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24 novembre 2007 6 24 /11 /novembre /2007 18:15
Haruki Murakamipassage-de-la-nuit-copie-1.jpg
Le Passage de la nuit
Titre original : After Dark, 2004
Traduction française : Hélène Morita,
Avec la collaboration de Théodore Morita,
Belfond, 2007











Quelques mots au sujet de l’auteur

          L’écrivain Murakami Haruki est né à Kyoto en 1949. Il fait des études de théâtre et haruki-murakami.jpgde cinéma mais deviendra finalement professeur de littérature japonaise comme son père. Son premier livre, Ecoute le chant du vent (1979, non traduit) a obtenu le prix Gunzo, qui récompense de nouveaux écrivains. Il a vécu en Italie, en Grèce et aux USA avant de retourner au Japon en 1995, suite à un tremblement de terre à Kobe qui lui a inspiré un recueil de nouvelles : Après le tremblement de terre (2002). Passionné de jazz, il a tenu un bar à Tokyo dans sa jeunesse et cette passion apparaît  tout au long de ses romans, tout comme celle qu’il voue aux chats. Son affection pour les chats est liée à une enfance solitaire. Ses écrits ont été traduits dans une quarantaine de langues. Il est lui-même traducteur d’auteurs américains tels que F.Scott  Fitzgerald, Raymond Carver, John Irving, etc. Il est un des grands auteurs japonais du réalisme magique.

L’histoire

        Ce roman raconte la nuit de deux jeunes sœurs, Mari et Eri Asaï, à Tokyo, de nos jours. Tandis que Mari passe une nuit blanche à travers la ville, Eri dort profondément. Ce sommeil est préoccupant puisque cela fait deux mois qu’Eri n’arrête pas de dormir. Au cours de cette nuit, Mari fait d’étonnantes rencontres. A commencer par un jeune musicien, Takahashi qui, alors qu’elle est assise dans un restaurant, plongée dans la lecture d’un livre, la reconnaît et se souvient bien de sa sœur qui était au lycée avec lui et sur laquelle il fantasme. Puis, Takahashi la laisse de nouveau seule pour aller répéter avec son groupe de musique. Sur le conseil du jeune homme, Kaoru, la gérante d’un love hotel vient demander de l’aide à Mari. Une jeune prostituée chinoise a été frappée par un homme. Mari apprend le chinois dans une faculté de langues. Elle va donc servir de traductrice à Kaoru. Puis Kaoru se met en tête de venger la jeune fille blessée.
        Pendant ce temps, dans la chambre d’Eri , alors qu’elle dort, une pièce mystérieuse se matérialise au-delà de l’écran de sa télévision et un homme inconnu y figure. Eri, toujours endormie, est transportée dans cet inquiétant univers.

Une écriture cinématographique

        A la lecture de ce roman, on a souvent l’impression de lire un scénario : chaque chapitre débute par une indication de temps et de lieu. L’heure est donnée par une petite horloge qui rythme le récit. Comme dans un scénario, le lieu est écrit en lettres majuscules, séparé du reste du chapitre, tel un titre de séquence.
        Exemples d’indications de lieu : « L’INTERIEUR DU DENNY’S », « LA CHAMBRE D’ERI ASAI ». Ces indications fonctionnent comme des repères pour le lecteur qui pourrait se perdre dans cette nuit où ont lieu des évenements étranges. Etudiant,
Murakami Haruki  se destinait d’abord au cinéma. Le lexique technique du 7ème art est ici utilisé par l’auteur.
        Haruki Murakami s’efforce d'employer une écriture la plus visuelle possible. Un œil caméra, le nôtre, celui des lecteurs, observe ce qui se passe de manière intrusive. Murakami introduit le lecteur de force dans le roman avec l’utilisation du « nous ». Cela ne met pas très à l’aise et c’est assez surprenant. Nous sommes les réalisateurs de ce film. Mais notre liberté d’action est limitée. Nous n’avons pas le droit d’intervenir sur ce que nous filmons.   
        L’image est d’une grande importance chez Murakami. Elle côtoie la vie des gens. Les télévisions fonctionnent comme des interfaces entre le monde « réel » et des mondes à l’apparence réelle mais fictifs. On a l’impression d’une tentative de communication de la part de ces écrans de télévisions. Ils essaient peut-être d'entrer en contact avec des personnes qui sont déconnectées du monde réel : Eri, Shirakawa (l’agresseur de la prostituée chinoise)...
    La musique accompagne le fil de l’histoire comme une bande son. Chaque morceau témoigne de la riche culture musicale de Murakami et crée une atmosphère envoutante, poétique et sobre.
        Enfin, Murakami fait référence au film Alphaville de Godard.

Réalisme magique ?

        Murakami dresse un magnifique tableau du Tokyo Nocturne : les chaînes de family restaurants, les game centers, les love hotels, etc. Il y a une mélancolie qui se dégage des descriptions de la vie solitaire des individus la nuit à Tokyo. La solitude est fortement ancrée dans ce roman. Le lecteur est plongé dans la vie nocturne de la ville. On est dans une réalité. Mais la nuit apporte un certain flottement. Les personnages sont perdus dans un Tokyo démesuré. Comment savoir si l’on ne rêve pas ? Le surnaturel apparaît très vite, dès le deuxième chapitre. Eri dort d’une manière tout sauf naturelle. 
        Le Passage de la nuit est un roman onirique.  On a souvent la sensation d’être dans un rêve. Le sommeil est omniprésent. C’est la nuit, Eri dort, des individus racontent leurs rèves... Des événenements étranges ont lieu mais ne trouvent pas d’explication. Par exemple, qui est l’homme au visage remplacé par un masque qui se trouve dans l’écran de télévision de Eri ? Il disparaît mystérieusement, sans laisser de trace. Cet homme n’a pas d’identité. Recouvert de poussière, il appartient à un autre temps, indéfinissable lui aussi.  Comment se fait-il que des miroirs conservent les reflets des personnes qui se regardent dedans?  Les coïncidences se multiplient : la pièce où est téléportée Eri est la même que celle où travaille Shirakawa... mais est-ce vraiment le hasard ? Cela n’a-t-il pas une signification ?
    Comme par hasard, le nom du love hotel est Alphaville. Alphaville dans le film de science fiction réalisé par Jean Luc Godart, en 1965 est le nom d’une cité imaginaire, du futur, quelque part dans la galaxie. Dans cette dictature, il est interdit de ressentir les choses et d’exprimer ses sentiments. Ce qui correspond plutôt bien au love hotel.
Il y a aussi le téléphone de Shirakawa. D’objet banal, il devient le transmetteur d’une malédiction. Et les personnages se confient plus facilement, comme dans un rève.

        L’idée de voyage, de road movie au pays des songes est accentuée par l’alternance des chapitres. On suit les deux sœurs, un chapitre après l’autre. C’est aussi un parcours initiatique qu’effectuent les deux sœurs. Elles sont très différentes l’une de l’autre. Mais aussi différentes soient-elles, elles finiront par se retrouver à la fin du récit. Puisqu’elles se cherchent finalement. Mari rencontre des gens qui vont lui ouvrir les yeux sur des perspectives qu’elle n’avait pas envisagées. La véritable rencontre des individus demande une certaine attention. Il faut aller au-delà des apparences. La distance et les connexions entre les êtres sont au cœur de ce roman. Il y a des échos entre les lieux et les personnages et une quête d’identité pour chacun d’entre eux : des adolescents qui se construisent et des adultes qui ne savent plus trop où ils en sont.
        L’expérience vécue par Eri au-delà de l’écran de télévision ressemble à une parabole de ce qu’elle ressent. Fantasme pour les hommes, elle se sent enfermée dans le rôle qu’on lui impose et seule. Personne ne l’entend. C’est la métaphore de sa souffrance. Le Passage de la Nuit est une exploration de nos inconscients.

        Le Passage de la nuit est un roman fin et intimiste. J’ai beaucoup aimé la relation presque exclusive que le lecteur entretient avec Eri. Une belle tristesse se dégage des chapitres où l’on est avec elle. Il s’agit de la poignante mélancolie des choses, le fameux « mono no aware » auquel les auteurs japonais sont tant attachés. Ce n’est peut-être pas le roman le plus accessible de Murakami,  puisqu’il repose beaucoup sur l’interprétation,  mais on est envoûté par l’onirisme et la poésie de cette histoire. C’est un roman sombre, beaucoup moins fantaisiste que le très réussi Kafka sur le rivage (2003).  

Chloé Vedrenne, 2ème année BIB-MED

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