Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 21:20
Juan RULFO.
Pedro Páramo.
Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1955.
145p.

Pedro Páramo de Juan Rulfo, publié en 1955 est considéré comme le premier texte du réalisme magique. C'est son unique roman. La gestation/l'écriture de l'oeuvre est très longue. Il dit lui même avoir conçu l'idée de ce roman avant d'avoir trente ans. Il y fait allusion en 1947 dans deux lettres écrites à sa femme. Le roman s'appelait alors Una estrella junto a la luna (Une étoile à côté de la lune). Il dit aussi que les contes de La Plaine en Flamme étaient en partie une façon de se rapprocher du roman. Lors de la dernière étape de l'écriture de celui-ci, son titre change et devient Los murmullos (Les murmures).


Juan Rulfo est né le 16 mai 1917, officiellement à Sayula, dans la maison familiale d’Apulco, Jalisco selon lui. Il vit dans le petit village de San Gabriel. Là il découvre la bibliothèque d'un curé, déposée dans la maison familiale, ses premières lectures ont été essentielles dans sa formation littéraire. Très jeune, il se trouve orphelin et on le place dans un orphelinat à Guadalajara, capitale de Jalisco. Il suit les cours d'histoire de l'art à l'université de Lettres et Philosophie à l'université de Mexico. Il fait de nombreux voyages dans le pays dans les années 30 et 40 et il commence à publier ses contes dans deux revues : América, de la capitale, et Pan, de Guadalajara. Il commence à s'intéresser à la photographie dans ces mêmes années. C'est en 1952 qu'il obtient la première des deux bourses consécutives données par "el Centro Mexicano de Escritores" (le centre mexicain des auteurs) qui lui permettront de publier El Llano en llamas en 1953 puis Pedro Páramo en 1955. A partir de là, Rulfo devient l'écrivain mexicain le plus reconnu au Mexique et à l'étranger. Les dernières années de sa vie, il se consacre à l'édition d'une importante collection d'anthropologie pour l'Instituto Nacional Indigenista de México. Ses œuvres sont toujours éditées en Espagnol, et dans un nombre croissant d'autres langues (une cinquantaine aujourd'hui). Il meurt le 7 janvier 1986 à Mexico.


Juan Preciado, le fils de Pedro Páramo, vient à Comala après la mort de sa mère dans le but de rencontrer son père. Il ne trouve qu'un village abandonné et sans vie. Il parviendra cependant à reconstituer le passé  de son père, du village, et de ses habitants dont le sort dépendait du cacique tyrannique Pedro Páramo, qui a volontairement laissé mourir Comala. Il apprend tout cela à travers des rencontres insolites et des récits, souvent flous tout d'abord, mais qui s'éclaircissent petit à petit, au fur et à mesure que l'on avance dans le roman. On comprend que ces récits sont ceux des fantômes des habitants du village,  âmes en peine errantes qui n'ont pu trouver la paix. Ces étapes, ces rencontres ne seront pas sans souffrances pour Juan Preciado, opprimé par les murmures presque incessants des fantômes et l'atmosphère étouffante de Comala. Au final on arrive à reconstituer des bribes de récits qui donnent "l'histoire d'un cacique, de ses femmes, de ses tueurs, de ses victimes" (Carlos Fuentes, 4° de couverture de l'Imaginaire Gallimard).

La très grande majorité des personnages sont morts, ce sont des fantômes ou des souvenirs évoqués. Les personnages importants, ceux qui ont permis à Juan Preciado d'avancer dans sa quête sont le fantôme de Eduviges, amie de sa mère Doloritas Preciado, de Damiana (c'est avec elle qu'il comprend que les êtres qu'il voit et à qui il parle sont morts), de Dorotea (dite la Cuarraca) avec qui il restera jusqu'à la fin du roman (puisqu'il partage sa tombe). Susana San Juan est aussi un personnage sur lequel on passe du temps puisqu'elle est sa "voisine de tombe" et qu'elle a été le seul grand amour de Pedro Páramo. Le personnage de Pedro Páramo a une personnalité conforme à la symbolique de son nom. « Pedro » est la traduction du prénom « Pierre », mais peut-être cela évoque-t-il  l’objet minéral et inerte, dur et froid. « Páramo » signifie explicitement « étendue désertique », « plaine stérile »… c'est ce qu'il fera de Comala et ses habitants.


En quoi ce roman marque-t-il le début du courant du Réalisme Magique ?

On a bien compris que ce roman relève d'un genre qui laisse toute sa place à l'insolite. Pourquoi relève-t-il du réalisme magique ? Il s'agit d'un pays non européen, non occidental avec une histoire différente de  celle de l’Europe. Le regard étant habillé par la culture d'origine, la réalité est subjective. Leur réalisme est donc  différent que celui que l'on connaît en Europe, il n'exclut pas la magie, le surnaturel. Rulfo aborde donc des thèmes de la réalité mexicaine (et des thèmes plus en liens avec le surnaturel) mais les aborde de façon déroutante, en faisant intervenir des êtres surnaturels, des fantômes en l'occurrence, avec une écriture qui nous introduit dans une ambiance inquiétante, où règnent le doute et le mystère.

Dans ce roman, Rulfo fait une synthèse des éléments caractéristiques de l'histoire du Mexique, centrée dans une société rurale, archaïque et féodale. Un roman social donc, sur ce Mexique profond, ses usages, ses croyances, ses superstitions... Un roman historique aussi, avec de multiples allusions à la Révolution Mexicaine des années 1910/20, l'insurrection des “Cristeros” (1926-28)... Enfin, un roman qui peint la tyrannie des grands propriétaires terriens mexicains dont étaient victimes les petits paysans locaux.
Certains thèmes du roman (comme celui de la mort, du péché ou de la folie) peuvent se ranger dans la catégorie "magique" puisqu'ils concernent les croyances et superstitions des habitants. Les trois thèmes sont liés. Il est vrai que, par un mélange de mythes aztèques et de traditions chrétiennes, l'opposition entre la vie et la mort n'est pas absolue, et la frontière entre les deux est floue.  Le thème de la mort est donc traité dans cette perspective. Les personnages morts réapparaissent de manière à la fois brutale et familière tout au long du roman. Le thème du péché est lié à celui de la mort puisque certains péchés sont pardonnés alors qu'ils sont impardonnables (notamment les actes monstrueux de Miguel Páramo, fils de Pedro), non pardonné alors qu’il aurait dû l’être et provoquant donc l'errance des âmes qui ne peuvent reposer en paix… La folie est répercuté dans la mort, la pauvre Susana San Juan qui était folle de son vivant ne le semble pas moins lorsqu'on l'entend gémir dans sa tombe.
 

La peinture de l’ambiance commence par la symbolique du village de Comala. Le nom de ce petit village mexicain situé sur les pentes du volcan de Fuego de Colima (toujours en activité) signifie « le lieu sur les braises », ce qui évoque donc dès le départ le feu et les flammes de l’enfer. Comala semble en effet représenter l’enfer ou le royaume des morts. Le lecteur saute ainsi dans un monde mythique. Ses habitants sont des âmes en peine, condamnées à revivre éternellement un passé horrible et torturé. Il s’agit d’un monde sans espoir. Rulfo accentue  cette image infernale en faisant en sorte que Juan Preciado réalise une véritable descente (aux enfers) comme dans la littérature traditionnelle. Il descend d’ailleurs une pente au début du roman pour atteindre Comala.

Rulfo nous plonge dans un contexte de délire général, dans une atmosphère inquiétante, mystérieuse, et suffocante. Ce livre étant morcelé en une succession d'anecdotes, et sans chronologie, il est très difficile pour le lecteur de se repérer, il doit faire un réel effort pour faire le lien entre les différents événements, identifier les voix étranges des différents personnages grâce à de discrets indices glissés au fil du texte. On  sait difficilement de quel personnage il s'agit, quel est le lien avec l'intrigue centrale (la quête de Juan Preciado), avec qui il parle... et surtout quand !

L'absence de chronologie renforce en effet cette ambiance, car elle provoque une véritable confusion chez le lecteur. En effet, on ne cesse de se demander à quelle époque nous sommes, quel âge a le personnage en question, si, à ce moment là, il est déjà marié, s’il a déjà rencontré tel autre personnage, qui est vivant, qui est mort. Le lecteur est désorienté, déconcerté, il a cette impression étrange de suspension du temps. Dans l'esprit du lecteur, "la vie et la mort, le réel et l'imaginaire le passé et le futur, cessent d'être perçus comme contradictoires". (Carlos Fuentes).


Cette œuvre palpitante et largement reconnue par les plus grands auteurs (dont Gabriel Garcia Marquez) est donc extrêmement intéressante d’un point de vue littéraire puisqu’elle marque le « début » du Réalisme Magique. Elle est également très agréable à lire, l’écriture étant très belle et très poétique, notamment lorsqu’elle concerne des événements naturels, comme la tombée de la nuit par exemple.

            D.M.G, 2e année BIB.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives