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26 novembre 2007 1 26 /11 /novembre /2007 18:46
Jorge Luis Borges,fictions2.jpg
Fictions, 1956,
traduction de P. Verdevoye et Ibarra,
Gallimard, 1957,
rééd. Folio, s.d., 183 p.

        Borges est né en 1899 à Buenos Aires, il est mort en 1986 à Genève.

        Il a commencé par publier des poèmes puis il devient bibliothécaire en Argentine. Lorsque le régime alors en place s’effondre, Borges est, entre autres, nommé directeur de la Bibliothèque Nationale et membre de l’Académie des Lettres argentines.

        C’est un voyageur qui passera un peu partout dans le monde et qui vivra en Europe. On peut d’ailleurs trouver des mots en français dans ses textes. En revanche ses personnages préfèrent des lieux imaginaires ou restent en pays latins.
Toute l’œuvre de Borges a été traduite en français pour notre grand bonheur ; elle est de plus assez abondante. En ce qui concerne notre ouvrage il dispose à lui seul de deux traducteurs.

        Borges a fait lui-même la présentation de son œuvre. Il en dit dans un court prologue que : « La  plupart des histoires sont fantastiques [que] quelques-unes sont policières [et que
] toutes sont irréelles. »

        C’est un ensemble de 17 nouvelles en deux parties, la première étant "Aux sentiers qui bifurquent" et la deuxième "Artifices". Les deux parties ont un prologue.

        Ces récits sont en général absurdes : ils forment des boucles qui reviennent à leur point de départ ou alors on arrive à un non-sens qui remet en cause le récit qui précède. Par exemple dans "Les ruines circulaires" un personnage tente de rêver un homme entier dans son esprit. Celui-ci aurait une sorte de vie propre. Or, à la fin de la nouvelle, à sa mort, il se rend compte qu’il est, lui-même, déjà un personnage imaginaire dans l’esprit de quelqu'un. Evidement on peut supposer que ce quelqu'un est encore le personnage d’un autre, etc.…

    On peut rapprocher Borges des nouvelles toscanes car, même si ces personnages ne sont pas enfermés ensemble à se raconter des histoires, il s’agit quand même souvent d’un des protagonistes qui nous raconte l’histoire. Ou bien c’est Borges en personne qui interroge un personnage qu’il invente.
        Borges n’illustre pas vraiment les règles couramment énoncées de la nouvelle : les siennes n’ont souvent pas d’intrigue, donc pas de chute puisqu’elles semblent en quelque sorte s’autodétruire. Elles sont plutôt comme autant de piste de réflexions. Elles restent en revanche très courtes avec peu de protagonistes.
        De plus Borges refuse en général de s’attribuer l’histoire, il préfère lui inventer un narrateur et faire semblant de commenter une œuvre préexistante. C’est le cas dans la nouvelle du "Quichotte de Pierre Ménar"d ou dans celle de "Tlon uqbar orbis tertius".

        Une des préoccupations de Borges qui est constante dans ces textes est le sens des mots : leurs significations profondes, ce qu’ils symbolisent.  Il cherche ainsi un sens dans les chiffres et les lettres. Il s’interroge sur leurs combinaisons multiples qui leur donnent un sens ou le leur enlèvent. De même, leur unicité peut les rendre imprononçables tant leur sens devient fort, comme dans le nom de dieu chez les juifs et les musulmans. Borges s’interroge aussi sur l’interprétation de ces mots dans les textes sacrés et lors de la traduction. Autant de questions passionnantes qui traversent les textes de façon sous-jacente et permanente.
        Borges dans la continuité s’intéresse aussi au son de ces mots : il les pèse avant de les poser, chacun sonne de façon unique. Les textes de Borges sont autant de poèmes en prose magnifiques.
        Tous les textes de Borges sont, comme ceux d’Umberto Eco, une longue déclaration d’amour à la littérature et aux livres.

        Un autre thème qui traverse son écriture est le « labyrinthe », ou plus exactement celui des « synonymes borgésiens ». En fait il s’agit de plusieurs mots pour désigner une seule chose : c'est-à-dire une idée de l’infini cauchemardesque, du désordre rangé, de quelque chose de démesuré pour la connaissance humaine ; cela obsède Borges. Cela peut donc être un labyrinthe, mais aussi l’écriture, ou une bibliothèque : La bibliothèque de Babel, ou encore la mémoire infinie dans  "Funes ou la mémoire" ou la simple et pure pensée comme dans "Le miracle secret" où Borges imagine un homme qui peut fabriquer un roman dans son esprit. De même que dans "Les ruines circulaires" dont on a déjà parlé plus haut. Et enfin l’absurde hasard et le destin malicieux comme dans "La loterie à Babylone"…
        On peut s’amuser à chercher le mot bibliothèque ou un de ces « synonymes borgésien » dans toutes les nouvelles et on le trouvera, à chaque fois dans le même sens.

"La bibliothèque de Babel"

        Cette nouvelle de Borges s’inspire largement de La tour de Babel, un épisode de la Bible. Les hommes ayant survécu au déluge décidèrent de fonder une ville afin de rester tous unis. Ils décidèrent aussi de bâtir une tour qui atteindrait le ciel et montrerait leur puissance. Dieu (dans l’ancien testament il s’agit encore d’un dieu vengeur) voyant ses prérogatives discutées, décida de descendre parmi eux et de leur donner à tous un langage différent. Ceci afin qu’ils se dispersent et abandonnent leur projets. Il instaura ainsi la diversité, l’incompréhension et les conflits.

        Dans la bibliothèque de Borges ce sont les livres qui parlent tous un langage différent qui empêche leur compréhension. Mais il y a aussi leur nombre incroyable et la taille de la bibliothèque qui empêchent toute corrélation entre les bibliothécaires.
        Il s’agit donc du même chaos.
        Les hommes ici sont les objets de la bibliothèque qui semble avoir un dessein propre. Cela est évidemment absolument effrayant, tout autant qu’un dieu au pouvoir infini et destructeur. L’idée oppressante de quelque chose d’immense, de tentaculaire bien au-dessus de nous qui aurait décidé pour nous toute notre vie sans que nous puissions lutter ou même prendre conscience de notre esclavage est effrayante. Nous sommes ici en plein dans un cauchemar de Borges.
        Pour lui cette bibliothèque devient même une métaphore de l’univers en ce qu’elle est sans frontière, éternelle et inconnaissable. Voici sa définition rien que pour le plaisir :
        « L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n'est pas infinie ; si elle l'était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? »

        Cette bibliothèque fantastique contient entre autre tous les livres du monde : ceux qui ont été écrits mais aussi ceux à venir. Cela est possible car on peut trouver la toutes les combinaisons possibles et imaginables des 25 signes alphabétiques. C'est-à-dire : le point, la virgule, l’espace et vingt deux lettres de l’alphabet. A partir de là, tout livre concevable ou inconcevable en esprit est présent dans la bibliothèque.
        Beaucoup de livres sont incompréhensibles car ils contiennent ces combinaisons inconcevables, ou intraduisibles, comme le livre qui répète indéfiniment les lettres MCV du début à la fin.
        De plus la bibliothèque contient aussi toute les langues : celles qui existent et celles qui ont disparus, celles qui n’ont existé qu’un instant ou celles qui sont imaginaires…
        En fait le contenu est comme le contenant : les livres sont aussi infinis que l’est la bibliothèque elle-même.

        Dans cette bibliothèque le rôle du bibliothécaire est très étrange : il ne peut ni ranger, ni cataloguer ces livres. Il ne peut ni les prêter, ni les rendre consultables. Ces livres ne sont là que pour eux et eux ne sont là que pour les livres.
La bibliothèque vit d’elle-même : les lampes ne s’éteignent jamais, la poussière n’existe pas dans ces lieux divins et les livres ne peuvent s’abîmer puisqu ‘ils baignent dans l’éternité.
        Alors il reste au bibliothécaire à s’inventer des tâches. Ils vont essayer de savoir quel est le contenu exact de leur salle, lire le plus de livres possible, apprendre des langues et essayer de traduire quelques volumes…
        Ils vont chercher « le » catalogue, celui qui contiendrait enfin toute la bibliothèque, ils vont chercher « le » livre qui expliquerait la raison de l’existence de la bibliothèque…
        Ils vont aussi chercher une limite à la bibliothèque, ou essayer d’en faire le tour, et enfin, d’en censurer ou d’en détruire le contenu.
        Toutes ces quêtes sont comme autant de saints graals mais, après tout, nous somme dans une bibliothèque visiblement non humaine…
        On peut même imaginer que c’est la bibliothèque qui lance ces différentes quêtes et garde ainsi, en quelque sorte, la mainmise sur son petit peuple. Elle les maintient dans l’ignorance afin qu’ils ne puissent lutter contre elle et la détruire comme tous les tyrans de tous les univers.

        Cette bibliothèque pourrait être « la mauvaise bibliothèque » par excellence si nous pouvions la rapprocher de ce que nous connaissons.  Elle nous plonge en tout cas complètement dans l’esprit sinueux de Borges que je recommande à tous ceux qui savent mettre, pour un temps, leur rationalisme de côté.


Nathalie 1ère année bib-méd

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commentaires

Joel 04/08/2016 09:45

Bonjour,
Beau site intéressant. Je suis venu parce que je cherchais des références sur Borgès. Merci pour vos commentaires de la "bibliothèque de Babel"
A bientôt peut être.

Au fait ça veut dire quoi bib-med : bibliothécaire médical?

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