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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 22:18
Les lieux communs
Xavier Hanotte
éditions Belfond
14 euros, 208 pages

Biographie :
Xavier Hanotte est un auteur belge qui naît en 1960. Philologue, germaniste, il se lance dans la traduction d'œuvres néerlandaises (dont celle d’Hubert Lampo). En littérature anglaise, il traduit et s’intéresse à l'œuvre de Wilfred Owen, poète mort sur le champ de bataille quelques jours avant l’armistice de 1918.
Il a obtenu le prix de littérature française Charles Plisnier qui récompense un livre touchant un domaine de la Communauté française de Belgique pour Les Lieux communs.
Il est hanté par la Grande Guerre et par sa survivance dans nos mémoires

Les Lieux communs
En cette belle journée de printemps, deux bus roulent vers le domaine de Bellewaerde (près d’Ypres en Belgique), aujourd’hui connu pour son parc d’attractions ; il fut le théâtre de violents combats pendant la guerre de 14-18. Le premier bus emmène des collègues de bureau au parc d’attractions ; parmi eux, Serge, un petit garçon de huit ans, accompagne sa tante Bérénice.
À l’intérieur de l’autre bus, des soldats canadiens montent vers le front. Leur chef, le caporal Pierre Lambert, d’origine belge s’est engagé à la suite d’une déception amoureuse.
Si la fête attend les uns, l'horreur guette les autres.

Xavier Hanotte nous livre ici un récit construit en miroir qui brouille les frontières entre passé et présent. Le lecteur vit l’alternance de deux époques au rythme des chapitres. Dans les chapitres impairs, la voix de Serge vivant en 2002 s’exprime innocemment, le langage qu’il utilise pour dépeindre le monde ressemble à du langage parlé, c’est un enfant observateur et curieux. Dans les chapitres pairs, Pierre vit l’horreur de la guerre, c’est un homme tourmenté qui nous livre une réflexion sur la condition humaine. Il critique l’absurdité de la guerre, évoque la «bêtise têtue de l’homme », décrit la guerre comme une « dérisoire agitation ».

Si au début, ce sont deux histoires distinctes les parcours des deux protagonistes finiront par se rejoindre. Plus on avance dans le roman plus les transitions entre les chapitres deviennent presque invisibles, ce pourrait être le même protagoniste. Les deux récits sont écrits en focalisation interne et à la première personne. Le lecteur serait facilement perdu s'il n'y avait pas de chapitres.

Fin du chapitre 18 : « La gorge sèche, je cale mon fusil dans la meurtrière. Vu à travers ce trou exigu, le paysage se délite, perd sa profondeur, sa réalité même, franchit un nouveau seuil d’inexistence. Ils arrivent pourtant, bien réels. Par centaines, leurs bottes frappent le sol. On les entend, on ne les voit pas encore.
Je m’énerve. Ma vision se trouble. Mes poignets fatiguent. Je n’arrive pas à maintenir le guidon au centre du viseur. La sueur me coule dans les yeux, je ne l’essuie pas. […] Non, jamais je n’aurais dû revenir.
Au bout de mon fusil, quelqu’un va payer cette erreur.
Déjà, mon doigt caresse la détente. »
Début du chapitre 19 : « Appuyer sur la gâchette, jamais j’aurais cru que ce serait si dur. Quand je pousse, le canon bouge et je sens que je vais rater la pipe. A croire qu’on peut pas viser et tirer en même temps. Pourtant, les carabines du parc, elles sont bien moins lourdes que le gros deux-coups de grand-père ».

On a l’impression que l’enfant revit par les sensations éprouvées dans les manèges l’horreur à laquelle Pierre avait été confronté.

Les chapitres sont de plus en plus proches :
Jusqu’au moment où Serge remarque un homme seul, étrangement vêtu d’un pardessus vert kaki, qui porte une pelle et semble chercher quelque chose : il creuse dans le parc. Ils se rencontrent encore à plusieurs reprises quand l’enfant est seul.
Le soldat semble poursuivre une quête et rechercher « un trésor pas comme les autres ». Serge est le seul à le remarquer même si au fur et à mesure du roman des éléments viendront prouver que le garçon n’a pas rêvé et l’inscrivent dans la réalité : quelqu’un trébuche sur lui.

De nombreuses anecdotes et objets se retrouvent dans les deux histoires.
Par exemple, la photo du groupe de soldats prise devant les lions en pierre par le journaliste anglais fait écho à la photo souvenir prise par le groupe de touristes de Serge à son arrivée au parc.
De même, quand l’enfant retourne dans le passé pour se remémorer la rupture entre sa tante et son ancien amant Pierre, le soldat dans le chapitre suivant se rappelle sa rupture avec Berthe qui a été l’élément déclencheur de son engagement dans l’armée.
Les traces de maquillage rouge de l’enfant rappellent le sang qui souille le corps des soldats.
Des objets apparaissent de manière récurrente tout au long du livre comme le plan : celui des tranchées possédé par la soldat qui le guide dans sa quête et celui du parc d’attractions afin que l’enfant s’y repère.
De nombreux éléments troublants lient le soldat et l’enfant : le personnage de Bérénice (ex maitresse d’un certain Pierre et femme volage) fait écho à celui de Berthe (la femme aimée par le soldat Pierre). Pierre et Berthe se sont quittés dans une fête foraine donc un lieu où les manèges étaient présents.
S’il y a des ressemblances, des contrastes sont aussi présents pour frapper le lecteur : Deux décors complètement différents sont décrits. D’un côté, la campagne yproise détruite par la guerre est peinte comme un paysage cauchemardesque (monde de chaos) et de l’autre côté le parc d’attractions (monde organisé en différentes parties) est rassurant.

Ce livre explore, aborde les thèmes du devoir de mémoire et de l’éternel retour du passé : notre société de consommation tend à vivre dans un éternel présent, nous avons une propension à oublier le passé alors que l’histoire conditionne.
A la fin du livre un sergent dit : «Si je n’avais qu’un vœu à formuler ce serait celui-ci : que l’histoire n’oublie pas ce que vous avez fait ! » Or on peut voir une certaine ironie dans le fait d’avoir construit un parc d’attraction sur le lieu de sanglantes batailles s’étant déroulées au début du siècle dernier. A la fin du livre, le passé rattrape d’ailleurs l’enfant, le chauffeur de bus explique le passé de Bellawarde à l’enfant. On peut tirer une véritable leçon de vie de ce livre : Serge dresse un portrait de sa tante comme une femme très positive dont les paroles sont une véritable ode à la vie.

L’auteur montre la légèreté et la futilité des problèmes du monde moderne en les confrontant par d’habiles jeux d’opposition au monde dans lequel le soldat évolue, où la force de l’amitié et la valeur des serments donnés prime sur l’individualisme. Les deux personnages sont confrontés à la bêtise humaine, Pierre à cause de la guerre, Serge parce que les collègues de sa tante colportent des ragots sur la vie sentimentale de celle-ci.
On passe, d’un chapitre à l’autre, de la futilité à la tragédie.


Ce roman appartient au réalisme magique car des éléments perçus comme magiques surgissent dans un environnement réaliste. Cette œuvre brouille les frontières entre le merveilleux et le réel. Ce récit est hors réalité puisque deux personnages de deux époques différentes s’y rencontrent et pourtant bien ancrés dans l'Histoire (guerre/description de la futilité du monde moderne).
Les liens troubles qui unissent les personnages ne sont pas expliqués. Le soldat nomme l’enfant par son prénom à la fin du livre. Comment le connaît-il ?

Pourquoi je vous conseille ce livre
Ce livre est intéressant et troublant. J’ai aimé.la manière dont il est écrit, les phrases très courtes, le récit au présent donnent de la vivacité au texte, on est pris dans l’action. La personnification de la guerre et des armes rend les descriptions plus percutantes : les «mitrailleuses aboieront, puis se tairont », « la guerre reprend haleine ».
La construction et le fait de comparer deux époques et deux personnages qui n’ont a priori rien à voir en commun et qui pourtant se font écho est original.
Ce roman est construit comme un puzzle : le lecteur doit répondre à des énigmes en reconstituant les différents indices. Nous saurons ainsi ce que cherche l’homme à la pelle. Que cache la tante Bérénice ? Le lecteur est un peu acteur car l’histoire ne lui est pas livrée.
Une part d’interprétation lui est laissée, on ne saura jamais quel lien unit les deux protagonistes par delà les décennies.
C’est un livre empreint de réalisme qui possède en même temps une dimension poétique.

A. P., Bib 2e année

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