Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 20:36
Yoko Tawada, Train de nuit avec suspectstrain-de-nuit.jpg
Editions Seidosha, Tokyo, 2002
Editions Verdier, 2005, pour la traduction française
137p.

  •  Biographie de l’auteur

    Yoko Tawada est née en 1960 à Tokyo. En 1979, à 19 ans, elle se rend pour la première fois en Europe par Le Transsibérien, voie ferrée qui traverse toute la Russie et s’étend sur environ 9 200 km. Le train est son mode de transport préféré. Dans une interview, elle raconte qu' « on rencontre plein de gens, on partage son compartiment ». Ces éléments se retrouvent dans Train de nuit avec suspects : chaque destination  du roman est en effet l’occasion de rencontres, le plus souvent inquiétantes …
    L’auteur vit à Hambourg (Allemagne) depuis 1982.
    Un autre parallèle entre la vie de l’auteur et son œuvre peut s’établir. Hambourg est en effet l’une des destinations du roman : c’est la « voiture » 10 qui s’y rend. On sait également que le personnage principal est une danseuse contemporaine, originaire de la ville.
  • Son œuvre
        C’est une œuvre double, puisque Yoko Tawada écrit à la fois en japonais, sa langue maternelle, et en allemand, langue qu’elle a apprise à son arrivée dans le pays. Train de nuit avec suspects est ainsi traduit du japonais, tandis que L’œil nu, autre roman de Yoko Tawada paru la même année, est en allemand. Ses autres œuvres traduites en français sont : Narrateurs sans âmes, 2001, Opium pour Ovide, 2002 et L’œil nu, 2005. Train de nuit avec suspects a reçu le prix Tanizaki, prix littéraire japonais important.
Yoko Tawada a été accueillie en résidence à Bordeaux l’année dernière par le Centre Régional des Lettres, preuve que son œuvre est désormais reconnue chez nous.
  • Un roman original
        Dès le titre, le lecteur est plongé dans une atmosphère mystérieuse
L’ambiance particulière des trains de nuit et le mot « suspects » dans le titre, placent le lecteur d’emblée dans une attente. C’est d’ailleurs le titre très évocateur qui m’a attirée lors du choix des exposés.
        La mise en condition se poursuit dans la présentation même du livre. Sur la page qui précède le premier chapitre, il est écrit en guise d’ouverture : « DEPART … »  Les trois petits points de suspension laissent ouvert le suspense.
        Les chapitres quant à eux, sont les voitures du train. Au lieu des traditionnels chapitres 1,2,3 …, on a : Voiture 1, 2, 3,…,  jusqu’à la voiture 13. Sous chaque voiture est écrite la destination du train, qui recouvre les grandes villes d’Europe et d’Asie.
La voiture 1 est à destination de Paris, la 2 de Graz (Autriche), la 3 de Zagreb (Yougoslavie), en passant par Pékin (voiture 5) ou encore Vienne (voiture 8). La dernière voiture, la 13, est à destination de nulle part   …
     On peut essayer de chercher une logique à ces différentes destinations : suivent – elles une trajectoire particulière?
        La réponse est non. Dans certains cas, les destinations sont déviées à cause des aléas des voyages en train, soumis à des grèves, comme dans le premier chapitre qui concerne Paris ! ,  ou encore à des annulations (chapitre 2). Tous les trains ne parviennent donc pas toujours à destination. La part du hasard tient une grande place. D’autre part, le roman lui-même ne suit pas un ordre chronologique. Les différentes époques de la vie de la danseuse se mélangent selon les chapitres.  Il n’y a donc pas de logique à chercher dans les différentes destinations.
  • L’histoire
        L’histoire est centrée autour d’un personnage, une danseuse contemporaine venue de Hambourg. Elle est amenée à voyager à l’étranger pour son travail, qui nécessite de se produire dans des festivals de danse, ou encore de donner des représentations dans les capitales européennes. L’auteur donne peu d’éléments sur son identité : le personnage est tout aussi mystérieux que les passagers des différents trains de nuit qu’elle rencontre. Seul le chapitre 12, l’avant dernier, nous donne des indices sur son identité.
         Le personnage est amené à rencontrer au cours de ses voyages diverses personnes, divers « suspects » comme il est dit dans le titre, toutes plus ou moins inquiétantes.
        Dans la voiture 7 à destination de Vienne, un passager, Monsieur Beck, raconte à la voyageuse la rencontre qu’il a faite autrefois dans un train de nuit avec une femme angoissante : « Mais son regard avait été alors attiré par les mains de la femme. Ses ongles étaient longs de trois ou quatre centimètres, ils étaient tordus, recourbés, sales, avec des traces de vernis à ongles, c’étaient des ongles de sorcière comme on en voit dans les livres pour enfants. […] Le diable est dans les détails, a dit M. Beck. », p.89.
      Dans la voiture 11 à destination d’Amsterdam, c’est un petit garçon qui est source d’inquiétude : « Croyant sentir une mauvaise odeur, vous avez lorgné vers l’enfant. Il était allongé sur la couchette et suçait son bras. Vous avez cru d’abord à un geste que font souvent les petits enfants. Il suçait son avant-bras à pleine bouche. A ce moment-là, le train est entré dans une gare, la lumière du quai a traversé les rideaux et a éclairé les mains de l’enfant. Elles étaient brillantes et rouges. Il saignait. », p. 117.
        En réalité, il n’y a pas une histoire, mais des histoires. Chaque destination est en effet l’occasion d’un récit indépendant des autres, avec sa propre temporalité et ses propres personnages. Dans ce sens, le roman est proche d’un recueil de nouvelles. Le fait qu’il soit court (137 p.) renforce le parallèle. Le seul point fixe qui relie les histoires entre elles, c’est le personnage principal.
  • Un roman déconcertant
        Il y a plusieurs points qui peuvent déconcerter le lecteur.
        Tout d’abord , l’emploi de la 2ème personne du pluriel pour désigner le personnage. Le narrateur vouvoie en effet le personnage principal. L’auteur reprend ici un procédé déjà utilisé par Michel Butor dans La Modification en 1957.
        La frontière entre rêve et réalité est floue : le voyage de nuit est le moment propice pour l’apparition des rêves. L’auteur joue sur cette tension entre rêve et réalité afin de déstabiliser volontairement le lecteur. Ainsi, dans la voiture 7 à destination de Khabarovsk l’auteur nous laisse penser que le personnage est tombé du train de nuit alors qu’il voulait se rendre aux toilettes.  Cependant, le chapitre se termine de façon humoristique sur : « Vous vous réveillez en sursaut. Le plafond noir est juste au-dessus de vos yeux. Les secousses du train, le crissement des rails. Vous avez envie d’aller aux toilettes. Vous regardez votre montre : deux heures et demie du matin. Il reste encore un peu de temps jusqu’au matin. C’est gênant, mais vous n’avez plus qu’à vous lever », p. 82. L’histoire va t-elle se répéter ?
      Le mélange des différentes époques de la vie du personnage contribue aussi à perdre le lecteur, qui n’a pas de repères auxquels s’accrocher.  Il n’y a souvent pas de cohérence entre les histoires. Pourtant, il y a une unité dans le roman, un élément qui va aider le lecteur à construire du sens. Cet élément apparaît dans le chapitre 12, chapitre décisif, et est lié à un mystérieux coupe-ongles…

Je vous laisse découvrir de quoi il retourne ! 

Camille AS BIB

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives