Vendredi 30 novembre 2007
Oedites-nous.jpg
ÔE Kenzaburô,
Dites-nous comment survivre à notre folie,
éd. Gallimard, coll. Folio, 7,40€
Gibier d’élevage, coll. Folio 2€

Biographie :

        Kenzaburô Ôé est né en 1935, sur l’île de Shikoku au Japon. En 1954, il est admis à l’Université de Tokyo où il suit des études de littérature française. Il se passionne pour Pascal, Camus et Sartre à qui il consacre sa thèse de diplôme. Etudiant brillant mais de nature peu sociable, Ôé préfère mener une existence solitaire. En 1957, il publie dans le périodique littéraire de l’Université son premier récit, Un drôle de travail, s’inscrivant dans un ensemble de textes écrits durant six mois sous l'influence de tranquillisants mélangés au whisky. Ses premiers héros sont précipités dans une vie qui est radicalement différente de leur enfance. Ils vivent, comme l’auteur, dans le monde absurde de l’après-guerre, balayé par Hiroshima et Nagasaki, monde qu’ils se résignent à accepter. Réagir face à ce désarroi paraît vital ; les fantasmes d’actes de violence et plus encore la violence sexuelle réelle apparaissent comme les seules échappatoires. Les personnages se libèrent du quotidien grâce à la « perversion sexuelle » (cf. Homo sexualis, 1963).
        Le bombardement d’Hiroshima met fin à l’innocence provinciale d’Ôé. Il constitue un véritable traumatisme dans la vie et l’œuvre de l’auteur, à l’image du jour où l’Empereur Showa (Hirohito) perdit son caractère divin, fin de toutes les valeurs établies jusqu’alors.
En 1964, Ôé devient père d’un fils autiste. La nouvelle est un véritable choc que l’auteur compare à l’explosion de la bombe A, suite auquel il écrira deux ouvrages interdépendants, Un cas très personnel et Notes sur Hiroshima, publiés le même jour (Lepère rejette dans un premier temps l’enfant, débute alors les thèmes sur l’infanticide de nouveaux-nés handicapés) puis se lie entre eux deux une relation fusionnelle et exclusive, admirablement bien décrite dans la nouvelle Dites-nous comment survivre à notre folie. L’enfant est affectueusement surnommé « Pooh ». Il est possible de trouver dans ce nom des correspondances avec l’enfant fictif rebaptisé par son père « Eeyore, du nom de l’âne pessimiste dans Winnie [the Pooh] » (idem). Le fils d’Ôé, Hikari, "lumière" en japonais, deviendra compositeur.
         A la suite d’Un cas très personnel, la nostalgie d’une patrie divine se traduit par l’envie de concentrer l’écriture sur le « mythe des jours de bonheur » précédant 1945. Nous trouvons ce rapprochement avec le mythe dans la nouvelle Gibier d’élevage. Le récit se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la campagne japonaise aux couleurs et senteurs dignes du Jardin d’Eden. Ôé explique : « Enfant, j’étais très proche de ma grand-mère, qui transmettait les mythes du village. »(source http://pitou.blog.lemonde.fr/category/nouvelles/).
        Kenzaburô Ôé milite également avec d’autres intellectuels pour la démocratie et le pacifisme. Il soutient vivement l'article 9 de la constitution qui dispose que le Japon renonce à jamais à la guerre. L’abrogation ou le maintien de cet article font débat dans tous le pays notamment en ce qui concerne la défense car une force armée d’auto-défense constitue pour certains une violation de la loi.
        En 1994, Kenzaburô Ôé se voit décerner le prix Nobel de Littérature. Il annonce alors qu’il n’écrira plus de romans, expliquant que son fils devenu compositeur n’a désormais plus besoin d’intermédiaire pour s’exprimer.
J    e vous renvoie à l’excellente préface de Dites nous…,coll. Folio

Thèmes récurrents :


•désarroi    
•sexe
•guerre   
•mort (nombreuses références au suicide)
•enfant handicapé    
•infanticide

Dites-nous comment survivre à notre folie, 1966

        Les récits de Kenzaburô Ôé ne sont pas totalement autobiographiques, cependant ils trouvent leur origine dans son expérience personnelle. Nous pouvons établir un lien entre les informations bibliographique et ce recueil de quatre nouvelles.

        "Gibier d’élevage" , nouvelle dans laquelle l’auteur décrit le choc que provoque l’arrivée d’un soldat noir américain dans un village de montagne de la Seconde Guerre mondiale et la fascination d’un enfant pour cet être inconnu.

        "Dites-nous comment survivre à notre folie", nouvelle éponyme, met en scène la relation fusionnelle établie entre un père et son fils handicapé.

    "Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes", texte dans lequel nous voyons le monde à travers les lunettes recouvertes de cellophane d’un hypocondriaque atteint d’un pseudo-cancer et fils d’un ancien conspirateur.

        "Agwîî le monstre des nuages". Nous nous attarderons davantage sur cette dernière nouvelle,  qui est en réalité la troisième du recueil car il s’agit du texte répondant au mieux à la définition du réalisme magique.
        Un étudiant à la recherche d’un travail d’appoint rencontre un riche banquier de Tokyo qui lui demande de veiller sur son fils compositeur en échange de rémunération. Ce dernier vit coupé du monde avec pour unique compagnon un énorme poupon grand comme un kangourou qui descend parfois du ciel lui rendre visite. Le narrateur apprend rapidement que ce monstrueux bébé n’est autre que l’enfant du compositeur, décédé quelque temps après sa naissance. L’apparition se prénomme Agwîî, onomatopée de ses seules paroles. Lors des entrevues avec le bébé, le compositeur souhaite que l’étudiant fasse comme si la situation était des plus banales et qu’il acquiesce quand l’homme compare Tokyo, ville terrestre, au paradis. Le narrateur décide de rester indifférent au fantôme pour ne pas mettre en péril sa raison et aide son employeur à régler certaines affaires. Sa rencontre avec l’ex-femme du musicien le renseigne sur la mort du nourrisson. Né avec une hernie au cerveau, l’enfant était promis à une vie végétative. Le père ne put s’y résoudre et choisit de faire mourir son fils de faim. L’étrange compagnie du compositeur ne serait alors qu’une personnification de ses remords. La consolation est impossible quand nous sommes l’origine de la perte. Cependant, cette explication rationnelle va être mise en doute par un événement tenant autant du réel que de l’irréel. Un jour de promenade, l’étudiant et son employeur voient une meute de chiens, décrits comme des démons, fondre sur eux. Le narrateur croit alors que leur mort est proche car ils n’ont aucune échappatoire et que le musicien va sûrement faire face aux bêtes pour protéger son enfant descendu du ciel quelque temps auparavant. Les chiens courent dans leur direction, arrivent à leur hauteur et les dépassent. L’étudiant comprend alors que sa raison lui a fait défaut et admet presque l’existence du monstrueux bébé dont il a cru ressentir la présence protectrice durant cette fantasmagorique attaque. La vie reprend son cours et la narrateur ses activités. Il aide le compositeur à brûler ses partitions et a une entrevue avec la maîtresse de ce dernier pour lui remettre une lettre. Autant d’affaires à mettre en ordre avant le jour où le musicien se jette sous un camion, comme pour rattraper un enfant imprudent, sous les yeux du narrateur qui comprend soudain avec effroi que le suicide était prévisible. Atterré pendant plusieurs mois, « l’exorcisme » du narrateur a lieu le jour où des enfants lui lancent un caillou au visage, blessant un de ses yeux. A ce moment même, le protagoniste croit voir une ombre prendre son essor vers le ciel.
       
        Il est possible de faire ressortir différents aspects du récits s’apparentant au réalisme magique. Tout d’abord, les fantômes évoluent dans le monde des vivants. Ils sont invisibles mais nous pouvons parfaitement sentir leur présence sans que cela engendre de la peur. Il s’agit d’anciennes croyances qui marquent encore l’imaginaire japonais et que nous retrouvons dans différentes œuvres, comme celles de Murakami. Il est intéressant de constater que dans le texte d’Ôé l’irrationnel oriental est mis en opposition avec le rationalisme occidental, dualité résultant certainement des influences littéraires européennes de l’auteur. En effet, le compositeur croit, ou feint de croire pour justifier son suicide, à l’existence du fantôme contredite par son entourage. L’étudiant a donc le rôle d’arbitre dans cette opposition. Son scepticisme de départ va se changer en acceptation du phénomène après l’épisode des chiens, qui tient du réalisme magique. Les animaux ont une apparence bien réelle mais l’exagération de certaines caractéristiques, telles que la bave, la musculature ou l’odeur, vont les transformer en créatures infernales. Ensuite, l’acceptation de la possibilité de l’irréel est achevée lors de la libération finale. Le narrateur a perdu un être cher, « une chose particulièrement précieuse avec laquelle on ne peut vivre sans éprouver un manque », puis partiellement le vue. Son sacrifice est assez grand pour qu’il obtienne durant quelques instants le don de seconde vue, ouverture sur le monde des morts. Dernière caractéristique, le musicien décide de ne vivre qu’à moitié dans le temps actuel. Il doit alors laisser aucune trace de son existence comme s’il était un visiteur du futur qui ne doit pas influer sur le présent. Il fait le choix de faire mourir une première partie de son être après la disparition de son enfant car lorsque nous ne vivons plus nous ne voyons plus personne d’autre partir.

        L’auteur est maître dans la descriptions de relations familiales conflictuelles. Dans ce recueil, nous flirtons délicieusement avec les névroses des protagonistes au fil d’une écriture qui s’aventure toujours plus près de la psychanalyse. Dites-nous comment survivre à notre folie offre une entrée réussie dans l’œuvre marquante de Kenzaburô Ôé.

Valentine, 2ème année Édition

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 30 novembre 2007
vingt-quatre-heures.jpg
Stefan ZWEIG,

 Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1927.
Traduction par Olivier BOURNAC et Alzir HELLA
Edition  Le Livre de Poche
19ème édition, 2007
ISBN 9782253060222
127 pages


I- Stephan ZWEIG : (1881, Vienne -1942, Pétropolis)
        Fils d’un riche industriel israélite.
        A 23 ans, il est reçu docteur en philosophie, et obtient la même année le prix de poésie Bauernfeld (un des plus prestigieux prix en Autriche) pour une des meilleures traductions de Verlaine.
        zweig.jpgIl écrit de la poésie, du théâtre et des nouvelles.
        C’est un très grand voyageur, et il a parcouru de nombreux pays en Europe (France, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, ...), Asie (Inde, Indochine), Afrique, et Amérique (Etats-Unis, Brésil).
        Il est ami de l’écrivain français Romain Rolland, et du psychanalyste Sigmund Freud (à qui il fait lire tous ses manuscrits avant de les publier).
        Lorsqu’il s’installe
au Royaume-Uni en 1934, pour faire la biographie de Marie Stuart (reine d’Ecosse, puis reine de France), il ne pensait pas y rester. Cependant, vu les événements qui se produisent en Allemagne avec Hitler, il reste. Car, une année auparavant, ses livres ont brûlés en Allemagne parce qu'il était juif. En 1940, il devient citoyen britannique et se remarie (il a divorcé deux ans auparavant), avec sa secrétaire Lotte Altmann ; ils quittent le Royaume-Uni et s’installent au Brésil en 1941.
        Le 23 février 1942, Stephan Zweig s’empoisonne, sa femme le suit dans sa mort. La veille il a rédigé une lettre expliquant son geste.

A voir :
- Le site réalisé par Alexandre Almosni www.stefanzweig.org/ C’est un site très complet sur l’auteur, il est même possible de choisir la langue pour visiter le site.
- Le site www.alalettre.com (chercher dans auteurs étrangers) est un bon complément pour la biographie. On y trouve aussi la bibliographie de Zweig ainsi que quelques résumés de ses œuvres.

II- L’œuvre : présentation et analyse
        Un petit résumé : L’histoire se déroule dans une pension aux abords de la Méditerranée. Un scandale éclate dans ce paisible lieu, une femme (Mme Henriette) a quitté son mari et ses deux filles pour suivre un jeune homme, qu’elle connaît seulement depuis 48 heures. Suite à cela une dispute éclate lors du dîner, où le narrateur prend la défense de cette femme. « Par trois fois déjà, l’un des deux messieurs s’était dressé violemment, le visage cramoisi, et sa femme avait eu beaucoup de peine à l’apaiser – bref, une douzaine de minutes encore, et notre discussion aurait fini par des coups... » Seule Mrs C., une Anglaise d’âge respectable (67 ans ?), respectée de tous, n’a pas pris la parole. Sa prise de parole, ramène le silence. Par la suite, cette dame va rencontrer le narrateur pour se confier : « [...] et c’est pourquoi je fais aujourd’hui cette tentative de m’absoudre moi-même en vous prenant pour confident. » Elle apprécie chez lui la capacité de comprendre et de ne porter aucun jugement sur autrui. Elle va lui confier vingt-quatre heures de sa vie, où elle a essayé de sauver du suicide
un jeune homme qui venait de se ruiner au jeu au casino où elle l’a aperçu. Ces vingt-quatre heures vont bouleverser Mrs C.. Une relation ambiguë va naître entre les deux protagonistes.

        Analyse : Cette nouvelle est construite par un récit encadré. Le premier étant un récit de départ (début et fin de la nouvelle) qui se déroule à la pension de la Riviera, puis le second relatant les vingt-quatre heures de Mrs C. Ces vingt-quatre heures bouleverseront Mrs C. ; elle est veuve et cette rencontre, au casino, de ce jeune homme polonais. Nous ne saurons pas son nom, comme si l’auteur voulait respecter l’anonymat des deux protagonistes. On remarque aussi que la première partie du récit est séparée de la deuxième dans la construction du livre. On a l’impression de changer de chapitre. Il y a aussi ce même changement dans le récit quand Mrs C. passe à un autre moment des vingt-quatre heures.
        Tout au long du récit se développent deux passions, tout d’abord celle du jeu puis celle de l’amour. Des ambiguïtés naissent entre les deux personnages, tantôt Mrs C. est la mère (quand elle sauve le jeune homme de la noyade), tantôt l’amante/une femme/l’amie (lors de la promenade en « voiture »). Ses sentiments sont confus, et elle est elle-même perdue. En ce qui concerne la passion du jeu, le jeune homme est près de se donner la mort après avoir tout perdu au casino. Mrs C. veut l’aider et lui donne de l’argent pour rentrer dans sa famille, mais ce dernier ne pourra pas se retenir d’aller au casino jouer cet argent, malgré sa promesse. Cette ambiguïté dans les sentiments est le reflet de l’écriture de Stephan Zweig, qui traite ce sujet dans d’autres écrits.
        On peut également effectuer un parallèle avec la psychanalyse de Freud qui se développe à la même époque, puisque ici le narrateur joue le rôle du psychanalyste en écoutant les confessions de Mrs C. Elle se sent libérée d’un poids après l’avoir avouée au narrateur : « Cela m’a fait du bien d’avoir pu vous raconter cela. Je suis maintenant soulagée et presque joyeuse... ». En effet, Zweig et Freud sont des amis proches.
        Il n’y a pas vraiment de chute à la fin de cette nouvelle. Elle n’est pas vraiment courte, et peut se confondre avec un roman. Cependant, ce qui la distingue du roman, est le respect des trois unités (action, temps, impression).

        Petit plus : Cette nouvelle a été adaptée au cinéma en 2003, avec comme personnages principaux Agnès JAOUI et Michel SERRAULT.


III- Bibliographie :
        ZWEIG, Stefan. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Ed. : Le Livre de Poche, 2007 (19ème édition). + Introduction de Alzir HELLA (biographie)
        ALMOSNI, Alexandre. www.stefanzweig.org/
       http://www.alalettre.com/international/zweig-intro.htm
        http://parfumdelivres.niceboard.com/portal.htm

Claire 1A BIB

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Vendredi 30 novembre 2007
Stefan Zweig,amok2.jpg
Amok ou le Fou de Malaisi
e, suivi de Lettre d’une inconnue
et de La ruelle au clair de lune
Traduction de Alzir Hella et Olivier Bournac, revue par
Brigitte Verne-Cain et Gérard Rudent
Préface de Romain Rolland
Éditeur : Librairie Générale Française
Collection Le Livre de poche
ISBN 2253057541
Date de parution : 02 octobre 1991
Nombre de pages : 187


        Stefan Zweig (1881-1942) est un auteur autrichien surtout connu pour ses recueils de nouvelles tels que Amok (1922), La Confusion des sentiments (1926) ou Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme (1934). Son œuvre phare Le Joueur d’échecs a été publié à titre posthume en 1943 ; en effet Stefan Zweig se suicide au Brésil avec sa femme en 1942 après avoir vu ses livres brûlés par les Nazis et ses rêves d’une Europe pacifiée s’envoler.
        Amok est un recueil de trois nouvelles : "Amok", "Lettre d’une inconnue" et "La Ruelle au clair de lune". Dans le recueil original composé par Stefan Zweig lui-même ces trois nouvelles étaient accompagnées de deux autres : "La femme et le paysage" et "La nuit fantastique", ces deux nouvelles ayant été supprimées du recueil français.
        Le thème commun de ces trois nouvelles est la passion, plus précisément la passion amoureuse et jusqu’où cette dernière peut nous amener. Passion et folie sont les deux termes inextricablement liés de ce recueil.
        L’histoire de la nouvelle éponyme "Amok" se situe sur l’Océania, un bateau qui fait la navette entre l’Inde et l’Europe. Un soir, le narrateur qui est un jeune homme rentrant d’un voyage à Calcutta est surpris dans sa rêverie par la présence d’un autre voyageur. Le soir suivant, ils se rencontrent à nouveau et le mystérieux voyageur raconte alors son histoire au jeune homme. Cet individu est un médecin, qui du fait d’un endettement important en Europe s’engage comme médecin en Inde. Pendant sept ans, il vit isolé du monde civilisé, ne fréquentant que des indiens. Un jour, une jeune femme de la haute bourgeoisie européenne vient le voir dans le but de se faire avorter (pratique illégale à l’époque). Le médecin, meurtri par le mépris et la fierté de la femme veut en échange qu’elle se donne à lui. La femme refuse et s’enfuit. Le médecin, devenu fou, regrette son geste, il quitte son poste pour se lancer à la poursuite de cette femme. Il la traque, lui écrit, la suit, développe une passion furieuse pour elle. Mais celle-ci finit par se faire avorter par une vieille Indienne et en meurt sous les yeux du médecin impuissant à la sauver.
        Cette nouvelle se nomme "Amok" en référence à une maladie qui frappe certains Malais. Ceux-ci pris d’un accès de folie soudain, se mettent à courir en tuant tous ceux qu’ils trouvent sur leur chemin. De la même manière, le médecin est pris d’un accès de folie pour cette femme et quitte son travail, sa maison pour la suivre, la retrouver ; il est obnubilé par elle, ne vit plus que pour elle et il finira par mourir pour elle.
        L’histoire de "Lettre d’une inconnue" débute par la réception par un écrivain connu d’une lettre écrite par une inconnue. Dans cette lettre, celle-ci explique à l’écrivain qu’elle a passé sa vie à l’aimer. En effet, la jeune femme a rencontré l’écrivain à 13 ans lorsque celui-ci a emménagé dans son immeuble. Et ce qui était un flirt d’adolescente est devenue une véritable obsession : la jeune femme a passé des heures à guetter l’écrivain, à aimer ce qu’il aimait, à l’espionner… Elle a un enfant de lui car elle a fait l’amour avec lui un soir, lui la prenant pour une prostituée. Toute la lettre est la description d’une vie passée à aimer follement un être qui ne s’en est jamais rendu compte.
        Les trois nouvelles racontent ainsi l'histoire de trois destins différents, tous marqués par la passion immodérée vouée à l’être aimé. Cette passion étant par ailleurs dans les trois nouvelles non réciproque. Stefan Zweig nous amène par la lecture de ce livre à nous interroger sur la frontière entre passion et folie. Jusqu’où serions-nous prêt à aller par amour ? Etaient-ce des actes de folie qu’ont commis ces personnages ou une preuve d’amour ?
        Le deuxième point commun de ces trois nouvelles est leur structuration. Les trois sont des récits dans le récit. En effet, il existe une histoire cadre et à l’intérieur de celle-ci, soit par l’intermédiaire d’une lettre soit par l’intermédiaire d’un dialogue est racontée la vie du personnage que rencontre le narrateur. Ainsi dans "Amok" le récit cadre est la conversation des deux hommes sur le bateau et le récit enchâssé est l’histoire du médecin. Cette structuration particulière possède deux avantages. Le premier est que cette forme donne un rythme à la nouvelle, accentué par le fait que Stefan Zweig revient régulièrement à la nouvelle cadre par le biais de phrases ou d’événements identiques. Par exemple, dans "Amok" c’est le tintement des verres de whisky ou le son de la cloche du navire qui ramène le lecteur dans l’histoire cadre ; dans "Lettre d’une inconnue" il s’agit de la répétition de la phrase « mon enfant est mort hier » qui rythme le texte. Le deuxième avantage est que cela permet à la personne qui raconte sa vie de mieux exprimer ses pensées, ses sentiments afin que la personne
qui l’écoute et donc à travers elle le lecteur  la comprenne. Le narrateur joue donc le rôle d’un psychanalyste (rappelons que Stefan Zweig a été l'ami de Freud) et cela permet au lecteur de mieux comprendre l’évolution du personnage vers la folie, de mieux cerner ses sentiments et donc de mieux s’identifier.
        Stefan Zweig évolue dans ces trois nouvelles dans une ambiance sinistre voire morbide (la mort d’un enfant dans "Lettre d’une inconnue", dans "la Ruelle au clair de lune" l’homme se balade dans des petites rues sombres et mystérieuses) et paradoxalement son style d’écriture est très poétique (beaucoup de comparaisons et de métaphores), il s’attarde sur certains points du paysage pour nous les décrire : il crée une véritable ambiance sombre grâce à une plume poétique. C’est ce point particulier qui m’a fait apprécier ce recueil de nouvelles ; tout réside dans le paradoxe entre les thèmes traités : folie, passion, meurtre, suicide et la manière dont cela est traité : description d’un ciel étoilé, de l’ambiance nocturne d’une ville. Le titre fait référence à ce style puisque l'amok est une maladie qui pousse à la folie et au meurtre ; cela laissait donc présager une nouvelle sanguinaire et morbide alors que la nouvelle en question est le récit d’une passion immodérée d’un médecin reclus pour une personne qu’il vient à peine de rencontrer et les thèmes secondaires abordés sont l’amour, la passion, la solidarité, l’entraide (que ce soit entre le serviteur et le médecin ou entre le médecin et l’amant). Le médecin n’est frappé que métaphoriquement par l’amok puisqu’il ne tue personne mais se lance à la poursuite de la jeune femme sans regarder les conséquences de son geste, il devient obnubilé par elle.
        En conclusion, malgré le titre et le thème principal, la folie, ce recueil de nouvelles se révèle écrit avec beaucoup de poésie et de subtilité. Il amène le lecteur à s’interroger sur des thèmes centraux de nos vies que sont l’amour et la passion. Je vous recommande donc de vous plonger dans les plus brefs délais dans ce livre de Stefan Zweig !
Coralie, 1ère année Ed.-Lib.

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Vendredi 30 novembre 2007
Claude BOURGEYX,petits-outrages.jpg

Les Petits Outrages, 1984,
rééd. Castor Astral, 2004,
(couv. "Bricolage",
Claude Bourgeyx).
       

        Claude Bourgeyx vit et travaille à Bordeaux ; il commence à écrire dans les années 80 et publie son premier livre, Les Petits Outrages, en 1984.
        Tout d'abord qualifié de bizarre à ses débuts, l'auteur prend rapidement de l'importance après son livre Le fil à retordre en 1997 qui reçoit le prix jeunesse de la Société des Gens de Lettres..

        En grand fanatique de l'écrit, il publie des pièces de théâtre (comme  La comédienne est dans l'escalier  en 1992), des livres illustrés, des livres pour enfants (comme Histoires à dormir) des livres pour adultes (Mademoiselle Werner) ou encore, des textes radiophoniques.

        Claude Bourgeyx est édité chez le Castor Astral principalement, mais aussi au Seuil, chez Arléa, Nathan, Belfond et d'autres..

Quelques mots sur l'auteur et sa verve littéraire:

        Claude Bourgeyx surprend, on le dit maître dans l'art du dérapage.

        De la plus anodine des réalités, il tire des situations exceptionnelles où surréalisme et fantastique caracolent dans un joyeux bruissements de mots.

        C'est cocasse, souvent cruel, voire même étouffant, mais c'est aussi léger, désopilant et tordant.

        Claude Bourgeyx, ce sont des histoires du quotidien racontées avec humour noir et absurde.

        Dans des textes toujours très courts (moins de deux pages à chaque fois) l'auteur nous expose des histoires acides ou loufoques, avec des personnages vivants et une fin toujours destructrice.

        On ne s'y attend jamais. A la fin de chaque nouvelle, on a en tête un « ça alors j'aurais jamais cru ! », un « beurk ! c'est écoeurant ! » ou c'est un éclat de rire tonitruant qui explose dans notre caboche, rire dicté par la surprise, ou le plus souvent par l'horreur et c'est là que réside le paradoxe.

        Finalement Bourgeyx sait décrire la folie, la cruauté de l'homme, et nous soulage de nos propres côtés noirs en appuyant bien fort dessus.

        Parfois, c'est l'incompréhension qui accompagne la lecture des dernières lignes, on ouvre des yeux ronds et puis on se dit « ce type a un grain c'est certain » mais on aime, on se presse d'aller lire la nouvelle suivante, on en parle autour de nous.

        On dit de Claude Bourgeyx qu'il tient un scalpel à la place du stylo.

        Il choque, il dégoûte, il fait rire, il interpelle, il combat, et au coeur du débat le lecteur se demande où il est tombé, mais prend plaisir à suivre les personnages attachants, spéciaux et bassements humains, dont Bourgeyx sait si bien parler.

Quand dans une interview un journaliste lui demande « Pourquoi le si court dans vos textes ? », Bourgeyx répond « Vous savez, en deux feuillets on peut soulever des mondes ».

Le recueil en question : Les Petits Outrages

        Ce recueil (son premier ouvrage je le rappelle) est composé de 34 nouvelles de deux pages maximum...

        Chacune pose des questions plus abracadabrantes les unes que les autres : « c'est quoi le poids des mots ? » ; « Dieu peut-il demeurer dans une passoire puisqu'il est partout à la fois ? » ; «Qui a bien pu engrosser la Maja nue, de Goya au musée du Prado ? » ; « Qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver? »...

        Bourgeyx passe d'un sujet à l'autre, non sans cynisme, absurdité et humour noir mais souvent, c'est un message qu'il fait passer. Un cri du coeur, un ras-le-bol général de la vie et de ses aléas.

        En effet dans la nouvelle Planche de salut Bourgeyx, énumère toutes ces choses qui nous tuent et s'insurge : « la mort s'active à tous les étages, sans relâche, brave petite. Assez ! Je n'en peux plus ! » dit-il, « l'alcool tue, la route tue, (...) la pollution tue, (...) l'indifférence tue, (...) les colorants tuent, le désespoir tue.... ».

        Par cette imposante énumération de toutes ces choses qui nous tuent chaque jour, Bourgeyx finit sa nouvelle par une ironie tragique car enfin, se rend-il compte, ni la connerie, ni le ridicule ne nous tuent : « voilà donc ce qui épargne nos vies (...) ainsi connerie et ridicule sont nos planches de salut. Alors là, moi, je n'hésite pas, je m'engage sans restriction dans cette voie et j'invite tout le monde à me suivre. Ensemble nous sauverons l'humanité. Relevons la tête, il y a de l'espoir. »

        Voilà tout le surprenant de Bourgeyx, voilà l'exemple d'une de ces pirouettes de fin, inattendues, qui renversent la situation initiale et bouleversent notre lecture.

        Ne pouvant pas vous raconter facilement les nouvelles puisqu'elles sont au nombre de 34 et qu'elles sont très courtes, je vais vous parler de ma préférée La baigneuse. Cette nouvelle montre bien, encore une fois, le changement radical qui s'opère au moment où l'histoire de départ (plausible, normale et cohérente), devient ahurissante, absurde et surréaliste.

         La baigneuse :

        C'est l'histoire d'une petite dame qui est sur sa serviette à la plage, elle tartine chaque partie de son corps avec de l'huile solaire, « elle n'y va pas de main morte ». Le travail achevé, elle se dirige vers la mer pour se baigner (jusque là tout semble ordinaire), puis elle se met à nager et coule à pic.

        Des témoins sur la plage tentent de lui porter secours, (là commence l'absurde) mais à cause de l'huile solaire, ne parviennent pas à se saisir du corps, la petite dame glisse et s'échappe des bras qui veulent la saisir. Au rythme des essais peu concluants de ses sauveteurs, la baigneuse jaillit de l'eau « tel un dauphin à Disneyland ». Des badauds sur la plage commencent à s'agglutiner pour encourager de la voix les participants, cela finit alors par ressembler à un jeu, les sauveteurs font des équipes, « on se faisait des passes, on feintait l'adversaire, on dégageait la dame en touche, on la remettait en jeu. » A ce moment du récit, on est à l'apogée du talent burlesque de Bourgeyx, il s'en donne à coeur joie, et pousse à l'extrême la situation. La fin comme toujours, est déconcertante ; d'un jeu excitant, on passe au tragique : « le soir venu, on tira de l'eau la noyée à l'aide d'un filet de pêche. (...) Le lendemain, sur cette même plage, il y avait une foule inhabituelle de curieux, de vacanciers désoeuvrés. Les nouvelles vont vite ! »

        La dernière phrase, « les nouvelles vont vite », serait digne du célèbre Meursault de L'Etranger de Camus ; en effet elle est surprenante, on dirait là une constatation qui découlerait logiquement de cette tragédie, elle a l'impact d'une sorte de moralité mal placée.

        D'ailleurs, il arrive souvent dans le style de l'auteur que l'on ressente cette sorte de neutralité, comme si les histoires étaient racontées par un spectateur impartial et vide de toute morale.

Je vous conseille donc Claude Bourgeyx pour vos longues soirées d'hiver au coin du feu, quand la déprime arrive en même temps que les indigestions de dinde aux marrons. C'est aussi léger, fin et croustillant qu'un bon chocolat de Noël et aussi morbide et cruel qu'un hiver glacial.

 

(dans le même genre, par le même auteur chez le même éditeur et dans la même collection: Les Petites Fêlures).

Louise 1ère année Ed/Lib


 

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Vendredi 30 novembre 2007
vitamines.jpg
Raymond CARVER,
Les Vitamines du bonheur (Cathedral),  1983,
recueil de 12 nouvelles,
trad. de l'américain par
Simone Hilling,
Librairie Générale Française (LGF),
Coll. Le Livre de Poche,  2004
222 pages


        Biographie :

        Raymond Carver est né en 1938 dans l’Oregon aux Etats-Unis. Il grandit dans l’Etat de Washington dans un milieu modeste : son père est ouvrier dans une scierie et sa mère est à la fois vendeuse et serveuse.
        A 20 ans, il est marié et père de deux enfants. Il enchaîne plusieurs petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille.
        Il déménage ensuite en Californie où, parallèlement à ses études universitaires, il suit des cours d’écriture avec le romancier John Gardner qui aura sur lui une influence décisive.
        En 1967, il publie son premier ouvrage : Near klamath,  un recueil de poèmes.
Dans les années 70 et 80, son talent d’écrivain est reconnu avec notamment Tais-toi, je t’en prie! (1976) et Parlez- moi d’amour (1981). Il enseigne la littérature à l’université.
        Raymond Carver devient alcoolique mais il parvient à arrêter grâce aux Alcooliques Anonymes.
        En 1982, il divorce et se remarie en 1988 avec Tess Gallagher, une poétesse. Deux mois plus tard, à l’âge de 50 ans, il décède d’un cancer du poumon. Il venait d’entrer à l’Académie Américaine des Arts et Lettres.
 ( Source : Wikipédia )

        « Ses nouvelles ressemblent à sa vie »

Le milieu modeste et les petits boulots :

        Toutes les nouvelles de ce recueil présentent des personnages qui mènent des vies modestes et très ordinaires : une femme fait du porte à porte pour vendre des vitamines et elle déprime (Les Vitamines du bonheur), un professeur de dessin élève seul ses deux enfants (Fièvre) ou encore un fermier et une serveuse tentent de subvenir aux besoins de leurs deux enfants (La Bride).
        Le chômage et ses conséquences sont aussi présentes : un homme licencié reste toute la journée assis dans son canapé, ce qui exaspère sa femme : « Mais que son mari, jeune et en pleine santé, se couche sur le canapé et n’en bouge plus, sauf pour aller aux toilettes, allumer la télé le matin et l’éteindre le soir, c’était autre chose, ça lui faisait honte […] »(Conservation.).
        Presque tous les personnages s’inquiètent pour leur avenir et en particulier pour celui de leurs enfants ; ils mettent tout en œuvre pour ne pas tomber dans la pauvreté.
        Comme ses personnages, Raymond Carver est issu d’un milieu modeste. Dès l’âge de 18 ans, le couple Carver a dû enchaîner les « petits boulots » pour faire vivre sa famille : Raymond a été portier, vendeur et gardien de nuit à l’hôpital ; Maryann, sa femme, a travaillé comme serveuse et secrétaire. De plus, tous les deux ont su trouver le temps et le courage de continuer leurs études tout en élevant leurs deux enfants.

L’amour et la famille :

        Toutes les nouvelles de ce recueil mettent en scène des couples. Il s’agit en majorité de couples qui doutent, qui sont séparés ou qui se retrouvent. Carver insiste particulièrement sur leurs relations et sur leurs sentiments. Sentiments qui s’effritent avec le temps : « D’ailleurs, on se parle de moins en moins. On se contente de regarder la télé » (Plumes).
        Les enfants sont aussi présents. La famille est très importante pour certains personnages. Dans la nouvelle Fièvre, un père célibataire cherche la meilleure des baby-sitters pour ses enfants ; sa femme vient de partir avec un autre et il se raccroche à eux pour ne pas craquer. Pour d’autres, les relations sont plus compliquées. Dans Le Compartiment, un homme est sur le point de revoir son fils qu’il n’a pas vu depuis huit ans.
        D’autres ont envie de fonder une famille. C’est le cas dans la première nouvelle, Plumes : Fran et son mari ne veulent pas d’enfants mais le dîner chez Bud et Olla va être l’événement  déclencheur. 
        Enfin, certains couples sont séparés à cause de l’alcool.

L’alcool :

        L’alcool est partout dans le recueil, même s’il ne s’agit pas à chaque fois d’alcoolisme.
       Attention et Là d’où je t’appelle sont les deux nouvelles du recueil qui traitent de l’alcoolisme.
        Dans la première, un homme a quitté le foyer conjugal à cause de son problème avec l’alcool. Sa femme lui rend visite. « Il se mit à penser aux choses qu’il avait à lui dire. Il voulait lui dire qu’il se limitait au champagne (…). Mais en un rien de temps, il s’était aperçu qu’il en buvait trois ou quatre bouteilles par jour. Il savait qu’il faudrait faire quelque chose, et bientôt. » Il passe toute la journée dans son appartement à ne rien faire, seulement à boire. Sa femme est obligée de le materner : il a besoin d’elle pour retirer de son oreille, le bouchon de cérumen qui le gêne.
La nouvelle intitulée Là d’où je t’appelle, se passe dans une maison de désintoxication. Deux patients discutent de leur passé et surtout de leur alcoolisme qui a détruit leur mariage. L’un des deux raconte notamment comment l’alcool l’a progressivement amené à être violent : « Ils se tapaient dessus devant les gosses. Ça devenait dingue. Mais il continuait à boire. Il n’arrivait pas à s’arrêter. Et rien ne pouvait le faire arrêter. ».    
                                                                                                                                                             
   Comme on l’a vu dans sa biographie, Raymond Carver a été alcoolique. Il déclara même que « l‘alcool est devenu un tel problème dans sa vie qu’il déclara forfait et passa le plus clair de son temps à boire ». (comme les personnages de ses nouvelles).

        Le style Carver :

        Ses nouvelles :

        Les nouvelles du recueil racontent des moments de vie. Le lecteur entre dans le quotidien et l’intimité des personnages. Il en garde une impression instantanée : c’est comme si on entrait chez des inconnus , que l’on se mettait dans un coin pour les observer et que l’on ressortait. Les nouvelles de Carver n’ont pas de début, pas de fin et donc pas de chute. Ce sont juste des tranches de vie. 

        Son écriture :

        Raymond Carver écrit simplement : ses phrases sont courtes mais elles disent l’essentiel. Il accorde aussi beaucoup d’importance aux dialogues. La lecture est donc très fluide. On a l’impression qu’il écrit comme il parle mais il le fait avec subtilité et parfois avec humour : « On est au milieu de l’hiver, tout le monde est malade, tout le monde meurt, et les gens ne pensent même pas qu’ils ont besoin de vitamines. J’en suis malade moi-même. » (Les Vitamines du bonheur).

Cécile, 1ère année BIB.

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Jeudi 29 novembre 2007
ogawa-Paupieres.jpg
OGAWA
Yoko
Les Paupières
traduit par Rose-Marie Makino Fayolle
Editions Actes Sud
206 pages


L’auteur

        Ogawa
Yoko est née en 1962 à Okayama et est aujourd’hui une des plus grandes romancières/nouvellistes japonaises contemporaines.
        A treize ans, elle lit Le Journal d'Anne Frank et y découvre le pouvoir des mots ordinaires qui racontent la cruauté et l’horreur de l'Holocauste. Depuis, elle écrit des livres sensuels dans un registre très noir où l'initiation à la sexualité, à l’ailleurs, à la mort et au sacré prend une dimension presque fantastique. Obsédée par le sexe, l'eau, la mémoire, les difformités et l'inconscient, elle est également l'auteur d'Hôtel IrisMusée du silence qui sont ses deux œuvres les plus connues.  Remarquée dès son premier roman, pour lequel elle obtient en 1988 le prix Kaien, sa renommée ne cesse de croître et, en 1991, elle remporte le prestigieux prix Akutagawa pour La Grossesse.

        Son écriture est le résultat du mélange de diverses influences dont son contemporain et écrivain préféré Haruki Murakami (Kafka sur le rivage, La course au mouton sauvage...), le classique japonais Junichiro Tanizaki (Une mort dorée, Un potage bien chaudle Tatouage, Eloge de l’ombre...) et de nombreux auteurs américains tels que Francis Scott Fitgerald, Truman Capote, Raymond Carver et Paul Auster dont le Moon Palace eu un grand impact sur son univers romanesque. 

        On notera également que l’Annulaire a été adapté au cinéma en France en 2005 par  Diane Bertrand et qu’au Japon, La formule préférée du professeur, le dernier de ses romans, a reçu le Prix Yomiuri et y est également sorti en film (2005), en bande dessinée (2006) et en cd audio (2006).
Ses romans et nouvelles ont été traduits en français, allemand, grec, espagnol, catalan, et récemment en anglais (aux États-Unis) et en italien. Le plus souvent traduit est son roman Hôtel Iris, qui est moins implicite (et donc plus accessible) que ses autres romans/nouvelles.

Les paupières

        Les Paupières est un recueil de huit nouvelles paru au Japon en 2001 et dont la traduction française date de 2007 (par Rose-Marie Makino-Fayolle pour Actes Sud). Yoko Ogawa y explore l’angoisse des nuits blanches, l’inconscient, les terreurs nocturnes et l’entre-deux eaux. Les personnages de ces nouvelles tentent de s'abandonner à l’étrange pour libérer l’inconscient, l’enfoui et parvenir idéalement à vivre mieux avec eux-mêmes et le monde plein de contradictions qui les entoure (bien sûr, ils n’y arrivent pas forcément).
 
        Dormir, s’endormir, s’échapper, sortir de son corps et pénétrer dans un univers du flou, du sombre et de la nuit, tels sont les grand axes reliant les nouvelles entre elles alors que cela ne paraît pas forcément évident au premier abord. En effet, dans ce recueil une vieille dame mourante dans un avion côtoie des légumes phosphorescents ne poussant que la nuit et terrifiant leurs propriétaires, un hamster sans paupières assistant aux échanges à la limite de la perversion entre une très jeune fille et un vieil homme, des cours de cuisine qui tournent au cauchemas quand on découvre un tas d’immondices sous l’évier, une poétesse dont les ovaires ont des cheveux, de curieux jumeaux allemands dont l’un vit cloîtré et à la limite à peine palpable séparant le monde des morts du monde des vivants, etc...

    Souvent les personnages, qui sont pris dans un récit lugubre et oppressant, troublent par leur personnalité originale le milieu dans lequel ils évoluent tant bien que mal dans l’espoir de trouver une échappatoire à leur situation.

        Les histoires n’ont jamais de fin. Comme si le lecteur était censé s’endormir pendant la lecture de ces nouvelles, et ne jamais connaître le fin mot de l’histoire, la clé du mystère. Libre à chacun après d’imaginer ce qu’il veut.
        Autre fait frappant, l’étrange et le dérangeant qui font partie intégrante des histoires ne forment jamais de rupture. Avec art et surtout poésie, Yoko Ogawa rend n’importe quelle situation absurde tout à fait normale sans que le lecteur ni les personnages, pourtant en général au départ ancrés dans la réalité (avant de s’en détacher) ne s’en aperçoivent. L’inquiétante atmosphère finit par avaler les personnages tout entiers ainsi que le lecteur imprudent qui s’y est laissé prendre.

Appréciation personnelle

        Après avoir eu un peu de mal à entrer dans l’atmosphère particulière du livre, je me suis laissé prendre au jeu et surtout à l’atmosphère très particulière des nouvelles qui se sont enchaînées avec beaucoup plus de fluidité que ce que j’avais cru au début.
La poésie qui se dégage de l’écriture emporte naturellement le lecteur qui arrive à la fin du livre alors même qu’il avait l’impression de l’avoir juste commencé.

        Je n’aurai qu’un bémol pour la nouvelle "Une collection d’odeurs" qui m’a semblé n’être qu’une pâle copie du Parfum de Patrick Süskind sans en avoir la profondeur.

Extrait :


"- Quand j’aurai terminé ce que je dois faire aujourd’hui, je n’aurai plus de cheveux.

    La vieille dame avait défait trois boutons de sa robe au niveau du ventre d’où elle tirait un cheveu. On apercevait une cicatrice sur son abdomen. Une cicatrice sèche et pâle. Le cheveu en sortait tout droit. Pincé entre le pouce et l’index, il se dévidait avec régularité, comme un fil d’araignée. Elle le prenait sur la bobine et le tissait. Elle n’avait pas l’air de souffrir.
Comme elle le disait, le tissu était d’une bonne taille et elle avait presque terminé. Ne voulant pas la déranger, je décidai de passer le temps à bavarder encore un peu avec le garçon."

Marie, A.S. Bib.

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mercredi 28 novembre 2007
noyadeinterdite-copie-1.jpg
Amy Tan
Noyade interdite
trad. de l'américain
Annick Le Goyat,
Buchet-Chastel, 2007
570 p.


Quelques éléments biographiques

- Elle est née en 1952 aux Etats-Unis de parents immigrés chinois, elle a grandi aux Etats-Unis puis aux Pays-Bas et en Suisse à la suite de la mort de son père et de son frère.
- Elle déçoit sa mère en ne devenant ni docteur ni pianiste et en décidant d’étudier l’anglais à l’université de San José (les relations mère-fille tiennent une place importante dans ses livres).
- Elle a été piquée par une tique et a contracté la maladie de Lyme, qui l’a empêchée d’écrire parce qu’elle oubliait les mots.
- Elle fait partie d’un groupe de rock : the Rock Bottom Remainder (un groupe composé entre autre de Stephen King, Dave Barry, Matt Groening…)
- Elle a fait une apparition dans un épisode des Simpsons  (Saison 12 : une fille de clown).
- Elle a un mari, deux chiens, un chat, a reçu de nombreux prix pour ses écrits (le premier à l’âge de 8 ans pour un essai s’intitulant : Ce que la bibliothèque signifie pour moi).

Sa bibliographie en français

- Le club de la chance (Flammarion, 1992)
- La femme du dieu du feu (J’ai lu, 1997)
- L’attrape-fantômes (Robert Laffont, 1999)
- Les Fantômes de Luling (Robert Laffont, 2003)
- Noyade interdite (Buchet-Chastel, 2007)

Petit résumé

        12 touristes américains partent en voyage en Chine et en Birmanie. Choc culturel garanti. L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais nous avons en plus droit à un narrateur d’un genre particulier, l’esprit de Bibi Chen, une marchande d’antiquités asiatiques, qui a organisé le voyage, morte dans des circonstances étranges quelques jours avant le départ. Et notre sympathique petit groupe de touriste a bien du mal à se débrouiller tout seul. Alors quand ils se font enlever par une tribu birmane,les Karen, qui prend  Rupert, un adolescent du groupe, pour la réincarnation de leur sauveur, les aventures commencent… Et comme le dit Albert Camus dans l’exergue : « la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté ».

Les personnages

- Bibi Chen : marchande d’antiquités asiatiques, organisatrice du voyage en Chine et en Birmanie. Meurt quelques jours avant le départ, mais son esprit reste sur terre, elle observe (et critique) ses compagnons de voyage et arrive à sentir leurs sentiments.
- Harry Bailey : 42 ans, vétérinaire, présentateur vedette d’une émission télévisée sur le dressage des chiens. Compare les comportements humains aux comportements canins. Il est le seul à ne pas se faire kidnapper ; au moment du départ de l’expédition, il se remettait de sa soirée trop arrosée suite au ratage de sa troisième tentative de séduction de Marlena (ils y étaient presque arrivés cette fois-ci).
- Marlena Chu : une acheteuse d’art, d’origine asiatique, aimerait bien elle aussi se rapprocher de Harry, mais ne sait pas comment faire pour ne pas froisser sa fille.
- Et sa fille Esmé : 12 ans, veut aller en Birmanie pour sauver les orphelins birmans ; à défaut elle sauvera un petit chien.
- Roxanne Scarangello : une biologiste évolutionniste ; réussit très bien professionnellement, mais a des difficultés de couple avec son mari, de dix ans son cadet, un ancien étudiant à elle, avec qui elle essaie d’avoir un enfant.
- Et son mari Dwight Massey : psychologue behavioriste, travaille comme assistant sur une étude sur la stratégie des écureuils pour cacher leurs noisettes. Il se sent un peu dans l’ombre de sa femme, conteste les décisions de Bennie l’accompagnateur.
- Heidi Stark : la demi-sœur de Roxanne, s’inquiète de tout, est super équipée en anti-moustique et couvertures de survie. Elle est dotée d’une magnifique paire de seins qui séduiront Moff.
- Moff : de son vrai nom Marc Moffett, est un ami de pensionnat de Harry, toujours habillé en short, il possède une bambouseraie (qui lui permettait au départ de cacher sa plantation de cannabis), est divorcé et pas en très bon termes avec son ex-femme.
- Et son fils Rupert : 15 ans, connaît des tours de magie, lit un livre de Stephen King, grimpe partout et a tendance à s’éloigner du groupe.
- Vera Hendricks : proche amie de Bibi, possède un doctorat en sociologie, souvent citée parmi les Cent Femmes noires les plus influentes d’Amérique. Elle est parfois la voix de la raison du groupe.
- l’accompagnateur Bennie Trueba y Cela : remplace Bibi à la dernière minute, fait ce qu’il peut pour guider le groupe, ne manque pas de bonne volonté, mais n’est pas très doué. Il veut toujours faire plaisir et se promet toujours d’acheter beaucoup d’artisanat local.
- Wendy Brookhyser : fille d’une riche organisatrice d’événements, elle va en Birmanie  combattre
pour les droits des birmans, pour la démocratie et la liberté de parole. Elle part avec son amant du mois, mais elle craint qu’il ne l’aime moins qu’elle ne l’aime.
- Et son ami Wyatt Fletcher : possède une gentillesse désintéressée.
- La tribu Karen : une tribu persécutée par la junte birmane ; elle s’est réfugiée dans la jungle, au Lieu Sans Nom. Elle attend la venue du Jeune Frère Blanc qui les protègera contre la junte.

Quelques remarques et réflexions

- En anglais le titre original est Saving fish from drowning, ce qui signifie sauver les poissons de la noyade. Le titre provient d’un proverbe birman. Un pêcheur justifie ses actions parce qu’il veut empêcher les poissons de se noyer, alors il les ramasse dans ses filets, mais il arrive toujours trop tard, comme ils sont morts il va quand même les vendre sur le marché, pour pouvoir acheter plus de filets de pêche, pour essayer de sauver plus de poisson. Une réflexion sur les conséquences de nos actions et de notre bonne volonté. Quelle est la place de notre responsabilité si en essayant de sauver quelqu’un on le tue ? Est-ce qu’il vaut mieux ne rien faire, ou agir tout en sachant que l’on peut être maladroit et faire empirer les choses ?

- Dans la note au lecteur au début du livre, Amy Tan nous raconte comment lui est venue l’idée de ce livre. C’est une histoire vraie dictée par un fantôme à un médium et Amy Tan ne fait que reprendre l’histoire. Au risque d’en décevoir certains, ce n’est bien sûr qu’une mise en scène ; le roman commence dès la note aux lecteurs, il n’y a pas de Bibi Chen, ni de touristes perdus en Birmanie qui ont fait la une des journaux. Le choix d’un narrateur esprit résulte de la volonté d’Amy Tan d’avoir un narrateur omniscient, mais qui a ses propres idées, peut donner son avis et commenter l’action sur ton humoristique si possible.

- Satire du tourisme occidental (parce qu’il n’y a pas que les Américains). Mais pose toujours la question des intentions. Nos touristes veulent bien faire, ils font souvent des gaffes par ignorance.

- Un mélange des genres littéraire dans ce roman : Amy Tan revendique un peu de romance, de mystère, de roman picaresque, de comédie, de réalisme magique, de fable, de mythe, de roman policier, de farce politique… Il y a un peu de tout dans le roman, elle s’est amuséE à faire son puzzle littéraire. Ce qui peut finir par déconcerter ou décevoir un peu.

- Ce n’est pas un livre à proprement parler sur la Birmanie. Mais comme l’action principale se passe dans ce pays, nous pouvons voir certains aspects de la vie birmane et du gouvernement : interdiction des téléphones portables et d'Internet, des militaires partout, la peur de la population, le massacre des opposants, les diplomates qui ne peuvent pas sortir de la capitale…

- Satire et critique des médias et de la télé-réalité : est-ce que ce qui se passe à la télévision est vrai ? Comment faut-il accepter l’information ? Est-ce qu’une émission de télé-réalité reflète la réalité ? La tribu Karen qui vit dans la jungle dans des conditions assez précaires regarde l’émission Survivor.


Mon opinion

Un livre qui fait rire, beaucoup d’humour et d’ironie dans la description des personnages et de leurs relations.
Un livre qui fait grincer des dents dans les descriptions de la situation birmane, qui donne envie de crier et qui nous donne conscience de notre impuissance.
Un livre qui fait réfléchir ; il pose la question des conséquences de nos actions : avec les meilleures intentions du monde, on peut faire du mal. Que peut-on faire pour la Birmanie ?
Un bon moment de lecture, on se laisse prendre par l’histoire.

E.M. AS BIB

birmaniemondediplo.jpgLa Birmanie.
Pour en savoir plus :
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Mercredi 28 novembre 2007
martyre.jpg
Mishima
Yukio,
Martyre précédé de Ken,
Gallimard – Folio 2 €,

nouvelles extraites de
Pélerinage aux trois montagnes, 1969,
trad. du japonais par
Brigitte et Yves-Marie Allioux,
Gallimard, 1997.

La nouvelle présentée dans cette fiche de lecture est Ken.

        La nouvelle traditionnelle serait centrée sur un seul événement : dans Ken, toute l’histoire tourne autour du même événement, mais ce n’est qu’un prétexte pour amener l’intrigue et insister sur la personnalité des personnages. La nouvelle traditionnelle comporterait également très peu de personnages qui ne seraient pas aussi développés que dans un roman : dans Ken, les sentiments des trois personnages principaux sont décrits, chacun a sa propre histoire, ses propres appréhensions, désirs, combats. Chaque parcelle de l’histoire est vécue par un personnage différent, le lecteur a accès à plusieurs points de vue. Le dénouement de la nouvelle traditionnelle serait inattendu et reposerait sur une « chute » longue parfois de trois lignes seulement : il y a plusieurs chutes dans Ken, une pour chaque personnage principal. On peut donc conclure que la nouvelle de Yukio Mishima, longue de quatre-vingts pages, ne répond pas exactement aux « règles de la nouvelle » érigées par Georges Poulet.

        Nous avons pu dégager de cette nouvelle trois axes de lecture différents :
  • Un univers exclusivement masculin où naissent des passions adolescentes exacerbées.
  • Une critique de la société moderne et un hommage au Japon traditionnel.
  • Une finesse de la description : sensibilité et nouvelle cruelle.


AXE 1 : Un univers exclusivement masculin où naissent des passions adolescentes exacerbées
   
        La nouvelle ne met pas une seule femme en scène, qui pourrait avoir une relation avec un des personnages principaux. Chacun des personnages de cette nouvelle a sa propre histoire et sa propre évolution. Mishima offre des personnages complets dont il décrit non seulement les faits et gestes, mais également les sentiments, les craintes, les attentes. Ils peuvent être identifiés comme des personnages romanesques. Le caractère homosexuel des personnages est omniprésent dans l’intrigue, sans être jamais mentionné.

        Jirô Kokubu : Il est beau, jeune, juste, prévoyant, calme et bien plus intelligent que les garçons de son âge. Mishima ne dissocie pas beauté du corps et beauté de l’esprit : ainsi, durant toute sa vie, il a recherché une perfection spirituelle et physique, alliant Belles Lettres et culturisme. Jirô, même s’il ne lit pas, est à l’image de cette recherche, il s’interroge sur le monde qui l’entoure, il a une passion pour le Kendo qui passe avant tout ; il est complet. Il se donnera la mort à la fin de la nouvelle, selon un rituel traditionnel japonais : le seppuku.
        Les personnages de Mibu et de Kagawa sont tous les deux obsédés par ce personnage charismatique qu’est Jirô, qui est leur capitaine de Kendo. Ils essaieront tous deux de se faire remarquer par ce dernier dans l’épisode de la plage, l’un par la transgression, l’autre par la soumission et l’obéissance. Kagawa réussit à faire tomber Jirô, en avouant qu’il a entraîné les élèves du dojô à la plage, et Mibu, qui n’ose pas révéler à son capitaine qu’il n’a pas suivi le mouvement, causera la chute de la nouvelle et de Jirô.

        La personnalité complexe de Yukio Mishima se retrouve dans ses personnages : Kagawa est ce sentiment homosexuel qu’il refoule (on retrouve le même type de personnage dans Confessions d’un masque,) et Mibu est l’emblème de ce culte que vouait l’auteur à la beauté. Jiro, quand à lui, représente certainement ce que l’auteur aurait voulu être. De plus, la mort de Jirô, dans la forêt, peut rappeler la situation peinte par Guido Reni dans son Saint Sébastien (il est utile de souligner que Yukio Mishima adorait ce tableau, au point de s’être fait photographier dans la même position que le martyr né du pinceau de Reni.)

AXE 2 : Une critique de la société moderne et un hommage au Japon traditionnel

    L’intrigue se construit autour d’un événement assez particulier : un championnat de Kendo. Le Kendo est un art martial japonais pratiqué par les samouraïs dans le Japon traditionnel, à l’aide d’un sabre appelé Ken. Tous les personnages principaux s’adonnent à ce sport et concourent à un niveau très élevé.

Analyse d’un passage : Un après-midi, Jirô va se rendre au dojo afin de s’y entraîner. La vie de Jirô réside dans l’action de se préparer au combat, il va donc effectuer trois cents frappes sur le sol du dojo. Puis, il sort au grand air, et on assiste à un choc entre deux mondes. En effet, Jirô est vêtu d’un « hakama », s’entraîne dans un « dojo » à l’aide de son « ken », et soudain, il est confronté à une « centrale », à des « buildings », autant de mots qui s’opposent par leur modernité au Japon traditionnel transparaissant dans le vocabulaire utilisé deux lignes plus tôt. Dans ce passage, Jirô est totalement opposé au monde moderne ; il va affronter un groupe de jeunes imbéciles vêtus de jean, présentés comme des personnages rustres, mal éduqués. Tous ceux qui ne pratiquent pas le Kendo dans Ken seront présentés de la sorte.

        Plus loin dans la lecture, Mibu comparera Jirô à la jeunesse moderne et admirera sa capacité à ne pas se plier à de futiles plaisirs éphémères tels que le sexe ou encore la révolution. Jirô ne vit que pour le Kendo. Il est assez proche du personnage principal du film Million dollars baby de Clint Eastwood.

        Pour étayer notre analyse, nous pouvons également nous pencher sur le personnage de Kinouchi. Il est le directeur de l’école de Kendo, le seul capable de battre Jirô au combat. Il constitue un symbole de sagesse et de force, un symbole du Japon perdu. Kinouchi a l’étoffe du vieux sage de nos contes pour enfants, il paraît sortir d’une autre époque.

Mishima évoque donc un Japon traditionnel comme s’il parlait d’un monde parallèle. Les éléments modernes paraissent anachroniques. Jirô se suicidera d’ailleurs face à cette évidence, refusant le monde qui l’entoure.

Axe 3 : Finesse de la description : sensibilité et nouvelle cruelle

        Dans l’écriture de Mishima, tout paraît vivant : le plancher du dojo « danse », une ville « se blottit »… il est ainsi aisé de se représenter la scène. L’auteur joue également sur les différents sens humains : très rapidement, il plante un décor en décrivant ce que l’on pouvait, à cet instant précis, entendre, voir et sentir.

        La nouvelle est plutôt peuplée de scènes : l’action est tout simplement décrite. Il n’y a qu’à la fin de la nouvelle que tout s’accélérera, et il y aura une ellipse concernant le tournoi (alors que toute l’intrigue est centrée sur cet événement !) On a donc l’impression de courir après les personnages à la fin de l’histoire, alors que jusqu'alors, on se laissait porter, presque bercer par une intrigue à notre rythme. 

        Les seuls moments qui paraissent s’étirer en longueur sont les moments de souffrance vécus par les personnages (dans un passage, par exemple, Mibu devra effectuer soixante-dix tractions, et cet exercice sera décrit à la goutte de sueur près) ou encore les moments de violence. On peut donc en conclure que Mishima était sûrement inspiré par la nouvelle cruelle. Par exemple, Kinouchi explique à Mibu « comment arracher avec art la peau d’un visage »  en s’attardant sur chaque détail. On sent bien qu’il y a un certain plaisir à décrire cette horreur dans l’écriture de Mishima.

On a donc accès avec Mishima à une écriture très riche. Il sait intéresser le lecteur, le faire entrer dans son univers pourtant présenté comme fermé.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture.

Lila, 1ère année Bib.
par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Mercredi 28 novembre 2007
MISHIMA Yukio,
Dojoji et autres nouvelles,
nouvelles extraites du recueil
La Mort en été (Folio n° 1948, 1966)
trad. de l'anglais par Dominique Aury,
Gallimard, 1983.

         Yukio Mishima est né à Tokyo en 1925. Il publie sa première œuvre à l’âge de 24 ans, Confession d’un masque. C’est une autobiographie qui fait scandale et qui lui apporte la célébrité. De 1949 à 1970 il publie une quarantaine de romans, essais, récits de voyage et de nombreuses nouvelles. En novembre 1970, il se donne la mort, il venait alors d’achever La mer de la fertilité.

         Dans Dojoji, on trouve quatre nouvelles qui sont en fait extraites du recueil La mort en été. Il s’agit de « Dojoji », « Les sept ponts », « Patriotisme » et « La perle ».
        A travers ces quatre nouvelles, l’auteur nous fait découvrir les différentes facettes mythiques et légendaires du Japon. Les personnages sont typiquement japonais.
         En effet dans « Dojoji » on retrouve un antiquaire japonais ainsi qu’une danseuse, dans « Les sept ponts », on entre dans l’univers fascinant des geishas, dans « Patriotisme », il s’agit d'un samouraï japonais loyal envers sa patrie et d’une femme qui reste fidèle à son mari en toutes circonstances. Enfin dans « La perle », on assiste à la cérémonie du thé japonaise.

         Les histoires sont très différentes d’une nouvelle à l’autre et n’ont rien en commun. L’auteur utilise un ton différent dans les quatre nouvelles. Cependant les personnages ont une histoire dramatique au moins dans les trois premières nouvelles. En effet dans la dernière nouvelle le ton utilisé est plutôt ironique. L’histoire est centrée sur la perte d’une perle lors d’une cérémonie du thé à l’occasion de l’anniversaire d’une femme. Les quatre femmes invitées rendent cette perte de la perle très dramatique et sont bouleversées. Chacune s’accuse l’une après l’autre et on ne sait qui est réellement à l’origine de la perte. Au fil de la lecture on se rend compte que ce sont des personnages très troublés et qui se soucient beaucoup du regard extérieur. L’histoire de la perle va également entraîner des changements de comportements, elle va réconcilier et fâcher les personnages.
        C’est une nouvelle qui se détache donc légèrement des trois autres par son histoire qui paraît beaucoup moins dramatique pour le lecteur mais aussi par le ton et le vocabulaire.
      « Patriotisme » semble être la nouvelle la plus tragique. Le vocabulaire et l’histoire sont très noirs. Le lecteur assiste au suicide d’un couple qui est décrit dans les moindres détails. Il s’agit d’un officier qui annonce à sa femme son futur suicide car c’est pour lui la seule solution pour rester fidèle à son pays et à ses amis en même temps. Sa femme décide de le suivre dans la mort. Il y a alors une longue description de ce qu’ils font une fois leur décision prise, on peut voir là une sorte de préparation au suicide : ils prennent un bain, boivent du saké… Puis on assiste à leur dernière étreinte décrite avec beaucoup de détails. Enfin vient le suicide de l’homme, le vocabulaire utilisé est très sombre et choque. La nouvelle s’achève sur la mort de la femme.

     Il s’agit donc d’histoires très particulières avec des drames invraisemblables surtout en ce qui concerne les trois premières nouvelles où l’on a plus l’impression d’être face à des légendes japonaises. Par exemple dans la première nouvelle, un homme serait resté caché dans l’armoire de sa maîtresse par amour pour elle pendant un moment et aurait finalement été tué par son mari jaloux alors qu’il entendait du bruit dans l’armoire. Dans « Les sept ponts », il s’agit plutôt de superstitions et de croyances : quatre geishas se lancent dans une traversée de sept ponts, ce qui leur permettrait de réaliser leur plus grand souhait.
     Grâce aux descriptions très précises de l’auteur, le lecteur peut deviner le caractère et les sentiments de chaque personnage.
     La plupart du temps il y a une chute à la fin de chaque nouvelle, sauf dans « Patriotisme » où l’on connaît d’avance le sort de réservé aux deux personnages. Dans « Dojoji » et « La perle » on assiste à un changement radical dans l’attitude des personnages et dans « Les sept ponts », la chute est très marquée et la situation est plutôt ironique.

 Il s’agit donc d’un recueil très particulier, l’écriture est typiquement japonaise et déstabilise souvent le lecteur par le vocabulaire et les descriptions très sombres. Les histoires sont très intéressantes et nous font véritablement découvrir la culture et les légendes japonaises.

Marie, 1ère année Ed-Lib.
 
par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Mardi 27 novembre 2007
Boulgakov Mikhaïl (1891-1940), coeur-de-chien.jpg
Cœur de chien,
trad. du russe par Vladimir Volkoff,
Paris : Librairie générale française, 1999,
collection : Le livre de poche.
156 pages


Biographie de Mikhaïl Boulgakov

        Mikhaïl Boulgakov est né en 1891 à Kiev, en Ukraine. Issu d’une famille d’intellectuels, il entre à la faculté de médecine de Kiev en 1909. Il obtient ses diplômes en 1916, s’engage comme volontaire de la Croix Rouge sur le front, puis ouvre un cabinet médical à Kiev. C’est en 1921 qu’il décide d’abandonner la médecine pour se consacrer à l’écriture en collaborant à des organes de presse et des adaptations scéniques, notamment de son premier roman, La garde blanche, écrit en 1925. C’est aussi pendant cette période qu’il écrit Cœur de chien, mais le manuscrit sera perquisitionné dans son appartement en 1926. Il ne cessera alors d’être persécuté par le régime stalinien ; ses œuvres sont retirées de la vente et ses pièces interdites. Malgré ces relations tendues avec le pouvoir, Staline lui offrira une place d’assistant metteur en scène au théâtre d’art. Le reste de son œuvre ne sera publié qu’après sa mort, dont Le maître et Marguerite, considérée comme son chef-d’œuvre.

L’histoire

        À Moscou, un chien errant, à l’agonie, est ramassé dans la rue et renommé Bouboul par le professeur Philippe Philippovitch Transfigouratov. Ce dernier étudie le rajeunissement des cellules humaines et est convaincu du rôle de l’hypophyse dans ce domaine. Le professeur, aidé de son adjoint le docteur Bormenthal, greffe donc sur le chien Bouboul celle d’un homme fraîchement trépassé ainsi que d’autres organes. Après une phase de convalescence des modifications interviennent physiquement sur l’animal. Commence alors pour ce dernier le lent apprentissage de la civilisation (se mettre debout, le langage, le monde du travail…). Mais le chien devenu « le citoyen Bouboulov », hérite des vices du donateur de l’hypophyse : la vulgarité, l’alcoolisme, le vol, le mensonge. Il devient fonctionnaire et militant des comités prolétariens qui harcelaient le professeur, et tente de mettre à profit les aspects les plus démagogiques du régime soviétique comme la délation et la confiscation de biens. Cette situation oblige alors le professeur à une réflexion sur les solutions possibles pour se défaire de cette menace.

1) Système narratif et changements de point de vue


        La maîtrise des changements de point de vue est une des premières choses qui nous frappe à la lecture de Cœur de chien. En effet l’intégralité du premier chapitre est écrite selon le point de vue du chien (avec l’emploi de nombreuses onomatopées), dans un style qui peut parfois déranger mais que j’ai trouvé très bien réalisé. Ensuite Boulgakov reprend une narration humaine plus classique, mais n’abandonne pas le regard porté par le chien, pour donner ici ou là une réflexion sur les événements qui l’entourent. Cet exercice de style permet la superposition de deux images, de renforcer le contraste entre le pauvre Bouboul, chien martyr et errant dans les rues de Moscou et l’arriviste dans lequel il se transforme. Cela provoque une certaine personnification du chien  avant même sa transformation, tandis qu’après le citoyen Bouboulov sera plutôt animalisé.


2) Le réalisme magique

        Il se manifeste au travers des diverses expériences du professeur sur le rajeunissement des cellules humaines, comme par exemple celles qui portent sur un homme dont certaines parties du corps ont rajeuni, ou une femme sur laquelle le professeur prévoit de poser des ovaires de guenon. Seul le chien est quelque peu confus et se demande où il est. De même les employés de maison ne sont nullement étonnés par la transformation du chien en homme, pas plus que le président du comité d’immeuble chargé de fournir des papiers d’identité au citoyen Bouboulov (p. 97). On retrouve ici une des caractéristique des créatures surnaturelles de la littérature russe (comme chez Gogol)  qui s’intègrent et s’épanouissent dans l’univers quotidien sans provoquer la peur ni l’étonnement.

3) Une satire politique

        La satire politique est très présente dans ce livre aux accents d’anticipation scientifique et de fantastique, où Boulgakov dénonce l’absurdité des raisonnements figés que ce soit dans le domaine de la science où de la bureaucratie. En effet on peut y voir une critique de la société que les bolcheviks veulent mettre en place. Car si les bourgeois sous les traits du professeur ne sont pas épargnés, les prolétaires sont dépeints de manière féroce, et dès les premiers chapitres sous couvert de la narration du chien qui trouve que les concierges sont « les pires des prolétaires » ou bien que les portiers sont « une race répugnante ». Ensuite Boulgakov se moque des tares du système soviétique. Il fustige la bureaucratie étatique et les absurdités de la politique de logement de l’époque. Le professeur reçoit notamment plusieurs visites du comité d’immeuble ou de son président, souvent pour tenter de confisquer une partie de son appartement. Ce comité est systématiquement tourné en dérision par le chien, le professeur et son assistant. De même ce récit est parsemé de discours contre-révolutionnaires du professeur, qui sont pour lui synonymes de bon sens. Ainsi, au sujet de la révolution sociale, il démontre le côté absurde des transformations de l’immeuble. Ou encore grâce à un parallèle que fait le professeur entre l’éducation du chien et celle du peuple en dénonçant l’utilisation de la terreur et de la violence, car pour lui seule la persuasion est efficace (p.25). On voit donc ici toute l’animosité de Boulgakov à l’encontre d’une bureaucratie qui empêche les personnes démunies de papiers d’exister, de se loger, et qui multiplie les obstacles devant les inventeurs, en qui on peut voir la figure allégorique de l’écrivain qu’était Boulgakov, persécuté par la censure et le pouvoir soviétique.

4) Les limites de la science et de la théorie de « l’homme nouveau » issu de la révolution


        Si c’est un livre fantastique, avec un côté Frankenstein des temps modernes, c’est aussi le regard acerbe de Boulgakov sur les prouesses de la science et leurs limites (on retrouve d’ailleurs beaucoup du vocabulaire personnel de Boulgakov qui était médecin). On a donc une importante réflexion sur l’expérimentation scientifique et ses conséquences ; ici, que faire de la créature créée ? Surtout quand c’est un chien gentil et attachant qui se métamorphose en un homme grossier, alcoolique et voleur, héritant des tares du donneur tout en continuant de chasser las chats. Se pose alors pour le professeur, la question de l’utilité de l’opération, de fabriquer artificiellement des êtres humains plus mauvais que ceux que l’humanité produit. De plus Bouboulov va se retourner contre son créateur, en subissant l’influence du discours révolutionnaire du comité de l’immeuble. Boulgakov en profite pour dénoncer l’idéologie marxiste-léniniste appliquée à tout va, jusque dans le conditionnement des gens. Cette histoire met en lumière la critique du système soviétique qui était à la recherche de la création d’un homme nouveau. On voit bien que Boulgakov voit d’un mauvais œil la pratique de « la table rase », la destruction totale de sa culture, et ne pense pas que « l’homme nouveau » puisse naître de la révolution.

P. M. Année Spéciale, Édition-Librairie
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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