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24 novembre 2007 6 24 /11 /novembre /2007 17:15
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Un balcon en forêt
José Corti, 1958
253 pp.


Julien Gracq : quelques repères biographiques…

        Julien Gracq est l’un des auteurs les plus secrets de la littérature française au point d’avoir atteint aujourd’hui - et toujours de son vivant - le rang d’auteur mythique. Né en 1910, Louis Poirier, géographe de formation, est enseignant lorsque son premier roman,  Au château d’Argol, est refusé par Gallimard puis publié à compte d’auteur chez un petit libraire, José Corti. Nous sommes en 1938 et un écrivain vient de naître sous le pseudonyme de Julien Gracq. Son œuvre apporte un souffle nouveau à la littérature du temps grâce à une langue parfaitement ciselée, des personnages complexes, des atmosphères extrêmement travaillées et une nature omniprésente, majestueuse. Julien Gracq publie ensuite plusieurs récits et recueils de nouvelles dont Un beau ténébreuxLa presqu’île (1970). Son œuvre est aussi celle d’un lecteur et d’un critique : le pamphlet La Littérature à l’estomac dénonce une certaine littérature et les compromissions des milieux littéraires parisiens de l’époque . Aussi Julien Gracq refusera-t-il le Prix Goncourt en 1951 pour son roman Le Rivage des Syrtes. Les essais Préférences (1961), la série des Lettrines (1967) et surtout En lisant en écrivant (1980) sont des ouvrages essentiels de la critique littéraire contemporaine.

L’oeuvre : Un balcon en forêt

        En 1958, Julien Gracq publie Un balcon en forêt qui se présente comme un récit de guerre à la troisième personne et semble tiré, comme Le Rivage des Syrtes, d’une expérience de l’Histoire. Sept années séparent la parution des deux romans, sept années au cours desquelles l’œuvre romanesque va connaître un changement de cap décisif. Gracq entreprend de transposer entre Meuse et Belgique sa propre expérience de la « drôle de guerre »  et de la défaite de 1940. On a souvent appréhendé les deux œuvres comme les versions d’une même histoire tant elles traduisent le même climat singulier et oppressant, la même attente hébétée de la guerre. Le choix du sujet, le lieu du récit, le mode de traitement narratif étonnent peu en vue du reste de l’œuvre de J. Gracq et pourtant, dès sa publication, Un balcon en forêt dérange la critique, déçoit le public, est assimilé à un « exercice de style », à l’une de ces banales « histoires militaires (qui) retombent trop souvent dans la répétition et la monotonie ». En réalité, le roman marque une rupture importante dans l’œuvre et dans l’écriture de l’auteur.
        Un balcon en forêt est un récit qui commence en 1939, lors de la prise de commandement  de l’aspirant ( grade de sous-officier) Grange, pendant la « drôle de guerre », de la maison-forte (blockhaus) des Falizes située dans la forêt ardennaise, et finit le 13 mai 1940 après l’attaque allemande : un coup de canon a éventré le blockhaus, tué deux des hommes de sa garnison et blessé Grange, qui s’endort à la fin - peut-être pour ne plus se réveiller.
        L’aspect réaliste du récit semblait, pour une partie de la critique, laisser peu de place aux élans lyriques et poétiques des précédents récits de Gracq. L’auteur relate avec humour le quotidien de la petite garnison désoeuvrée (composée de quatre hommes dont Grange), qui colonise le hameau des Falizes assurant auprès des femmes un  « intérim exemplaire ». L’auteur fait ici le choix d’un temps du récit et d’une cartographie réalistes ; il dépeint la vie des soldats dans leur quotidien, décrit avec fidélité et dans le détail leurs habitudes, leurs rites, transcrit leurs différents parlers.
Ce dispositif romanesque n’a pas pour unique fonction de produire des effets de réel ou de décrire un milieu social; il permet aussi au lecteur de rendre la réalité du récit identifiable, de créer une trame  narrative véridique, historique sur laquelle fiction et imaginaire pourront s’entremêler.
        Dans la première partie du récit, le temps mesuré, mesurable, l’enchaînement des saisons s’effacent au profit de l’expérience d’une durée immobile, le suspens de la « drôle de guerre »  ; le temps semble s’étirer, s’étaler, s’enliser jusqu’à devenir un hors-temps magique. « Le temps faisait halte » jusqu’à ce que, dans le derniers tiers du livre, le rythme change  : le départ des femmes arrête le temps cyclique. L’irruption de l’Histoire, avec l’arrivée des chars allemands, ralentit le récit qui va détailler les quatre derniers jours. Jusqu’à la fin du récit, cette guerre sans contours, vide de sens au-delà même de son avènement, met en place une expérience vive et sensuelle du présent immédiat qui est au centre de la narration.
        Le récit épouse le point de vue de Grange, ne cesse d’explorer sa relation au monde et de voir, d’éprouver, de déchiffrer l’univers à son gré et à son rythme. Nous voyons à travers le regard de Grange et ses dispositifs optiques : embrasure du blockhaus, lunette du canon antichar, trouées de lumière des chemins… depuis cet observatoire qui domine la vallée de la Meuse. En effet, le blockhaus surmonté d’une sorte de chalet d’alpage offre un point de vue unique sur le paysage alentour : tout un jeu d’oppositions ambivalentes s’organise autour des pôles du haut (la paix et la sécurité) et du bas (la guerre), de l’ouvert et du fermé, du dedans et du dehors.
        Ce qui donne le titre au récit, c’est donc ce balcon de la « maison forte », un « toit » qui surplombe la vaste forêt ardennaise,  un espace qui rend possible la contemplation et la redécouverte de soi, lieu où le héros peut entendre l’appel du dehors et envisager une sortie hors de soi. Dans l’attente du cataclysme et, en proie à l‘angoisse, Grange a besoin d’air, fuyant l’espace clos du blockhaus pour retrouver une libre respiration dans les errances forestières (à noter le grade militaire de Grange - « aspirant » - et son double sens). Dans ce cadre, le héros éprouve une sensation de sécurité et de sursis irréels. En ce sens, le balcon est le lieu ouvert, projeté sur la forêt où l’on peut respirer, prendre l’air. Le récit est construit autour de cette ligne de partage entre l’espace clos du blockhaus et l’espace ouvert de la forêt qui peut devenir champ de guerre. Le balcon peut aussi être envisagé comme lieu de guet, non seulement l’endroit où les soldats ont pour mission d’observer les mouvements de l’ennemi mais aussi - et plus profondément - une zone d’attente, un espace d’espoir, suspendu ( au propre comme au figuré) au-dessus des événements et du paysage. Lieu d’ouverture sur l’ailleurs mais aussi « poste-frontière » entre le réel et la fiction. Dans le récit, nous sommes à la frontière de deux pays, de deux espaces (clos et ouvert), entre deux temps, - temps de paix et temps de guerre -. L’auteur développe tout au long du récit une vraie poétique de la marge, de la frontière, de la lisière. Ce balcon isolé, suspendu au-dessus de la forêt associée à la mer ressemble à un îlot encore préservé… que la vague - nazie - aura tôt fait d’engloutir.
L’opposition entre le quotidien morose de la maison-forte et les errances oniriques de Grange va scander tout le récit. Un balcon en forêt s’avère de la sorte constitué d’éléments réalistes, authentifiés qui ancrent le récit dans l’histoire et d’une matière fictive, sans attache avec le réel, d’éléments oniriques qui rejoignent le mythe et le conte. Grange se balance entre ces deux univers, pris entre sa vie de soldat et une vie intérieure hantée par les mythes et le sacré.
        Un balcon en forêt associe plus étroitement que les autres récits de Gracq la fiction romanesque aux  éléments de la mythologie. L’action se déroule dans la forêt ardennaise qui devient ici un nouveau Brocéliande. La forêt correspond au lieu magique où se produit l’irruption du sacré et du merveilleux.  Celle-ci fournit à la fois une structure physique (le tissu continu de la végétation qui en fait un élément comparable à la mer), un archétype de l’univers des contes et le lieu où va contre toute attente se déployer la stratégie moderne de la guerre. La forêt met en relation l’imaginaire avec un milieu mythique propre à inspirer la rêverie et la méditation. L’errance quotidienne du héros est assimilée à  un «  voyage à travers la forêt cloîtrée par la brume [qui] pousse Grange peu à peu sur la pente de sa rêverie  préférée [où] il lui semblait qu’il marchait dans cette forêt comme dans sa propre vie ». La vacance du personnage (au sens propre du terme), cette disponibilité  (à l’image du héros médiéval qui, isolé, en quête d’aventures, finit par rencontrer la merveille - on pensera ici à Perceval et la quête du Graal) lui permettent d’être en contact direct avec ce monde parcouru par le souffle des mythes et des légendes.
        Dans l’espace même de la forêt, Grange s’affranchit de la perception du temps et s’abstrait des menaces du présent ; il s’imagine rejoindre les âges fabuleux des origines, opérer un retour à la vie sauvage. Tantôt la forêt lui restitue la vision des temps héroïques et barbares, « un temps des grandes chasses sauvages et de hautes chevauchées », ressuscitant un passé mythique et collectif ; tantôt Grange recrée en son esprit un univers imaginaire peuplé d’elfes et de fées, un univers où les enchantements viennent déchirer la trame de l’existence comme dans certains romans de la Table Ronde ou dans les contes de Perrault. Il redécouvre dans la forêt non seulement les origines de l’humanité mais le passé fabuleux de l’enfance, cette « peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues ».  C’est dans cet écrin de verdure à la fois magique et inquiétant que Grange attend l’approche de la fin du monde - la guerre.

        C’est aussi dans cette forêt que Grange rencontre l’amour en la personne de Mona, jeune femme qui rapidement l’égare, le subjugue et lui donne la clef d’un bonheur hors-temps et sensuel. Sa rencontre dans la forêt, sous la pluie, l’associe d’emblée au monde fabuleux des contes.  Mona tient de la fée et de la femme-enfant, qualifiée très tôt par Grange lui-même « d’espèce fabuleuse, comme les licornes ».  Incarnation de la fraîcheur et de l’insouciance, elle est souvent assimilée à la vie propre de la forêt, intégrée au paysage. Elle symbolise pour Grange le présent édénique : « nette et claire comme un galet d’où se retire le torrent », le destin et l’histoire n’ont pas d’emprise sur elle et le héros vit cette relation amoureuse telle un refuge à l’image de la chambre de Mona qui abrite leurs amours et constitue le deuxième intérieur du récit. C’est dans ce campement luxueux et désordonné, situé dans le hameau, qu’elle « capture » Grange; c’est là qu’il reviendra se coucher, épuisé par sa blessure, à la fin du récit. Mona, créature détachée de tout lien social, se métamorphose sans cesse, tour à tour enfant-fée, licorne, fadette, sorcière mais aussi prairie, cours d’eau, cascade, averse ou rayon de lumière au point de constituer un monde mouvant à elle seule. Image de l’étrangeté et de l’altérité, de la féminité mystérieuse et mythique, Mona élève Grange à l’amour loin d’un présent laid et oppressant mais son  départ - précipité - coïncide avec les premiers signes du cataclysme.
        Grange va poursuivre seul l’expérience de soi et du naufrage d’un destin et d’un monde. Le héros reste rivé à la lisière du pays, à ce blockhaus, à cette échancrure de la forêt qui indique la frontière entre le connu et l’inconnu. Ce qui fascine le héros, c’est de tenter la destinée et d’aller jusqu’au bout d’une tragédie pressentie.

CONCLUSION

        Un balcon en forêt peut se lire comme l’expérience de l’attente et l’attente d’un destin. Le cataclysme - le nazisme, les belligérants français et allemands ne sont jamais mentionnés - s’avère inéluctable malgré les errances du héros et après la découverte d’un autre temps et d’un autre monde possible surgi de l’imaginaire. L’Histoire est ici vécue comme une aventure dont la signification globale échappe à l’individu. Le récit apparaît bien moins comme un récit de guerre classique que comme un récit initiatique, un parcours individuel devant aboutir à la libération d’un personnage. On passe du bonheur dans l’errance de la première partie à l’égarement devant la guerre dans la deuxième : une fois le blockhaus bombardé, le balcon détruit, la réalité du destin se montre à Grange et nulle vision ne s’offre à son regard, aucun accomplissement, aucun espoir de trouver autre chose que la mort. On peut donc se demander si ce choix du sommeil à la fin de récit n’est pas une allégorie de la mort choisie et consentie, en bref du suicide.
        Le réalisme magique parcourt le récit de Gracq et créé un espace intime et littéraire où prosaïsme et imaginaire communient.
        Dès sa parution, la critique n’a pas perçu le charme (dans son sens premier) d’Un balcon en forêt : un récit où seuls importent l’atmosphère, la saisie de l’instant, l’écoulement du temps par l’écriture, l’attente inutile des choses, l’éternelle imminence, la vie comme prises dans le tissu des mots…et, qu’en ce sens, le récit de Gracq annonçait le Nouveau Roman.

Quelques pistes bibliographiques pour découvrir Julien Gracq et son oeuvre.

L’Œuvre de Julien Gracq est intégralement publiée chez José Corti.

- Gracq, Julien, Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, tome I (1989) et tome II (1995).
- Cahiers de l’Herne - Julien Gracq, dirigé par Jean-Louis Leutrat. Paris, éditions de l’Herne, 1972 (Le Livre de Poche, coll. Biblio essais).
- Pelletier, Jean, Julien Gracq - L’embarcadère, Paris, Editions du Chêne, 2001 (coll. Vérités et légendes »).
- "Julien Gracq, le dernier des classiques", Le Magazine littéraire, n° 465, juin 2007.

Site des éditions José Corti

www.jose-corti.fr/sommaires/editionsCorti.html
 

S. L., Ed. Lib. A.S.
 

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