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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:01

Edith Wharton,triomphedelanuit.jpg
Le Triomphe de la nuit, volume 1, 1973,
Traduction Florence Lévy-Paoloni,
Terrain Vague, 1990,

réédition Joëlle Losfeld, 2001, 8,50 €

I- Présentation de l’auteur
    Edith Newbold Jones est née le 24 janvier 1862 à New York. Ses parents font partie de la haute société, et elle est en quelque sorte « l’enfant que l’on n'attendait pas », la famille comptant déjà deux fils adolescents. Edith est une enfant très intelligente, qui passe toute son enfance à voyager à travers l’Europe. Elle déteste l’hypocrisie qui règne dans son milieu, mais ne peut échapper à ses obligations : elle épouse Edward Wharton à 23 ans, malgré leur peu de points communs. Elle étouffe comme beaucoup de femmes dans les corsets de la Belle Epoque, et part pour l’Europe en 1903. C’est à ce moment qu’elle rencontre l’écrivain Henry James, son « dearest cher Maître », lui aussi Américain exilé. Elle reconnaît volontiers l’influence de l’auteur du  Tour d’écrou, avec qui elle entretiendra une correspondance régulière jusqu’à la mort de celui-ci en 1916. En 1905 le premier roman d’Edith, Chez les heureux du monde (House of mirth), est publié dans le Scribner’s Magazine ; il raconte l’ascension et la chute d’une jeune femme dans la haute société new-yorkaise. En 1906, installée à Paris, cette quadragénaire sans enfant découvre l’amour avec un journaliste volage, Morton Fullerton. En 1911 est publié Ethan Frome. Elle finit par divorcer de son mari dépressif en 1913. Pendant la Première Guerre mondiale, elle s’engage dans la collecte de fonds et l’aide humanitaire. Et en 1920, elle publie Le temps de l’innocence, qui reçoit le prix Pulitzer l’année suivante. Son autobiographie, Les chemins parcourus (A backward glance), sort en 1934. Edith Wharton mourra d’une attaque cardiaque le 11 août 1937, dans sa villa de Saint-Brice-sous-Forêt, non loin de Paris.

II- Les nouvelles fantastiques d’Edith Wharton
        Edith Wharton n’a pas publié que des romans évoquant la société bourgeoise de la fin du XIXe siècle. En dehors de poèmes et de pièces de théâtre, elle a pris plaisir à rédiger des histoires de fantômes. Elle publie en 1910 le recueil Tales of men and ghosts, qui contient notamment la nouvelle Les yeux, pièce très remarquée. Mais c’est apparemment la publication posthume titrée Ghosts, en 1937, qui contient la totalité de ses nouvelles fantastiques, accompagnées d’une préface.
Ces onze nouvelles ont été traduite en français et publiées par la maison d’édition Terrain Vague en 1990. Les éditions Joëlle Losfeld les ont reprises et publiées en deux volumes en 2001 :
-Volume 1, Le triomphe de la nuit ; comprenant La cloche de la femme de chambre, Les yeux, Plus tard, Kerfol, Le triomphe de la nuit
-Volume 2, Grain de grenade
; comprenant Miss Mary Pask, Ensorcelé, Mr Jones, Grain de grenade, Le miroir, Le jour des morts.
        Edith Wharton semble être l’héritière de la tradition anglo-saxonne de la « ghost story » ; mais ses nouvelles sont différentes d’une histoire de Poe ou de Stevenson. Chez Wharton, le fantôme est la personnification d’une conscience tourmentée, d’un crime inavoué ou d’un passé difficile à oublier. C’est vrai chez beaucoup d’auteurs fantastiques, mais c’est prégnant ici : tout est dans les non-dits, l’atmosphère, les relations entre les personnages… Ce qui rend parfois l’intrigue difficile à comprendre lors de la première lecture. Les fantômes sont là pour rappeler la faute commise (reproche, culpabilité, condamnation), ou parfois même pour l’anticiper (avertissement). Aujourd’hui, avec les outils psychanalytiques qui nous sont devenus communs, nous pouvons facilement traduire le phénomène de hantise par la frustration des personnages. Hommes ou femmes, ils se débattent dans leur vie tels des poissons dans un filet, se demandant ce qui a bien pu les conduire là, ou préférant tout bonnement l’ignorer, de peur d’avoir des regrets. C’est pourquoi ces histoires, même en considérant leur style parfois verbeux qui peut dater, sont plus ou moins intemporelles : les blessures de l’âme sont toujours les mêmes, c’est uniquement leur perception qui a changé avec les époques. Les fantômes sont encore là, mais on ne les voit plus…

III- Les nouvelles du Triomphe de la nuit
        Ces cinq nouvelles sont assez variées dans leurs situations, leur mode de narration et même leur type de fantômes.
1) La cloche de la femme de chambre
        Alice Hartley est embauchée comme femme de chambre chez Mrs Brympton, dans une maison de campagne sur l’Hudson. La maîtresse de maison est malade, et le mari souvent absent. Hartley subit les apparitions du fantôme d’Emma Saxon, la vieille femme de chambre, qui tente de lui faire comprendre quelque chose. Lorsque la vieille cloche d’Emma sonne, c’est que le danger est proche…
        Cette nouvelle met en scène le seul fantôme aux « bonnes intentions ». C’est une apparition qui a pour but d’avertir les vivants. On est ici dans une situation d’adultère (réel ou supposé ?) entre Mrs Brympton et son ami Mr Ranford. Malgré la bonne volonté de Hartley, le drame ne pourra être évité. Pourquoi l’histoire doit-elle finir ainsi, je ne l’ai pas vraiment compris.
2) Les yeux
        Andrew Culwin, aujourd’hui un vieil homme, est dans son salon entouré de son « club de jeunes gens », avec lesquels il aime rivaliser de fulgurance intellectuelle. Une fois qu’il ne reste plus que le narrateur et son plus jeune protégé, Phil Frenham, il consent à raconter sa propre histoire de fantômes. Lors de sa jeunesse mouvementée, il a à deux reprises été hanté par…des yeux. Ils étaient au pied de son lit, émettaient leur propre lumière, avaient un « air mauvais et torve » et une expression de « sécurité malveillante », celle de quelqu’un « qui a fait beaucoup de mal dans sa vie sans jamais s’exposer au danger ». Cette apparition a lieu pour la première fois lorsqu’il accepte sur un coup de tête d’épouser Alice Newell, une cousine plus ou moins destinée à finir vieille fille ; il traversera l’Atlantique pour échapper à ces deux malédictions. La seconde apparition a lieu alors qu’il ment au jeune et beau Gilbert Noyes sur ses talents littéraires, afin de pouvoir le garder près de lui. Gilbert veut être écrivain, et Culwin le trouve peu talentueux ; mais il est de bonne compagnie à Rome. Cette fois-là, les yeux sont pires, « pires de tout ce que la vie [lui] avait appris en même temps », pires des « multiples petites turpitudes » de l’existence qu’il avait menée. Culwin, en concluant son récit, prétend ne pas comprendre pourquoi il a dû subir ces apparitions. Mais son jeune ami Phil, lui, semble avoir compris qui est vraiment Culwin ; et ce dernier, se penchant par-dessus l’épaule de son ami bouleversé, aperçoit finalement son reflet dans un miroir…
        Le fantôme ici représente la condamnation, et en même temps un double de la personne hantée. J’avoue que cette nouvelle a été difficile à comprendre, même si l’auteur déroule tous les faits pour que nous en tirions nos conclusions. Elle me rappelle en un sens Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, avec le héros refusant de voir la réalité de ses actes, corrompant la jeunesse, et se retrouvant marqué physiquement par ses péchés.
3) Plus tard
        Il s’agit d’une de mes nouvelles préférées dans ce recueil. Edward et Mary Boyne, subitement devenus riches, quittent les Etats-Unis pour réaliser leur rêve : s’installer dans une demeure de la campagne du Sud-Ouest de l’Angleterre. Rien n’est assez ancien ni reculé pour ces deux excentriques qui veulent se couper du monde pour écrire, jardiner et peindre tout leur soûl. Ils s’installent à Lyng, et demandant à leur amie Alida si elle abrite un fantôme, comme toute maison anglaise qui se respecte, ils obtiennent la réponse suivante : « Oh, il y en a un, bien sûr, mais vous ne vous en apercevrez pas […] on ne s’en aperçoit que plus tard ». Au bout de quelques semaines, Mary sent que Edward est soucieux, peut-être lui cache-t-il quelque chose ? Ils ont cru apercevoir une silhouette se dirigeant vers le perron deux mois auparavant, qui avait finalement disparu. L’atmosphère de la maison est étrange, lourde des événements du passé. Mary pense que « si seulement on parvenait à communiquer intimement avec la maison, on surprendrait peut-être son secret et on aurait la possibilité de voir soi-même le fantôme ». Un jour, un jeune homme à l’air las, portant un chapeau au large bord vient voir Edward. Mary lui indique la bibliothèque et retourne à ses occupations, pour découvrir ensuite que son mari s’est volatilisé, une fois sorti avec cet inconnu… C’est la descente aux enfers pour Mary, qui sait qu’il ne reviendra pas. La maison, « complice muette », ne peut rien raconter sur ce qui s’est passé ce jour-là. Finalement, un avocat américain viendra révéler à Mary des choses qu’elles ne voulait pas savoir sur son époux, et notamment l’origine de leur subite aisance financière, liée à un jeune homme portant chapeau, qui a agonisé pendant deux mois…
        Le fantôme est ici importé d’un pays à un autre ! Un esprit peut bien traverser l’Atlantique pour obtenir justice…Cette histoire prouve qu’on ne peut échapper aux conséquences de ses actes. Wharton, ici, critique peut-être la confiance aveugle des femmes envers leurs époux, leur capacité à nier tout ce qui se passe devant leurs yeux, comme l’adultère par exemple. Le personnage féminin est très travaillé, tiraillé par ses doutes, qu’il nous fait partager. Toute vérité est-elle bonne à savoir, quand la paix de l’esprit est en jeu ?
4) Kerfol
Cette nouvelle est mon autre préférée dans ce recueil. Le narrateur va visiter une maison, ou plutôt un ancien château en partie en ruine, situé dans un coin de Bretagne appelé Kerfol. Il ne parvient pas à trouver le gardien censé lui monter les lieux, mais à la place il tombe sur cinq chiens. Ceux-ci sont étranges, silencieux, ils le regardent déambuler en restant toujours à la même distance, dégagent « une lassitude presque humaine ». « Ils donnaient l’impression de posséder en commun un souvenir si profond et si sombre que rien de ce qui s’était produit depuis lors ne méritait un grognement ou un frétillement ». Excédé par cette attitude, le narrateur s’écrie : « Vous savez de quoi vous avez l’air, tous autant que vous êtes ? Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme […] Je me demande si il y a un fantôme ici et si vous n’êtes pas les seuls à qui il se manifeste ». L’ironie de la chose fait qu’il apprend plus tard que ce sont les chiens les vrais fantômes de Kerfol, apparaissant une fois l’an… On lui procure un exemplaire des Assises du Duché de Bretagne, où il décrypte l’histoire de cette demeure à travers le procès d’ Anne de Barrigan, accusée du meurtre de son mari. Il nous la raconte à son tour en synthétisant les faits. Au début du XVIIe siècle, Yves de Cornault, le puissant seigneur du domaine, épouse la jeune Anne, qui a l’âge d’être sa petite-fille. Ils forment un couple plutôt heureux, même si Anne se sent seule : Yves a l’habitude de partir plusieurs fois par an pour ses affaires dans différentes villes de Bretagne, et prend bien soin de lui interdire de sortir en son absence ; de plus, elle n’a pas d’enfant pour égayer ses journées. Son mari, au retour de ses voyages, lui rapporte des cadeaux somptueux. Un jour il lui offre un adorable chien chinois, que Anne aime aussitôt comme s’il s’agissait de son propre enfant. Yves, au cours d’une étrange conversation, lui rappelle que le chien est symbole de fidélité… Lors d’une nouvelle absence de son époux, Anne est emmenée à un pèlerinage religieux par la tante de ce dernier ; c’est là qu’elle rencontre Hervé de Lanrivain, jeune homme qu’elle avait déjà croisé auparavant. Il semble compatir à sa solitude, et elle le revoit plusieurs fois. Un jour il doit partir en mission à l’étranger, et elle lui offre en souvenir un collier que lui a donné son mari, et qu’elle faisait porter à son petit chien. Le lendemain, elle fait croire à Yves que le chien l’a perdu. Et ce soir-là, elle retrouve son chien sur son oreiller, mort étranglé à l’aide du collier offert à Lanrivain ! Son chagrin se mue en terreur, elle n’ose pas demander à son mari ce qu’il sait, et lui ne dit rien, redevenant seulement aussi irritable qu’avant leur mariage. Elle se promet de ne plus avoir de chien, mais au cours de ce long hiver, elle se retrouve à adopter à plusieurs reprises des chiens errants ou en manque d’affection : quoi qu’elle fasse, quelle que soit la cachette qu’elle imagine, son mari tel un dieu omnipotent sait tout, et à chaque fois étrangle les pauvres bêtes. Un soir, Lanrivain annonce qu’il vient la voir, et quand elle va à la porte le supplier de partir, son mari tente de se précipiter dans l’escalier. Elle entend alors des hurlements et des claquements de mâchoires, et quand le silence est retombé, elle remonte pour trouver son mari mort, horriblement mutilé… « Lorsque je suis arrivée là-haut, […] j’ai vu mon mari étendu. Il était mort. –Et les chiens ? –Les chiens étaient partis. –Partis…où cela ? –Je ne sais pas. Il n’y avait pas d’issue… et il n’y avait pas de chiens à Kerfol. Elle se redressa […] et tomba sur le sol de pierre en poussant un long hurlement. ». Même les autorités ecclésiastiques ne peuvent résoudre ce cas ; la sorcellerie est-elle impliquée ? Finalement on lui demande : « De quels chiens croyez-vous qu’il s’agissait ? –De mes chiens morts … ». Le procès ne trouve pas vraiment d’issue, et la pauvre Anne est enfermée dans le donjon de Kerfol où elle meurt folle bien des années plus tard.
        L’originalité de cette histoire réside dans l’identité des fantômes : ce sont des chiens ! Des animaux très symboliques, tués pour punir Anne de son infidélité supposée, et qui vont tuer à leur tour par fidélité envers leur maîtresse, puis errer durant des siècles, leur âme ne trouvant jamais le repos. L’histoire de Kerfol placée en incise dans le texte est très bien racontée, et même assez drôle par moments (ma citation préférée : « L’allusion à la sorcellerie refit surface et les avocats des parties adverses se lancèrent des volumes de nécromancie au visage. »). Il y a peut-être selon moi une référence au conte de Barbe Bleue, avec cette hantise de l’infidélité et de la malhonnêteté de la femme. C’est pour moi une histoire riche et bien tournée.
5) Le triomphe de la nuit
        George Faxon est un jeune homme qui vient de quitter Boston pour un emploi de secrétaire particulier dans le New Hampshire. Coincé à la gare, dans le blizzard, sans personne pour l’accueillir, il rencontre le jeune Frank Rainer, qui propose de le loger chez lui et son oncle jusqu’au lendemain. L’oncle en question n’est autre que John Lavington, industriel et mécène reconnu. En arrivant, Faxon participe par hasard à l’enregistrement officiel du testament de Rainer, qui vient d’atteindre sa majorité ; il apprend aussi qu’il est tuberculeux… Au moment où Rainer signe le document, Faxon aperçoit une silhouette se tenant derrière le fauteuil de Mr Lavington : il s’agit quasiment du double de son hôte, si ce n’est que tandis que lui regarde son neveu avec bienveillance, le double montre un visage « blême d’hostilité ». Il est de plus le seul à l’apercevoir. Plus tard, lors du repas, le double de Lavington réapparaît. Les deux hommes d’affaires arrivés dans la soirée arrivent à convaincre Rainer de partir en voyage au Nouveau-Mexique, pour se refaire une santé dans un climat plus sec. L’oncle semble d’accord, mais son double regarde Rainer avec de plus en plus de haine, et même une expression de « menace mortelle ». Pétrifié, ne sachant que faire, Faxon sort de table et s’enfuit de la maison. Mais Rainer a affronté la tempête pour le retrouver. En rentrant avec lui vers la demeure, Faxon se promet d’empêcher qu’il arrive du mal au jeune homme, car il pense avoir été désigné pour accomplir cette mission. Ils se réfugient dans la maison du gardien, et c’est là que Rainer s’éteint, du sang sous son col… Cinq mois plus tard, nous retrouvons Faxon en Malaisie, où il guérit lentement d’une dépression nerveuse. En lisant de vieux journaux, il apprend que l’entreprise de Lavington a fait faillite, mais que celui-ci a pu utiliser une grosse somme d’argent pour la restructurer. Il comprend qu’elle venait… d’un héritage.
        Cette histoire traite de sujets intéressants, comme l’hypocrisie familiale et l’appât du gain. Le double est assez effrayant, et on compatit aussi bien avec le pauvre Rainer qu’avec Faxon. Elle recèle cependant des zones d’ombre que j’aurais bien aimé voir expliquées.

        En conclusion, je dirais que ce recueil contient des nouvelles fantastiques assez variées, toujours caractérisées par l’importance de la psychologie des personnages, et par leur façon de gérer leurs actes et leurs trahisons. C’est un tableau intéressant du comportement humain, avec quelques frissons offerts en supplément.

C.C, 1ère année EDLIB

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