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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 21:14
Georges-Olivier Châteaureynaud,
Le Goût de l’ombre

Date de parution : 1997
Editeur : Actes Sud collection Babel
Nombre de pages : 222
Prix : 16,40 euros

    Il n’est pas évident de parler d’un recueil de nouvelles. En résumé, il s’agit de nouvelles courtes, à tendance fantastique qui tissent le fil de l’ouvrage. Le style est simple et  assez efficace pour nous faire basculer au moment où l’on ne s’y attend pas vers un monde étrange.
    En lisant Châteaureynaud, on marche à l’extrême bord de la réalité, c’est peut-être là que l’on peut voir du réalisme magique même si l’auteur dit appartenir au fantastique. Ses recueils de nouvelles déploient un univers singulier dans lequel ses personnages sont à la frontière du merveilleux. Châteaureynaud est un maître de la Nouvelle fiction.
Le Goût de l’ombre s’inscrit dans la continuité d’une œuvre déjà vaste, près de soixante dix nouvelles et cinq romans, à l’heure où la confession facile fait vendre, le fantastique reste une belle alternative.

Biographie
    Georges-Olivier Châteaureynaud, né à Paris en 1947, est nouvelliste et romancier.
De 1966 à 1982, il exerce, tout en écrivant, un grand nombre de métiers différents dans lesquels il puise des réalités humaines.
    Lauréat du Prix Renaudot pour La Faculté des songes, en 1982, il fait partie du jury depuis 1996. Georges-Olivier Châteaureynaud est Président de la Société des Gens de Lettres depuis juin 2006.
    Il se veut l’héritier de grands auteurs tels que Stevenson, Shelley, Stoker, Wells sans oublier les romantiques allemands. Mais aussi d'écrivains français tels que Cazotte Maupassant et surtout le Balzac fantastique que l’on a tendance à oublier, au profit de l’écrivain réaliste. Mais la veine dans laquelle se trouve Chateaureynaud est aujourd’hui marginale. Même si le fantastique est surtout connu à travers les Sud-Américains et les Anglo-Saxons, Chateaureynaud nous prouve qu’il en est un grand maître..
    Un petit mot sur La Faculté des songes qui a obtenu le prix Renaudot : Une maison abandonnée, surnommée par l’un d’entre eux « la faculté des songes », devient un havre de paix pour des destinées solitaires ce qui est une thème récurrent dans Le Goût de l’ombre. Quentin, le marginal ; Manoir l’orphelin ; Hugo, ce curieux bibliothécaire ou encore Louise, jeune chanteuse aux accents de Joan Baez. Tous vont vivre, loin de leur solitude, dans cet autre monde salvateur.

Bibliographie
Les Messagers, roman, 1974
La Belle charbonnière, nouvelles 1976
Mathieu Chain, roman, 1978
La Faculté des songes, roman, 1982
Le Congrès de fantomologie, roman, 1985
Le Héros blessé aux bras, nouvelles, 1987
Le jardin dans l’île, nouvelles, 1989
Le Kiosque et le tilleul, nouvelles, 1997
Le château de verre, roman 1994
Le goût de l’ombre, nouvelles 1997
Le démon à la crécelle, 1999
La Conquête du Pérou, récit, 1999

Le Goût de l’Ombre : pourquoi ce titre ?
    C’est un titre art-novelliste, comme on pourrait parler d’art poétique . Dans Le Goût de l’ombre on peut  comprendre la beauté de l’obscurité. La fiction a pour visée de sortir les choses de l’ombre. Le titre a un double sens, c’est à la fois l’amour de l’ombre et sa saveur et c’est ce goût que l’auteur a voulu donner à ses textes.
    N’oublions pas que le lecteur reste aussi dans l’ombre face à l’histoire et c’est cela qui apporte de la magie au récit. Le goût de l’ombre c’est le goût du mystère et de l’insaisissable.

Est-ce un livre fantastique ?
    Certaines nouvelles sont autobiographiques mais Châteaureynaud revendique l'appartenance au fantastique. Par fantastique on pense souvent épouvante ou terreur, or la seule réalité est assez terrifiante, c’est pourquoi il n’en rajoute pas. Il ne fait pas comme les auteurs anglo-saxons, c’est-à-dire provoquer l’adrénaline du lecteur mais produit des effets plus subtils, de l’ordre de l’émerveillement.
    J’ai choisi de présenter plus profondément deux nouvelles qui m’ont particulièrement plu.

Le Styx
    Châteaureynaud a toujours été attiré par des sujets mythiques ou mythologiques et a baigné dans la mythologie grecque et latine grâce à ses études classiques. Beaucoup de textes sont souvent des variantes lointaines de mythes et inconsciemment ou pas l’auteur revient vers cela.

    Le narrateur sent qu’il perd pied dans la vie, dans la rue, au restaurant, chez lui, pour sortir de table, dans son salon, enfin n’importe où… Certains signes physiques l’inquiètent tels que des vertiges qui ne sont que les signes avant-coureurs de ce qui l’attend. C’est comme s’il ne vivait plus depuis quelque temps. Quand finalement il se décide à aller voir un médecin pour connaître l’origine de ses maux, celui-ci lui annonce : « Vous êtes un homme mort » !
    A sa grande surprise il prend très bien la nouvelle et décide même de rentrer chez lui pour l’annoncer à ses proches. Il arpente les rues comme le fantôme qu’il est mais finalement ne voit pas de grande différence car la vie suit son cours. Il pense même que la mort est assez agréable. Heureux , il s’arrête en route au magasin de pompes funèbres pour régler ses obsèques chez Madame Charon. Il choisit alors la classe et l’ordonnance du convoi, l’emplacement et le caractère ainsi que la date et l’heure de l’inhumation. Il annonce ensuite la triste nouvelle à ses proches qui réagissent comme il se doit c’est-à-dire : cris, gémissements, sanglots mais aussi reproches. Sa femme lui en veut et refuse de dormir avec lui mais empêche aussi ses enfants de passer une dernière journée avec leur père.
    Deux jours plus tard, la cérémonie a lieu et se déroule normalement. Il suit le cortège dans la voiture de Madame Charon qui se dirige vers le cimetière en traversant un fleuve. La deuxième cérémonie commence alors et madame Charon lui demande de descendre dans la fosse comme il se doit. Chacun l’embrasse et lui jette de la terre, ce qu’il trouve d‘ailleurs très pénible. Tout le monde s’en va et il commence alors à pleuvoir, c’est pourquoi il se décide à escalader la paroi et rejoint le cortège en courant. Mais l’assemblée présente à son enterrement réagit peu, certains ne le voient pas et d’autres lui adressent des regards vagues.
    Il monte ensuite précipitamment avec madame Charon mais n’obtient aucune réaction de sa part lorsqu’il lui adresse la parole et finit par se faire jeter de la voiture. Il remarque alors que sa femme est pleine de remords et finit par comprendre qu’elle avait monté de toutes pièces tout cela avec madame Charon.
    Il finit seul au bord de la rivière.
    Ce que j’ai aimé de cette histoire, c’est le parallèle avec le mythe grec du Styx qui donne un un double sens à l’histoire et lui apporte de la poésie. Cette adaptation moderne est très réussie.

La ville imaginaire d’Epervay
Epervay est une ville témoin dans les romans de Châteaureynaud, capitale d’un pays littéraire. C’est une ville métaphorique. Epervay est un port, dans « Le joueur de dulceola » et devient très pentue. Elle se situe aussi bien en banlieue qu’en province. Eparvay est un monde composite où les décors sont toujours identiques. Dans cette nouvelle, le rêve brasse tout où l’on fabrique aussi bien des êtres que des lieux. Le mécanisme de création d’Eparvay est onirique.
    Cambouis le héros que cette nouvelle met en scène un jeune adulte qui souffre d’avoir grandi.  C’est une sorte de héros informe qui trouve sa forme. L’une des exigences du drame est de prendre un personnage dans un certain état, de lui faire traverser des épreuves et au terme d’une catharsis de l’abandonner forgé ou détruit. Lorsque  l’on prend de jeunes enfants ou des adolescents, ils vont forcément traverser des épreuves et en sortir changés.

La librairie d’Eparvay.
    Le narrateur s’appelle Cambouis. Sa copine lui apprend brusquement qu’elle est enceinte de lui et devant le peu de réactions qu’il émet, elle finit par jeter son casque de moto et lui répond en  jetant son livre de poèmes. Il est alors abandonné et seul. La ville la plus proche est Eparvay, il se rend dans ce qu’il croit être un bar mais c’est en fait une librairie. Même si il est tard, il décide d’y entrer pour racheter le livre qu’il a détruit. Il découvre alors une librairie peu ordinaire avec des bibelots , des momies de petits singes, des photos de nains acrobates, des scarabées noirs, des dents de lait, des pétales de rose et des ailes de papillons séchées.
    Il dit à la libraire qu’il cherche un livre de poèmes et celle-ci l’envoie alors à l’étage afin que quelqu’un le renseigne. Beaucoup de gens se trouvent à l’étage supérieur et consultent des livres en parlant à mi-voix. Plus il monte les étages, plus il y a des piles de livres à enjamber, plus les femmes lui prêtent attention, plus les hommes lui sont indifférents, plus les chats le griffent violemment et plus les plantes deviennent des ronces qui menacent de l’étouffer. Au dernier étage, une femme en boléro cerise l’accueille pour lui demander ce qu’il désire après cette ascension fantastique. Il lui dit chercher les meilleurs poèmes du monde. Elle lui tend alors un livre et en lit quelques pages. Cambouis entend alors des bruits étranges et en regardant par la fenêtre il s’aperçoit que c’est la guerre. La librairie semble le seul endroit où ils sont à l’abri. La libraire lui indique ensuite à l’horizon la pyramide de Chéops.
    Après avoir acheté un livre, il est ramené jusqu’à un ascenceur. Il rentre ensuite chez Fille-de-Personne, sa copine, à qui il demande : «-Alors toujours enceinte ? » ; celle-ci lui répond : « Non j’ai changé d’avis ! »
    Cette nouvelle m’a paru intéressante parce qu’elle met en avant le livre comme un bien extraordinaire,  rare, qu’il est difficile d’obtenir (ascension fantastique) mas aussi fait jaillir l’imaginaire un court instant qui devient alors magique.

Résumé de chacune des nouvelles
    « La cicatrice dans les cheveux » : Lors de l’enterrement de son chat, Jo discute avec sa mère et apprend des choses importantes sur sa vie.
    « Quiconque » : Ann Darrow, une actrice décide d’aller relancer sa carrière à Berlin peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale. Elle fait la rencontre d’un homme qui deviendra son amant et qui n’est qu’autre que Joseph Goebbels. Elle finit par lui révéler qu’elle a un enfant un peu spécial qu’elle aimerait absolument lui faire rencontrer…
    « L’Écolier de bronze » : Jean-Pierre Dorsay, un poète en quête de gloire se retrouve un soir dans un hôtel. Après quelques verres de whisky, il aperçoit par la fenêtre une étrange statue d’écolier qui lui ressemble lorsqu’il était enfant. Petit à petit il se rend compte que cette ville lui rend hommage.. Serait-ce le début de sa gloire ?
    « Le Scarabée de cœur » : Un homme a vécu une drôle d’histoire lorsqu’il était enfant : deux jeunes filles l’ont emmené dans une chambre pour essayer des vêtements devant lui. Depuis il lui est impossible de tomber amoureux d’une seule femme à la fois. Il rencontre un jour deux belles sœurs, Sépher et Népher, deux égyptologues. Ils vivent tous les trois une belle histoire d’amour, jusqu’à leur séparation. L’homme décide alors qu’il est temps pour lui de mourir. Il fait alors appel à une étrange femme connue pour avoir embaumé son propre fils.
    « Le chef d’œuvre de Guardicci » : Un jour, un homme passe devant un étrange magasin et décide de satisfaire sa curiosité en y entrant. Après quelques hésitations, il y achète une momie. Un soir, il l’entend chanter…
    « L’autre histoire » : Un homme est invité par un ami milliardaire sur l’île qu’il vient d’acheter. Lors de son séjour, il découvre dans un lagon artificiel une étrange créature appelée Ligée.
    « Les vraies richesses » : Oswald-Johann est un étudiant à la vie bien trop ordinaire. Un jour où il prend le train pour aller étudier comme chaque jour, il se retrouve bloqué en pleine voie. Il décide alors de descendre et de se rendre dans une belle maison qu’il avait repéré lors de ses nombreux voyages. Il passe alors la journée avec la famille qui y habite. Deux semaines après il décide d’y retourner…

Mon avis
    J’ai aimé ce recueil car il repose sur  la confusion entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel, l’intérieur de la tête et l’extérieur, la veille et le sommeil. Tous ces thèmes sont abordés dans ces nouvelles, c’est pourquoi ce recueil représente une réelle continuité et permet une lecture fluide. C’est cette confusion qui marque la différence entre la littérature et le fantastique et sort de l’horreur sanguinolente à l’anglo-saxonne.
Le thème du passage d’un monde à l’autre est très présent, ce qui nous permet de nous imaginer ce qu’est la mort tout en ayant  une grande aspiration mais pas d’illusions concernant une autre vie. Ce thème n’est jamais traité sous l’angle du macabre mais sous l’angle du fantastique.
Le thème du voyage et de l’immobilité ainsi que ceux de l’errance et de l’enracinement même s’ils sont contradictoires se retrouvent perpétuellement dans ce qu’il fait. On peut y voir deux humanités, celle qui reste et celle qui part, on oscille ici entre l’une et l’autre. Les questions que l’on se pose sont partir ou rester, errer ou construire, vivre ou s’enfermer, Châteaureynaud choisit  de s’évader dans un imaginaire ancré dans le réel et c’est cette limite difficile à saisir que j’ai particulièrement appréciée.
Susanne, Ed. Lib 2ème année.

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Published by pier - dans Nouvelle
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