Jeudi 27 décembre 2007
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AntonioTABUCCHI
Petits malentendus sans importance, 1987.
Titre original : Piccoli equivoci senza importanza.
Nouvelle traduction de l’italien par Bernard Comment :
Petites équivoques sans importance
,
Editions Gallimard, coll. Folio, 2006, 235pages.





Nouvelle traduction :

    La première parution en France de Piccoli equivoci senza importanza s'est faite sous le titre Petits malentendus sans importance, en 1987, chez l’éditeur Christian Bourgois. Cependant, Antonio Tabucchi a voulu une nouvelle traduction avec un plus grand respect de l’expression linguistique originale. C’est dans cette optique que la nouvelle traduction sous le titre Petites équivoques sans importance a été publiée en 2006 chez Gallimard. La nuance entre les deux titres est quasi imperceptible, sauf lorsque l’on lit les deux définitions.
Equivoque : ce qui peut être interprété en différents sens.
Malentendu : divergence d’interprétation entre personnes qui croyaient s’être bien entendues. Synonyme : quiproquo.
    Ce désir de traduction plus fidèle montre l’importance qu’attache Tabucchi à chaque mot.

Biographie :
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    Tabucchi est né en 1943 à Pise en Italie. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres (romans et récits) traduits dans le monde entier et qui ont reçu plusieurs récompenses internationales (prix Médicis, prix européen Jean Moulin…). Philologue, il a été professeur à l’université de Sienne en Toscane et professeur invité au Bard College de New York et au Collège de France. Il a collaboré au Monde, au Corriere della Sera et à El País, et a publié de nombreux textes dans la Nouvelle Revue Française.
    Son parcours personnel empli de voyages se ressent dans son recueil de nouvelles, Petites équivoques sans importance.
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Recueil :

    Il est composé de 13 nouvelles mais seules trois seront brièvement présentées dans le but de capter en quelques lignes l’univers de l’auteur.
    « Chambres » : une femme s’occupe de son frère, un écrivain, qui est en fin de vie. Il est difficile pour elle, voire impossible, de le voir dans cet état, elle décide donc de le soulager. Pour ce faire, elle s’approche de lui avec une seringue et on comprend alors qu’elle va l’euthanasier. Se pose ici le problème des choix difficiles, douloureux ainsi que du tabou de l’euthanasie. La question du déterminisme est également abordée. Si elle l’avait fait plus tôt aurait-ce été légitime ? Cette légitimité existe-t-elle à ce moment donné ? Qu’adviendra t-il de cette sœur courageuse ? Parviendra t-elle à s’en remettre ? Des multitudes de questions traversent l’esprit. De plus, connaissant Antonio Tabucchi, on sait qu’il y aura obligatoirement des conséquences, positives ou non, car chaque acte entraîne une conséquence. C’est le principe du déterminisme que l’on peut déchiffrer à travers cette nouvelle.

    « Les trains qui vont à Madras » : un homme part pour Madras, une ville d’Inde, en train (il y a une petite digression sur le choix du moyen de locomotion, celui-ci modifiera le voyage : question du déterminisme). Il rencontre un autre homme et tous deux sympathisent. Il met du temps à savoir ce que cet homme vient faire à Madras. Finalement ce dernier lui dit qu’il vient pour voir une statue bouddhiste. Le lendemain il lit dans le journal un article en rapport avec la statue et comprend par la même occasion la véritable raison de sa visite…

    « Petites équivoques sans importance » : c’est la nouvelle éponyme. Un homme assiste au procès d’un de ses meilleurs amis, et en profite pour se remémorer les moments de leur jeunesse. Il y a dans cette nouvelle beaucoup de retours en arrière sous forme de digressions. Parfois on ne sait plus où l’on est, au procès ou dans sa jeunesse : le passé et le présent se rencontrent. Tous ses souvenirs sont semblables à des fantômes figés dans sa mémoire, la nostalgie parcourt le narrateur et par la même occasion, nous, lecteurs.

Thèmes récurrents :

    Des thèmes récurrents apparaissent en filigrane au fil du recueil.
Le rêve : Pour Tabucchi, la solution se trouve parfois dans le rêve, seule échappatoire à une vie ratée ou à un destin brisé. Ses personnages ont pour la plupart des problèmes qu’ils fuient grâce au rêve. L’onirisme est donc présent tout au long du recueil. Par exemple dans « En attendant l’hiver » la veuve rêve de son mari nu sur la plage. Dans « Rébus », la nouvelle débute par la phrase « Cette nuit j’ai rêvé de Myriam », peut-être une référence au poème « Mon rêve familier » de Verlaine ?
La mort : thème très récurrent, quasiment toujours présent tel un leitmotiv, un écho entre les nouvelles. Soit la mort plane, tentative de meurtre (« Rébus ») ou veuvage (« Les sorts », « En attendant l’hiver », « Iles »). Soit elle est concrètement là, avec l’euthanasie dans « Chambres » ou avec des meurtres (« Les trains qui vont à Madras » et « La main passe »).
Présence autobiographique : on sait qu’Antonio Tabucchi a énormément voyagé et cela se ressent au travers de ce recueil. On ne traverse pas moins de sept pays au total (l’Italie, pays d’origine de l’auteur, la France et les Etats-Unis, pays dans lesquels il a vécu, le Portugal, l’Angleterre et l’Inde). La nouvelle qui illustre le mieux ce thème du voyage est, selon moi, « Rébus ». Elle raconte un rallye de voitures qui partent de Paris et arrivent à Irun. On traverse donc la France depuis Paris, sa banlieue (Porte Saint Denis, Ivry), en passant par Limoges, Rodez, Toulouse, Pau, Bidart, Saint Jean de Luz, Biarritz. On passe ensuite en Espagne dans les villes de Saint Sébastien et Irun. Au fil des récits, on voit les différents paysages défiler sous nos yeux grâce à de très bonnes et fidèles descriptions, au travers desquelles se dessine une partie de la vie de Tabucchi.
    Le déterminisme : (rappel : causes qui entraînent des effets). Certains détails, quiproquos, hasards, équivoques ont changé le destin des personnages de ce recueil. Par exemple, dans la nouvelle « Petites équivoques sans importance » il y a une erreur dans le dossier de Federico qui se retrouve en Droit au lieu de Lettres. Au final, le jeune homme se passionne pour le Droit et « en une heure avait compris certains problèmes qui lui avaient toujours échappé ». Cette « équivoque sans solution » change tout son avenir. Ce passage incontournable tiré de « Rébus », résume en quelques lignes toute la philosophie de Tabucchi : « La vie est un rendez-vous, j’ai bien conscience de dire une banalité, monsieur, sauf que nous ne connaissons jamais le quand, le qui, le comment, le où. Alors on se dit : si j’avais répondu ceci au lieu de cela, si je m’étais levé tard au lieu de tôt, ou tôt au lieu de tard, je serais aujourd’hui imperceptiblement différent, et peut-être le monde entier serait-il imperceptiblement différent. Ou il serait le même, et je ne pourrais le savoir… »

Petits avis personnels :

    J’ai plus qu’apprécié, pour ne pas dire adoré, l’écriture très travaillée, très élaborée d’ Antonio Tabucchi. Malgré le côté très littéraire apparent, je trouve que ce recueil se lit relativement facilement, même si je n’ai pas la prétention d’être certaine d’avoir tout compris. Je trouve très intéressant, même si pas toujours aisé, qu’il faille lire entre les lignes. De plus, ces différents moments de la vie quotidienne nous renvoient obligatoirement à nos propres décisions. Aurais-je agi de cette façon-là ? Ai-je bien fait de prendre cette décision ? Cependant une fois le livre fermé, ces récits s’évaporaient tels certains personnages du recueil. Une question persiste : m’a-t-il vraiment marquée ?

Marlène DAVEZAC, 1ère année Edition-Librairie

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Mercredi 26 décembre 2007
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Biographie :


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        Enki Bilal est né en 1951 à Belgrade, en Yougoslavie. En 1960, il s’exile avec son père dans la banlieue parisienne, non sans quelques difficultés pour quitter la Yougoslavie de Tito qui n'appréciait pas les exils volontaires. Il découvre donc à l’âge de 10 ans la langue Française en même temps que la bande dessinée et le cinéma.
    Après un passage rapide aux Beaux-Arts, il débute dans la bande dessinée en 1972 en publiant Le bol maudit dans le journal Pilote, où il fait la connaissance du scénariste Pierre Christin. Cette rencontre va être déterminante : ensemble, ils créent divers récits de politique-fiction : Les Phalanges de l'Ordre Noir (1978/79), qui met en scène d'anciens combattants de la Guerre Civile Espagnole reprenant les armes pour un combat douteux, et Partie de Chasse (1981/83), histoire prémonitoire sur le Communisme en Europe de l'Est, moins de dix ans avant l'implosion réelle.
Les premiers albums empreint de réalisme magique chez Bilal, furent aussi scénarisés par  Pierre Christin. Ils ont réalisé, sous le titre général de Légendes d'Aujourd'hui, des bandes dessinées politiques anti-totalitaires au scénario extrêmement construit, ancrées dans une réalité historique et sociale, tout en y insérant une grande part d’irréel.
    bilal2-legendesdaujourdhui.jpgLa croisière des oubliés date de 1975 et va être son premier album publié. On découvre la police, l'armée et l'état qui se réunissent pour parler de l'individu 50/22B, un révolutionnaire que l'on retrouve dans tous les événements importants qui ont marqué le siècle (Cuba, Black Panthers, etc.). Au cours de la réunion, les participants disparaissent les uns après les autres, dans une mystérieuse cave. La deuxième histoire parle d’un village des Landes qui subit la proximité dérangeante d’un centre de recherche de l’armée, et s’envole d’un coup dans les airs. Porteur d’espoir et de liberté, le village volant va sillonner la France pendant que les militaires se transforment peu à peu en créatures monstrueuses. L’armée désabusée va alors devoir négocier avec les habitants le retour à la terre du village.

    En 1976, Le Vaisseau de pierre est le second volume de cette trilogie. Tout un village breton lutte face à l’implantation d’une station balnéaire. On retrouve une fois de plus 50/22B, qui va aider ces habitants préoccupés par la perte de leur identité culturelle. Le véritable aspect magique apparaît avec l’ étrange habitant du château abandonné, qui va utiliser des forces occultes afin d’être assisté par toutes les anciennes générations, et ce depuis la préhistoire. Tout comme dans La croisière des oubliés, c’est un village entier qui va naviguer sur des bateaux pour s’installer aux confins de l’Amérique latine.
    En 1977, La ville qui n’existait pas  s’ouvre sur la mort d’un riche patron qui a fait fortune en exploitant ses ouvriers. Confrontée à la grève des employés, son unique héritière, en collaboration avec les leaders syndicaux, entreprend alors la création d’une ville idéale, non sans quelques difficultés…

    Traversées par l'individu 50/22B, un personnage énigmatique aux pouvoirs surnaturels, qui sert de fil rouge à la trilogie, ces trois intrigues mettent en scène diverses communautés traditionnelles (un village des Landes, un port de pêche breton, une petite ville ouvrière du Nord) en lutte contre tous les pouvoirs (armée, gouvernement, police et administration) dont l’action, à l’époque, nourrissait une très vive contestation. Enki Bilal et Pierre Christin abordent dans ces trois histoires des sujets qui ont marqué les esprits à la fin des années 70.
   
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En 1980, Enki Bilal crée sa première série personnelle : la trilogie Nicopol (du nom du personnage commun aux trois récits), avec La Foire aux Immortels, qui oscille entre réalisme magique, science fiction et fantastique, et où les dieux de la mythologie Égyptienne vont faire irruption dans le Paris du XXIème Siècle. Les tomes suivants, La Femme Piège (1986) et Froid Équateur (1992), connaîtront aussi un vif succès.
    L’histoire se passe en mars 2023, à Paris. Durant la période électorale, un vaisseau spatial en forme de pyramide apparaît dans le ciel. On découvre de mystérieuses divinités égyptiennes dirigées par Anubis. Ici, Paris se situe dans un futur proche. Alcide Nikopol est condamné à la fin du XXème siècle à hiberner dans une capsule spatiale, et va se réveiller sur terre à la suite d’un problème mécanique. Il rencontre Horus, un Dieu de l’Egypte ancienne qui essaie d’échapper à ses congénères. Rapidement, ces deux parias vont s’associer pour échapper à leurs poursuivants. Pour cette association Horus va utiliser le corps d'Alcide Nikopol  et va faire de lui la clef de sa vengeance.
    Dans le second volet, La femme piège, Nikopol arrive en Afrique du Sud sur les traces de Jill Bioskop, l’un des personnages féminins les plus connus de Enki Bilal. Cette journaliste indépendante aux cheveux bleus va se retrouver liée sans le vouloir aux deux personnages principaux. On se rend peu à peu compte de sa dépendance à des pilules pour effacer la mémoire et se guérir ainsi d’un chagrin d’amour. On retrouve Horus et Niko, fils et sosie de Nicopol, qui a le même âge que lui (à cause de l’hibernation de 30 ans de Nikopol dans l’espace).Ce dernier va à nouveau s’allier avec le dieu égyptien.
    Pour finir la trilogie, dans Froid équateur, Jill Bioskop retrouve Nikopol dans un hôpital psychiatrique ; il n’a pas supporté une nouvelle séparation avec Horus. On découvre la relation très particulière qu’entretient la jeune femme avec son étrange machine à écrire, qui semble permettre à ses articles d’être publiés dans le journal Libération en 1993. La trilogie Nikopol lui apportera la reconnaissance du public et des critiques, et en 1987 il reçoit le grand prix du festival d’Angoulême.
    Ne souhaitant pas se limiter à la bande dessinée, Enki Bilal a diversifié ses activités. Il a dessiné de nombreuses couvertures de livres (romans de Jules Verne et de H. G. Wells, la série Les Aventures de Boro, Reporter Photographe par Dan Franck et Jean Vautrin) ; des affiches de films (comme Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais) ; il a travaillé à des décors de films (La Vie est un Roman d'Alain Resnais ou Le Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud) ; il a aussi publié un recueil de peintures (Bleu Sang, 1994) et a dirigé trois films : Bunker Palace Hôtel (1989), avec Jean-Louis Trintignant et Carole Bouquet ;Tykho Moon (1997), avec Richard Bohringer et Julie Delpy ; son troisième long métrage en 2004, Immortelle ad vitam, avec Linda Hardy et Charlotte Rampling, reprend la trilogie Nikopol.
    En 1998, le premier volume de sa nouvelle trilogie Le Sommeil du Monstre paraît, suivi en 2002 par 32 décembre, Rendez vous à Paris en 2006 et Quatre en 2007.
    bilal4-sommeildumonstre.jpgLa tétralogie du Sommeil du monstre est une histoire à trois voix. Celles de Nike, Leyla et Amir, orphelins de Sarajevo aux quatre coins du monde. Il s'agit avant tout d'un travail sur la mémoire. Mémoire individuelle et collective, où se mêlent des images écrites de l'éclatement de la Yougoslavie, "lieu" de naissance d' Enki Bilal et des images peintes d'une entêtante conjugaison passé-présent-futur.
    Seul, Enki Bilal a donné libre cours à son penchant pour le fantastique, dans des récits où le lecteur est plus frappé par des climats que par le déroulement de l'action. Cette œuvre plus personnelle, où est perceptible l'influence des gravures de Gustave Doré et des livres fantastiques de Lovecraft, peint un univers oppressant et cauchemardesque. Le scénario et les personnages, souvent hiératiques, sont finalement moins importants que les décors, dont le délabrement contribue à créer une impression de décomposition générale de l'environnement, de l'organisation sociale et des individus eux-mêmes.

    On retrouve de nombreux thèmes récurrents dans les œuvres de Enki Bilal :

- Des hommes-créatures, déformés par le pouvoir, comme dans La croisière des oubliés, où une étrange maladie s’abat sur les dirigeant de l’armée, et transforment peu à peu leur visage en monstre, ou les masques fardés du dictateur Choublanc dans La foire aux immortels.

- Il traite d'un futur proche que notre présent semble annoncer, et il situe ce futur dans une fiction proche de la tragédie. Yan Moulier Boutang écrira pour le livre de l’exposition 2001 à Paris, que Bilal « explore le futur présent dans le présent ». C’est en quelque sorte le contraire de la projection, il met des images sur des nouvelles formes d’empire, de pouvoir, de domination nouvelle. « Il présente le futur dans ses éclats, en contrebandier du réel. »

- Les cernes noirs disparaissent peu à peu dans ses albums. Ses couleurs gagnent de plus en plus sur ses dessins, expriment par un jeu de couleur grise tranchée par des bleus sombres, vert émeraude, rouge sang, la violence de son monde. Signe d’une forte dystopie dans ses œuvres.

- Le réalisme magique de cet auteur s’étend même dans la couleur, avec l’aspect réel de villes avenirs : le gris de la pollution et les couleurs vives et irréelles des cheveux, des lèvres, des seins et des larmes bleus de Jill Bioscop.

- Ses personnages ont des sourires à peine esquissés, une certaine tristesse sentie comme une tragédie qui n’est pas à venir mais qui est déjà présente et ne fait plus peur. On sent que les protagonistes de toutes les séries sont déjà face à un certain désespoir.

- Une forte présence des animaux, notamment les lézards que l’on retrouve souvent sur des murs fissurés, bombardés, en arrière-plan dans les cases, mais aussi des chats, qui vont du noir au rayé vert et blanc, et qui possèdent le don de télépathie. On retrouve aussi les dieux égyptiens, à têtes de chien, chat, serpent. Enki Bilal montre bien que les animaux font partie d’un devenir-humain incertain et menacé. Dans Froid Equateur, on retrouvera même des animaux prenant
, de façon tout à fait normale, le train en Afrique où ils passent ensuite des contrôles biologiques.

bilal5-siecledamour.jpg    Les seuls symboles d’espoir dans ses livres, à la fois romans de fiction, policiers, et « traités de savoir-voir à l’usage des générations », selon Yan Moulier Boutang, sont les femmes. D’ailleurs, il a consacré tout un livre à ce sujet : Un Siècle d’Amour, co-écrit avec Dan Franck. Les femmes de Bilal affrontent en effet plus facilement les angoisses des hommes. Enki Bilal est un des auteurs qui auront le plus marqué la bande dessinée francophone depuis les années 1970 et jusqu’à nos jours.

Sarah, Ed.-Lib. 2ème année

par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Lundi 24 décembre 2007
kadar--Couv-copie-1.jpgIsmaïl Kadaré
Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio






Biographie succincte et résumé de l’œuvre :

    Ismail Kadare, considéré comme le plus grand écrivain albanais, est né en 1936 à Gjirokastër. Il poursuit des études à la faculté de lettres de Tirana et obtient une bourse pour étudier la littérature à Moscou, d’où il doit revenir précipitamment en 1960, à la veille de la rupture de l'Albanie avec l’Union soviétique. Il se lance alors dans le journalisme et commence par publier de la poésie, dont le recueil Mon siècle en 1961. Mais il se tourne rapidement vers la prose et publie en 1964  Le Général de l’armée morte. Parallèlement, il dirige une revue littéraire intitulée Les Lettres albanaises. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Enver Hoxha, partisan communiste, prend la tête de l’Albanie ( 1945-1985 ) et refuse pendant deux ans à Kadare la possibilité de voyager. En 1962, il obtient de se rendre en Finlande, en 1967 en Chine et en 1970 en France. Il est désigné député sans l’avoir demandé et en 1972 il est dans l’obligation d’adhérer au Parti, mais un roman provoque sa disgrâce : L’Hiver de la grande solitude, 1973, où il évoque le schisme de 1960 qui sépare Pékin et Tirana du bloc soviétique. Ainsi, il est éloigné de Tirana et interdit d’écrire. Après la mort d’Hoxha (1985), quand se dessine un courant de « démocratisation » conduit par son successeur Ramiz Alia, Kadare s’engage plus avant dans la critique du régime. Cependant, à la fin de l’exode massif des Albanais, il obtient l’asile politique en France et en 1996 il est élu membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques à Paris.

    Chronique de la ville de pierres est publié pour l’édition originale albanaise en 1971 et la première fois en France en 1985. Ces chroniques retracent la vie de la ville natale de l’écrivain, Gjirokastër, à travers les yeux d’un enfant,narrateur principal, dans les années 1940. Sur fond de Seconde Guerre mondiale, la ville voit passer les troupes italiennes, les troupes grecques et les partisans albanais. Mais ce livre dépeint aussi les us et coutumes de ce pays à travers une multitude de personnages qui règlent entre eux et souvent violemment des querelles nées il y a des siècles. Le personnage principal est la ville, qui n’est pas nommée mais peut être rattachée à Gjirokastër, le narrateur est le petit garçon qui lui non plus n’est pas nommé mais qui laisse entrevoir une grande part d’autobiographie de la part de Kadare, puis on rencontre les parents et grands-parents du petit garçon, son meilleur ami, Illyr, deux jeunes partisans, Isa et Javer, et pêle-mêle : Quani Kekesi, un professeur disséqueur de chats, la mère Pino, une maquilleuse de mariage, et bien d’autres. 

Le réalisme du quotidien :

       L’auteur nous propose, derrière les murs de sa ville de pierres, un panel de personnages hauts en couleur et caractéristiques, pour ne pas dire caricaturaux, de cette culture albanaise à cheval sur plusieurs origines. La plongée dans la vie quotidienne de ses personnages nous révèle une culture méditerranéenne, où les femmes vivent entre elles par communauté d’âge ou d’origine ( les « grandes vieilles » pp. 46-47, les « vieilles katendjikas »pp. 97-98 ) pendant que les hommes travaillent. On voit aussi une société de la solidarité comme quand la famille du narrateur a des problèmes de citerne :
   pp.12-13 : « On entendit du bruit à la porte et,à la file rentrèrent Djedjo, Mane Vosto et Nazo, celle-ci accompagnée de sa bru. Puis vint papa, suivi de maman, grelottante. La porte grinça encore. Cette fois c’étaient Javer et le fils de Nazo, Maksout, un seau à la main, qui s’engouffrèrent dans le vestibule. »
    Insérées dans le texte, Kadare nous décrit des scènes de vie quotidienne : comme p.30, la scène des abattoirs, ou pp.32-33, la scène du marché. A côté de l’agitation de la ville, habite le grand-père du narrateur et c’est quand il va chez lui en vacances qu’il nous fait part d’une autre partie de cette population d’Albanie : les gitans :
   pp.62-63 : « Dans ce quartier, les soirées surtout étaient vraiment belles, avec un charme qui leur était particulier. En entendant les gens dire « bonsoir!» je pensais aussitôt à la cour de grand-père, où les gitans qui y habitaient une petite pièce isolée jouaient du violon, cependant que lui, assis dans sa chaise longue, fumait sa grosse pipe noire. Depuis longtemps les gitans n’étaient plus en mesure de payer leur loyer et apparemment, dans leur esprit, par ces concerts des soirs d’été, ils s’acquittaient en partie de leur dette. »     
   Mais Kadare ne nous donne pas une vision mielleuse de son pays ; il rend compte aussi des dérapages des coutumes patriarcales : l’épisode des bombardements pendant lesquels la fille d’Akif Kashah se jette dans les bras d’un jeune homme en est un bon exemple. D’ailleurs cette anecdote se retrouve dans plusieurs parties du texte :
   pp.124-125 : « Les bras maigres de la fille d’Akif Kashah pendent, sans vie. Sa tête aussi. Ses cheveux bruns s’étalent, immobiles.
   Akif Kashah émet enfin le cri que j’attends depuis longtemps. Mais ce n’est pas un cri de douleur. C’est un cri farouche. La tête de la jeune fille frémit. Elle se retourne lentement, tout étourdie. Les bras abandonnés se contractent. Le garçon avec qui elle était enlacée durant le bombardement se meut aussi.
« Chienne ! » s’écrit Akif Kashah. »
p.212 : « Dans cette ville, il y a deux manières de faire disparaître les jeunes filles enceintes : on les étouffe dans le youk ou on les noie dans un puits. »
    La chronique de Zivo Gavo, habitant de la ville, donne une impression de réalisme au discours et permet de rythmer la narration :
p.113 : « …Prépare-toi à une attaque aérienne. Construits-toi un abri pour te protéger, toi et les tiens, contre les bombes anglaises. Garde prêts de gros récipients d’eau et de sable (…)Maladies vénériennes. Tous les jours de 16 à 20 heures. Liste des tués du dernier bombardement : P. Shato, R. Mezini, V. Baloma, »

Le réalisme historique :

    Kadare, natif de cette ville de pierres, écrit en partie son histoire pendant les années 1940. Ainsi, le roulement des troupes tantôt italiennes, tantôt grecques sont véridiques : la guerre italo-grecque a lieu du 28 octobre 1940 au 6 avril 1941 :
p.157 : « Le lek albanais et la lire italienne n’ont plus cours. La seule monnaie légale sera dorénavant la drachme grecque. »
p.159 : « Les seules monnaies légales sont le lek albanais et la lire italienne. »
On retrouve aussi des évocations de plusieurs grands chefs militaire :
p.91 : dans sa chronique, Zivo Gavo cite « Adolf Hitler ».
p.94 : on a une évocation ironique de Staline présenté comme un musulman : « Un certain Youssouf Staline ».
p.259 : « On recherche le dangereux communiste Enver Hoxha ».
La réalité historique de la guerre est rendue aussi par l’écriture du quotidien de cette atrocité : les soldats sont comme des meubles, ils font partie intégrante du décor :
p.29 : «  Devant les affiches de cinéma quelques soldats italiens, debout, observaient les passants. »
p.33 : «  Au bout de la place du marché un soldat italien jouait de l’harmonica en regardant les jeunes filles qui passaient. »
    Réalité historique donnée aussi avec les personnages de Isa et Javer qui incarnent l’esprit partisan des Albanais.
    Contraints de se réfugier dans la citadelle du village à cause des nombreux  bombardements, le narrateur et Illyr vont faire la connaissance de personnages emblématiques de leur histoire par le récit des deux vieux :
p.208 : « C’est le long de cet escalier que roula la tête d’Hurshid Pacha. En tombant, elle eut l’œil droit écrasé, et l’officier qui l’apporta dans la capitale fut puni. »
    Enfin, la réalité de la guerre peut être totalement contenue dans des pages à l’écriture poétique telle cette page 111 où la ville est le sujet de bombardements aériens et ne peut que subir.

Réalisme magique :

    Le réalisme magique s’exprime de deux manière différentes dans ce récit : d’une part dans les croyances anciennes des habitants et à travers le regard de ce petit garçon.
    En effet, la magie est intimement liée à la vie de la ville et terrorise tous les habitants, comme cette scène qui s’étend longuement ( tout le chapitre 3 ) :
pp.42-43 : « -Vous auriez dû voir ce qui s ‘est passé chez eux. Ils se sont mis à chercher la boule maléfique sur les plafonds et sous les planchers. Ils tournaient et retournaient les matelas, vidaient les malles. Ils en ont été récompensés. – Ils l’ont trouvée ! – Oui, oui, et dans le berceau même du petit. Une boule de cheveux et d’ongles de mort. Vous auriez dû voir ce qu’il s’est passé ! Quels hurlements d’épouvante ! quel affolement ! et tout cela ne se calma un peu qu’au moment où le fils aîné de la maison est rentré, pour aussitôt prévenir la gendarmerie.- Ce sont les sorcières, dit ma mère, comment n’arrive-t-on pas à les découvrir. »
p.87 : « Elle a égorgé aujourd’hui un coq, nous avait-elle dit. Allez donc, mes petits, lui demander un peu ce qu’elle a lu sur sa carcasse. »
    Mais le réalisme magique opère surtout à travers le regard poétique et émerveillé de notre petit narrateur. En fait, il nous offre un monde à sa portée en personnifiant ce qui l’entoure comme la pluie ( p.9 ), la citerne dans sa cave ( p.17 ), l’aérodrome construit par les troupes italiennes et ses avions-oiseaux ( p.152 ).
    Cependant ce garçon ne s’émerveille pas que des éléments matériels mais aussi, comme dans les passages suivants, peut se prendre à rêver sur la vie des mots tant écrits qu’oraux :
pp.77-78 : « Le livre était là tout près de moi. Silencieux. Sur le divan. Quelque chose de mince. Etrange… Entre deux feuilles de carton étaient enfermés des bruits, des portes, des cris, des chevaux, des hommes. Très proches les uns des autres. Pressés les uns contre les autres. Désarticulés en de petits signes noirs. Des cheveux, des yeux, des jambes, des mains, des ongles, des barbes, des murs, du sang, des coups frappés aux portes (…) Il s’agit de créer un poignard, la nuit, un meurtre. »
pp.98-100 : « Les paroles se défaisaient brusquement du sens qu’on leur accordait d’habitude. Les expressions de deux ou trois mots se fragmentaient douloureusement. Si j’entendait quelqu’un me dire « J’ai la tête qui bout », mon esprit, malgré moi, imaginait une tête qui bouillait comme une marmite de haricots. (…) Dans ma tête se créait un véritable chaos, où les mots se livraient une danse macabre, hors des confins de la logique et de la réalité. (…) J’avais pénétré dans le royaume des mots. Il y régnait une tyrannie cruelle. (…) »
    Le lieu de la citadelle va lui aussi avoir sa part de merveilleux. En effet, elle voit se réincarner un Moyen Age disparu :
p.204 : « De toute façon, c’est une citadelle… C‘est le Moyen Age… le Moyen Age… Vous m’entendez ?... les ténèbres comme en l’an mille. »

    Ainsi Kadare, dans sa Chronique de la ville de pierre, nous propose une œuvre témoin, une oeuvre avec une grande part d’autobiographie et, grâce à la magnifique création littéraire qu’est le narrateur, il arrive à parsemer son récit de guerre par touches impressionnistes d’un univers merveilleux. 

Elise, Ed.-Lib. A.S.
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Dimanche 23 décembre 2007
BIB AS et 2A.

        Pour vos mémoires, ci-contre, dans la rubrique Méthodes, une fiche sur la présentation de la bibliographie, les notes de bas de page et les abréviations en usage.
par pier
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Dimanche 23 décembre 2007
odessa.jpg
I
saac BABEL
Contes d’Odessa
Одесские рассказы
Traduit du russe et annoté par Adèle BLOCH
Traduction révisée par Simone SENTZ-MICHEL
Avant-propos de Robert ANDRE
Paris : Éd. Gallimard, 2006
Collection Folio Bilingue









    Isaac Babel est un écrivain juif d'expression russe né le 13 Juillet 1894 dans une famille aisé du ghetto juif d'Odessa. Sa vie et son oeuvre sont intimement liés d'une part au quartier juif d'Odessa, la Moldavanka, d'autre part à la révolution bolchévique de 1917. Il fut un des rares esprits assez libres sous Staline pour penser par lui-même, ce qui lui sera fatal. Il sera arrété en 1939, torturé puis fusillé en 1940 ou 1941. Son oeuvre sera interdite jusqu'à sa réhabilitation en 1954.

    Les Récits d'Odessa se composent de quatre nouvelles principales, de récits annexes qui sont des avant-histoires ou des compléments d histoire des Récits d'Odessa mais qui n avaient pas été publiés à l'époque soit par la volonté de l'auteur soit parce qu elles avaient été refusées ou censurées,et de premiers récits publiés dans différentes revues en 1916-1918("La Chronique", "L'Etoile du soir3) sur la vie de petites gens, pour certaines elles aussi censurées .


    Ces quatre nouvelles se déroulent dans une unité de lieu, la Moldavanka, le quartier juif du ghetto d'Odessa,dépeint par BABEL comme celui de la bohème, de la pègre, remplie de contrebandiers venant du monde entier où misère sociale, nouveaux et anciens riches se côtoient. Pour trois d'entres elles, elles tournent autour d'un personnage central, le roi de la pègre Bénia Krik et nous décrivent tantôt son pouvoir absolu sur le quartier, son ascension dans la pègre ou une scène assez cocasse de sa jeunesse. Pour autant, une multitude de personnages apparaissent, venant se greffer autour de l' histoire de Bénia Krik, y jouant un  rôle plus ou moins important. La quatrième nouvelle raconte l'histoire et la vie d'un lieu important du quartier, à savoir la maison de Lioubka Cosaque tout à la fois cave à vin, auberge, rendez-vous des contrebandiers mais aussi maison de passe où Bénia Krik se retrouvera dans une des nouvelles.

    Ce sont des histoires courtes,empreintes d' humour en ce qui concerne le fonctionnement et les méthodes de cette pègre, d'ironie au sujet de ses compatriotes juifs (notamment les riches commercants) et de sentimentalisme surtout de la part du "Roi",sur fond de violence plus suggérée que décrite et de misère sociale. Elles ne sont pas toujours faciles à lire au premier abord pour deux raisons : l'auteur ne développe pas toujours toute sa pensée et on reste souvent dans l'incertitude et le non-dit dans les faits et dans l'attitude des personnages.D' autre part, ces histoires voient apparaître des personnages ou des références à des personnages qui,s'ils ont un rôle et une signification pour l'auteur restent pour le lecteur d'étanges fantômes (page21).


     Passé cet écueil, la lecture de ces nouvelles vous améne à sourire devant certaines situations burlesques ou tragi-comiques,devant la fragilité et le sentimentalisme du Roi ou encore les méthodes de racket employées par les bandits.

    Babel nous raconte l'histoire de Bénia Krik, roi des voleurs et de ses bandits, mais il nous livre aussi un témoignage sur la vie de ce quartier d'Odessa animé et coloré, grouillant de vie, tournée vers son port et ses produits de contrebande qui arrivent du monde entier avec des personnages hauts en couleurs, pour certains cruels et brutaux (le père de Bénia Krik et les pères en genéral sont représentés de facon négative) où les classes sociales ne se mélangent pas (épicier/charretier) et où la difficulté de vivre est constante.

    Chaque nouvelle nous conte une étape différente dans la vie de Bénia Krik dans un ordre chronologique décroissant, sans véritablement  lien entre elles. La première nous éclaire sur le pouvoir et le contrôle absolu du Roi sur le quartier,la seconde nous décrit l'ascension et le premier fait d'arme de sa carriére, a trosième un épisode savoureux de la vie amoureuse de Bénia Krik qui se retrouve marié pour défendre l' honneur d'un charretier.
    Babel,comme pour exorciser son enfance de petit juif persécuté (il échappa au pogrom de 1905 notamment) se transpose par la fiction dans la peau du tout puissant Roi de la pègre. Il nous livre une fresque pleine d'humour, d'ironie, de bons sentiments mais néanmoins par moments cruelles. Les méthodes de racket nous font sourire (p25), les expéditions punitives se terminent en mariage, la mort accidentelle d'un commis par un homme du Roi tourne à l'accusation contre son patron, à la mort du coupable et à une cérémonie d' enterrement unique.

Babel nous livre ces histoires comme des portraits instantanés, sans véritable structure, sans repères chronologiques, sans une fin pourtant annoncée(p21). Pour autant, il ressort de la lecture de ces récits une idée de concentration, une unité d'impression chère à Edgar Poe.
Récits d'Odessa fut le dernier livre écrit par Issac Babel.

Sur l'auteur : Jérôme Charyn, Sténographie sauvage - La vie et la mort d'Isac Babel, 2005,  Mercure de France Bibliothèque étrangère, 2007 pour la traduction française.


"Le Roi"odessa-2.jpg
Κорοль
1923
    A Odessa, Bénia Krik, « gangster et roi des gangsters », organise le mariage de sa sœur Dvoïra, défigurée par la maladie. Sur fond d’un curieux repas de noces, le narrateur revient ensuite sur le raid conduit par le bandit à la ferme d’Eichbaum, un riche producteur de lait. Contre toute attente, cette action a abouti au mariage du brigand avec la fille de ce dernier. La police a prévu une rafle au cours de cette nuit de fête juive, afin d’en finir avec la bande, mais le soutien d’habitants de la Moldanvanka permet au Roi de mettre en échec le commissaire.
    La lecture de cette première nouvelle, "Le Roi", peut surprendre. Au regard du titre du recueil, Contes d’Odessa, il est plutôt naturel de s’attendre à un récit attendrissant, dépeignant affectueusement le vieux et pittoresque quartier juif d’Odessa, berceau de l’auteur. Pourtant, au fil des lignes, se mêlent métaphores humiliant les personnages et images violentes. Ce court récit se présente de prime abord comme une satire des habitants et de la pègre du quartier juif.
    La bestialité des personnages est ainsi largement mise en relief que ce soit en soulignant leur laideur maladive pour la sœur de Bénia ou en les affublant d’expressions propres à des animaux, chien et cochon pour les cuisinières et les mendiants. Les comparaisons dégradantes avec des objets qualifient également les personnages, le commissaire est « un balai neuf » qui « balaie bien ». Inversement, certains objets sont personnifiés ou assimilés à des animaux inquiétants. Les tables prennent vie sous la forme de serpents. La métaphore finale du chat et de la souris témoigne d’autant plus de la cruauté des images employées : menaçantes ou repoussantes, telle la rafle chez Eichbaum qui se solde par un bain sanglant de vaches meuglant à la mort.
    Ce manque d’humanité des personnages est accentué par leurs manières au repas de noces. Plus qu’un diner, c’est un véritable champ de bataille, l’un casse une bouteille sur la tête de sa femme pendant que les autres ivres du vin de contrebande, se laissent aller à un vacarme assourdissant. D’ailleurs, la préparation du repas revêt également un caractère sordide ; les vieilles femmes ne sont-elles pas en train de rôtir, suantes au milieu de leurs cuisines noircies de graisses ? Cet extrait : « …d’un garçon fluet, acheté avec l’argent d’Eichbaum et muet de détresse. » laisse à penser que le pauvre jeune homme n’a pas eu son mot à dire. Présenté ainsi, le jeune homme aurait très bien pu être vendu par un marchand d’esclaves.
    Il est donc intéressant de se demander pourquoi Isaac Babel aurait ainsi décrit sa ville d’origine et ses habitants. Or, ces bouleversements de valeurs permettent de désorienter le lecteur, de façon à le provoquer et à attirer son attention sur ces personnages.
    La sympathie du narrateur envers les bandits, par l’insertion de commentaires personnels, est bien le signe qu’il ne méprise pas les protagonistes et l’extrait de vie qu’il nous livre. « Et il arriva à ses fins, Bénia Krik, parce que c’était un passionné et que la passion gouverne l’univers. ». L’analepse de la rafle chez Eichbaum contenant des images fortes n’en est pas moins au final amusante : ce dernier se retrouve en caleçon au milieu de sa cour. La cocasserie et l’humour suivent toujours la cruauté.
    Écrite en 1923, "Le Roi" nous immerge dans Odessa grâce à des indications de lieux précises et réalistes : « rue de l’Hôpital », « rue Sophienskaïa ». L’utilisation systématique de diminutifs ou de noms familiers - Bénia pour Benzion, Dvoïra pour Déborah - nous ramène à des souvenirs d’enfance et à la vie typique d’un ghetto où tout le monde se connait « C’est tante Chana de la rue Kostetskaïa qui m’envoie… ». Mais, cet Odessa d’un bandit tout puissant terrorisant le commissariat est une inversion des faits historiques. Avant la Révolution Russe de 1917, la police des tsars menait une persécution des juifs, notamment en Ukraine.
    Ces indices nous confirment que la critique relevée tout d’abord n’est pas réelle, et que cette structure narrative courte et très travaillée sert à porter avec force l’attachement de l’auteur pour la communauté juive du quartier de la Moldavanka.

Wikipédia. Isaac Babel [en ligne].
Wikipédia. Odessa [en ligne]
Disponible sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil
Encyclopædia Universalis. BABEL (I.) [en ligne].
Disponible sur http://www.universalis-edu.com
/

Jean-Pierre (pour la biographie et le recueil) et Maïlys (pour la nouvelle "Le Roi"), 1ère Année Bib/Med
par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Samedi 22 décembre 2007
Toni MORRISON,beloved.jpg
Beloved, 1987,
traduction d'Hortense Chabrier et
Sylviane Rué,
Christian Bourgois,1989,
rééd. 10/18












Biographie de l’auteur
    Chloe Anthony Wofford écrivant sous le nom de Toni Morrison est née en 1931 dans l’Ohio. Romancière mais également professeure de littérature et éditrice, Toni Morrison est la première femme noire à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993. Après Sula (1973) et The song of Solomon (1977), Beloved, son cinquième roman publié en 1987 et traduit en français en 1989, confirme sa notoriété aux Etats-Unis et la fait connaître en France. Elle recevra d’ailleurs en 1988 le prix Pulitzer pour ce roman.
Depuis 2002, Toni Morrison s’intéresse également à la littérature de jeunesse avec son fils, Slade.


    Le roman s’ouvre sur le lieu principal de l’action, le 124 Bluestone Road où vivent Sethe et Denver sa fille. On apprend que depuis huit ans elles vivent seules mais qu’auparavant vivait avec elles Baby Suggs la belle-mère de Sethe, rachetée et libérée par son fils Halle, le mari de Sethe. Cette dernière s’est en effet réfugiée chez elle dix-huit ans auparavant après avoir fui la ferme du Bon Abri (où elle et son mari travaillaient), enceinte de Denver, avec leurs trois enfants.
    Le 124 serait également hanté par le fantôme d’un bébé, la fille aînée de Sethe assassinée par sa mère après sa fuite dix-huit ans plus tôt, pour éviter qu’elle ne retombe aux mains du dirigeant du Bon Abri.
    L’arrivée de Paul D ., un ancien esclave de cette même ferme va bouleverser ce vase clos féminin et chasser l’esprit du bébé. Cependant quelques semaines plus tard, une nouvelle jeune fille arrive au 124 Bluestone Road…

    Dans la plupart de ses romans, Toni Morrison décrit avec des mots simples, métissés, sobres et puissants des itinéraires de personnages ancrés dans un schéma intergénérationnel fort sur fond de ségrégation raciale et d’esclavage. Beloved est inspiré d’un fait réel, l’histoire d’une esclave ayant assassiné ses enfants pour leur éviter l’asservissement.
    Beloved c’est tout d’abord un hymne au peuple noir et à son passé. Un cri pour ne pas oublier une époque révolue dont on parle trop peu souvent. Au-delà d’une histoire de fantôme, de culpabilité et de rachat, il s’agit avant tout d’un roman historique, d’une fresque sociale pour la mémoire de tout un peuple qui fut esclave. L’oubli et le souvenir tiennent une grande place dans l’œuvre de Toni Morrison. Comme dans  The Song of Solomon, le lecteur voit évoluer des personnages qui ne sont plus esclaves, qui sont sortis de ce schéma mais qui malgré tout ne peuvent se défaire de cette mémoire trop lourde qui pèse sur leurs actes et leur vie présente.
    Bien ancrés dans une réalité historique et s’appuyant sur un fait réel, Beloved est un roman polyphonique et non linéaire sur le plan temporel. Constamment entre passé et présent, nous expérimentons différents points de vue et différentes narrations. C’est aussi cela le style de Toni Morrison et sa particularité. Ainsi les souvenirs de chacun vont forger une mémoire commune et une histoire construites sur les fragments de ce que chaque personnage veut bien dévoiler, souvent à contrecoeur et souvent en se faisant du mal ou en blessant une autre personne qui à son tour se penche sur son passé et sur ses propres fantômes et démons intérieurs.

   
Mais le roman a quand même pour sujet principal l’assassinat de la petite fille de Sethe par cette dernière qui n’a pu faire graver sur sa tombe que « Beloved »,  dérisoire cri d’amour pour cette mère qui sera éprouvée par l’esprit et la réincarnation de cette enfant chérie. En effet, peu à peu, le lecteur comprend que cette jeune fille, Beloved, qui arrive au 124 Bluestone Road n’est autre que l’enfant de Sethe à l’âge qu’elle aurait eu si elle avait vécu. De là vient ce qui peut être appelé magie et mystère dans le roman. Du fait que cette jeune femme va consumer le corps de Sethe et prendre possession de sa vie au point même que Denver rejetée de cette relation sera la seule en mesure de sauver sa mère d’une relation exclusive et perverse. Denver est une enfant de la liberté, née hors de l’esclavage et c’est la seule figure du roman qui nous apparaît comme normale et non tourmentée. Si elle se prend d’engouement pour Beloved lorsque celle-ci arrive elle n’adopte finalement qu’un comportement normal, jalouse de la relation de Paul D avec sa mère, heureuse de ce qui la lie à sa soeur.

    Ce cinquième roman de Toni Morrison, comme les précédents, explore également les tréfonds de l’âme humaine et ses tourments. En mettant en scène les causes et les conséquences de l’acte perpétré par Sethe, l’auteur met aussi en avant les sentiments qui accompagnent un tel acte de folie passagère pour les uns et d’amour maternel pour Sethe. Elle nous explique que la frontière entre les différentes perceptions de l’être humain est très mince et que celles-ci diffèrent facilement. Dans ce récit, culpabilité et pardon cohabitent mais l’un efface rarement l’autre. L’amour est exclusif et parfois teinté de haine.


Cette œuvre de Toni Morrison fait donc bien partie de ce qu’on peut appelé le réalisme magique, à la fois ancrée dans des réalités historiques et malgré tout prisonnière de quelque chose de mystérieux et comme faisant partie des légendes fantastiques transmises depuis des générations, de cette coutume de l’oralité dans la culture noire où l’incursion d’un esprit malfaisant dans le monde réel n’est pas irrationnel.

Extrait
"Beloved.
Tu es ma sœur.
Tu es ma fille.
Tu es mon visage ; tu es moi .
Je t’ai retrouvée ; tu es venue vers moi.
Tu es ma bien aimée.
Tu es à moi.
Tu es à moi.
Tu es à moi.

Tu es mon visage ; je suis toi. Pourquoi m’as-tu quittée, moi qui suis toi ?
Je ne te quitterai plus jamais.
Ne me quitte plus jamais.
Tu es entrée dans l’eau.
J’ai bu ton sang.
Je t’ai apporté ton lait.
Tu as oublié de sourire.
Je t’aimais.
Tu m’as fait mal.
Tu es revenue vers moi. Tu m’as quittée.

Je t’ai attendue.
Tu es à moi.
Tu es à moi.
Tu es à moi. "

« Volontairement oubliée, ne comptant plus pour rien, elle ne peut être perdue puisque personne ne la cherche, et le ferait-on qu’on ne pourrait l’appeler, ne sachant pas son nom. Elle revendique, mais n’est pas revendiquée.
A l’endroit où s’écarte l’herbe haute, la fille qui attendait d’être aimée et de pleurer de confusion explose en menus fragments, pour que le rire masticateur l’engloutisse toute plus aisément.
Ce n’était pas une histoire à faire circuler.
Ils l’oublièrent comme un mauvais rêve. »

Bibliographie sélective
1970 : The Bluest Eye
1973 : Sula
1977 : Song of Solomon
1981 : Tar Baby
1987 : Beloved
1992 : Jazz
1998 : Paradise
2003 : Love

Elise, 2A bib.













 
par pier publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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Vendredi 21 décembre 2007

SAKI, Le Cheval Impossible,chevalimpossible-copie-1.jpg
292 pages.
Traduit de l'anglais par Raymonde Weil
et Michel Doury,
Julliard Paris, 1993,
Ed. Robert Laffont, coll. Pavillon Poche, 2006.

Biographie disponible : fr.wikipedia.org/wiki/Saki_(écrivain)


    Né en 1870 en Birmanie, son vrai nom est Hector HUGH MUNRO. Il a choisi son pseudonyme  dans les Rubaïyat d’Omar Khayyam, recueil de poésie persan, plusieurs fois cité dans ce recueil.

    Le recueil se compose de 39 nouvelles. La plupart des nouvelles se terminent avec une chute,  excepté quelques-unes telles que "La Toile d’araignée". Cependant, Saki attend le tout dernier moment pour lâcher la chute, le plus souvent inattendue, c'est-à-dire, dans les toutes dernières phrases, parfois même à la dernière phrase comme dans "Les Silences d’Anne". Saki utilise un langage assez soutenu dans ces nouvelles, caractéristique de la haute société qu’il critique et dont il fait pourtant partie depuis son enfance. Saki est un adepte de la phrase qui « fait mouche », phrase qui permet de souligner les défauts de cette société mais qui donne à ce recueil un aspect humoristique.
     
    Saki  profite de ce recueil  pour critiquer différents aspects de cette société,  tels que la superficialité dans "Le Thé", ou bien alors les petites manigances pour épater les gens, comme dans "La Louve". Il parle également de l’ambiance dans les « clubs » de cette société et les relations entre les personnes qui les composent, notamment dans la nouvelle "Le Combat défensif". Cette nouvelle raconte comment Treddleford, s’invente quantité d’histoires pour éviter que Amblecope lui raconte les siennes.

    Ce recueil contient deux personnages récurrents, aux caractéristiques assez proches :
    Reginald qui apparaît dans quatorze des nouvelles, de diverses manières ; soit il converse avec un autre personnage,  "la duchesse", par exemple, soit il part d’une constatation personnelle. Dans la plupart des nouvelles où Reginald apparaît, ce personnage commence par donner son avis sur quelque chose puis raconte une anecdote sur le sujet. Ces anecdote concernent des gens de la haute société et ne sont pas à leur avantage.
    Puis Clovis, autre personnage issu de la haute société, qui ressemble beaucoup à Reginald, car lui aussi critique aisément la haute société et de la même façon.

    Je tenais à parler plus précisément d’une nouvelle, "Le thé", notamment, car je l’ai beaucoup appréciée mais aussi parce qu’elle est un très bon exemple de l’écriture de Saki.
     Cette nouvelle raconte l’histoire de James Cushat-Prinkly, jeune homme que sa famille cherche à marier. Sa famille choisit alors une jeune fille, Joan Sebastable et peu à peu James se fait à l'idée d’épouser cette jeune fille. Un jour, alors qu’il se trouve sur le chemin pour aller prendre le thé chez Joan et la demander en mariage, il pense qu’une fois de plus il sera obligé de parler de thé, du service à thé et de respecter les convenances, comme il l’a toujours fait. Il prend alors la direction d’une cousine, Rhoda, qui ne fait "aucune allusion au thé pas plus qu’à ses rites ". Il décide alors de l’épouser. Sa famille, quelque peu déçue de son choix, accepte tout de même sa décision. Seulement, dans un après-midi de la même année, James rentre chez lui où l’attend Rhoda, qui s’exclame à propos du thé :  « Tu le préfères plus léger n’est-ce pas ? Veux-tu que je rajoute un peu d’eau chaude ? Non ? »

    Cette nouvelle illustre bien le style de Saki car on y voit une critique de la haute société, trop enfermée dans ses convenances. De plus, le vocabulaire est aussi assez soutenu. Enfin, la chute intervient à la dernière phrase, surprend le lecteur, tout en apportant une pointe d’humour.

 Matthieu 1ére année Édition/ Librairie

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Jeudi 20 décembre 2007
odessa-2-copie-1.jpg
Isaac BABEL
Récits d’Odessa
1931
trad. du russe
par Irène Markowicz et Cécile Térouanne
Actes Sud, coll. Babel,
1996

L’auteur :
    Isaac BABEL est né le 13 juillet 1894 dans une famille juive, plutôt aisée, à Odessa, une ville d’Ukraine sur la mer Noire. La ville d’Odessa est un foyer révolutionnaire en 1905 mais Isaac BABEL parvient à échapper au pogrom (un pogrom est une action violente préméditée, commanditée par le tsar, contre les juifs). Il soutiendra la Révolution Russe et s’engagera dans l’Armée Rouge en 1920. Il sera arrêté pour avoir critiqué Staline et probablement torturé durant 8 mois. Isaac BABEL est l’auteur de Cavalerie Rouge publié en 1920. Cet ouvrage relate sa participation à la guerre sans idéaliser les soldats qui ont combattu à ses côtés. Onze ans plus tard, il publie les Récits d’Odessa qui est un recueil de nouvelles relatant les histoires des habitants d’Odessa, en particulier en dressant un portrait de Bénia Krik, le chef de bande de contrebandiers juifs à Odessa.

L’histoire :
    Commencer à lire les Récits d’Odessa, c’est immédiatement plonger dans un monde étrange, où les héros sont des brigands et où l’illégalité a plus de pouvoir que la légalité. Au début du recueil, le lecteur assiste à un banquet où Bénia marie sa sœur, Dvoïra. La police veut profiter de ce moment pour attaquer Bénia mais bientôt les brigands  brûlent le commissariat pour éviter la rafle. Plus tard, on découvre l’enfance de Bénia et son histoire avant de devenir le roi des brigands grâce à un sang-froid exceptionnel. Ensuite  c’est la vie de Froïm Gratch qui est évoquée et le mariage de sa fille avec Bénia Krik.
    La quatrième nouvelle met en avant une femme, Lioubka Cosaque, qui tient une auberge qui fait également office de maison close. C’est l’image même de la femme non soumise, un peu brute dans ses manières et qui sait s’affirmer et se défendre. C’est finalement l’image d’une femme plutôt forte (ou qui veut le paraître) ; elle va se laisser attendrir par un homme qui va réussir à faire taire son bébé qui pleure et à le sevrer, la mère ne donnant plus de lait. Cette dernière nouvelle est très révélatrice je pense de l’esprit de ces Récits d’Odessa. En effet, cette nouvelle est une tranche de vie où les personnages sont touchants par leur douceur cachée ou leur maladresse brusque. De manière générale, les femmes sont décrites comme des personnages robustes et imposants. C'est le cas des cuisinières préparant le banquet au début : « Trois cuisinières, sans compter les plongeuses, préparaient le repas de noces, et c’est Reïzl qui régnait sur eux, Reïzl et ses quatre-vingts ans, traditionnelle comme un rouleau de la Torah, minuscule et bossue. », mais aussi de la fille de Froïm Gratch, qui désire se marier : « Papa, dit-elle de sa voix de tonnerre, regardez ce joli petit monsieur ; il a de ces petits pieds, comme une poupée, je les étoufferais bien, ces petits pieds… ».

L’écriture :
    Les Récits d’Odessa sont divisés en quatre nouvelles mais celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres. Il y a une suite dans ces nouvelles qui relatent des histoires sur les habitants d’Odessa, mais toujours en rapport avec le Roi, Bénia Krik. La première nouvelle décrit un épisode de vie, dont les personnages nous sont encore inconnus mais que l’on découvre peu à peu grâce aux trois autres nouvelles. En effet, celles-ci éclairent au fur et à mesure les portraits des individus, des parties de leur vie quotidienne sont dévoilées et nous permettent de mieux comprendre les rapports entre les personnages. Les nouvelles sont écrites dans un style simple, très descriptif, le langage est parfois familier : « comment ça se passait à Odessa » (p.21). Le récit et les dialogues alternent, créant un équilibre entre des phrases construites dans le récit, et des phrases plus brutes, dans un langage familier qui traduit les manières plutôt brusques des contrebandiers. Les femmes sont robustes et brutes en apparence, comme les hommes, mais c’est sans doute pour mieux se protéger de toutes les actions menées contre les juifs. Les histoires sont toujours racontées par des personnages extérieurs au groupe des brigands. On retrouve dans ce texte une ambiance proche de celle qu’a dû vivre l’auteur, avec les rafles, les meurtres et les intimidations envers la communauté juive d’Odessa qui ont eut lieu alors qu’il était encore enfant.

Mon avis :

    J’ai beaucoup aimé ce recueil où l’auteur, Isaac BABEL réussit  à rendre ces brigands presque sympathiques. Il nous fait voyager dans cette époque qui a été la sienne comme s’il peignait un tableau qui dévoilerait peu à peu des aspects des personnages. C’est surprenant, dépaysant…en bref, c’est à lire et…à relire !

 Claire, 1ère année Ed-Lib.

par pier publié dans : fiches de lecture 1A
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Mercredi 19 décembre 2007

Giorgio BASSANI

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et autres histoires de Ferrare
( 1958 )

Gli occhiali d’oro traduction de l’italien par Michel Arnaud

Préface de Dominique Fernandez

Editions Gallimard, Collection Folio, 2005, 442 p.

 

 

BIOGRAPHIE

 

    Giorgio Bassani, romancier et poète italien né le 4 mars 1916 à Bologne, mort le 13 avril 2000 à Rome. De famille bourgeoise, il vit jusqu’en 1943 à Ferrare, ville à laquelle se rattachent les motifs fondamentaux de son inspiration. En 1939 se situent les débuts de son activité littéraire qui alterne avec l’action politique et la clandestinité. Il est victime dès 1938 des lois raciales antisémites et il publie en 1940 son premier livre Una città di pianura sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. À la fin de la guerre, il s’installe à Rome et publie de 1945 à 1952 trois recueils poétiques. Après le succès des Cinq histoires de Ferrare (prix Strega 1956), il publie Les Lunettes d’or en 1958 ainsi que d’autres nouvelles puis des essais littéraires. En 1966, le prix international Nelly Sachs lui est décerné pour l’ensemble de son œuvre.

BIBLIOGRAPHIE de l’auteur

Poésie :

  • Storie dei poveri amanti ( 1945 )

  • Te lucis antes ( 1947 )

  • In gran secreto (1978 )

  • In rima e senza (1982) qui réunit tous les volumes antérieurs

Romans et Nouvelles :

  • Una citta di pianura ( 1940 )

  • Cinque storie Ferraresi qui contient Lida Mantovani, La passegiata prima di cena, Una lapide in via Mazzini, Gli ultimi anni di Clelia Trotti, Una notte del’43 ( 1956 )

  • Gli Occhiali d'oro (Les Lunettes d'or, 1958)

  • Il Giardino dei Finzi-Contini (Le Jardin des Finzi-Contini, 1962), Prix Viareggio.

  • Dietro la porta (Derrière la porte, 1964)

  • L'Airone (L'Héron, 1968), Prix Campiello

  • L'Odore del fieno (L'Odeur du foin, 1972)

Essais :

  • La parole preparate (1966)

  • Di là dal cuore (1984)

 

RESUME

    Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare regroupe huit nouvelles de Giorgio Bassani : Le mur d’enceinte , Lida Mantovani, La promenade avant dîner, Une plaque commémorative via Mazzini, Les dernières années de Clelia Trotti, Une nuit de 43, Les Lunettes d’or, En exil.

    Les Lunettes d’or font partie d’un cycle narratif, celui du Roman de Ferrare qui réunit quatre romans et une dizaine de nouvelles. Tous évoquent la ville d’enfance de Bassani et, plus précisément, la communauté juive dans les années « fatales » qui vont de la promulgation des lois raciales par le régime mussolinien, en 1938, aux persécutions et à la déportation. Le narrateur, jeune bourgeois juif, nous conte l’histoire d’Athos Fadigati, l’homme aux lunettes d’or, médecin vénitien installé à Ferrare et apprécié de tous mais dont les activités vespérales intriguent : «l’usage pour le moins mystérieux ou pour le moins, pas clair que le docteur faisait de ses soirées contribuait à stimuler continuellement la curiosité à son égard » (p. 320). Malgré sa distinction et sa discrétion, des condamnations morales naissent lentement : « mises en circulation par on ne sait qui voici que commencèrent à se dire sur le compte du docteur d’étranges et même de très étranges choses » (p. 325). C’est donc sur son « inversion sexuelle » que se portent les regards. Un matin alors que le narrateur et ses amis dont le jeune Deliliers, jeunes étudiants, prennent le train pour Bologne, le docteur se joint au groupe et tente de s’y intégrer malgré les moqueries perpétuelles du jeune Deliliers : « Deliliers laissa tomber sur Fadigati, de biais, un coup d’œil plein de mépris »( p. 348). Un jour, éclate le scandale : les familles ferraraises en vacances découvrent le médecin en compagnie de son amant Deliliers, jeune homme volage. Fadigati se lie alors d’amitié avec le narrateur. Mais de retour à Ferrare, le docteur se retrouve abandonné par tous. Ce sont donc les sentiments d’exclusion, de solitude et de persécution qui nourrissent le récit.

 

COMMENTAIRE :

    La biographie de l’auteur est essentielle pour la compréhension des œuvres de Bassani. En effet, toutes les nouvelles rappellent la ville de Ferrare où vécut l’auteur, mais Les Lunettes d’or reste la nouvelle la plus importante car il semble y éparpiller des morceaux de sa vie d’enfant et d’adolescent. D’ailleurs l’éditeur, Gallimard, paraît avoir bien saisi cette subtilité, le titre du recueil met en avant cette nouvelle-là : Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare et la couverture l’illustre. Il s’agit d’un portrait de Youri ANNENKOV, intitulé Portrait de l’artiste M.A. Scherling exposé au Musée National Russe qui représente un homme avec des lunettes dans la pénombre comme l’image du docteur Fadigati dans les salles obscures. On distingue son ombre, est-ce l’image d’un homme qui ne se dévoile pas par peur de la réaction des autres ? Des lunettes cassées et rafistolées, peut-être celles d’un homme qui essaie de comprendre et d’analyser son passé à travers une vision partielle des choses, à travers de faibles souvenirs. Des morceaux de miroir cassés et rapprochés pour illustrer la façon dont l’homme essaie de recoller les morceaux de sa vie pour mieux vivre. Dans le coin gauche, se distingue une petite bâtisse qui pourrait illustrer la ville de Ferrare. Ce portrait semble donc collé à cette nouvelle et peut proposer un plan de commentaire. Enfin Gallimard, fait précéder chaque nouvelle du recueil d’un exergue qui renvoie à la nouvelle et résume son esprit, formule assez plaisante et agréable !


  1. Une vision nostalgique de l’enfance et le retour vers un monde perdu

Bassani essaie de livrer à travers cette nouvelle la vision nostalgique d’un monde perdu, celui de l’enfance et de l’adolescence qu’il essaie de retrouver par l’écriture en se remémorant et en analysant ses souvenirs. Bassani veut retrouver le monde d’avant-guerre, avant la discrimination et l’humiliation. Il recherche la tranquillité, l’insouciance de l’enfant qu’il était, qui vivait dans son monde sans se rendre compte de ce qui se tramait autour de lui (comme les lois antisémites). Alors pourquoi ce titre qui ne renvoie pas à l’évocation d’un passé ? Les lunettes renvoient sûrement à un moyen de mieux voir le monde ; mais d’autre part le titre met au premier plan un homme qui n’est pas l’auteur mais qui le rappelle par son exclusion et son mal-être : il est le personnage principal car il ressemble profondément à l’auteur. Si le titre reste ambigu, le champ lexical de la vision apparaît comme la métaphore filée du texte : « l’œil, en parcourant les lugubres murs », « regardant en haut, à droite, à gauche »…ou tout simplement les occurrences du mot « lunettes ». Mais ce lexique apparaît sous une autre forme fondamentale chez Bassani : la description des lieux ; Bassani veut peindre un portrait réel de sa ville et il le prouve : « les cafés du centre […] dans le corso Gioveca et dans le corso Roma […] la façade en construction des Assurances Générales face au côté nord du château. » Ainsi la démarche de Bassani semble évidente : observer et analyser sa ville, les gens et ce monde d’autrefois, par l’écriture. A travers les regards du médecin et du narrateur, Bassani entreprend une démarche du retour, du souvenir vers l’état premier : celui de l’enfant. La nouvelle met en scène un « je », le narrateur, mais qui est ce « je » que Bassani ne nomme pas et qui est pourtant l’un des deux personnages principaux ? Quand Bassani déclare dans Ia réponse : « je dois dans tous les cas rappeler que le narrateur des Lunettes d’or est un personnage, ce n’est pas moi. Il s’agit d’un jeune homme très proche de ce que j’étais il y a bien des années, mais non moi, preuve en est qu’il n’est jamais désigné par son nom et même qu’il n’a pas de nom. Le jeune homme est donc, au fond, une incarnation de mes sentiments, une partie de moi-même. A l’époque j’étais presque ainsi mais pas exactement. ». C’est donc sûrement pour cette raison que Bassani ne lui donne pas de nom car il s’agit bien de lui mais ce « lui » qu’il n’a sans aucun doute encore pas accepté ni reconnu comme tel.

Un autre éclairage peut-être donné à la présence de deux personnages principaux qui se ressemblent du fait de leur exclusion : « il n’y a pas de présence sans coprésence » selon Yves Bonnefoy. Bassani n’espère–t-il pas retrouver ce monde perdu grâce à l’ « autre » qui est ici le médecin, car lui, homosexuel est aussi exclu par sa différence. En comprenant le désarroi d’un autre exclu, l’auteur essaie de retrouver et d’analyser son propre désarroi. Le médecin n’exprime que le vide, le manque, l’absence comme le narrateur qui exprime le vide par son absence d’identité. Grâce à la reconnaissance de chacun peut-être vont il enfin s’affirmer.

  1. le thème récurrent du sentiment d’exclusion

L’exclusion apparaît sous diverses formes dans la nouvelle. C’est tout d’abord et le plus simplement que le jeune narrateur ressent un sentiment d’exclusion : celui du provincial face au citadin. « pour lui, le provincial moisira toujours » (Dominique Fernandez, préface). Bassani l’illustre par les 45 kilomètres de chemin de fer que les étudiants doivent parcourir tous les jours pour se rendre à l’université de Bologne. Cette distance symbolise la disgrâce d’une population condamnée au bannissement perpétuel.

C’est ensuite l’exclusion du juif qui s’impose. Le juif est traditionnellement tenu à l’écart depuis la nuit des temps. Les juifs sont les vrais héros de Bassani, d’une part parce qu’il l’est lui-même mais bien plus parce que nombreux sont ceux qui sont dans les premiers à adhérer au fascisme italien par patriotisme. Tel le père de Bassani. Le juif est continuellement torturé, se sentant inférieur aux catholiques : « il détourna ses yeux des miens. Il semblait non seulement inquiet mais fatigué. […] Je crois que tu ne trouveras personne, dit-il. La signora Lavezzoli était là il y a un instant. Elle est venue nous prévenir qu’aujourd’hui ses enfants n’iraient pas au tennis. Les deux garçons doivent travailler et elle ne laissera pas Cristina y aller toute seule ».

Pour finir c’est l’homosexuel qui est exclu. Le docteur Fadigati, médecin réputé mais homosexuel, toutefois discret et pour cette raison toléré. Mais une fois sa réputation perdue, parce qu’il a cédé à la tentation, il est totalement rejeté de tous et poussé au suicide.

    C’est donc la peur du scandale dans chaque cas qui régit l’existence : on se montre discret pour garder l’estime des autres et ne pas se trouver rejeté, mais il semble bien que ce soit toujours en vain. En effet pour Bassani, il y a toujours un destin funeste pour celui qui va vivre modestement pour s’intégrer le mieux possible. Pour Dominique Fernandez, Les Lunettes d’or sont le « chef d’œuvre de Bassani » car c’est « le récit d’une double mise au ban, celle des Israélites et celle des homosexuels. L’histoire d’un homme rejoint l’histoire d’une race. L’homosexuel et le juif prennent ensemble le chemin de l’exil ». Est-ce alors un hasard si le texte qui suit s’appelle Un exil ?

 

  1. L’ambivalence de la nouvelle 

La poétique de la nouvelle moderne impose des règles qui commencent à être définies à partir du XIXème siècle, celles qui dominent restent d’une part la chute ; Georges Poulet a défini la nouvelle comme fonctionnant avec une chute ; comme écrite pour une chute, et d’autre part la concentration : « c’est une unité dramatique indécomposable » (Flannery O’Connor). Bassani semble bien respecter ces « lois » : la chute s’impose, le récit ne suppose pas cette fin. Bassani fait de la fin un moment très concis, la tension dramatique des dernières pages s’évanouit en une phrase : «  Le docteur Fadigati est mort. » dis-je. De même Bassani respecte bien l’effet de concentration, il y a une force, dans la nouvelle : du début à la fin le centre d’intérêt est unique, pour les habitants, pour les étudiants puis pour les vacanciers ; il s’agit du docteur Fadigati. Le récit est rapide et la tension face à la persécution du docteur se fait de plus en plus forte. La chute clôt cette tension par la surprise. Ce qui caractérise aussi la nouvelle, c’est aussi son réalisme que revendiquent tous les nouvellistes. Ainsi Bassani déclare que « [s]on ambition suprême a toujours été d’être fiable, crédible, en somme de garantir au lecteur que le Ferrare dont [il] lui parle est une vraie ville, qui existe vraiment. ». Un ami de Bassani, Pasolini, discerne lui aussi ce réalisme et l’interprète dans ces termes : « le background des planches de Bassani fourmille de réalité et d’une réalité douloureuse, grandiose. Je me contenterai de rappeler l’événement central de ce réalisme qui est double : la restriction numérique et mentale de la bourgeoisie juive de Ferrare et le caractère grandiose qui lui est conféré par la diaspora et par la tragédie de la persécution ». Si l’œuvre de Bassani nous plonge dans un réalisme flagrant, Bassani est devenu un curieux écrivain réaliste car en fait sa prose n’exprime pas la réalité mais y renvoie. Cela est dû au fait que c’est un homme qui ne peut regarder objectivement la réalité en face parce qu’il a été persécuté, exclu, considéré comme indigne de vivre. D’ailleurs Bassani se défend d’interpréter la pensée ou les sentiments. Il ne fouille pas la réalité, se contente de transcrire l’apparence au style indirect. Dans la même veine, au début de son intention d’écrire le recueil, Bassani refuser de nommer la ville et la désignait par un simple F. et son narrateur n’a toujours pas de nom. Pourquoi ? Pour lui, certainement l’abondance de parole