Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:31

Arundhati Royarundhati-copie-1.jpg
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998

I. Biographie : Arundhati Roy, écrivaine et militante

        Arundhati Roy est née en 1961dans l’Etat du Meghalaya d’un père hindou, planteur de thé et d’une mère chrétienne, Mary Roy, qui s’est rendue célèbre dans son pays pour avoir fait changer, lors de son divorce, la loi sur le partage des biens, en faveur des femmes (qui ne pouvaient à l’époque percevoir qu’un quart au plus des biens du ménage).
        Arundhati Roy a grandi dans le village d’Ayemenem dans l’Etat du Kerala (Inde du Sud), où cohabitent hindouisme, christianisme, et islam. A seize ans, Arundhati Roy décide de partir pour New Delhi. Les débuts y sont difficiles, elle vit un temps dans les squats et les quartiers pauvres de la ville. Elle y entame des études d’architecture.
Elle est remarquée un jour par le producteur et réalisateur Pradeep Krishen qui l’introduit dans l’univers du cinéma. Ils vont écrire et réaliser ensemble des films pour la télévision indienne. Il deviendra plus tard son mari et son premier lecteur.
        En 1992, elle commence l’écriture de son premier livre : Le dieu des petits riens qui se nourrit de la vie de son auteur sans être pour autant une autobiographie. L’ouvrage est publié en anglais en 1996. Il est récompensé en octobre 1997, par le Booker Prize (équivalent britannique du Prix Goncourt). A présent best seller international, il a été traduit en plus de trente langues. Lors de sa publication, l’éditeur présentait l’ouvrage comme un roman aussi fondamental que Les enfants de minuit de Salman Rushdie. Le Dieu des petits riens a fait l’objet de violentes controverses et Arundhati Roy a été poursuivie en justice dans son pays pour obscénité et atteinte à la morale publique.

        portrait-a-roy.jpgArundhati Roy est aussi célèbre pour son activisme pacifiste. C’est une militante engagée dans le mouvement altermondialiste. Elle lutte contre les essais nucléaires indiens et pakistanais, et le fondamentalisme hindouiste. Elle dénonce toutes les formes d'oppression en Inde, celles provoquées par la sauvagerie du capitalisme et celles liées à une société rurale cloisonnée en castes, clans et cultes.

        Son deuxième ouvrage Le coût de la vie (1999) (titre qui fait écho au dernier chapitre du Dieu des petits riens qui s’intitule aussi « le coût de la vie ») regroupe deux essais qu’elle avait écrits auparavant. Le premier, Pour le bien commun, analyse et condamne la politique indienne des grands barrages qui sera, selon elle, le plus grand désastre écologique et humain programmé de l’Inde. Le second, La fin de l’imagination, est un pamphlet contre l’arme nucléaire qui dénonce l’accession de l’Inde au rang de puissance nucléaire. Dans son dernier ouvrage, Ben Laden, secret de famille de l’Amérique, paru en 2001 chez Gallimard, elle s’attaque à la politique réactionnaire de l'administration Bush et à Ben Laden « ce vieil acolyte de la CIA ».
Vous pouvez trouver sur le site du Monde diplomatique des articles d’Arundhtai Roy traduits en français, notamment Assiéger l’empire (2003) et Les périls du tout-humanitaire (2004)

        Arundhati Roy a reçu de nombreux prix, notamment le prix Sydney de la paix en 2004. En 2005, elle a participé au Tribunal Mondial sur l’Irak.

II.    Résumé et personnages

        L’histoire se passe en Inde. Rahel, jeune femme âgée de 31 ans, retourne à Ayemenem son village d’enfance dans la province du Kerala dans le sud de l’Inde après des années d’absence et d’errance. Elle y retrouve son frère jumeau Estha(ppen) qui ne parle plus et vit replié sur lui-même, prostré. Leurs retrouvailles douloureuses sont l’occasion pour Rahel de se souvenir de leur enfance, des personnes qui l’ont peuplée et surtout du drame familial qui a bouleversé leur vie.
        A l’époque, 23 ans plus tôt, en 1969, les jumeaux ont 8 ans et sont profondément attachés l’un à l’autre vivant quasiment en symbiose :

        «Ils ne s’étaient jamais beaucoup ressemblé tous les deux, et même du temps où ils n’étaient encore que des enfants maigres comme des alumettes et plats comme des limandes, dévorés par les ver, affublés d’une houppe à la Elvis Presley, pas plus les membres de la famille bardés de sourires que les quêteurs de l’Eglise chrétienne de Syrie qui venaient souvent à la maison ne s’étaient livrés aux habituels « c’est lequel, celuilà ? »,  « La fille ou la garçon ? ».
        C’était à un autre niveau, plus profond, plus secret, que se posait pour eux la question de l’identité.
        Au cours de ces premières années informes, où le souvenir commençait à peine, où la vie n’était faite que de Débuts et ignorait les Fins, où Tout était pour Toujours, Esthappen et Rahel se déterminaient, ensemble,en termes de Moi, et, séparément ou individuellement, en termes de Nous. Comme s’ils avaient appartenu à une espèce extraordinaire de jumeaux siamois, physiquement distincts, mais dotés d’une identité commune. » (p.16-17)

        Rahel et Estha vivent alors entourés de leur grand-mère, Mammachi, gérante de la conserverie Paradise qui fait entre autres des confitures étranges, de leur oncle Chacko, coureur de jupons invétéré et communiste à ses heures, de « la petite grand-tante » Baby Kochama, vielle fille jalouse et frustrée qui nourrit une passion mystique pour un prêtre irlandais.
        Au milieu de tout ce petit monde pittoresque, deux personnages épris de liberté se détachent : Ammu, la mère divorcée de Rahel et d’Estha qui a enfreint les règles de la convenance en épousant un hindou et, plus grave encore, en se séparant ensuite de son mari pour revenir vivre avec ses deux jumeaux à Ayemenem. Son retour n’a jamais été bien accepté par la famille, issue de la bourgeoisie chrétienne très conservatrice et on lui fait bien comprendre qu’une jeune femme mariée n’a rien à faire chez ses parents. Ammu va enfreindre une règle encore plus grave qui va l’exclure définitivement de la société. Enfin, il y a Velutha, l’intouchable, devenu le meilleur ami des jumeaux. Il est menuisier-charpentier et aurait pu devenir ingénieur s’il n’appartenait pas à la caste des intouchables. C’est un personnage libre, insoumis et indépendant, qui fait preuve d’une assurance peu convenable pour un intouchable ce qui inquiète son père, Vellya Paapen, qui, lui, appartient à la vieille école. Il a connu l’époque où les intouchables, interdits d’existence, effaçaient jusqu’à la trace de leurs pas. Tout comme Ammu, Velutha va transgresser l’ordre social ce qui causera sa perte…

III. « Une architecture complexe »

        Ainsi résumé et simplifié, avec d’un côté le temps de la narration et de l’autre le temps du récit, Le dieu des petits riens perd beaucoup de sa profondeur.
        Car ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est sa construction complexe. En effet, il est construit comme un puzzle dont on nous livre peu à peu les morceaux.
        Le dénouement est annoncé dès la quatrième page. Nous savons très vite qu’il y a eu la mort d’un enfant, la fille anglaise de l’oncle Chacko, et on devine que les jumeaux et Velutha y sont mêlés. Les souvenirs s’enchaînent de manière non chronologique un peu comme dans un rêve et convergent tous sur le drame. Ce drame est ébauché par petites touches, comme distillé au fil des pages. Le roman joue ainsi sur la mémoire du lecteur. Il y a comme un phénomène de correspondances entre l’après et l’avant, certaines choses dites au début entrent en résonance et prennent sens par la suite comme des indices semés par l’auteur. On est dans l’attente. Le drame finit par se reconstruire pour exploser dans toute son horreur.

        A ce propos, Arunhati Roy explique :

        « S’il m’a fallu quatre ans et demi pour écrire ce roman, c’est parce que j’ai toujours pensé qu’en littérature la forme est aussi importante que le fond. J’ai passé des mois entiers à mettre en place cette architecture complexe cohérente, à organiser les va-et-vient incessants entre le temps du récit et celui de sa narration. Je tenais à ce que chaque événement, aussi insignifiant qu’il soit, soit réfracté par le prisme du passé et de l’avenir. Ainsi, à mesure que l’on pénètre dans l’histoire, on prend conscience des correspondances entre l’avant et l’après, on prête l’oreille à ces échos qui viennent enrichir la perception que l’on a de tel ou tel personnage ou de tel ou tel acte. »

        On peut se sentir un peu dérouté par ces allers et retours narratifs. A chaque page, on change d’époque, de scènes de personnages. Mais à partir du moment où l’on prend ses repères, on se laisse très vite emporter, charmer et on ne peut plus lâcher le livre.

IV.     Réalisme et regard enfantin

        Le Dieu des petits riens est avant tout un roman réaliste. Arundhati Roy y brosse le tableau de la société indienne tout juste sortie du colonialisme anglais, avec un communisme bien présent mais qui n’a pas pour autant remis en question le système des castes toujours vivace, ni la condition féminine précaire. Dans le Kerala qu’elle décrit, les hommes battent leur femme sans scrupule, les intouchables sont redevables toute leur vie de leur existence et les femmes divorcées n’ont jamais droit au pardon. Le roman comporte de nombreuses références historiques et nous fait ainsi découvrir des pans de l’histoire de l’Inde.

        Mais à certains moments, l’écriture d’Arundhati Roy dépasse le simple réalisme pour basculer dans le magique, ou disons plutôt une certaine forme de merveilleux. Cela concerne notamment les passages où l’histoire est racontée à travers la perspective naïve des deux jumeaux. Leurs yeux d’enfants étonnés se posent sur un monde dur parfois cruel et incompréhensible pour en quelque sorte le transcender. Leur imagination et leur naïveté investissent le monde réel. A l’enterrement de sa cousine, Rahel est la seule à remarquer que Sophie Mol (la morte donc) est bien réveillée pour l’occasion et qu’elle fait des roulades dans son cercueil (!). La perception commune des choses est ainsi transformée. Et la réalité s’en trouve en quelque sorte adoucie. Leur vision du monde est décrite avec beaucoup d’humour et de drôlerie. Ce sont les petits riens, les anecdotes qui rendent à la vie ce qu’elle a de magique.

V.     Un livre à lire… et à relire !

        Enfin, le roman est écrit dans une langue riche et foisonnante. L’auteur n’hésite pas à employer des mots en malayalam ce qui dépayse le lecteur et colore l’histoire. Le récit est émaillé d’images, de comparaisons et de métaphores. C’est une écriture très poétique, très sensuelle et évocatrice.

        Le dieu de petits riens est un très beau roman, bouleversant et émouvant, qui ne tombe jamais dans le pathétique ni la facilité. C’est aussi un roman qui ne perd rien à la relecture, mais au contraire s’en trouve enrichi car on est plus attentif à certains détails qui nous avaient échappé lors de la première lecture.

Mso., A.S. Bib

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives