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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 21:48
Stefan Zweig,amok2.jpg
Amok ou le Fou de Malaisi
e, suivi de Lettre d’une inconnue
et de La ruelle au clair de lune
Traduction de Alzir Hella et Olivier Bournac, revue par
Brigitte Verne-Cain et Gérard Rudent
Préface de Romain Rolland
Éditeur : Librairie Générale Française
Collection Le Livre de poche
ISBN 2253057541
Date de parution : 02 octobre 1991
Nombre de pages : 187

I) A la découverte de Zweig et de son recueil Amok

        Stephan Zweig est né le 28 novembre 1881 à Vienne (Autriche). Issu d’une riche famille d’industriels israélites, il mène ses études selon son goût et voyage beaucoup. C’est ainsi qu’en novembre 1908, il part pour 5 mois en Asie, où il visite l’Inde, Ceylan et la Birmanie ; peut-être cela lui a-t-il inspiré le thème de la nouvelle Amok.
        Zweig est donc très curieux ; ce trait de caractère se retrouve notamment dans l’éclectisme de son œuvre : il publie aussi bien du théâtre que des romans, des essais, des biographies, de la poésie, des traductions ou encore des nouvelles. Cela explique aussi son ouverture d’esprit et notamment son intérêt pour les travaux de Freud, qui marquent son œuvre.
        C’est également un humaniste, cosmopolite et pacifiste. Ainsi, la Première Guerre mondiale l’a traumatisé. La déclaration de la Seconde Guerre mondiale aura des conséquences funestes : affectés par le conflit et désespérant de l’avenir du monde, Stephan Zweig et sa femme se suicident le 23 février 1942. (pour plus de détails : www.stefanzweig.org/zweig_bf.htm)
        C'est un écrivain à la vie riche et mouvementée dont l’influence se ressentira directement sur son œuvre. Ainsi Romain Rolland dira que « les œuvre de Zweig comptent parmi les plus lucides tragédies de l’éternelle humanité. Amok est de celles-là, avec son odeur de fièvre, de sang, de passion et de délire malais… Amok est l’enfer de la passion au fond duquel se tord, brûlé mais éclairé par les flammes de l’abîme, l’être essentiel, la vie cachée ».

    La couverture choisie pour l’édition de poche illustre très à propos cette citation. Détail d’un œuvre de Paul Gauguin, Poème Sauvage, cette reproduction s’accorde bien au titre : les couleurs orangé et marron, la présence d’un singe et d’un personnage à la peau mate concourent à l’évocation d’un exotisme étrange, presque magique. Cette couverture semble être une invite à se laisser aller dans un monde inconnu où la rationalité n’a pas de place ; la lecture va s’effectuer par le cœur et par les sens.

        Un bref résumé des trois nouvelles qui composent le recueil conforte cette hypothèse : "Amok ou le Fou de Malaisie" raconte comment un jeune médecin européen exilé dans la jungle malaise, a vu sa vie basculer en quelques instants à cause d’une femme venue le chercher pour avorter. Elle va déchaîner en lui l’amour et la folie. Puis "Lettre d’une inconnue" nous rapporte la confession d’une femme qui, à la veille de sa mort, écrit à l’homme qu’elle a aimé toute sa vie, et dont elle a eu un enfant, mais qui n’en a jamais rien su. Enfin, "La ruelle au clair de lune" est une nouvelle qui nous entraîne jusqu’au plus profond de l’humiliation dans laquelle la passion peut faire sombrer un être humain. De telles histoires ne peuvent donner lieu à une lecture froide et distanciée.

        En effet, ces textes ont un thème fort qui les fédère : l’amour qui mène à la folie. Pourtant, à l’origine, ces trois nouvelles ont été publiées séparément en 1922 dans le quotidien viennois Neue Freie Presse. La même année, elles furent regroupées avec deux autres écrits, "La femme et le paysage" et "la Nuit fantastique", pour former le recueil Amok. Nouvelles d’une passion. Zweig a en fait conçu une partie de son œuvre sur la notion de cycle. Ainsi, Amok est le 2ème tome du cycle intitulé La Chaîne. Un cycle de nouvelles.
        Si ces textes sont rassemblés, nous pouvons donc dire qu’ils ont une unité. Ainsi, les trois nouvelles du recueil partagent certaines particularités. Comme nous l’avons vu, l’amour est un thème omniprésent, lié à celui de la folie. En outre, la forme de la confession à chaque fois employée rappelle l’analyse freudienne. L’atmosphère oppressante est également commune aux trois textes et crée une tension qui contribue au suspens. Enfin, nous pouvons remarquer que le destin joue à chaque fois un grand rôle en tant que révélateur dans le processus de fatalités dont les héros et héroïnes sont victimes.

        Cela ne doit cependant pas nous faire oublier que leur principale caractéristique est formelle : ce sont toutes les trois des nouvelles.

II) Analyse de ces trois nouvelles à la lumière de la poétique de la nouvelle : le traitement de la chute ; suspens et concentration ; la structure du texte : le jeu sur les temporalités.

        Comme toute forme littéraire, la nouvelle respecte (ou détourne) des règles constitutives du genre, dont les trois principales sont : le traitement de la chute, la concentration et le traitement de la structure temporelle. Nous allons donc voir comment Zweig aborde chacun de ces points.

        Nous pouvons tout d’abord remarquer que chaque nouvelle voit sa chute traitée différemment. Ainsi, dans "Amok", la chute est traditionnellement située à la fin. L’originalité tient dans le fait qu’elle est double, tout comme l’histoire est double : il y a celle du « récit-cadre » et celle du « récit encadré ». En ce qui concerne "La ruelle au clair de lune", la notion de chute est abordée d’un point de vue tout à fait différent. Il n’y a pas à proprement parler de chute ; il s’agit plutôt d’un renversement de situation au milieu du texte, autour duquel les deux parties du texte s’articulent. Cela rend la lecture de la nouvelle totalement autre car le personnage passe du statut de victime à celui de persécuteur. Nous pouvons nous demander si Zweig ne cherche pas ici à initier une réflexion sur la subjectivité et la relativité. Quant à la chute de "Lettre d’une inconnue", elle n’existe pas. En effet, le lecteur connaît la trame de l’histoire dès le début. Le texte sert à développer le thème à l’aide de motifs.

        Malgré cela, le lecteur reste captivé, tenu en haleine. Cela pose donc la question du suspens et de la concentration. Et l’analyse de l’incipit (p. 25) d’"Amok" montre à quel point Zweig maîtrise l’art du suspens et de la dramatisation.
« Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples lors du déchargement d’un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journaux donnèrent des informations abondantes mais parées de beaucoup de fantaisie. Bien que passager de l’Océania, il ne me fut pas plus possible qu’aux autres d’être témoin de ce singulier événement, parce qu’il eut lieu la nuit, pendant qu’on faisait du charbon et qu’on débarquait la cargaison et que, pour échapper au bruit, nous étions allés à terre pour passer le temps dans les cafés ou les théâtres. Cependant, à mon avis, certaines hypothèses qu’en ce temps-là je ne livrai pas à la publicité contiennent l’explication vraie de cette scène émouvante ; et maintenant l’éloignement des années m’autorise sans doute à tirer parti d’un entretien confidentiel qui précéda immédiatement ce curieux épisode».
        L’emploi massif du champ lexical du mystère et le paradoxe absence de témoin / exclusivité des informations pique d’emblée la curiosité du lecteur. De plus, en 18 lignes à peine, l’auteur expose tous les éléments nécessaires à la mise en place de l’intrigue : temps, lieu et forme du récit. Tout cela constitue un incipit d’une efficace redoutable qui happe véritablement le lecteur dans un univers.

        En effet, Zweig crée de vrais mondes, avec une substance, une quasi-matérialité qui se traduit non seulement par la complexité psychologique des personnages, mais aussi par la profondeur temporelle. L’auteur joue sur les différentes temporalités grâce à la technique du « récit cadre / récit encadré ».
        Dans "Amok" et "la Ruelle au clair de lune" le récit principal est inséré dans un cadre assez semblable : une promenade solitaire la nuit, avec un arrière-plan maritime (bateau ; port). Le climat est étrange et inquiétant.
        La structure est très complexe dans "Amok". Le récit (retour en arrière A) inclut un autre récit (retour en arrière supplémentaire B mêlé à des considérations prenant place dans le temps A). Les motifs récurrents (le personnage qui se verse un verre de whisky et les heures qui sonnent) ainsi que les blancs typographiques sont des repères qui signalent un retour au récit-cadre.
        Dans éLettre d’une inconnue", la lettre constitue un vaste retour en arrière, un flash-back portant sur toute une vie, encadré d’une brève exposition et d’un épilogue tout aussi concis. La technique est portée à son plus grand raffinement : les liens unissant le « récit encadré » et le « récit cadre » sont régulièrement rappelés au lecteur grâce à des phrases où l’inconnue interpelle l’homme et se projette ainsi dans son présent et par des leitmotive fréquents qui donne une musicalité au texte et en soulignent la progression et les thèmes.

        L’écriture de Stephan Zweig exploite donc les différents traits caractéristiques de la nouvelle. Par conséquent, ce recueil illustre bien la poétique de la nouvelle, que ce soit par des exemples ou des contre-exemples.
Amok est à conseiller aux amateurs de duels psychologiques, aux observateurs de l’infime. Les lecteurs qui apprécient l’écriture de Zweig peuvent lire dans la même veine les nouvelles de Schnitzler.

Toutes les informations bibliographiques et historiques sur le recueil sont tirées de la préface d’Amok.

Marion F., 1ère année BIB

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Published by pier - dans Nouvelle
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