Samedi 26 avril 2008


Orhan PAMUK
Istanbul. Souvenirs d’une ville, 2003
Traduit du turc par
J.-F. Pérouse, Savas Demirel et Valérie Gay-Aksoy
Gallimard, 2007

















Brève biographie :





     Orhan Pamuk est né le 7 juin 1952 à Istambul. Il est très reconnu en tant qu’écrivain en Turquie et dans le monde, ses livres ayant été traduits en plus de 20 langues. Orhan Pamuk a également reçu de nombreux prix littéraires, notamment le Prix Nobel de littérature le 12 octobre 2006.

     Cet auteur défend des opinions contraires à celles du gouvernement turc, en reconnaissant le génocide des Arméniens. C’est pour ces propos qu’Orhan Pamuk est menacé régulièrement et qu’en octobre 2005 l’écrivain a été mis en examen pour insulte délibérée à l’identité turque. Il souhaite également que la Turquie rentre dans l’Union Européenne.

    Orhan Pamuk a beaucoup écrit durant sa carrière d’écrivain, voici quelques titres de son œuvre :

Le Château Blanc (1996)
La vie nouvelle (1999)

Mon nom est rouge (2001)

Neige (2005)



Istambul. Souvenirs d’une ville :


     Cet ouvrage relate l’enfance et la jeunesse d’Orhan Pamuk à Istambul. L’histoire de la ville et celle de cet enfant sont intimement imbriquées, la première influençant sans nul doute la seconde. En effet, tout au long de l’œuvre, le lecteur découvre comment Orhan se construit avec la ville d’Istambul (d’où le titre du livre). L'ouvrage est illustré de photos de famille et de vues d’Istambul, en lien avec la trame narrative.

     Orhan Pamuk grandit dans l’immeuble familial d’une famille assez aisée d’Istambul. Son père est souvent absent, sa mère trop protectrice. Orhan vit dans un environnement feutré : l’appartement " musée " de sa grand-mère, un lieu sombre et austère, autrement dit pas l’endroit idéal pour un enfant. Aussi Orhan va-t-il très vite s’inventer un monde parallèle dans lequel il construira des histoires, afin d’échapper à la monotonie du réel.

     Au cours du récit, Orhan nous emmène dans les rue d’Istambul. On y découvre l’architecture mais aussi les konak (anéantissement par le feu des bâtiments anciens afin d’oublier l’empire fort d’autrefois, face à l’incapacité d’instituer à la place un monde " occidental " fort).

     C’est pendant son enfance qu’Orhan va découvrir les paysages du Bosphore réalisés par Melling, dessinateur occidental ayant séjourné 18 ans à Istambul. Orhan qualifie les représentations du fleuve de Melling de " monde merveilleux et heureux ". C’est en admirant les paysages de Melling que naîtra son goût pour le dessin, et, dès 15 ans, il commence à peindre des paysages d’Istambul.


Aquarelle de Melling

 
    L’écriture aussi deviendra rapidement un de ses principaux centres d’intérêt, avec l’influence de romanciers turcs comme Tampinar. Les écrivains turcs de cette époque étaient éblouis par la littérature occidentale, pris entre Orient et Occident, tout comme la ville d’Istambul à la même époque. En effet, le pays est alors à une période charnière de son histoire, avec la fin de l’empire Ottoman si puissant et l’ouverture au monde occidental.

 

     Orhan est aussi séduit par les écrits de romanciers occidentaux tels que Flaubert ou Théophile Gauthier.

     Dans cet ouvrage, Orhan Pamuk insiste sur le changement d’identité de la ville qui s’opère lors de son enfance. En effet, cette ville est séduite par le mode de vie occidental mais est retenue par son passé. À vouloir devenir une ville occidentale, Istambul perd sa richesse culturelle. Des panneaux sont disposés dans toute la ville avec l’inscription " Citoyen, parle turc ! ", alors qu’Istambul est une ville habitée par des hommes de nombreux pays. Orhan voit dans ces transformations une tentative d’uniformisation de la ville et un risque d’appauvrissement de la culture turque.

     Adolescent, Orhan est envoyé dans un lycée étranger pour améliorer son anglais. Il s’inscrira en études d’architecture mais abandonnera rapidement. C’est à ce moment du récit, lorsqu’il fait l’école buissonnière, qu’Orhan nous fait découvrir les quartiers pauvres et délabrés d’Istambul et que l’on ressent la tristesse qui émane de cette ville gorgée d’Histoire.

     Vers la fin du récit, Orhan rencontre son premier amour, Rose Noire. Celle-ci pose pour lui lorsqu’il peint et ils s’attacheront profondément l’un à l’autre. Mais les parents de cette jeune fille refusent qu’elle vive avec un peintre et l’enverront étudier en Europe pour qu’ils ne se revoient plus.

     Le style d’écriture est assez littéraire, plutôt descriptif.

 

Les thèmes récurrents :


- le noir et blanc :

le noir et blanc est très présent dans cette œuvre, il caractérise la tristesse de la ville qui est notamment illustrée par les vieilles photos en noir et blanc, nostalgie du passé glorieux.

     Le noir et blanc c’est aussi l’atmosphère feutrée et sombre de l’appartement " musée " de la grand-mère, et toutes les photos en noir et blanc qui trônent encadrées sur le piano. La ville sombre, par ses murs mal entretenus par manque de moyens, la neige qui tombe en hiver, la pauvreté de la ville et la modestie épurée de l’architecture ottomane, tout est noir et blanc dans cette ville au passé glorieux.


- le Bosphore :

le Bosphore est un fleuve emblématique, aussi sombre que la ville et mouvementé comme l’histoire de la Turquie. Orhan compte les bateaux qui passent sur le Bosphore, et tous les stambouliotes accordent une importance démesurée à ce fleuve qui les relie au monde occidental.


- le Hüzün :

le hüzün est un mot d’origine arabe qui signifie à la fois mélancolie et tristesse. Il caractérise la ville d’Istambul et ses habitants car l’histoire de la ville, l’effondrement de l’empire ottoman se reflète dans les paysages et chez les stambouliotes. De la tristesse car les moments glorieux et heureux sont passés et ne reviendront plus, de la mélancolie car ces bons moments restent dans les mémoires comme de très bons souvenirs. Selon Orhan Pamuk, le hüzün est le " sentiment le plus fort et le plus permanent de l’Istambul de ces derniers siècles " (p.116). Le hüzün est " un état d’esprit que la ville s’est approprié avec fierté ou elle fait comme si elle se l’était approprié ".

Dans ce récit, la mélancolie et la tristesse de la ville sont mises en parallèle avec la mélancolie et la tristesse du jeune stambouliote Orhan Pamuk.

 



Mes impressions sur cette œuvre :


     J’ai beaucoup apprécié la lecture de cet ouvrage qui nous plonge au cœur d’Istambul à travers les yeux d’un enfant et nous fait apprécier la beauté triste de cette ville.

     J’ai découvert cet auteur en lisant La vie nouvelle, roman que l’on peut classer dans le réalisme magique qui nous fait voyager aux quatre coins de la Turquie. La lecture d’Istambul. Souvenirs d’une ville, nous aide à comprendre l’attachement d’Orhan Pamuk à son pays et à la culture turque.


Claire, 1ère année éd/lib

 

 

 

par Claire publié dans : fiches de lecture 1A
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Samedi 26 avril 2008


Éric CHEVILLARD,
Les absences du Capitaine Cook,
Paris, Éditions de Minuit, 2001,
252 pages.

















Que sait-on sur Eric Chevillard ? 


    
     Pas grand-chose finalement : il est l'un des "héritiers" du mouvement de l'antiroman et fait partie des jeunes auteurs publiés chez Minuit dans les années 1980 comme Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Dès son premier roman, la critique rend hommage à son humour très cynique. L'auteur entame alors une carrière prolifique dont les œuvres seront presque toutes publiées chez Minuit :

 


Mourir m'enrhume
, Minuit, 1987.
Le démarcheur
, Minuit, 1989.
Palafox
, Minuit, 1990.
Le caoutchouc décidément
, Minuit, 1992.
La nébuleuse du crabe
, Minuit, 1993. (prix Fénéon)
Préhistoire
, Minuit, 1994.
Un fantôme
, Minuit, 1995.
Au plafond
, Minuit, 1997.
L'œuvre posthume de Thomas Pilaster
, Minuit, 1999.
Les absences du capitaine Cook
, Minuit, 2001.
Du hérisson
, Minuit, 2002.
Le vaillant petit tailleur
, Minuit, 2004. (prix Wepler)
Scalps
, Fata Morgana, 2005.
Oreille rouge
, Minuit, 2005.
D'attaque
, Argol, 2006.
Démolir Nisard
, Minuit, 2006. (prix Roger Caillois)
Commentaire autorisé sur l'état de squelette
, Fata Morgana, 2007.
Sans l'orang-outan
, Minuit, 2007.
Dans la zone d'activité
, graphisme par Fanette Mellier, Dissonances, 2007.
Ailes, Fata Morgana, illustrations de Alain Ghertman, 2007. (prix Jean Lurçat)

     La biographie d'Eric Chevillard écrite par… Eric Chevillard lui-même illustre bien l'humour de l'auteur :


" Éric Chevillard, né un 18 juin à la Roche-sur-Yon, anciennement Napoléon-Vendée, il ne s'endort pas pour autant sur ses lauriers puisqu'on le voit encore effectuer bravement ses premiers pas cours Cambronne, à Nantes. Il a deux ans lorsqu'il met un terme à sa carrière de héros national. Il brise alors son sabre sur son genou puis raconte à sa mère qu'il s'est écorché en tombant de cette balançoire et elle feint gentiment de le croire.

Ensuite, il écrit. Purs morceaux de délire selon certains, ses livres sont pourtant l'oeuvre d'un logicien fanatique. L'humour est la conséquence imprévue de ses rigoureux travaux.

Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui.

Éric Chevillard "



Autres preuves du génie et de l'excentricité de l'auteur :


Son blog où il publie fréquemment :

http://l-autofictif.over-blog.com/

http://l-autofictif.over-blog.com/


"Douze questions à Eric Chevillard", un entretien entre l'auteur et la journaliste Florine Leplâtre : http://www.inventaire-invention.com/entretien/leplatre_chevillard.htm

     "Purs morceaux de délire", on ne pourrait pas mieux qualifier Les absences de Capitaine Cook : un livre conçu comme possiblement infini, un foisonnement d'anecdotes, d'histoires de personnages différents sans aucun lien entre eux. Chevillard est le roi des digressions et des développements interminables. Les histoires sont toutes aussi absurdes les unes que les autres, on est plongé dans le délire de l'auteur qui parle de tout et n'importe quoi sans jamais oublier d'y mettre une touche d'humour.

     Le personnage principal des Absences du Capitaine Cook n'est en aucun cas le Capitaine Cook puisque, comme nous le dit si bien le titre, il est absent du roman. Non, le personnage principal s'appelle "notre homme" et est censé être allé partout où le Capitaine n'est pas allé. Mais il a une manière très particulière de voyager :

" il étale et punaise une carte du monde sur un mur de sa chambrette, puis il recule de dix pas, se bande les yeux et lance avec force en direction de ce mur une fléchette de son jeu d'enfant, aux ailettes de plumes vertes, qui se fiche en plein océan, au cœur d'une île. […] Les terres ayant échappé à l'attention de Cook, il les connaît comme sa poche (dans laquelle ses doigts inlassablement jouent avec un petit crayon), toutes, elles sont placées sous son autorité souveraine. " p. 22


     On se rend compte qu'il va être question de voyages intérieurs, de découverte de contrées imaginaires enfouies dans la tête de notre homme.



Les absences du Capitaine Cook : exemple typique de l'antiroman


     Chaque chapitre comporte un chapeau qui qualifie et décrit ce qui est censé se passer dans le chapitre. On nous annonce donc que le chapitre 1 sera une description de notre homme. Or pendant quatre pages, l'auteur nous parle de tout sauf de notre homme : comment faire une cuillère à soupe du dernier pétale de tulipe encore attaché à la tige, puis on s'intéresse aux anguilles et aux moutons. Enfin, les dix dernières lignes du chapitre décrivent notre homme : une description très sommaire et farfelue où l'on apprend que son ombre se projette sur le sol et qu'il a toujours confondu la sémiotique et la sémiologie…

 

 

 

     Il n'y a aucun lien entre les chapitre : le chapitre 3 commence par "Or, qui aime ça, les nénuphars ?". La conjonction de coordination pourrait nous faire penser que la fin du chapitre 2 parlait de nénuphars ce qui n'est pas du tout le cas !



Les absences du Capitaine Cook ou des histoires sans queue ni tête


     Deux sœurs siamoises attachées par les cheveux ont vécu côte à côte sans s'en rendre compte et sans même se connaître jusqu'au jour où elles le découvrent en se peignant. Pourquoi personne ne les a jamais séparées d'un coup de ciseaux ? Pourquoi ne se sont-elles jamais rendu compte de la situation dans laquelle elles étaient, sachant qu'en plus l'une était athlète de haut niveau et l'autre horticultrice et qu'elles n'ont jamais été séparées de plus de 211 centimètres ? Nous ne le saurons pas car l'auteur passe à autre chose et nous aussi.

 

     Notre homme, fou amoureux de ses maîtresses, n'hésite pas à chaque nouvelle aventure à rapporter littéralement la Lune à ses conquêtes. Hélas, aucune n'en veut et notre homme est contraint de rapporter la Lune où il l'a trouvée. L'auteur conclut que si tout cela est difficile à croire, il suffit de lever les yeux au ciel : "la Lune est à sa place." p. 140


     Passons maintenant à une réflexion sur l'homonymie et un cas très remarquable pointé du doigt par notre homme : en effet, Homère, prétendu auteur de L'Iliade et L'Odyssée aurait en fait volé la vedette à Homère, un poète épique grec. S'ensuit tout un discours sur la nécessité de remplacer le nom d'Homère par le nom d'Homère dans tous les ouvrages concernés pour réparer l'outrage :

" Aussi bien disposerons nous ainsi d'un critère parfait pour juger de la rigueur de ces ouvrages : seuls ceux dans lesquels apparaîtra le nom d'Homère seront dignes de notre confiance désormais, tandis que nous bannirons de nos bibliothèques irrévocablement tous ceux dans lesquels le nom d'Homère subsistera." p. 149



Les absences du Capitaine Cook : un langage souvent violent, des paroles très crues

 


     Notre homme se rappelle ses 10 ans : un jour il essaie d'aider un oiseau coincé dans une clôture de fils barbelés. Il tire d'un côté en prenant une aile. Manque de chance, de l'autre côté de la barrière, un cheval tire dans l'autre sens sur l'autre aile. S'ensuit alors une scène terrible où les deux bourreaux se disputent le corps écartelé du pauvre oiseau. Petit à petit, les ailes s'arrachent du reste du corps, celui-ci d'ailleurs toujours coincé dans les fils barbelés. Mais l'oiseau vit toujours. Notre homme écoeuré par tant de souffrance s'enfuit en courant.

 

     Devenu adulte, notre homme inflige les pires tourments à la cuisse de Charlotte Petitgirard, une de ses maîtresses :


"il la frappe à coups de pied, il la racle contre les murs et verse du sel sur ses écorchures. Il la vêt d'un simple jarretière et l'oblige à sortir ainsi, on peut lui cracher dessus, plusieurs hommes la prennent en même temps […] Notre homme vérifie son pouvoir, il livre aux chiens la cuisse de Charlotte Petitgirard – elle ne se défend pas. Il l'introduit dans le cul d'un âne. Il l'engrosse et la fait avorter tardivement en l'immergeant dans un bain de vinaigre poivré – et l'avorton ? ainsi aromatisé : sa-vou-reux ! Et encore il incise la chair tendre de Charlotte Petitgirard et fourre dans la plaie des grappes de petits œufs jaunes et gluants prélevés sur une charogne, puis il recoud grossièrement avec un fil barbelé attaqué par la rouille. "
p 188-189.


     Puis, toujours à propos de la cuisse de Charlotte Petitgirard mais dans un langage plus grossier, l'auteur raconte comment un vieillard répugnant qui n'a qu'une seule jambe a voulu greffer sur sa prothèse la cuisse innocente de la jeune femme :

" L'armature d'acier rouvre les plaies, le sang noir du bassin se mêle au sang clair de la cuisse, leurs tissus se soudent et la greffe prend, bordel de dieu, elle prend, voici la cuisse ronde de Charlotte Petitgirard définitivement et jusque dans leur putréfaction prochaine mariée à ce corps infirme- ses propres muscles lui transmettent des ordres ignobles qu'elle doit exécuter : ainsi elle masse contre l'autre cuisse la verge déjà morte qui flotte entre elles et dont on ne saura pas si la subite raideur est due à ce massage lent, savant, précis, enveloppant, ou relève tout bonnement de la rigidité cadavérique. On ne le saura pas, mais ces fins ouvertes sont les plus belles : le lecteur mélancolique ou désabusé optera pour la seconde hypothèse, tandis que le lecteur sentimental, incurable romantique, préférera la première. " p 191-192

   

     Bien obligé d'arrêter son livre (déjà 252 pages), Chevillard met une dernière fois en scène notre homme. Cette fois-ci, le personnage est âgé et fait part de ses souvenirs à un groupe d'hommes. Il se fait prier pour raconter une anecdote durant tout le dernier chapitre. L'attente nous rend curieux et impatient et on s'attend à une histoire époustouflante mais connaissant l'humour de Chevillard il n'en sera rien. En effet, le vieil homme finit par faire part à ses compagnons de la constatation suivante : l'écorce d'une pastèque, une fois coupée en deux, peut constituer deux bols très pratiques pour recevoir et manger de la pastèque. Or, selon notre homme, c'est une honte car une pastèque est toujours vendue avec son écorce et alors à quoi nous servent les bols conçus à partir des pastèques précédentes ? A notre homme de déclarer indigné : "Faudra-t-il bientôt aussi acheter un verre à chaque fois que l'on aura soif ?"

     On commence par les tulipes et on finit par les pastèques. Le délire s'arrête là même si on aurait bien aimé qu'il continue finalement. Un voyage intérieur plus enrichissant que le voyage physique lui-même. Les absences du Capitaine Cook ou l'art de raconter les histoires les plus absurdes toujours empreintes de l'humour décapant propre à Eric Chevillard.


Laura, Bib. 2A 

 

 

par Laura publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 25 avril 2008

 


Henri MICHAUX, 
Voyage en Grande Garabagne, 1936
Au pays de la magie, 1941
 
Gallimard, 1967,
rééd. Poésie/Gallimard 















Henri Michaux
    




     Henri Michaux est un peintre et poète français d’origine belge. Il est né à Namur en 1899 et mort à Paris en 1984. Sa jeunesse a été marquée par la découverte de Lautréamont, Max Ernst, Chirico, Tolstoï, etc. Suite à un bref passage en médecine, il s’engage comme matelot à 21 ans et navigue pendant 2 ans avant de s’installer à Paris où il se lie avec Jules Supervielle notamment. Entre 1929 et 1939, il voyage dans de nombreux pays : Equateur, Inde, Japon, Uruguay, etc. et il rédige ses premiers carnets de voyage dont Ecuador en 1929. Avant cela, il a déjà publié divers textes remarqués : une autobiographie (Qui je fus, en 1927), des poèmes, des proses poétiques (les Rêves et les jambes, en 1923). Il mêle la peinture et l’écriture sans jamais avoir appris la peinture.  

       Henri Michaux a toujours refusé d’être associé à un mouvement artistique bien qu’on puisse le considérer comme un surréaliste puisqu’il pousse à l’extrême l’automatisme prôné par les surréalistes. Le surréalisme est un mouvement littéraire et artistique né en France à la suite de la Première Guerre mondiale, qui succède au mouvement dada et se dresse au nom de la liberté, du désir et de la révolution contre les conventions sociales, morales et logiques, et leur oppose les valeurs de l’imagination, du rêve et de l’écriture automatique, révélant le fonctionnement réel de la pensée.

     L‘œuvre d’Henri Michaux est animée par le désir de connaissance, explore l’espace intérieur de l’homme par l’humour (Plume, 1938), les voyages (Un barbare en Asie, 1933), l’invention d’un bestiaire et de pays imaginaires, le dessin, la peinture et l’expérimentation des drogues comme la LSD et la mescaline. D’autant plus qu’Henri Michaux est toujours en quête de lui même d’où l’utilisation du " je " dans sa poésie : " J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. " ( dans Passage, 1950). Toute l’œuvre d’Henri Michaux est une invitation à l’exploration de soi, de l’Espace du dedans (œuvre de 1944). L’homme est comme un territoire à explorer, stable en apparence mais qui dissimule des mystères. La plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d’exploration : excursions vers des terres ou des cultures lointaines (avec Ecuador ou Un barbare en Asie) , circulation de l’espace de l’imaginaire (avec Ailleurs ou La Nuit remue, Au pays de la magie, etc.), expériences des hallucinogènes, etc.

     Une incessante mobilité traduit la vulnérabilité, l’insatisfaction et le défaut d’être de Michaux. L’homme tel qui nous le présente est précaire, vulnérable, en inadéquation avec le monde qui l’entoure. Son style (avec la pratique de l‘ellipse et de l’asyndète par exemple) est rapide comme pour échapper au mal. 

     Voyage en Grande Garabagne
(1936) et Au pays de la magie (1941) appartiennent tous les deux à un recueil de poésie intitulé Ailleurs, publié en 1948. Ici, Poddema (1946) est le troisième et le dernier volet du recueil.

     Il s’agit de carnets de voyages fictifs qui décrivent des peuples, des animaux et flores oniriques. L’écriture de chacune de ces parties a pris deux ans.


Voyage en Grande Garabagne


     Voyage en Grande Garabagne présente des peuples inventés avec des mœurs et des coutumes fantastiques. Henri Michaux ressort de ce voyage à la fois apprivoisé et effrayé. Mais ce sont le malaise et l’inadaptation qui priment malgré la fascination rencontrée auprès de ces peuples. De même, la grande sobriété de l’écriture contraste avec l’imagination et l’invention débridées de l’auteur. De ces entre-deux naît un sentiment d’étrangeté qui n’exclut pas un certain humour froid.

 

     Ce qui frappe tout d’abord dans ce Voyage en Grande Garabagne, c’est la division du peuple en tribus nombreuses qui se distinguent par des pratiques singulières, rites et comportements particuliers traduisant des différences de tempérament :

- les Hacs se reconnaissent par leur pratique de la violence comme spectacle, distraction et même valeur. Ils sont spécialisés dans les combats fratricides et spectaculaires. Il y a un paradoxe et un oxymore entre l’idée de spectacle et celle de violence et une ironie dans l’attribution de numéros à ces " spectacles ". On accorde de la noblesse à la bassesse dans ces pays. Henri Michaux lui même raconte les combats comme des distractions. Il se laisse prendre au jeu de la narration.

- Les Emanglons ont d’étranges comportements et sont pleins de superstitions comme leur méfiance envers le soleil.

- Les Orbus sont de sages philosophes.

- Les Orgouilles s’empiffrent, sont insouciants et fainéants.

- Les Gaurs sont férus de religion mais c’est une religion à outrance, sans aucune morale.

- Les Nanais sont les esclaves des Oliabaires qui font preuve d’une cruauté extrême puisqu’ils donnent un semblant de liberté aux Nanais afin de satisfaire leur plaisir de les chasser et de profiter d’eux au maximum, d’en tirer toutes les richesses possibles.

    L'histoire des Nanais et des Oliabaires peut être rapprochée des événements à venir de la Seconde Guerre mondiale à cause des meurtres et tortures épouvantables infligés aux Nanais.

- Les Hivinizikis
sont des êtres mouvants, jamais satisfaits et ne connaissent pas la modération (plutôt impétueux) .

     Chez tous ces peuples, on retrouve du moins le même excès, un caractère assez compulsif. C’est l’écriture de la parodie : du voyage, de l’Histoire, du discours ethnographique et même l’autoparodie. Les habitants de ce pays ne font-ils pas preuve d’ailleurs de déraison ?


     " On rencontre parfois, à l’heure du midi, dans une des rues de la capitale, un homme enchaîné, suivi d’une escouade de Gardiens du Roi, et qui paraît satisfait. Cet homme est conduit à la mort. Il vient d’attenter à la vie du Roi. Non qu’il en fût le moins du monde mécontent ! Il voulait simplement conquérir le droit d’être exécuté solennellement, dans une cour du palais, en présence de la garde royale. "

 


     Henri Michaux aborde ainsi le thème de la folie et il instaure une faible limite entre le fantastique et la folie dans son récit.

 


     Il faut aussi rappeler l’absence de morale et de justice qui est peut-être liée à cette étrange folie. Du coup, les comportements normaux prennent une drôle d’allure et inversement. Henri Michaux exprime ainsi un certain mal être.

 


     " Comme je portais plainte pour un vol commis chez moi, je ne sais comment, en plein jour, à côté du bureau de travail où je me trouvais (toute l’argenterie emportée, sauf un plat), le commissaire me dit : je ferai le nécessaire. Mais, s’il reste un plat, ce n’est sûrement pas un vol, c’est le spectacle n°65. Sur l’amende vous toucherez, comme victime, cinquante baches. Et quelques instants après, un jeune fat, comme il y en a dans toutes les nations, entra et dit : " La voilà votre argenterie ", comme si c’était à lui d’être vexé.


" - Pas bien malin tout ça, fis-je avec mépris, qu’est-ce que ça vous a rapporté ?

" - Deux cent quatre-vingts baches, répondit-il triomphant, tous les balcons des voisins étaient loués.

Et il faut encore que je rapporte chez moi, à mes frais, mon argenterie. "


     Au final, Henri Michaux fuit ce pays imaginaire qui n’est pas fait pour lui. Mais malgré la cruauté de ces peuples, Henri Michaux fait preuve de beaucoup d’humour noir, de fantaisie, notamment à l’aide d’une écriture très imagée. Et le sérieux du propos est allégé à la fois par l’onirisme des ces poèmes-contes et par l’invention de mots, à commencer par les noms des tribus et du pays ou encore les noms des dieux chez les Gaurs : Banu, Xhan, Sanou, Zirnini, etc. Ce sont les éléments merveilleux et étranges qui font penser à des contes mais comme cet étrange est ridicule et absurde, on ne peut pas considérer ces récits comme tels. Ces poèmes se prêtent à l’oralité par les jeux de construction des mots et les phrases courtes. Dans ces allégories hésitantes, ces fables sans morales se lit à la fois le comique et l’oppression de toute nomination et code social. L’onirisme traduit aussi l’insatisfaction du voyageur : le voyage imaginaire est comme un voyage sans retour, d’où une écriture fiévreuse et ludique.

 

Au Pays de la magie


     Henri Michaux a quitté la violence de ces peuples excessifs et trouve du réconfort, de la douceur grâce à la magie d’un pays qui en porte le nom. On est pleinement dans l’onirisme cette fois comme le titre l’indique. L’impossible est rendu possible sans choquer le regard du lecteur et du narrateur, de manière naturelle comme chez Lewis Caroll et son Alice au pays des merveilles ou De l’autre côté du miroir.

     C’est aussi l’invention des mots qui peut être à la source de la poésie et de la magie :


    " Parmi les personnes exerçant de petits métiers, entre le poseur de torches, le charmeur de goitres, l’effaceur de bruits, se distingue par son charme personnel et celui de son occupation, le Berger d’eau. Le berger d’eau siffle une source et la voilà qui, se dégageant de son lit, s’avance en le suivant. Elle le suit, grossissant au passage d’autres eaux. Parfois, il préfère garder le ruisselet tel quel, de petites dimensions, ne collectant par ci par là que ce qu’il faut pour ne pas qu’il s’éteigne, prenant garde surtout lorsqu’il passe par un terrain sablonneux.

 

J’ai vu un de ces bergers - je collais à lui fasciné - qui, avec un petit ruisseau de rien, ave un filet d’eau large comme une botte, se donna la satisfaction de franchir un grand fleuve sombre. Les eaux ne se mélangeant pas, il rattrapa son petit ruisseau intact sur l’autre rive.

Tour de force que ne réussit pas le premier ruisseleur venu. En un instant, les eaux se mêleraient et il pourrait aller chercher ailleurs une nouvelle source. De toute façons, une queue de ruisseau forcément disparaît, mais il en reste assez pour baigner un verger ou emplir un fossé vide.

Qu ‘il ne tarde point, car fort affaiblie elle est prête à s’ébattre. C’est une eau 'passée'  ".


    On retrouve dans ce passage la personnification de l’eau déjà pratiquée par Francis Ponge dans un de ses poèmes. On peut aussi penser à Yves Bonnefoy à travers l’écriture imagée, la personnification et le récit délicat, tout en sensibilité. L’eau est un élément assez récurrent chez Henri Michaux comme chez ces poètes comme si elle symbolisait l’idée de voyage intérieur, de quête.


     " Marcher sur les deux rives d’une rivière est un exercice pénible. Assez souvent l’on voit ainsi un homme (étudiant en magie) remonter un fleuve, marchant sur l’une et l’autre rive à la fois : fort préoccupé, il ne nous voit pas. Car ce qu’il réalise est délicat et ne souffre aucune distraction. Il se retrouverait bien vite, seul, sur une rive, et quelle honte alors ! "


     Le recueil Au pays de la magie est empreint de fantaisie et de légèreté mais en même temps, il traite de sujets profonds, de la vraie vie. On peut par exemple citer le poème en prose sur le deuil.


     " Le poseur de deuil vient à l’annonce de la mort, assombrit et attriste tout, comme le veut son métier, de taches et de cendres magiques. Tout prend un aspect vermineux, pouilleux, d’une désolation infinie, si bien qu’au spectacle laissé après son départ, les parents et les amis ne peuvent que pleurer, envahis d’une tristesse et d’un désespoir sans nom… "


     Ou encore la parabole du bossu qui parle de chacun d’entre nous avec les soucis qui l’accompagnent. Nous avons tous notre bosse, notre fardeau.

     Ce recueil laisse beaucoup plus de place à la contemplation et à l’imagination que Voyage en Grande Garabagne. Il est moins terre à terre et on ressent la libération du narrateur. L’idéalisme contenu dans ce recueil donne lieu à une écriture et des récits proches de l’enfance. Le lecteur et le narrateur sont comme des enfants, pleins de naïveté et sans idées préconçues. La magie est source de bien. Mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du recueil, le récit s’assombrit. C’est aussi par la magie que les vérités les plus insupportables à entendre, à accepter (comme la mort ou la culpabilité) nous sont révélées.

 

     Henri Michaux est un auteur de l’intime. Il montre beaucoup de sensibilité malgré une écriture qui paraît brute au premier abord. C’est l’Homme qui est au centre de son œuvre : Henri Michaux est un être profondément humaniste même s’il est plein de doutes et de faiblesses. Il peint l’homme dans sa médiocrité ou dans sa vulnérabilité. Il est particulièrement engagé dans son désir de rendre l’homme meilleur. Il l’encourage à exploiter ce qu’il a de meilleur en lui. Sa poésie est éloquente. C’est dans le poème "Ecce Homo" du recueil Epreuves, Exorcismes (1945) que sa véhémence est à son comble. Mais Henri Michaux est avant tout un poète, farfelu qui aime jouer avec les mots. Il a d’ailleurs continué à écrire jusqu’en 1959 sans perdre son souffle et il a inspiré beaucoup d’auteurs contemporains par son écriture.



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Chloé, Bib. 2A
   

 

 

par Chloé publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 25 avril 2008

Henri MICHAUX,
Un Barbare en Asie
Gallimard, 1933
rééd. 1967
coll. L'Imaginaire














I. L'auteur


     Malgré une santé fragile, Henri Michaux, après son voyage en Amérique du sud de 1928, se rend en Asie en 1931. Un Barbare en Asie est,sous forme de carnet de route, le résultat,  la trace de ce voyage qui le mènera aux Indes, en Chine, en Malaisie, au Japon et en Indonésie. Ce texte est considéré comme l’un des plus " objectifs " de ce poète belge influencé par le surréalisme et les paradis artificiels malgré des avis bien tranchés et une façon de vivre son aventure bien particulière. Un barbare en Asie est ainsi une sorte de compte rendu brut de son voyage où il a pu observer les paysages, les mœurs, la vie quotidienne des gens qu’il rencontre. Il a néanmoins trouvé moins d’intérêt à observer le quotidien social et économique et a préféré se consacrer à la spiritualité et aux cultureq propres à l’Asie.

      On peut voir une opposition avec d’autres écrits qu’il a pu réaliser car ce récit concret et pratiquement documentaire est très différent de certains de ses autres écrits qui décrivent des mondes imaginaires, des rêves inventés et des visions hallucinées. Cependant ce texte est écrit, construit et structuré de manière poétique. Ses phrases courtes et ses fréquents retours à la ligne évoquent la poésie en prose.

 

 

II L’œuvre d’Henri Michaux


     "J'écris pour me parcourir.
Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie" affirme Henri Michaux ce poète né à Namur dans Passages (1950). Pour Henri Michaux, l’être humain est un vaste territoire à explorer regorgeant de minuscules ou spectaculaires événements.

     On peut remarquer que la plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d'exploration: excursions vers des terres ou des cultures lointaines (Ecuador, Un Barbare en Asie...) circulations de toutes sortes dans l'espace de l'imaginaire (Ailleurs, La nuit remue...), expérience des hallucinogènes (L'Infini turbulent, Les Grandes épreuves de l'esprit...), observations de cas de magie ou de folie (Les Ravagés, Une voie pour l'insubordination...).

 

III. Un Barbare en Asie


     Le livre est divisé en six parties qui correspondent aux pays qu’il a visités durant son long voyage en Asie. Toutes ces parties portent le titre d’Un Barbare en ..., le nom qui suit variant selon le pays qu’il visite.


 A. Un Barbare en Inde


     Ce voyage se déroule en trois phases émotionnelles  : la surprise, l’émotion et l’agacement. Il explique pourquoi il a choisi d’écrire un livre: " Certains s’étonnent qu’ayant vécu en un pays d’Europe plus de trente ans, il ne me soit jamais arrivé d’en parler. J’arrive aux Indes, j’ouvre les yeux et j’écris un livre. "

 

     Le début de son voyage repose sur des observations générales et brutes qui relèvent plus de notes scientifiques semblables à celles d’un ethnologue qui noterait au gré de son voyage ce qu’il voit. C’est pourquoi, on peut imaginer que s’il commence toujours ses phrases par " L’hindou… " pour décrire ce peuple, c’est pour mieux se moquer des scientifiques et des grands voyageurs qui faisaient une typologie des peuples en décrivant une à une leurs caractéristiques.

     Au tout début de son voyage une phase de critique et d’exaspération s’installe déjà discrètement car il ne comprend pas encore cette autre façon de vivre : " Jamais, jamais l’Indien ne se doutera à quel point il exaspère l’Européen. Le spectacle d’une foule hindoue, d’un village hindou, ou même la traversée d’une rue, où les Indiens sont à leur porte est agaçant ou odieux. Ils sont tous figés, bétonnés. On ne peut rien y faire . "

     Puis s ‘ensuit une phase d’émerveillement où il découvre peu à peu un peuple qui vit à l’inverse des Européens et c’est ce qui le fascine dans un premier temps. On peut alors comprendre le titre, Un Barbare en Inde, comme le fait qu’il se considère lui-même comme un barbare car il est seul face à un peuple qui vit d’une manière qui lui est encore inconnue. Cela est donc surprenant car d’habitude les voyageurs prenaient les autres peuples pour des barbares et ici il inverse les rôles. Plus le récit avance, moins ses observations sont généralistes car on sent qu’il s’intègre de plus en plus au pays qu’il visite, à sa manière de vivre et à ses rites. Il critique, grâce à son habituel humour grinçant la colonisation des Anglais en Inde en comparant le peuple hindou aux Anglais : " L’homme blanc possède qui lui a fait faire du chemin : l’irrespect. L’hindou est religieux, il se sent relié à tout. L’Américain a peu de chose. Et c’est encore de trop. Le Blanc ne se laisse arrêter par rien ". Il écrit sur les différents peuples en les classant : le Blanc, L’Américain ou encore l’Hindou. On retrouve dans ces dernières phrases tout l’humour et l'ironie propres à Henri Michaux qui ose imposer son esprit critique dans un monde colonisé par les Européens. Il compare même la manière de vivre des Anglais et des Hindous pour mieux critiquer ces colonisateurs : "  L’Anglais se lave fort régulièrement. Néanmoins il est pour l’Hindou le symbole de la souillure et de l’immonde. L’Hindou songe difficilement à lui sans vomir. " Henri Michaux ose critiquer par cela la colonisation, il commence à comprendre ce peuple et se range à ses côtés.

     Il reste admiratif du fait que la vie des Hindous est entièrement fondée sur la spiritualité. On sent un fort goût pour la spiritualité qui lui a permis de visiter son " espace mental interne " grâce à des substances hallucinogènes, notamment dans son livre Ecuador qui relate son voyage en Amérique du sud.

     Il aborde ensuite le thème de la langue qu’il apprécie beaucoup : " Le sanscrit est la langue la plus enchaînée du monde, la plus embrassante, indubitablement la plus belle création de l’esprit indien, langue panoramique, admirable aussi à entendre, contemplative, induisant à la contemplation, une langue de raisonneurs, flexible, sensible et attentive, prévoyante, grouillante de déclinaisons. " Il commence vraiment à s’adapter au pays et à en apprécier la culture.

     Il ne cesse de comparer la vision de la vie de l’Hindou et de l’Européen car c’est le seul élément de comparaison qu’il possède : ce livre est destiné à un public européen qui doit avoir ses repères. Comme exemple, il prend la notion de repos. Le silence et le repos, signes de spiritualité, sont des points positifs pour l’Hindou alors que chez l’Européen il est signe de perte de temps.

     Puis une certaine lassitude s’installe chez lui et il devient de plus en plus aigri face à la culture de ce pays. Cela est comparable au départ à une fin de voyage où l’on est pressé de rentrer chez soi.

 

     Jusqu’alors il racontait ce qu’il voyait, entendait et ressentait sous forme de petites notes très brèves. Mais petit à petit il raconte des anecdotes plus longues pour mieux critiquer ce qui l’entoure tout en se contenant dans un premier temps pour ne pas être trop brutal dans ses propos, comme s’il se retenait : " Il va sans dire que du point de vue juridique, je me garderai bien d’élever la voix. " Puis il finit par extraire de son moi intérieur tout ce qu’on imagine qu’il a gardé pour lui avant pour rester politiquement correct : " D’autres maisons qu’il m’a été donner de voir n’appartiennent pas à des avocats [..] Mais c’était d’un laid, d’un rococo !Pour un mariage, ils dépensent jusqu’à 50000 roupies. Et c’est hideux ! " Il ose dire que tout n’est pas merveilleux dans le voyage, qu’il n’apprécie pas tout, ce que peu d’écrivains ont fait. Ainsi commence sa  phase d’agacement.

     Plus le texte avance, plus il se barbarise dans le sens où il se sent de plus en plus étranger face à ce peuple et moins en accord avec leur façon de vivre. Le titre se justifie alors d’une autre manière, ce ne sont plus les autres qui le voient comme un barbare mais lui qui se sent barbare face à ce peuple, c’est-à-dire si différent au point d’en être agacé.

     Il dresse ensuite une sorte de liste de caractéristiques qui commencent à l’agacer sérieusement chez les Indiens :

- Les études : " L’Asiatique est un étudiant-né. L’Asiatique sait accepter, être acceptant, être disciple. J’assistai à Santiniketan, au Bengale, à une conférence, à une conférence sur un texte védique. Bonne mais pas exceptionnelle. Les étudiants étaient là prêts à tout accepter. Je sentais des envie de les insulter. " Cela est de plus en plus brutal car sa forte personnalité ressort. Mais on ne peut cependant pas lui reprocher d’affirmer ce qu’il pense ce que peu d’auteurs ont fait afin de ne pas être politiquement corrects.

- Le physique : alors qu’il ne prêtait aucune importance à leur physique au départ, il finit par le critiquer gratuitement : " " A leur visage ce qui fait le plus de tort, c’est la prétention, la fatuité. A leurs appartements ce qui fait le plus, c’est la prétention ( 7 ou 8 lustres dans une chambre par ailleurs vide  et innatrayante), non vraiment ce n’est pas plaisant ". Pour lui les Indiens qui ne sont pas des sages sont qualifiés d’ignobles physiquement. Il cherche même à se justifier auprès du lecteur en lui conseillant d’aller voir un film hindou pour vérifier qu’il dit vrai.
Il va même jusqu’à avoir des critiques très féroces et non justifiées sur L’Hindou : " L’éclat de ses yeux peut tromper au premier moment. Mais on rencontre souvent des laideurs particulières, vicieuses, psychiques. "

- La musique : il finit par critiquer les chants et la musique qu’il beaucoup admirés avant pour leur pouvoir apaisant. Il va même jusqu’à dire, non sans humour que ceux-ci lui donnent envie de se jeter sous une roue de voiture


     Henri Michaux dit de son voyage : " J’en avais la surprise, l’émotion, l’agacement. " Ces trois phases se retrouvent au fil du récit comme s’il se contenait et que finalement son esprit critique le rattrapait. Au début, la surprise, car cette nouvelle façon de vivre est totalement différente et même à l’opposé de la culture dans laquelle il est ancré. Ensuite vient l’émotion, car il commence à s’habituer à cette nouvelle façon de vivre qu’il apprécie beaucoup et comprend mieux certains rites qui le fascinent. On peut ensuite penser que sa propre culture et le Henri Michaux hargneux et blasé resurgissent pour se transformer en agacement face à une façon de vivre qui ne lui convient plus. Il se sent alors trop loin de cette culture. Sa personnalité bien trempée refait surface alors qu’elle s’était effacée derrière son écriture . Il se rend compte que ses critiques féroces pourraient passer pour de l’intolérance, c’es pourquoi il se qualifie " d’ignoble individu ".


     A la fin de ce chapitre il " détruit " tout ce qu’il a fait avant, c’est-à-dire éloges et admiration de ce pays inconnu à ces yeux.. Il nous livre ici une vision très subjective tout à coup très spontanée.


     Il peut cependant rester étonné de certains spectacles comme celui d’un gourou qui gonflait son ventre tel un foetus. C’est ce côté imprévisible que l’on peut apprécier chez Henri Michaux qui passe du tout au tout et qui fait qu’à chaque page son avis sera changeant.

     Il change ensuite de province et se rend à Puri (Province d’Arissa). Il est plus détendu car cela lui fait du bien de rencontrer un autre peuple que les bengalais même s’il avoue que les Bengalais finissent par lui manquer.

     Il se justifie des propos parfois violents qu’il a avancés en comparant son voyage à un cheval qui observerait un singe arrachant violemment une fleur. Alors il se ferait l’idée que le singe est agressif mais plus le cheval l’observe et plus il se fait d’Idées sur lui et voit qu’il est un tout autre être.

 

B. Himalyan Railway


    Il prend place à bord de ce train qui monte vers l’Himalaya. On le sent heureux et soulagé de quitter l’Inde dont il était las. Il semble alors émerveillé par tout : l’astuce des installations les plus modestes, le sourire des femmes, les enfants... Alors qu’on le pensait imperméable à toute émotion, il nous surprend une fois de plus en étant ému par le peuple népalais. L’humanité d’Henri Michaux ressort à nouveau pour effacer ces bouffes de d’agacement qui l’animaient. Il prend comme seul élément de comparaison le peuple hindou car c’est le seul moyen qu’il a d’établir une comparaison.

 

 

C. L’Inde Méridionale


     Il se rend ensuite en Inde du Sud et dresse un portrait de ses habitants assez négatif : petits, vifs, colériques à la peau trop foncée. Son mal le rattrape et il recommence à dresser une typologie de ce peuple qui commence par son traditionnel " l’Hindou ".

 

 

D. Un barbare à Ceylan


     Il est impressionné par la fixité des choses car même les films ne semblent pas bouger, selon ses observations. Ce peuple est simplement rapide pour prononcer les mots à rallonge qui composent sa langue.

 

 

E. Histoire naturelle


    Il fait la liste des différentes espèces d’oiseaux imaginaires qu’il aurait pu observer durant ses voyages en Asie. Cela ressemble à des fausses notes scientifiques et se rapproche de ses sciences inexactes.

 

 

 

F. Un barbare en Chine


    Il est très admiratif de ce peuple dès le début et semble très touché par sa musique, ce qui est rare pour un Européen.

 

     La situation s’inverse pour lui, il subit la haine de l’Occidental : " Mais d’avoir vu cette haine constamment braquée sur moi, j’en ai été affecté. " La situation se renverse. Mais globalement et de manière surprenante, on le sent plus heureux et plus en harmonie avec le peuple chinois malgré un humour toujours grinçant.

 

G. Un barbare au Japon


     Dans ce chapitre il est très dur avec ce Japon militarisé et mentalement étriqué. Il se sent enfermé et est déçu par ce voyage ; c’est pourquoi il ne se prive pas de tout critiquer : rues, maisons, géographie du pays, mentalité, langue…

 

     Au début de ce chapitre, on trouve une lettre de l’auteur qui précise que ce pays est différent du Japon actuel : " Je relis ce barbare-là avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable. Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est méconnaissable. "

 
IV. Mon avis :


     Henri Michaux disait qu’il a considéré toute sa vie l'homme comme un "animal gâché". Son œuvre au style sec, semble être un combat contre lui : "Le style, cette facilité pour s'installer et installer le monde, est-ce cela l'homme? cette acquisition suspecte au nom de laquelle on fait l'éloge de l'écrivain réjoui? (...) Il essaie de sortir. Il voit suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse pas te servir."

 

     Henri Michaux, dans Un Barbare en Asie ne décrit pas l’Inde d’une manière classique car les descriptions de monuments ou de rues sont totalement absentes. L’auteur ici, privilégie la rencontre spirituelle entre L’hindou, le Népalais, le Japonais, le Malais et Henri Michaux l’intellectuel occidental. Son humour qui peut sembler de l’intolérance ne passe pas toujours auprès du public malgré une volonté d'éloigner ce public des clichés habituels de l’Inde. Le titre de cette œuvre montre d’ailleurs l’inverse car c’est lui qui se considère comme un barbare parmi ce peuple ce qui marque son recul sur la situation des pays colonisés à cette époque où les peuples étaient considérés comme des sauvages.


     L’écriture d’Henri Michaux a été une véritable révélation pour moi car je ne le connaissais qu’en tant que peintre. J’ai aimé le fait que sa manière d’écrire mêle à la fois la poésie et une brutalité certaine presque totalement spontanée voire inconsciente où l’on peut voir une inspiration surréaliste. Sa peinture est le reflet de son écriture et l’inverse est vrai ; c’est pourquoi son style bien que surprenant ne s’éloigne pas de son œuvre plastique. La cruauté et la sauvagerie de ses mots peut parfois choquer mais la connaissance du personnage et de son humour grinçant efface toute appréhension. Un chef-d’œuvre…

 
V. Henri Michaux et la peinture


     Connu du public soit pour sa peinture soit pour son écriture, il a œuvré dans les deux domaines même si le second s’est développé une vingtaine d’années après l’autre.

 

     Henri Michaux rassembla les deux côtés de son œuvre dans un seul et même ouvrage appelé Mouvements où il présente parfaitement les deux pans de son œuvre comme une suite de " révélations d’événements internes ". Et qu'est-ce qu'un événement, sinon un trajet, donc un mouvement ? D’un côté le mouvement, le trajet évoquant ses multiples voyages est représenté visuellement sur le papier grâce à des peintures à la fois gestuelles mais au trait fin alors que le récit ne pourra jamais le donner à voir littéralement. Le visuel devient langue dans son œuvre tant il est efficace ; c’est pourquoi il l’a exercé depuis les années quarante jusqu’à sa mort. Cette œuvre visuelle est considérable. Elle a fait l'objet de grandes expositions en France, au Japon, aux États-Unis, en Allemagne grâce à l’originalité de ce qu’il a pu proposer. Henri Michaux visualise ainsi quelque chose que jamais personne ne s’était risqué à faire, enregistrer l’espace d’un esprit, le sien, sans souci esthétique mais plutôt avec l’envie de laisser l ‘énergie pulsionnelle qui l’habite s’échapper sur le papier.

     Le titre qu’il avait choisi pour une anthologie de son œuvre où est résumé son parcours est L’Espace du dedans. On trouve là des poèmes, des cartes, des apologues, des chroniques, des voyages, bref tous les genres que paraît avoir pratiqués Henri Michaux. Il a su rompre avec la poésie pour mieux la réinventer en occultant tout le côté lyrique et sentimental et sa tendance à la célébration. Michaux a su s‘inscrire dans l’histoire poétique et plastique grâce à une œuvre marginale et expérimentale constamment créatrice.

     Son œuvre est composée de poèmes mais aussi de récits de voyages réel et imaginaires. Quel que soit le sujet traité, Michaux le mène toujours avec un humour décapant et une infinie fantaisie en y ajoutant une dose d’intelligence critique. La jeunesse du ton employé et sa vivacité agrémentent des situations qu’elles soient insolites, loufoques ou décapantes.

Parmi ses grandes œuvres : Qui je fus, La Nuit Remue, La Vie dans les plis, Les Grandes Épreuves de l'esprit, Face à qui se dérobe...

 

Susanne, deuxième année édition-librairie.

 

 

 

par Susanne publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Jeudi 24 avril 2008

 



Paul AUSTER,
Smoke suivi de Brooklyn Boogie, 1995,
traduit de l'américain par
Christine Le Boeuf et Marie-Catherine Vacher,
Actes Sud, 1995,
LGF livre de poche, 2001

 












    Ce livre est un recueil contenant le scénario de Smoke, le Conte de Noël d'Auggie Wren, et le scénario de Brooklyn Boogie (film qui a été tourné en 6 jours, les personnages, les décors sont les mêmes que ceux de Smoke, car ce projet est parti d'une improvisation entre les acteurs sur le tournage du film). Auster présente d'ailleurs ces deux scénarios Smoke et Brooklyn Boogie " comme les deux faces d'une même pièce ".

 


Rapide biographie, de l'auteur du scénario mais aussi du réalisateur du film :



• Paul Auster est né en 1947 dans le New Jersey. Dès l'âge de 13 ans, il décide d'être écrivain. Étudiant, il publie des articles sur le cinéma dans la revue Columbia Review Magazine. Il a toujours été attiré par le cinéma, avant Smoke et Brooklyn Boogie, il avait écrit deux scénarios pour des films muets vers l'âge de 20 ans.

     C'est la parution de la Trilogie New Yorkaise à la fin des années 1980 qui le propulse sur le devant de la scène des auteurs contemporains. Il est aujourd'hui traduit en 22 langues et vit à Brooklyn.

 

• Le réalisateur, Wayne Wang, est originaire de Chine, il est né à Hong Kong en 1949 et a fait ses études aux Etats Unis. Il est réalisateur, scénariste, monteur et producteur.

 

Genèse de l'œuvre



     Tout a commencé l
e jour où le directeur du New York Times, demande à Paul Auster d'écrire un conte de Noël pour le journal. Auster n'a pas trop d'idées et n'est pas très emballé. Puis il décide de s'inspirer de son quartier, Brooklyn, et de son marchand de tabac, " Auggie Wren " dans le film. Quelques mois plus tard paraît alors dans le New York Times, Le Conte de Noël d'Auggie Wren. Wayne Wang tombe dessus et le lit avec un tel plaisir qu'il souhaite rencontrer Paul Auster, qu'il ne connaît pas, pour lui proposer de travailler avec lui à la réalisation d'un film. Wayne se rend à New York, lui et Auster se baladent, l'écrivain lui montre les différents coins de la ville où il a imaginé son scénario et où il a fait vivre ses personnages (la boutique de tabac, " The Brooklyn Cigar Company " ; les rues, le restaurant où Auggie raconte son histoire de Noël...). Dès lors, l'aventure commence, Auster ne souhaite pas écrire le scénario mais accorde sa confiance à Wang pour une adaptation, puis, de fil en aiguille, Auster capitule et laisse de côté un roman et s'attelle au scénario. Le tournage commence dans les lieux réels de Brooklyn. Auster participera au montage. L'aventure aura duré quatre années. Smoke sort en 1995 dans les salles et obtient le Prix du meilleur film étranger au Danemark, ainsi qu'en Allemagne.


Le scénario
: Que raconte Smoke ?

  
     Tout le scénario tourne autour d'un bureau de tabac de Brooklyn, " The Brooklynn Cigar Company ", où se croisent les habitants du quartier (la première scène débute dans le bureau de tabac). Il y a trois personnages principaux, et d'autres qui gravitent autour de ces trois là et qui symbolisent les fantômes de leur passé et/ou l'espoir de leur futur.

 


     Il y a Paul Benjamin, l'écrivain qui n'a pas écrit depuis la mort de sa femme et qui commence tout juste à retrouver l'inspiration. [Au passage Paul Auster a pendant un temps, écrit sous le pseudonyme de Paul Benjamin (Benjamin étant son deuxième prénom) et il fume des schimmelpenninck comme l'écrivain du scénario.]

 


     Il y a Auggie Wren qui tient la boutique de tabac ; il est grincheux, bien que gentil, c'est aussi un sacré magouilleur.

 


     Puis il y a Rachid (Thomas Cole de son vrai nom, mais il est nommé Rachid tout au long du scénario car c'est ainsi qu'il se présente lors de sa première apparition), un jeune des quartiers qui a des ennuis, un lourd passé familial et une envie furieuse de liberté et de réussite.

 


     Comme souvent chez Auster, nous avons dans Smoke, des personnages de la vie quotidienne incarnant la diversité, l'humanité et la complexité d'une vie, des personnages qui vont être amenés à mieux se connaître entre eux et à l'intérieur d'eux-mêmes.

 

- Rachid et Paul, parce que Rachid va sauver l'écrivain en lui évitant de se faire renverser par un camion. Paul va alors, en voyant que son sauveur est dans le besoin, lui proposer de l'héberger.

- Auggie et Paul parce que Paul lui achète deux paquets de schimmelpenninck par semaine. Un jour Paul arrive en retard à la boutique, l'heure tardive va donner à Auggie et Paul l'occasion de faire connaissance autour de l'œuvre d'Auggie, la photographie.

- Auggie et Rachid parce que Paul va s'arranger pour qu'Auggie engage son petit protégé dans la boutique.


     Nous avons donc ici plusieurs tranches de vie. Auggie tente de gérer sa boutique, tandis que l'une de ses ex-petites amies lui apprend qu'il a probablement une fille, aujourd'hui enceinte et droguée. Ce marchand de tabac prend en photo tous les jours la rue de son commerce afin d'évaluer le temps qui passe. L'écrivain Paul Benjamin tente de retrouver l'inspiration après la mort de sa femme. Son quotidien est bouleversé par l'arrivée de Rachid, un jeune noir mythomane qui lui a sauvé la vie et qui est à la recherche du père qu'il n'a pas connu. Au fil du scénario, Rachid retrouvera son père et Paul retrouvera l'amour et l'inspiration grâce à une jolie libraire de Brooklyn. Les changements qui s'opéreront dans l'histoire sont dus aux rencontres des personnages et à l'amitié qui se noue entre eux.

 


     La fin du scénario est un clin d'œil à la rencontre du réalisateur et de l'écrivain qui s'est faite, rappelons-le, grâce au Conte de Noël d'Auggie Wren.

 


     Nous avons en effet une mise en abyme rigolote ; Paul annonce à Auggie que le New York Times l'a contacté pour qu'il écrive un conte de Noël pour eux. Mais, il n'a pas d'idée. Auggie lui propose alors de lui raconter une histoire qui lui est arrivée et qui peut s'apparenter à un vrai conte de Noël...

 


Pourquoi Smoke ?

 


     Sûrement au premier abord parce que l'histoire tourne autour d'un bureau de tabac. Mais également parce qu'il est facilement observable que tout le monde fume dans le scénario, c'est d'ailleurs beaucoup plus flagrant dans le film ; on ne cesse de voir les personnages allumer une cigarette, l'éteindre, en acheter, en vendre. De plus, il y a plein d'allusion dans l'histoire, allusions souvent données par Paul Benjamin sous forme d'histoires rigolotes. On a également toute une scène dans le scénario, qui a été coupée dans le film, où Auggie est pris d'une quinte de toux effroyable.

 


     Paul Auster dit que le mot smoke renvoie à plusieurs choses à la fois. C'est une allusion au débit de tabac, bien sûr, mais aussi à la propriété qu'a la fumée d'obscurcir les choses et de les rendre illisibles. La fumée n'est jamais fixe, elle change sans cesse de forme. De même que les personnages du film changent quand leurs vies se croisent. Signaux de fumée... écrans de fumée... fumée flottant au vent. De façon minime ou importante, chaque personnage est sans cesse modifié par les personnages qui l'entourent.

 


Analyse scénario/film, texte/image :

 


     Définition du scénario selon Wikipédia : " L'écriture scénaristique se démarque de l'écriture littéraire par sa présentation de faits visuels et auditifs, toujours au présent, et se rapproche en cela de l'écriture théâtrale. "

 


     Dans la lecture, on a l'importance du côté scénario, en effet c'est un peu comme lorsqu'on lit du théâtre. Ça se présente à peu de chose près de la même façon, seul le vocabulaire n'est pas le même, ainsi à chaque changement de scène nous avons quelque chose comme :

 

"22.INT (ou EXT). JOUR (ou NUIT).APPARTEMENT DE PAUL"

soit : le numéro de la scène, le fait qu'elle se passe en intérieur ou en extérieur, de jour ou de nuit et le lieu.


     Il y a également dans un scénario une abondance de didascalies. Ici elles sont d'autant plus présentes qu'elles viennent d'un romancier qui a le souci de mettre en images ce qu'il imagine. Dans un scénario, on assiste au découpage technique également ; on a des termes comme " FERMETURE ", " OUVERTURE " ou encore " FONDU SUR LES VISAGES ", on a des indications comme " la caméra se rapproche lentement du visage pendant qu'Auggie parle ". Les descriptions sont ultraprécises. Non seulement on a l'état d'esprit des personnages mais aussi leurs actions détaillées. La description des décors est aussi très précise, elle nous aide à être dans l'ambiance exacte, du moins celle qu'a voulue l'auteur.

 


     On peut alors se demander si au final le lecteur ne perd pas cette liberté qu'il a habituellement, celle de se créer sa propre image, son propre imaginaire.

 


     Pour l'aspect littérature urbaine, on peut dire que les deux scénarios (Smoke et Brooklyn Boogie) sont une sorte d'ode à Brooklyn, les didascalies nous y font voyager en plein coeur, des milieux populaires, parfois peu fréquentables. Brooklyn est le quartier où vit Auster et où Harvey Keitel (l'acteur qui joue Auggie) a passé toute son enfance.

 




L'interview :

 


     En préambule, on a une interview de l'écrivain ; on y comprend toute la difficulté pour un auteur de mettre les mots en images, de voir son texte minutieusement écrit, changé au fil des scènes. Il y a aussi les scènes coupées au montage qui font mal au coeur. Alors qu'un roman peut faire 90 pages aussi bien que 500 pages, un film ne peut pas durer plus de deux heures. Se mettre dans la peau d'un scénariste n'a pas été facile pour Auster. Quand, en tant que lecteur, on lit le scénario et qu'on voit le film, on comprend tout cela, on se rend compte des scènes supprimées, des dialogues qui diffèrent.

 


     J'ai beaucoup aimé cette lecture, que j'ai considérée un peu comme une expérience ; j'ai lu le scénario, j'ai ensuite vu le film tout en essayant de le suivre avec le scénario à la main et j'ai lu l'interview de l'auteur avec ses impressions.

 


     Ce qui m'a plu c'est qu'un scénario est une histoire d'écriture tout aussi bien qu'un écrit, il y a le scénario, à l'origine, les tournage et les images à la fin. L'histoire évolue avec les différentes étapes de la construction du film. Durant le jeu, les dialogues évoluent, des éléments apparaissent, disparaissent et tout cela l'auteur ne peut le gérer, il doit accepter que son oeuvre soit modifiée.

 


     Pour finir, une citation de Paul Auster s'exprimant sur le rapport incessant au tabac dans son scénario/film :

 

"Eh bien, c'est un fait que des gens fument. Si je ne me trompe, ils sont plus d'un milliard à jouer du briquet tous les jours dans le monde entier. Je sais que le lobby antifumeurs est devenu très puissant depuis quelques années dans ce pays, mais le puritanisme a toujours existé chez nous. D'une manière ou d'une autre, les buveurs d'eau et autres exaltés ont toujours représenté une composante de la vie américaine. Je ne prétends pas que fumer est bon pour la santé, mais, comparé aux transgressions quotidiennes dans les domaines politique, social et écologique, le tabac est un problème mineur. Des gens fument, et ils aiment ça, même si ce n'est pas bon pour eux."


Louise, 1ère année Ed/Lib

 

par Louise publié dans : fiches de lecture 1A
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Jeudi 24 avril 2008


Auteur : Jérome CHARYN


Marilyn la Dingue
Éditeur : Gallimard
Date de publication : octobre 1998
Première publication : 1974
Collection : Folio Policier
Titre original : Marilyn the Wild
Traduit de l’anglais par Rosine Fitzgerald
Nombre de pages : 246 pages
ISBN : 2-07-040648-2







     Marilyn la Dingue
est le premier livre d’une trilogie composée de Zyeux-Bleus et Kermesse à Manhattan.

( Pour la biographie de Jerome Charyn, voir aussi l'article de Ségolène
et le site
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jerome_Charyn )


     Dans ce livre, nous découvrons Marilyn, une jeune femme considérée comme " dingue " car elle a été mariée une multitude de fois. Le roman s’ouvre avec une scène d’amour entre elle et Coen, un flic. On apprend que Marylin n’est autre que la fille d’Isaac Sidel le " meilleur flic " de New York et que Coen est son adjoint. C’est un flic coriace, effrayant qui est une sorte d’antihéros que l’on apprend à connaître tout au long de ce roman policier. Sa femme, Kathleen l’a quitté, son père est parti en France pour peindre en France, à côté du Sacré-Cœur. Quant à son frère cadet, il est en prison pour cause de non paiement de pension alimentaire à sa femme. On remarque que la famille d’Issac n’est pas une famille comme les autres, il y règne un sentiment conflictuel à chaque instant. D’une part entre Isaac et son père, d’autre part entre Isaac et sa fille qu’il ne comprend pas.

 


     Le point de départ de l'intrigue est constitué pa