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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 23:15
RICHARD BRAUTIGAN
La pêche à la truite en Amérique
Collection domaine étranger édition 10/18,
315 pages


Richard Brautigan «  publie son premier recueil de poésie en 1958, mais ce n’est que 10 ans plus tard qu’il acquiert une notoriété avec la parution en 1967 de La pêche à la truite en Amérique  il devient alors le symbole de tout une génération, celle des Beatles et Grateful Dead. Il se retire dans le Montana où malgré le soutien de ses amis il va peu à peu s’enfoncer dans la folie paranoïaque et l’alcool. Il se donne la mort le 25 octobre 1984 ». Le titre de l’ouvrage paraît déconcertant, à l’image du texte. Il est d’ailleurs difficile de résumer ce livre dont la narration est décousue. Néanmoins, Brautigan explore dans cette œuvre une nouvelle façon de vivre.

Son roman (mais est-ce vraiment un roman ?) se compose de brefs chapitres précédés souvent de titres incongrus tels que « Mort d’une truite par porto ». Le livre n’est en rien un ouvrage spécialisé sur la pêche comme nous le fait penser le titre. Brautigan surprend ainsi son lecteur ; le titre au premier abord n’a pas de véritable rapport avec l’œuvre. Mais il annonce déjà le ton absurde de l’œuvre à l’image de l’ anecdote suivante dans    "La reine du pudding de Stanley Basin" : « La femme qui voyage avec moi a découvert  la meilleur technique pour attraper les vairons. Elle s’est servie d’une grande casserole au fond de laquelle restait attaché un peu de vieux pudding à la vanille ». Il ne faut donc pas chercher la logique, le titre dans ce contexte là est une mise en condition pour la lecture de l’ouvrage. Néanmoins, le titre annonce le « personnage » de la pêche à la truite en Amérique. L’évocation de ce groupe nominal est récurrent dans toute l’œuvre. Qui donc est La pêche à la truite en Amérique ? C’est tout naturellement un poisson, mais aussi une personne amie du personnage principal comme le montre l’échange épistolaire page 120 : « Votre ami, La pêche à la truite en Amérique » . Ce terme sert aussi à désigner des enfants page 63 au paragraphe "Les terroristes de La pêche à la truite en Amérique" : « Le petit élémentaire qui s ‘éloignait, avec « La pêche à la truite en Amérique » » marqué dans le dos. La pêche à la truite en Amérique est aussi le nom d’un hôtel comme l’indique page 103 le titre du chapitre « chambre 208, hôtel de La pêche à la truite en Amérique » . Enfin un des personnages importants du livre c’est-à-dire Baduc dont plusieurs anecdotes tracent  le portrait est surnommé page 98 : « Baduc La pêche à la truite en Amérique ». A vrai dire le titre du livre est assez vague, il permet ainsi l’évocation d’une multitudes d’anecdotes. Quel est donc l’intérêt de ce titre ? Peut-être la critique d’une littérature noble et sophistiquée. Il est à l’image du style de l’auteur avec cette importance du détail. Ce n’est pas n’importe quelle pêche mais une pêche en Amérique car ce dont nous parle l’auteur dans son ouvrage, c’est bien de son pays.
 
Ainsi, nous sommes bien avec Brautigan dans une écriture de l’imaginaire. Cette truite que l’auteur nous annonce par le titre de son livre est une métaphore de la vie (qui nous file entre les mains) à l’image de l’ouvrage.

Ce livre est composé de manière fragmentaire. Il y a plusieurs chapitres les uns à la suite des autres, chaque chapitre peut se comprendre sans les autres. On peut dire qu’il n’y a pas véritablement de sens pour lire ce livre, nous pouvons très bien commencer par la fin comme dans un recueil de poésie. D’ailleurs cet ouvrage s’apparente dans son style à un recueil de poésie comme le montre ce passage de "Dans la brousse californienne" : « l’odeur sucrée et chaude des mûres monte le long du sentier et tard le soir les cailles se rassemblent autour d’un arbre mort d’amour non partagé qui s’est effondré comme une jeune mariée en travers du sentier ». Néanmoins cela peut être remis en cause car nous suivons le cheminement du personnage principal qui n’a pas de véritable quête contrairement  au protagoniste du roman. Ce personnage n’a aucune dimension psychologique, nous n’avons aucune description physique de sa personne, il se caractérise uniquement par sa passion pour la pêche. Il est évident que l’auteur met tous ses personnages au même niveau, les descriptions des personnages dits seconds sont bien plus étoffées, à l’ exemple du portrait de Baduc page 75. L’action du personnage principal consiste à se rendre d’un point à un autre ce qui nous fait penser à la forme littéraire du road movie au cinéma. Nous ne savons pratiquement rien sur le protagoniste, seulement qu’il a une femme et un enfant. Ainsi, nous avons un vaste panorama de personnages atypiques imbibés d’alcool vus à travers le regard du personnage principal.
 La narration est décousue, le récit sort par de nombreux procédés des sentiers battus. Nous avons par exemple page 29-30 au paragraphe "Nouvelle technique de fabrication du catsup au noix" l’évocation de recettes de cuisines « Croûte permanente pour tartes magnifiques. Prenez un boisseau de farine et 6 livres de beurre que vous aurez fait bouillir dans 4 litres d’eau » ; nous avons aussi la présence de nombreuses digressions et des discours de l’auteur page 168 au chapitre "Prélude au chapitre sur la mayonnaise" : « Le langage humain ressemble par certains aspects à d’autres modes de communication animale, par d’autres il en diffère profondément ». Les frontières entre les genres sont bouleversées, l’auteur insère des lettres dans son livre, il se permet des libertés, il n’y a plus aucune norme typographique à l’exemple de l’énumération page 129 au chapitre "La pêche à la truite dans la vie de l’Eternité". Nous remarquons souvent une absence de lien logique dans la narration, la métaphore tient alors lieux  de raisonnement : « C’était aussi mortel que le cabinet du docteur Caligari.  Je me demande si le Missouri est toujours à la même place,  j’ai dit ».  
Cette narration privilégie non l’évocation des sentiments mais plutôt la narration du détail. L’auteur s’émancipe de toutes les règles d’une narration classique, c’est pourquoi nous pouvons parler de narration décousue.  
 
Brautigan explore dans son oeuvre l’imaginaire des années 60. Il nous montre une façon de vivre aux antipodes des valeurs traditionnelles de l ‘Amérique pesante. Bref, c’est un écrivain de la Beat Generation qui déteste toute les formes de fanatisme politique, religieux, idéologique. Il reprend les thèmes chers aux beatniks tels que le retour à la nature, etc. Mais sa force réside dans le ton général de son œuvre qui évite le didactisme. Brautigan nous parle de son pays dont il dresse la satire sociale avec l’exemple du paragraphe "La Pêche à la truite en biseau",  page 42 : « Il n’y avait pas de pierres tombales fantaisie  pour les morts pauvres. Leurs tombes étaient marquées de petites planches qui ressemblaient a des croûtons de pain rassis : X, père merdique et dévoué, Y, mère adorée morte à la tâche ».Il s’attache à décrire particulièrement des personnages des milieux défavorisés. Il désacralise les valeurs de l’Amérique pesante en s’en prenant au mythe de la statue et du patrimoine culturel commun par exemple page 77-78 ; l’auteur suggère d’ériger une statue du clochard Baduc  à coté de celle de Benjamin Franklin : «  Il faudrait enterrer Baduc La pêche à la truite en Amérique juste à côté de la statue de Benjamin Franklin ». Il dénonce ainsi le système des classes sociales. Il fait de Léonard de Vinci un inventeur d’hameçons, en quelque sorte il tourne ce monument de la culture en dérision page 163 au chapitre "Hommage d’un demi dimanche à un Léonard de Vinci" : « Ils ont regardé la cuiller et ils se sont tous évanouis. Tout seul debout près de leurs corps étendus, sa cuiller è la main,  il lui a donné un nom. Il l’a appelée « la Cène » ». Le personnage principal est un hippie qui pratique l’errance sans but jusqu’au jour où il s’installe dans un village hippie page 142, paragraphe "Dans la brousse californienne" : « Maintenant j’habite ici. Il m’a fallu la vie entière pour arriver jusqu’ici, pour arriver à cette étrange cabane au dessus de Mill Valley ». L‘auteur à travers les réflexions de ce personnage dénonce toutes formes de fanatisme politique au chapitre "Témoignage pour la paix de La pêche à la truite en Amérique" : « Puis ce groupe de communistes, purs produits des universités et des collèges, accompagnés de ministres du culte communiste et de leurs enfants endoctrinés par les marxistes, ont défilé en cortège de Sunnyvale à San Francisco ».
    Dans son œuvre Brautigan fait l’apologie d’une vie sans travail dans un cadre naturel fait d’errance sans but et d’alcool.

    Donc ce livre explore l’imaginaire des années 60 avec cette spécificité d’une écriture du détail, mais aussi une façon poétique de faire un portrait sarcastique de l’Amérique. Le ton poétique dénonçant par-ci par-là toute forme de fanatisme évite pour notre plus grand plaisir le didactisme. On peut d’ailleurs poser la question du rapport entre réalité et fiction dans cette œuvre, il est probable que Brautigan à travers cette galerie de personnages parle surtout de lui. Bref son texte est parsemé de messages énigmatiques à l’image de cette histoire du chantier de démolition de Cleveland où le personnage principal veut acheter « un ruisseau à truites d’occasion ».

Adèle, 1ère année BIB

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