre et l’anthropologie du lecteur et, d’autre part, des récits de vie de Littré, Spinoza, Tchouang-seu, Augustin, Joachim du Bellay, etc.


Les périodes de prédilection de Quignard se situent au XVIIe siècle français, à Rome sous l’empire d’Auguste, ou encore le Japon médiéval. Il s’intéresse aux civilisations grecque, latine ainsi qu’au monde oriental.


Je vais commencer par présenter la forme d’écriture utilisée et ensuite évoquer quelques-unes des principales thématiques qui reviennent dans les Petits Traités.

 

L’écriture fragmentaire


Les Petits Traités sont un mélange de plusieurs genres littéraires : fiction (contes notamment, fable), narration, biographie, autobiographie (en filigrane, à la manière de confidences discrètes), essai, exégèse, réflexion philosophique, esquisse historique, entretien, spéculation. L’écriture est à la fois empreinte de romanesque, de fiction, d’autobiographie, et de poésie, de métaphores, d'oxymores, d’assonances. Les traités se lisent indépendamment les uns des autres ; ils n'appellent pas forcément une lecture linéaire. Les paragraphes de chaque traité sont séparés par des astérisques.


Il a recours à la forme brève : le fragment. Le fragment n’apporte pas de solution. Il nomme ce mélange " errance " dans le premier livre du Dernier Royaume. C’est ne pas savoir où on va dans l’écriture, ce à quoi elle va aboutir.


" Longue syntaxe imprononçable puis brefs, brusques accès nominaux contrastants. Désarticuler le sur-articulé. " (IIIe Traité). " Qu’on pardonne ces fragments, ces spasmes que je soude. " Les fragments sont plusieurs savoirs, éclectiques, décousus". Quignard s'inspire des sôshi japonais, ces écrits intimes, épars, écrits "au courant du pinceau" (zuihitsu) et au gré des associations d'idées de leurs auteurs.


Il utilise axiomes, haïkaï, aphorismes, apologues.


Dans le XLVe Traité : " L’équivalent de la maladie pour le corps est le fragment pour le texte. " Il compare le fragment à un hérisson, qui hérisse ses piquants. Les fragments agressent le lecteur et court-circuitent le langage. " J’aime les collusions des anciens scaldes (poèmes scandinaves)" Il donne une information sèche, qui introduit une rupture : " La Bruyère avait une préférence marquée pour la couleur verte. " C’est une attaque surprenante, une brusque affirmation située en début de fragment. Ce court-circuit du langage provient aussi de décalages : parfois les explications viennent plusieurs pages après. Les énumérations font aussi rupture dans le discours. Parfois, des passages autobiographiques viennent s’insérer.


Quignard utilise aussi beaucoup les parenthèses : une parenthèse peut faire un paragraphe. Un paragraphe peut être court (une phrase), qui vient rompre le discours précédent (une pensée à lui, une action) : " J’ai les doigts tâchés d’encre. "


Cet usage du fragment, de l’apologue, ainsi que de la méditation à la base du fragment, est une référence à l’Orient (Chine et Japon). Il cite d’ailleurs Koung-souen Long, Cao Xuequin, Chunqiu. La pensée japonaise permet également l’utilisation des paradoxes, qui viennent appuyer les argumentations de l’auteur. Cette démarche de la "pensée en progression" dans les Petits Traités est matérialisée par exemple par un " Argument-Contre-argument ", et est au cœur de son ouvrage Rhétorique spéculative.


Le XLIVe Traité, " L’oreiller de Sei ", est consacré à Sei Shônagon (prosatrice et dame d’honneur au palais impérial de Kyôto). Ses Notes de chevet s’inspirent des listes-collections (tsa-ts'ouan) de Li Yi-chan. Elle énumère des choses qui produiront une liste. Quignard utilise cette forme de la liste, avec parfois une numérotation.

 

Les anciens


Pascal Quignard réveille des auteurs anciens. Dans le LIIIe Traité, " Le tribunal du temps ", il se demande : " Comment expliquer que la gloire soit refusée aux vivants et que bien peu de lecteurs aiment leurs contemporains ? ", " A qui attribuer la sélection des œuvres comme la damnation ou l’élection des bons et des mauvais ? ". Sa réponse : " Je ne me fierai jamais ni au temps ni aux hommes ni à la force ni à l’argent… " et " On ne peut conclure des faits qu’il [le temps] laisse durer l’importance qu’ils présentent ni la beauté qu’ils possèdent. " Et il évoque Martial, Sun-kang, Tchouang-tseu, Scève, Guy Le Fèvre de La Boderie, Lycophron, Damaskios, Kong-souen Long, Gorgias, Démocrite, Nicole, auteurs oubliés dont l’histoire n’a pas retenu les noms.


Il se définit comme un lettré qui s’intéresse aux textes de la tradition comme la poésie chinoise, les haïkaï, les scaldes.


Il s’intéresse aux langues comme un philologue. Les traités sont peuplés de réminiscences latines et grecques. Le latin apparaît traduit ou non, entre guillemets ou non. Sa langue est nourrie de mots anciens. Il développe d'ailleurs une réflexion sur les langues mortes. C’est un vrai archéologue de la langue : beaucoup de traductions, d’étymologies.


Les citations

" Toute citation est – en vieille rhétorique – une éthopée : c’est faire parler l’absent ", " s’effacer devant le mort " (IXe Traité).


Il refuse le mot contemporain (XLIXe Traité) et l’idée d’une orientation du temps, d’un progrès. " On dit que la lecture, comme l’inconscient, ne connaît pas le temps. " " J’espère être lu en 1640. "


La taciturnité

La taciturnité est au principe de l’écriture (Ve Traité). " Scribo : taciturio. "


" La voix dans le livre est retraite dans un désir de se taire. ", c’est ce qu’il nomme le " taisir du livre ". Le livre : " Le déserté de voix. ".
taciture : avoir envie de se taire

Ce silence va de pair avec une écoute attentive: lire c’est écouter, prêter l’oreille (XXXVIe Traité). "Le langage se recroqueville dans le creux de l'oreille."


La servitude du lecteur

" La langue est un sacrifice dont chacun fait l’objet en naissant. Victime qui grandit avec. "

" Où sont rangés les livres ? Dans les corps qui les lisent. " C'est l'asservissement et la passivité du lecteur.


Histoire de la lecture

Plusieurs traités (XXXe Traité : "Lectio") reviennent sur le passage de l’oralité, la lecture publique à voix haute (dans la Cité d’Athènes), en groupe, au silence, à la solitude, à la lecture individuelle et muette, pour soi, immobile, la lecture "à requoy" d’Hennequin.

" A la bouche, à l’oreille, au groupe se substituèrent très lentement l’œil, le silence, la solitude. "


Quignard réfléchit sur des expressions ou proverbes de la langue française :

Les mots lisotter, un lisart. Lorsque l'on dit qu’un lecteur est plongé dans sa lecture, que c’est un lecteur absorbé par sa lecture, ou de quelqu’un qu’il se réfugie dans la lecture, la première expression renvoie à l'immersion du baptême, la seconde à la digestion et la domination, et la dernière à la peur.


Histoire du livre

Plusieurs traités retracent l’histoire de la typographie : " Liber ", " Pagina ", " L’e ", " Le signe deleatur ". Quelques exemples:

- les anciennes pratiques d’écriture : des premières tablettes d’argile, bandes de papyrus, carreaux de soie, au volumen, puis au codex. Un traité est consacré à Martial, poète à l’époque romaine, qui, dans ses épigrammes, parle de codex pour la première fois.

- la justification, l’i, la foliotation, l’apparition de la ponctuation, l’alphabet.

- le passage du livre couché, posé sur les pupitres, au livre rangé dans une position dressée, verticale.

- les possibilités nouvelles du codex par rapport au volumen : " Jamais avant l’ère chrétienne un Romain, un philosophe grec, un brahmane, un Hébreu, un Chinois n’ont "feuilleté" un livre. Ils n’ont même jamais "ouvert" un livre. "

- le marque-page, c’est-à-dire intercaler un doigt dans la page ou plier la page, est possible avec le codex, mais pas avec le volumen.

Là aussi Quignard aime décortiquer des expressions de la langue : " Les hommes tremblent comme des feuilles. ", " laisser page blanche ", pourquoi on dit qu’ " un livre se feuillette ".

 

 

Conclusion


Les Petits Traités sont situés au carrefour d’une littérature ancienne et moderne, c’est d’une part une littérature érudite et didactique, et, de l’autre, une écriture moderne et énergique.


Ça a été pour moi une lecture surprenante. Les traités se lisent comme des petites histoires.


Le savoir de Pascal Quignard est éclectique : des domaines aussi variés que la philologie, la théologie, la littérature sont au cœur de sa réflexion. C’est un véritable collectionneur, inventoriste, d’auteurs et de mots oubliés. La figure des Autres est omniprésente, tant dans la forme d’écriture (fragment), que par de constantes références à des écrivains-penseurs.


De plus, les Petits Traités ne sont pas dépourvus d'humour. Ainsi, au beau milieu d’une biographie, il peut introduire une pensée à lui, qui fait rupture avec l’objectivité (dates précises, événements précis) qui se dégage de cette biographie.


Deux revues consacrées à l’œuvre de Quignard :

Critique, éditions de Minuit, 2007, n°721-722.

Cahier critique de poésie, éditions Farrago, 2005, n°10. (avec une bibliographie et contenant un CD audio d’une lecture par Quignard du Lecteur.)

 

Lise, AS Ed-Lib.

 

par Lise publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Lundi 31 mars 2008

 



I. Japon : premières informations, influences de la Chine et de l’occident, fermeture.

Le Japon a depuis " toujours " nourri des relations avec la Chine malgré quelques périodes de repli souvent dues à des tensions politiques internes ou à quelque guerre pour le pouvoir impérial. Cependant son influence sur le Japon est indéniable : rappelons les principaux apports culturels de la Chine : dès le VIe siècle, le Japon adopte l’écriture chinoise (kanji) et le bouddhisme que leur apportent les moines. De même, les Japonais s’inspirent de l’architecture chinoise pour établir les plans de Kyôto (en damier) et adoptent quelques-uns de leurs plats (râmen…). Le Japon envoyait régulièrement des ambassades sur le continent qui ramenaient à leur retour au pays diverses doctrines ou écoles religieuses (bouddhiques essentiellement). L’archipel a peu connu d’invasion ou de tentatives d’invasion à travers son histoire, mais les premiers à tenter la conquête du Japon furent les Mongols en 1274 et en 1281. Leur échec ne fut possible que grâce au vent divin kamikaze qui veille depuis toujours sur le " peuple élu ".


En ce qui concerne l’occident, les toutes premières mais maigres informations concernant le Japon nous viennent de Marco Polo (1254 – 1324). Même si ce dernier n’y a jamais mis les pieds, il décrit, à partir de témoignages entendus, un pays qu’il appelle Cipango. Puis en 1513 Tomé Pires (1465 – 1540) fournit d’autres informations sur le Japon recueillies et notées dans son ouvrage Somme Orientale. En 1543, les premiers Portugais débarquent sur l’île de Tanegashima et six ans plus tard, le père François Xavier se rend sur l’archipel. A partir de là, les Jésuites vont progressivement entamer l’évangélisation du Japon, avec plus ou moins de réussite. Le shôgun (chef militaire – l’empereur n’a qu’un rôle symbolique) fut favorable au développement du christianisme pour divers motifs : tout d’abord pour contrer les sectes (écoles de pensée) dont les ambitions politiques ne cessaient de croître, écoles qui possédaient par ailleurs une vraie force militaire. Selon les dirigeants du pays, le christianisme nourrissait davantage un but " élevé ", plus spirituel. Il faut de plus souligner que les Européens offraient à l’archipel des connaissances (cartographie, médecine, armes à feux, navigation, astronomie, etc.) et des échanges commerciaux extrêmement bénéfiques pour le pays et le pouvoir en place (introduction des armes à feux, capitaux pour renforcer leur armée). Cependant, face aux multiples conversions au christianisme des Nippons (surtout de grands seigneurs), l’influence grandissante des prêtres, les manipulations des Britanniques et Hollandais qui cherchaient à discréditer les Jésuites, la méfiance s’installa et Toyotomi Hideyoshi finit par interdire la poursuite de l’évangélisation. Le Japon se ferma au monde pour deux siècles après la publication de deux édits de fermeture en 1636-1638.

 


II. Biographie de Luis Frois

Luis Frois : 1532 Lisbonne – 1597 Nagasaki.

Jeune missionnaire portugais, il est envoyé dans les Indes orientales à l’âge de 16 ans. Il assiste Gaspar Vilela dans son évangélisation au Japon, à Kyôto (1563). Il étudie le japonais, collabore à la rédaction de grammaires et dictionnaires de la langue nipponne et traduit des biographies et des manuels religieux. En 1565, il quitte Kyôto pour Sakai pour y revenir quatre années plus tard. Il rencontre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi (dirigeants japonais, principaux acteurs de la réunification du Japon après une longue période de querelles et de guerres entre province), Oda Nobunaga lui donne l’autorisation officielle de propager la religion chrétienne. Il sert également d’interprète à Valignano quand ce dernier rencontre le shôgun. A partir de 1583, il rédige son Histoire du Japon, écrit très précieux entre autres sur les mœurs, la vie politique et quotidienne de l’archipel. Il rédige également 140 lettres qu’il envoie au Portugal ainsi que le Traité présenté ici. A noter que les grandes qualités d’observation de Luis Frois ainsi que ses bonnes connaissances des mœurs et des termes japonais et européens donnent à ses écrits une valeur inestimable et des repères et des connaissances intéressantes sur le Japon du XVIe siècle.

 

 

III. Présentation du texte

Le manuscrit du Traité a été découvert en 1946 à la Bibliothèque Royale de l’Académie d’Histoire de Madrid. L’auteur n’avait pas signé son œuvre mis il fut rapidement attribué à Luis Frois. L’ouvrage présente une caractéristique propre à la Renaissance, celle de la comparaison du connu et de l’inconnu (Portugal- Japon). Les notes de Luis Frois répertoriées ici nous offrent deux " avantages " : dans un premier temps, il constituait une formidable base de données sur les mœurs et les pratiques du Japon pour les Jésuites qui entamaient un voyage vers l’archipel. Les connaître leur permettait ainsi d’éviter impers et incompréhension et d’adopter l’attitude " adéquate ". D’autre part, il offre aux historiens et autres spécialistes des informations nécessaires pour appréhender et connaître le fonctionnement de la société japonaise d’alors.


Le texte se présente sous forme de chapitres, chacun ayant un thème spécifique (par exemple : chapitre 1, des hommes, de leurs personnes et de leurs vêtements). L’auteur répertorie les usages, les coutumes, le fonctionnement de la société japonaise mais aussi le bon sens et le sens pratiques des nippons à travers les hommes, les femmes, l’éducation des enfants, la religion, la façon de se nourrir, les armes, les chevaux, la médecine, l’écriture, les maisons, les arts populaires et autres choses inclassables.


Chap. 1 n°15 : "  Chez nous, quelqu’un se rase la barbe quand il veut entrer en religion ; les Japonais coupent le petit toupet de leur nuque en signe de renoncement aux choses du monde. "


Chap. 2 (Des femmes, de leurs personnes et leurs mœurs) n°60 : " En Europe, les femmes reçoivent leurs hôtes en se levant ; celles du Japon en restant assises. "

 


Ses observations respectent en quelque sorte l’ordre du titre et paraissent très souvent extrêmement précises et judicieusement observées sans aucun a priori ni jugement (hormis dans les chapitres consacrés à la religion et aux femmes). Une rigueur et une hiérarchie qui facilitent la lecture et démontrent une fois encore les qualités de son auteur. Cependant, il a été observé que Luis Frois n’avait probablement pas relu son manuscrit, certaines de ses constatations auraient pu se trouver ailleurs (par exemple : page 19 – chapitre 1 - il évoque à trois reprises les épées et leurs usages, alors qu’il a plus loin dédié une partie aux armes).


Les observations se succèdent en mettant en parallèles les us et coutumes portugaises et japonaises, à la fois pour mieux les identifier, les reconnaître et les comprendre :


Chapitre 1, n° 30 : " Chez nous, le noir est la couleur du deuil ; chez les Japonais, c’est le blanc. "


Chapitre 3, n° 20 : " Chez nous, les enfants vont souvent chez leurs proches parents et leur demeurent familiers ; au Japon, il est rare qu’ils le visitent, et ils les traitent comme des étrangers. "


Luis Frois souligne également une particularité des Japonais – qu’ils conservent d’ailleurs toujours aujourd’hui – leur sens pratique :


Chapitre 7, n°39 : " Nous nous battons pour investir des places-fortes, des villes et villages, et nous saisir de leurs richesses ; les Japonais le font pour faire main basse sur le blé, le riz et l’orge. "


Chapitre 10, n° 14 : " Nos lettres ne peuvent exprimer un long concept que par un long développement ; celles du Japon sont très brèves et concises. "


Il introduit quelques facettes de la société japonaise et de son organisation :


Chapitre 10, n°18 : " L’ère des chrétiens ne changera pas la naissance du Christ jusqu’à la fin du monde ; l’ère du Japon change six ou sept fois dans la vie d’un roi. "


L’auteur a par ailleurs su observer les Japonais dans leur vie quotidienne et constater et décrire quelques-uns de leurs caractéristiques psychologiques :


Chapitre 14, n°58 : " Nous succombons souvent à la colère et ne dominons que très rarement notre impatience ; eux, de manière étrange, restent en cela toujours très modérés et réservés. "


Ces quelques exemples pour démontrer les qualités de son auteur qui, pourtant, lui ont fait défaut lorsqu’il s’est agi de parler de la religion ou des femmes. Il ne faut pas perdre de vue, pour expliquer cette petite lacune, que Luis Frois était un homme d’église venu pour propager le christianisme dan l’archipel. Aussi perd-il son objectivité :

Chapitre 4, n° 25 : " En toute chose, nous tenons le démon en haine et abomination ; les bonzes le vénèrent et l’adorent, lui font des temples et des sacrifices. "

Cette dernière observation, comme de nombreuses dans le chapitre consacrée à la religion et aux pratiques religieuses, est tout à fait erronée. Même s’il existe dans chaque civilisation le concept de démon, les bonzes japonais n’ont pas de pratiques " satanistes " mais il existe au Japon diverses sectes (écoles de pensée) et de nombreux courants dérivés du bouddhisme, du taoïsme, du shintoïsme voire des courants qui reprennent des concepts de chaque (le syncrétisme est fréquent).

Si l’on se pense sur le chapitre des femmes et " de leurs mœurs " (un petit a priori significatif dans le titre ?) on constate le même phénomène dans certaines observations :

Chapitre 2, n°38 : " En Europe, l’avortement, pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon, c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois. "

On peut bien entendu comprendre cette remarque de la part d’un homme d’église dont la vocation est de défendre la vie mais ici, il est évident que Luis Frois commet une petite exagération.

 

Pour conclure et malgré quelques remarques discutables, il est indéniable que l’ouvrage de Luis Frois est un outil majeur, pertinent et indispensable pour comprendre le Japon dans lequel il vécut et permettre d’expliquer son fonctionnement et son histoire.

Virginie, A.S. Ed.-Lib.

par Virginie publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Jeudi 27 mars 2008

Biographies et bibliographies :

     


    

     Georges Bataille
naît en 1897 ; adolescent, il rencontre le catholicisme, ses parents étant athées, se convertit et songe sérieusement à se faire prêtre. En 1920, il renonce définitivement à sa vocation monastique après des lectures éclairantes. Il a découvert Nietzsche et son Dieu mort ; il s’est reconnu totalement dans la pensée du philosophe, refuse le corps prohibé et sale que ses lectures plus pieuses lui donnent à voir. Il cherchera ensuite un accès à cette chair vulgaire par des moyens plus tangibles que la religion et l’érudition : la débauche qu’il vit et raconte. Diplômé de l’École des Chartes puis de l’École des hautes études hispaniques à Madrid, où il se passionne pour les corridas dont le symbolisme sexuel le fascine, il entre à la Bibliothèque nationale de France.

      L’œuvre de Bataille est inclassable tant il s’est intéressé à des sujets différents, sur lesquels il a écrit sous différents pseudonymes ou son propre nom, la littérature, l’art, la politique, la sociologie, l’anthropologie et selon un système de pensée tellement déconstruit que l’on ne peut pas le classer non plus parmi les philosophes. Lui-même refuse qu’on le caractérise ainsi, il est simplement une figure d’intellectuel très engagé dans la vie culturelle de son époque bien qu’on l’ait un peu oublié aujourd’hui. Il collabore à de nombreuses revues comme Aréthuse, une publication sur l’art et l’archéologie.

     Il se lie aux surréalistes après avoir rencontré Breton mais une polémique esthétique entre les deux hommes conduit à la rupture et à des attaques par textes interposés. Bataille crée une revue anti-surréaliste, Documents, qui regroupe des chercheurs de différents domaines dont des ethnologues qui amènent Bataille à s’intéresser aux arts primitifs. Bataille est très impliqué dans la vie politique : la montée des idéologies fascistes l’inquiète ; l’écriture devient, si ce n’est une arme, du moins un moyen de révéler le danger qui approche.

 



   Il rejoint La Critique sociale, revue du Cercle Communiste Démocratique, puis se réconcilie avec Breton et réunit des intellectuels antifascistes autour de la création de Contre-Attaque en 1935. Quatre ans plus tard au seuil de la Seconde Guerre mondiale, il crée la revue Acéphale et une société secrète du même nom s’opposant au National-Socialisme.



     Dans le roman Le Bleu du ciel écrit en 1936 et publié en 1945, il met en scène un jeune homme ayant une liaison sulfureuse avec une jeune femme dépravée qui observe avec nihilisme l’Europe des années 1930 et les présages de la guerre. Pendant le conflit Bataille choisit de rester en France et de regarder les événements. Il circule et écrit beaucoup, poèmes, récits, essais dont trois textes, Le Coupable, Sur Nietsche et L’Expérience intérieure regroupés sous le titre de Somme athéologique. Les critiques les considèrent comme la partie mystique de son œuvre.

     Il écrit également des articles sur l’art dans la revue Critique qu’il fonde après guerre - elle existe toujours -, articles dans lesquels il développe sa vision de l’art comme devant être transgressif. "L’art représente une révolte contre le monde profane du travail dominé par le projet et l’utilité. " L’art doit être révélateur de l’humain. Bataille veut penser l’homme dans sa totalité, " entier, non mutilé ", même dans ce qu’il a de plus repoussant, de moins noble ; la littérature doit donc contenir toutes les facettes de l’humanité, ne rien cacher. D’où son admiration pour Sade dans l’œuvre de qui il voit une tentative pour repérer par le biais de la fiction les limites de l’humanité. Sa perspective fait violence à notre représentation de l’homme, en allant contre la doxa, parce qu’elle nous refuse la facilité de croire que la violence est en dehors de l’humain ; la pensée de Bataille dérange. Il a obtenu la reconnaissance et la consécration après sa mort (1962) certainement en partie parce qu’il a fallu du temps à ses contemporains pour penser que l’horreur de la Seconde Guerre mondiale soit le fait des hommes et non d’un monstre, que l’humanité ce soit aussi Auschwitz et Hiroshima.

 

 

 

 



     Dans L’Expérience intérieure, Bataille rompt avec l’enchaînement de la pensée et met ainsi en crise tous les systèmes de pensée philosophiques. Le monde décrit par Bataille n’est plus soutenu par Dieu ni éclairé par la raison ; l’expérience n’aboutit donc qu’au vide. Ni les chrétiens, ni les philosophes ne peuvent l’admettre ; Sartre attaquera violemment ce livre. Plus tard, dans Madame Edwarda, Bataille va encore plus loin dans l’inconvenance et balaie la pensée religieuse et philosophique en représentant Dieu sous les traits d’une prostituée, en mêlant réflexions philosophiques et scènes érotiques.

 

 



   L’Erotisme, publié en 1957, est l’expression la plus générale de sa pensée, non pas philosophique encore une fois puisqu’il ne construit pas un système cohérent. Bataille y définit l’homme par la conscience de la mort et le travail. Le monde humain exige l’expulsion d’une violence originelle (celle de la mort naturelle et de la sexualité) dont l’homme garde comme une nostalgie et qui doit être réactualisée dans les sacrifices religieux. L’humanité se distingue de l’animalité par l’instauration d’interdits, par la distinction entre le profane, soumis au rationnel et au labeur, et le sacré, à la fois fascinant et repoussant parce que lieu où la violence se déchaîne. L’érotisme est un sujet prépondérant chez Bataille mais le penseur ne s’arrête pas aux frontières charnelles du plaisir ; c’est dans la débauche et l’obscénité qu’il va chercher l’expérience de l’excès, le dépassement de l’entendement, l’atteinte de l’impossible. L’érotisme de Bataille est macabre, la relation entre le sexe et la mort donne à l’être un violent sentiment paradoxal d’extase et d’angoisse. " Le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands. " Le concept d’érotisme est aussi appréhendé par son versant opposé, le religieux. Bataille utilise l’expérience mystique qu’il détourne de sa finalité religieuse pour lui donner une portée philosophique.

 

 



     Dans La Littérature et le Mal, publié en 1967, Bataille expose comment la littérature exerce son pouvoir de révélation si elle est du côté du mal parce que pour révéler l’excès il faut être dans la transgression si le récit est un prolongement fictif d’une expérience vécue, s’il tient à la fois du document et de la fiction. La littérature doit être sacrificielle ; dans les romans de Bataille les personnages font l’épreuve de la mort en tant qu’acteurs ou spectateurs, sous la forme immédiate, ou la forme érotique de la petite mort, la forme tragique de l’angoisse, ou sous la forme comique à travers une cruauté joyeuse comme par exemple dans Histoire de l’œil. Le sacrifice se lit aussi dans la violence faite au langage et à la construction narrative.

 

 

     Mishima Yukio, de son vrai nom Kimitake Hiraoka, est né en 1925 à Tokyo. Elevé par sa grand-mère, une femme très cultivée appartenant à la caste des samouraïs, il est plongé dés son enfance dans la littérature et le théâtre kabuki. Il commence à écrire très jeune ; à 16 ans, il publie La forêt en fleurs qu’il signe déjà de son pseudonyme. Ses auteurs de prédilection sont alors Oscar Wilde, Raymond Radiguet ou Jean Cocteau. Il étudie le droit et trouve un emploi au ministère des finances mais démissionne un an plus tard pour se consacrer définitivement à la littérature.


     Auteur prolifique, Mishima publie plus de 100 textes, nouvelles, romans, essais, pièces de théâtre entre 1941 et 1970. Il fait partie de la génération d’écrivains modernes d’après guerre, avec Abe Kôbô ou Ôe Kenzaburô, qui ont en commun d’avoir été de jeunes témoins impuissants du conflit mondial. Cela a apporté à chacun une approche particulière de la réflexion politique et philosophique questionnant l’avenir de l’humanité. L’œuvre de Mishima comprend les valeurs fondamentales de la modernité : la valorisation et la libération du corps à travers le thème récurent de l’homosexualité, le voyeurisme et la prostitution ; l’engagement politique à travers l’ultra nationalisme et le culte du pouvoir impérial ; le travail sur l’image de l’intellectuel dans la société, à la fois objet et maître des médias ; l’interrogation sur la relation entre le créateur et son art.

     Outre sa frénésie d’écrire, sous diverses formes, qui place la littérature au cœur de sa vie, la grande part autobiographique qu’il donne à ses romans et en parallèle sa façon de faire de lui-même un personnage romanesque montrent sa conception d’un artiste fusionnant avec ses œuvres, sacrifiant sa vie à ses idées. Kimitake Hiraoka a sculpté le personnage de Mishima au cours des ans ; il suit l’entraînement des forces militaires d’autodéfense et crée ensuite sa propre armée privée, " La Société du bouclier ", destinée à défendre l’empereur ; il décide de faire de son corps celui d’un athlète par la pratique intensive des arts martiaux ; ce sera l’objet de l’essai intitulé Le Soleil et l’acier en 1968 ; il se fait photographier dans les pauses torturées d’une représentation de saint Sébastien qui le fascine. Le 25 novembre 1970 il se donne la mort par seppuku au Q.G des forces d’autodéfense devant 2000 soldats qu’il a tenté en vain de soulever contre la constitution de 1946. Son amant lui donne le coup de grâce.

 



     Sa première œuvre d’importance a été publiée en 1949. Confession d’un masque est un roman à la première personne, fortement autobiographique mais fantasmé, qu’il dédie à Georges Bataille. Un garçon pas comme les autres se raconte. Enfant, il est fasciné par les contes cruels, les images de violence et de mort. Adolescent, il connaît sa première éjaculation en contemplant une représentation de saint Sébastien. Son désir de donner l’illusion à ses camarades de partager leur attirance " normale " pour les filles se conjugue à la peur d’être démasqué. Il tente d’atteindre cette " normalité " en embrassant une jeune fille mais il n’éprouve aucun désir ni plaisir. L’expérience avec une prostituée se révèle aussi vaine, l’impuissance freine ses ambitions hétérosexuelles. Lorsque dans la scène finale, il regarde un jeune homme à demi-nu, beau et musclé, il s’imagine immédiatement en train de le … poignarder ; la mort comme objet de désir est une notion importante de la pensée de Mishima.


     Le Pavillon d’or
, en 1956, est le premier roman à lui valoir la consécration internationale. Mishima utilise un fait réel : l’incendie criminel commis par un bonze novice d’un des plus précieux temples de Kyôto, le Kinkakuji. D’après ce personnage réel l’auteur crée son narrateur, Mizogushi, un jeune homme souffrant d’un très fort complexe d’infériorité à cause de ses origines modestes et d’un bégaiement dont on se moque. La beauté du temple lui fait horreur et le fascine ; il ne peut supporter son sentiment face au sublime et doit donc détruire le temple, le sacrifier pour s’accomplir et peut être hériter de la splendeur du monument.

  



     En 1965 commence à être publiée en feuilleton la tétralogie de Mishima, œuvre de plus de 1500 pages à laquelle il travaille jusqu’au matin même de son suicide. Son titre, La Mer de la fertilité, est le nom donné à une des plus vastes étendues désertiques de la lune. La particularité de Mishima est de faire se marier son amour pour la tradition japonaise et une modernité liée à la culture occidentale. La pensée bouddhique imprègne ainsi la tétralogie de la notion d’illusion, de vide et du thème de la réincarnation qui est le fil conducteur entre les quatre textes. Tous les thèmes récurrents de Mishima se retrouvent dans cette œuvre, les amours impossibles, le nationalisme exalté, le suicide, l’homosexualité. Dans ses pièces de théâtre il tente une hybridation entre théâtre Nô, Kabuki et dramaturgie occidentale, de la Grèce classique et de la France du XVIIe siècle. Cinq Nôs modernes suit les règles du genre mais en réinvente les thèmes, Le Palais des fêtes moque les pratiques culturelles de l’ère Meiji qui en essayant d’imiter la culture occidentale n’aboutissent pour Mishima qu’au ridicule.

 

Etude comparée d’après une nouvelle de Mishima :


     Dans un entretien, juste avant sa mort, Mishima déclare : " Bataille est le penseur européen qui m’apparaît le plus proche ". Pourtant il ne l’a connu qu’aux environs de 1960, c'est-à-dire dix ans avant sa mort. Il y a deux éléments qu’on peut relever chez ces auteurs, c’est leur fascination commune pour l’éros et la mort, mais le corps n’y a pas le même sens.


     Mishima est plus jeune que Bataille, il le découvre en 1960 avec la traduction de L’Érotisme, sa formation littéraire est alors déjà accomplie. Donc on ne peut pas vraiment parler d’influence mais plutôt d’une rencontre entre deux auteurs d’une culture éloignée, même si Mishima considère Bataille comme son frère aîné spirituel. Et à la suite de la lecture de cette traduction, il publie un article lui aussi intitulé " L’Érotisme ", où il lui déclare sa sympathie et estime que Bataille a donné à l’érotisme une vision plus globale que celle qui lui était accordée avant. C’est surtout la liaison étroite entre l’éros et la mort présente chez Bataille qui va fasciner Mishima qui l’avait déjà abordée dans Confession d’un masque par exemple. Mishima le souligne dans l’article : " il y a convergence entre sexualité et sacrifice : mettre à nu la victime est le premier pas vers la dissolution, la tuer est l’accomplissement de la dissolution ".


     Pour étudier cette relation on peut prendre l’exemple de Patriotisme, une nouvelle écrite
 en 1966 par Mishima. Car c’est un texte emblématique du dernier Mishima (celui qui a connu Bataille), dont l’histoire de suicide honorable anticipe la propre fin de Mishima. De plus il a exprimé sa préférence pour cette nouvelle, déclarant qu’elle représentait " le meilleur et le pire de son œuvre ". Enfin ce texte est souvent considéré comme le fruit de l’assimilation de la théorie " bataillienne " par Mishima. Cette nouvelle raconte l’histoire de Shinji Tokeyama, un lieutenant sympathisant et ami des rebelles qui ont organisé le coup d’état du 26 février 1936. Mais il est tenu à l’écart de leurs projets car il vient de se marier. Il reçoit l’ordre par le gouvernement de mener une attaque contre les rebelles. Devant ce dilemme : rester fidèle à ses amis ou obéir à l’ordre impérial pour rester loyal, il préfère se suicider. Après avoir fait l’amour à sa femme une dernière fois, il s’éventre et son épouse se poignarde ensuite. Mishima a plus tard écrit un article " l’incident du 26 février et moi " qui a servi de préface à la réédition de Patriotisme. Pour résumer, il y déclare que c’est son expérience de la guerre, les lectures de Nietzsche et sa connivence avec le philosophe Georges Bataille qui lui ont inspiré cette nouvelle. En effet les ressemblances apparaissent évidentes au départ, surtout à cause du dénouement, c'est-à-dire la mort sanglante après l’amour.


     Pourtant il y a aussi de nombreuses différences. En premier lieu, le suicide du lieutenant est un acte lucide, surtout cérémoniel. Même si quand il s’éventre, Mishima fournit une description très détaillée du sang, des intestins, de la graisse, l’érotisme de cette nouvelle n’est pas tout à fait celui de Bataille placé sous le double signe de l’interdiction et de la violation, passant aussi par la destruction. Or dans Patriotisme, c’est le calme, dans un respect mutuel, qui règne au moment du double suicide qui de plus n’est pas provoqué par la passion du corps. Ce qui est contradictoire de ce qu’a écrit Bataille dans L’Érotisme : " Si l’union des deux amants est l’effet de la passion, elle appelle la mort, le désir de meurtre ou de suicide. " Or chez Mishima, c’est un suicide de raison, et non de passion. Le héros a toujours conscience de soi, le suicide est le résultat d’une délibération (entamée dès le premier jour du mariage). C’est plutôt un choix éthique qui a poussé le lieutenant au suicide, l’acte d’amour permettant de le parfaire de façon héroïque et esthétique. Donc il n’y a pas d’extase, de hors soi comme chez Bataille. Cette différence sur l’extase est sûrement due au statut du corps chez les deux auteurs. Ainsi le début de la scène d’amour de Patriotisme : " Reiko reposait les yeux clos. La lumière basse de la lampe révélait la courbe majestueuse de sa blanche chair. Le lieutenant, non sans quelque égoïsme, se réjouit de ce qu’il verrait jamais : tant de beauté défaite par la mort ", le lien entre l’éros et la mort est très présent mais la description de Mishima n’est pas obscène, plutôt romantique, alors que le corps de Bataille est plus cru, brut ,mêlé de sang et de sperme, il est plus visqueux. Pour lui le corps le plus répugnant est le plus divin, tandis que le corps de Mishima doit être beau, reste froid et solide. Alors que Bataille veut faire " ressortir la condition animale des corps ", Mishima représente le corps idéalisé du lieutenant, tel une statue. On retrouve là le tableau de Saint Sébastien de Guido Reni qu’a souvent évoqué Mishima, que l’on peut mettre en lien avec une photo d’un supplice chinois (" cent morceaux " ou lengchi en mandarin), maintes fois revendiqué comme inspiration par Bataille, qui symbolise bien la vision du corps des deux auteurs, par leurs points communs et leurs différences. De plus chez Mishima, il y a une dualité corps/âme dans plusieurs de ses romans.

 

 



     Un autre élément à prendre en compte est le statut du corps au Japon qui est différent de celui qu’il a en Occident. En Europe, le nu est un thème central, mais il n’y a pas toujours eu une telle passion au Japon. Mishima l’a expliqué : traditionnellement, le corps en tant que tel ne symbolise pas la beauté. Par exemple un corps musclé n’était pas l’attribut de la noblesse mais du peuple. De même, pour les samouraïs, on s’attachait surtout à leur esprit lucide et subtil. La différence en fait est qu’en Occident, un beau corps symbolise la beauté idéale, la puissance est liée à l’érotisme, tandis qu’au Japon il n’y avait pas un tel culte du corps, celui-ci étant moins lié à l’érotisme. En effet les peintres représentaient l’amour et l’érotisme par l’absence (les vêtements d’une femme, la trace d’un parfum…), qui était plus importante que la présence physique. Mishima l’a développé dans une série d’essais, L’esthétique de la fin, où il explique qu’au Japon, l’amour commençait traditionnellement par l’union des corps ; le sentiment d’amour ne venait qu’après, car pour eux l’union physique n’est pas l’ultime étape de l’amour et de l’érotisme.

 



   Mais, encouragé par les lectures de Bataille, il a voulu quitter cette esthétique traditionnelle, a voué un véritable culte au corps, mais un corps qui reste dans une certaine mesure vide, qui n’a pas totalement rejeté cette tradition de l’absence. Et malgré certaine différences, les similitudes entre les deux auteurs sont frappantes ; d’ailleurs les thèmes développés par Bataille et relevés par Mishima dans ses articles critiques (la fusion de l’érotisme et de la mort, la fête comme temps sacré de la transgression…) sont ceux qu’on trouve dès les premières œuvres de Mishima. En cela Bataille n’a point influencé Mishima mais lui a fourni une formulation philosophique de ses fantasmes.


Marie-Fanny et Antoine, A. S. Éd.-Lib.

 

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Mercredi 26 mars 2008

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SEI SHÔNAGON,
Notes de chevet,
(traduction et commentaires d’André Beaujard),
Gallimard/Unesco, 1960.

 











I - Aperçu de la culture japonaise sous l’ère Heian


1) Repères temporels


     La période Heian se situe entre 794 (date où Kyoto, alors appelée Heian Kyô, devient la capitale et signifie " lieu de paix et de pureté ") et 1192 (ce qui correspond à l’instauration du pouvoir militaire des shôgun). Cette période est généralement considérée comme l’âge d’or du Japon. C’est plus précisément autour de l’an mille que la littérature nippone est à son apogée : il s’agit d’une littérature classique, dont l’équivalent serait notre XVIIème siècle français.

sei-heian-damedecour.jpegDame de cour de l'ère Heian

     Les Notes de chevet de la dame d’honneur Sei Shônagon datent de la fin du Xème et du début du XIème siècle. Elle a écrit ce recueil alors qu’elle était à la cour impériale au service de l’impératrice Teishi. La vie à la cour était très codifiée mais les dames et gentilshommes y étaient très libres, plus préoccupés d’esthétique et de plaisir que de questions morales. Les arts y tenaient une place prépondérante (littérature, peinture, calligraphie, danse, musique et chant) et le souci de raffinement, de beauté et d’harmonie semblait déterminer tous les comportements.


     2) La poésie


     En 951, devant l’engouement de gens de la cour pour les waka (poème de 31 syllabes), l’Empereur fonde un office de poésie. Des concours de poésie s’inspirant de ce qui se fait en Chine s’organisent (uta-awase) au cours desquels on compose des poèmes selon un cérémonial précis. D’autres types de jeux sont inventés où l’on compare les qualités des objets les plus variés : racine, coquillages, encens, etc. Un ou plusieurs arbitres ont pour mission de départager les deux partis. Pourtant les premiers traités de poésie sont postérieurs puisqu’ils datent de la fin de la période Heian. On retrouve ces gens qui se défient à coup de poèmes dans les Notes de chevet.


3) La littérature féminine


     La place de la femme au Japon sous l’ère Heian est relativement complexe : elle doit être belle, intelligente, discrète jusqu’à l’effacement. C’est une société dominée par les valeurs féminines, mais il ne faut pas se méprendre : cela ne signifie pas que les femmes avaient le pouvoir, mais plutôt que les hommes étaient très féminins. Pourtant, la littérature est un domaine ouvert aux femmes depuis l’époque Nara (710 à 794) où les poèmes des femmes étaient prisés autant que ceux des hommes. On attendait même d’une femme qu’elle sache composer un waka où intervenaient toutes les références à la nature qui devaient en faire une oeuvre d’art. D’ailleurs les chefs-d’œuvre de la littérature de l’époque furent écrits par des femmes, ce qui paraît très moderne si l’on pense à la situation de la femme en Europe en plein milieu du Moyen Age. Si les femmes écrivaient en caractères japonais (syllabaires), autour de l’an mille, les hommes utilisaient les caractères chinois (kanji, c’est-à-dire les idéogrammes).

 

II- Les chefs-d’œuvre de la littérature japonaise


1) Le dit du Genji de Murasaki Shikibu

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     Avant d’analyser Les notes de chevet il est important de resituer cette œuvre par rapport à un autre écrit majeur qui date de la fin du Xème siècle : Le dit du Genji (Genji Monogatari). Il s’agit d’un roman de cour, racontant les aventures amoureuses du prince Genji, avec beaucoup de légèreté et de psychologie. Ce livre constitué de 54 chapitres est considéré par les spécialistes du Japon comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise, dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Il a fait l’objet de nombreuses réécritures par des copistes, toujours sur des papiers précieux et rehaussés d’éclats d’or et d’argent. Les premières peintures inspirées du Dit du Genji datent d’un siècle après son écriture : il s’agit d’œuvres réalisées par les femmes et appelées " onna-e ". Au XVIème siècle, d’autres artistes illustrèrent Le dit du Genji.

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2) Les sôshi et les nikki


     Livre inclassable, Notes de chevet est parfois considéré comme un essai et parfois comme un journal intime au sens japonais du terme (qui peut contenir des poèmes, pensées, anecdotes, critiques, événements, etc.).Le mot " sôshi " que l’on traduit généralement par " notes " s’applique à un genre littéraire bien défini dont Sei Shônagon a donné le premier et le plus parfait exemple. Les " nikki ", en général écrits par des femmes, sont des journaux intimes tenus au jour le jour, alors que les sôshi sont également des écrits intimes mais qui ne respectent pas l’ordre chronologique, ni même aucun plan. Le mot " zuihitzu " sert également à les désigner : il peut se traduire par " au fil du pinceau ". Cette expression rend bien compte de l’hétérogénéité des Notes de chevet où idées, images, pensées, sensations et souvenirs se mélangent, comme si l’auteur avait procédé par association d’idées.

 

III – Dame d’honneur Sei Shônagon


1) Quelques éléments biographiques

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     Nous savons peu de choses sur Sei Shônagon. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’elle vient d’une famille aisée et cultivée : son père et son grand-père étaient tous deux des poètes reconnus. Elle est née aux environs de 966, et en 993 elle s’installa au palais impérial au service de l’épouse impériale Teishi, qu’elle servit jusqu’à sa mort en l’an 1000. Elle acquis une reconnaissance en tant que poète à la cour impériale. Ses écrits témoignent d’un attachement et d’une loyauté sans borne envers l’impératrice. Ensuite, on ignore ce qu’est devenue Sei Shônagon, et les différents témoignages dont on dispose relèvent plus de la légende que de la biographie. On estime qu’une partie de ses cahiers a été écrite au palais, pendant l’été et l’automne 996, une autre aurait été rédigée après la mort de l’impératrice en 1000, et le troisième segment serait encore plus tardif. La façon dont les cahiers de Sei Shônagon ont été portés à la connaissance du public est assez floue et l’explication en fin d’ouvrage, selon laquelle le gouverneur de la province de l’Ise lui rendant visite à la campagne aurait vu les cahiers et s’en serait emparé pourrait avoir été rajoutée ultérieurement par un copiste.


     Sei Shônagon est une femme très intelligente, qui observe attentivement tout ce qui l’entoure, et en premier lieu les êtres humains. Elle a une étonnante capacité d’émerveillement, mais si elle est souvent admirative (vis-à-vis des gens élégants et talentueux), elle n’hésite pas à critiquer de façon véhémente certains comportements.


2) Les influences de Sei Shônagon


     Il est probable que Sei Shônagon se soit inspirée de la littérature chinoise, son père en étant un spécialiste (il a réalisé une anthologie) : Erya et Shiming sont les deux œuvres les plus anciennes où l’on trouve des listes et des réflexions critiques proches des Notes de chevet. Ses sources d’inspiration au Japon sont à chercher du côté de Minamoto No Shitagô qui, en 934, a composé une encyclopédie en langue japonaise : le Wamyô-Ruijushô. Sei Shônagon connaissait aussi certainement les Ecrits mélangés de la littérature Tang populaire, qui regroupait avec humour les choses négatives et les choses positives et les répartissait par groupes de cinq.

 

IV – Notes de chevet : un livre hybride


1) La composition du livre

 


     Le livre se compose de 300 développements de longueurs très variées : de trois lignes à plusieurs pages, le livre en comportant 250. Parmi ces 300 fragments, 162 ont des titres, comme par exemple " Choses qui font battre le cœur ", " Choses difficiles à dire ", " Gens qui ont un air de suffisance ". Il n’est régi par aucun ordre logique, l’auteur semble écrire ce qui lui passe par la tête et qu’elle a envie de fixer sur le papier : association d’idées et digressions sont donc les deux mots d’ordre.


     Il est possible de dégager trois axes différents dans les Notes de chevet :

 Des listes : elle dresse de nombreuses listes (parfois agrémentées de commentaires, mais pas toujours). Ces listes concernent des domaines très éclectiques avec une prédilection pour la nature (sources chaudes, montagnes, cascades, etc.) et les arts (instruments à cordes, danses, etc.) ;


 Des souvenirs d’événements qui se sont déroulés à la cour et qui l’ont marquée : les grands moments (les fêtes ou les rites), mais aussi de petits événements du quotidien qui l’ont émue, charmée ou exaspérée ;


 Des impressions personnelles, des remarques critiques sur ses contemporains notamment.


     Elle écrit donc surtout sur ses sensations, ses impressions, les petits événements dont elle est témoin (elle ne fait aucune mention des troubles politiques que connaît le pays).

 


2) Les relations entre hommes et femmes à la cour


     Ces Notes de chevet nous offrent une vision unique des relations entre hommes et femmes à la cour. La communication entre les deux sexes était régie par des règles de bonne conduite qui n’empêchaient pas les couples de se former et de se rencontrer, pourvu qu’une certaine discrétion soit respectée. L’échange de lettres, contenant souvent des poèmes, calligraphiées avec soin sur de beaux papiers, était le principal moyen de communication - et donc de séduction - entre hommes et femmes. Dans l’érotisme japonais, ce qui est caché se révèle aussi important que ce que l’on dévoile : les femmes dissimulent leur visage derrière des éventails et beaucoup de discussions ont lieu alors que les deux amants se trouvent de part et d’une fine cloison ou d’un paravent. Cependant, il ne faut se garder de considérer la culture japonaise de l’époque Heian avec un regard occidental. On ne trouve pas d’équivalent de l’amour courtois, respectueux et distant du chevalier du Moyen Age pour sa dame : les relations entre les sexes sont spécifiques à la culture japonaise et en ce sens elles ne sont guère comparables à ce qui se passait en Europe à la même époque.


     La cour est le royaume des femmes d’esprit et si la beauté reste le principal attrait des hommes pour les femmes, ils apprécient également qu’une femme soit cultivée et brille aussi par son intelligence. Sei Shônagon ne parle que des relations entre hommes et femmes à la cour impériale, et cela ne nous dit rien sur ce qu’elles étaient dans le reste du Japon : il est évident qu’il devait y avoir de grandes différences selon les classes sociales et que les femmes de la cour étaient des privilégiées par rapport aux femmes du peuple. Sei Shônagon tient des propos que l’on pourrait qualifier de féministes si l’on ne craignait pas l’anachronisme : " j’apprécie peu et je trouve sans intérêt les femmes qui mènent une vie honnête, se satisfont d’un bonheur conjugal de surface et n’attendent aucune joie de l’avenir ".


     Le gentilhomme de Heian, quant à lui, prenait grand soin de son apparence physique : il mettait beaucoup de parfum, se poudrait le visage et étudiait sa tenue. Le prototype de l’homme de qualité est le prince Genji décrit dans Le dit du Genji (et qui s’inspire d’un personnage ayant réellement existé) : il est beau, élégant, sensible et peu enclin à l’héroïsme. L’influence du bouddhisme fait que beaucoup d’hommes aspirent à une vie monastique une fois qu’ils ont eu le temps de profiter des plaisirs de la vie.


     Si l’auteur ne nous dit rien ou presque de sa propre vie amoureuse, elle raconte plusieurs anecdotes où des amants échangent des lettres, se retrouvent, se quittent, etc.

 


Extrait :

" Pour les rendez-vous secrets, l’été est charmant. Les nuits sont extrêmement courtes et fugitives. Déjà, il fait jour et l’on n’a pas dormi un seul instant. Comme les stores sont partout restés levés la fraîcheur pénètre dans les habitations et l’on peut voir au loin, de tous les côtés. A l’aube, les amants ont encore quelque chose à se dire ; ils sont occupés à causer, quand juste devant leur chambre, un corbeau s’envole avec un cri sonore. Ils ne se doutent pas d’avoir étés découverts, et c’est bien amusant ! "


3) La nature, les éléments, les saisons


     Les descriptions émerveillées que Sei Shônagon fait de la nature sont colorées de sacré et de mysticisme. Les couleurs des feuilles de pruniers, les paysages enneigés, le bruit de la pluie lui inspirent parfois des poèmes qu’elle retranscrit dans le livre. La beauté de la nature et la nostalgie du temps qui passe marquée par la succession des saisons sont au cœur de son œuvre.

 


Extrait :

" Lorsque le ciel s’est éclairci après la pluie, au bord de l’eau, près d’un pont fait d’arbres auxquels on a laissé leur sombre écorce, que les fleurs de la ronce, écloses en profusion, sont splendides, éclairées par le soleil couchant ! "