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27 novembre 2007 2 27 /11 /novembre /2007 16:43
Toni MORRISON,beloved.jpg
Beloved, 1987,
traduction d'Hortense Chabrier et
Sylviane Rué,
Christian Bourgois,1989,
rééd. 10/18

BIOGRAPHIE

    De son vrai nom Chloe Anthony Wofford, elle naît le 18 février 1931 dans l’Ohio, lieu de vie de plusieurs de ses personnages. Elle fait des études littéraires à Howard qui s’achèvent par une thèse sur le thème du suicide dans les œuvres de Faulkner et Virginia Woolf. Depuis ses premiers romans, elle est aussi professeure en littérature à l’Université de Princeton et a fait partie des directeurs littéraires de Random House (section littérature noire).
    La plupart de ses romans ont pour personnages principaux des femmes, souvent martyrisées et narrent la sombre époque de l’esclavage. Pour son cinquième roman, Beloved, elle reçoit en 1988 le Pulitzer. On lui remet ensuite en 1993 le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre et elle devient ainsi la première femme noire à recevoir cette distinction.

RESUME DU LIVRE

    Tout d’abord il faut savoir que Toni Morrison s’est inspiré d’un fait authentique pour écrire son roman. Cet événement est le suivant : en 1856, Margaret Garner, esclave ayant fui ses maîtres est un jour rattrapée. Alors que son mari est pendu et ses enfants menacés d’être asservis à leur tour, elle les assassine.

    Sethe, le personnage principal, vit avec sa fille Denver et sa belle-mère Baby Suggs (qui meurt au cours du récit) au 124 Bluestone Road qui est « habité de malveillance ». Le récit nous apprend qu’il y a peu de temps vivaient encore là deux autres enfants de Sethe : Burglar et Howard qui ont fui la présence diabolique et insupportable du fantôme de leur sœur, assassinée par leur mère lorsqu’ils étaient petits. On ne sait que très peu de choses au sujet de ce meurtre au commencement du roman. En revanche, on apprend que sur la tombe rosée de cette petite fille a été inscrit le terme « Beloved ». Les deux garçons partis, il ne reste plus que Baby Suggs, ancienne esclave dont le fils Halle a racheté la liberté. Il faut savoir que Halle, sa mère et Sethe étaient sous le joug des mêmes maîtres, M. et Mme Garner, qui nommaient leur terrain et exploitation « la ferme du Bon Abri ». Lorsqu'il parle aux autres maîtres d'esclaves, voici ce qu’affirme monsieur Garner : « Vous autres, vous n'avez que des gamins ; des jeunes gamins, des vieux, des difficiles, des grincheux. Alors qu'au Bon Abri, mes nègres c'est tous des hommes, jusqu'au dernier. Je les ai achetés comme ça, je les ai dressés comme ça. Tous des hommes, qu'y sont. » Triste à dire mais cette « ferme » apparaît comme la moins inhumaine de toutes. Ils sont esclaves mais, contrairement à d’autres, jamais maltraités. Cependant ce temps d’exception prend fin avec la mort de monsieur Garner et l’arrivée du beau-frère de sa veuve et que l’on ne connaitra que sous le nom de Maître d’école. Dès lors, les sévices, châtiments et lynchages sont de mise. Comme nous l’avons dit, Sethe se retrouve au Bon Abri avec les autres esclaves dont N° Six, les Paul et Halle, avec qui elle va se marier (avec l’autorisation des maîtres Garner) et dont elle aura quatre enfants.
    Peu de temps après que Maître d’école est arrivé au Bon Abri, ils mettent en place un plan d’évasion ayant pour objectif la maison de Baby Suggs, libérée du joug et à qui l’ancien maître a laissé une maison. Malheureusement, le plan échoue. Sethe parvient avec de l’aide à faire passer ses trois enfants, dont un bébé mais pas elle. Elle ne parvient à fuir que plus tard et est pressée par la nécessité de nourrir son plus jeune bébé. Elle erre et traverse l’Ohio pendant plusieurs jours, morte de fatigue et enceinte ; elle est à deux doigts de se laisser mourir dans un champ lorsqu’apparaît une jeune fille blanche, Amy Denver, qui l’aidera à se requinquer et à traverser le fleuve la séparant de ses enfants, fleuve sur lequel elle accouchera de son dernier enfant : sa fille Denver (en hommage à Amy Denver sans qui elle ne serait pas née). Arrivée au 124, Sethe goûte enfin la délivrance de la liberté, non sans étonnement : « Et quand elle posa le pied en terre libre, elle ne put pas croire que Halle sût ce qu'elle ignorait ; que Halle, qui n'avait jamais respiré une bouffée d'air libre, sût qu'il n'y avait rien de meilleur au monde. Cela l'épouvanta. Il se passait quelque chose. Que se passait-i l? Qu'est-ce que c'était ? se demanda-t-elle. Elle ne savait pas de quoi elle avait l'air et n'était pas curieuse. Mais, subitement, elle vit ses mains et pensa avec une clarté si simple qu'elle en était éblouissante : 'Ces mains m'appartiennent. Ce sont mes mains.' Ensuite elle sentit cogner dans sa poitrine et découvrit une autre nouveauté : les battements de son propre cœur. Avait-elle été là tout le temps ? Cette chose battante ? Elle se sentit idiote et se mit à rire tout haut » »
    Mais cette liberté est de courte durée. Maître d’école vient jusqu’au 124 pour récupérer ce qui lui appartient : Sethe et ses enfants, qui constitueront une force de travail parfaite dans les années à venir. Lorsque Sethe réalise ce qui est en train de se passer, elle emmène ses enfants à l’arrière de la maison dans une cahute et voilà ce que Maître d’école, son neveu et deux autres constatent en y entrant : « A l’intérieur, deux garçons saignaient dans la sciure et la terre aux pieds d’une femme noire qui, d’une main, en serrait un troisième trempé de sang contre sa poitrine et, de l’autre, tenait un nourrisson par les talons, la tête en bas. Elle ne les regarda pas ; elle balança simplement le bébé vers les rondins de la cloison, manqua son  coup et tentait d’atteindre son but une seconde fois lorsque, jailli de nulle part dans le tic-tac du temps que les hommes passèrent à regarder fixement ce qu’il y avait à regarder, le vieux Noir […] franchit la porte en bondissant dans leur dos et attrapa le bébé au beau milieu de sa la trajectoire du lancer de sa mère. »
    De nombreuses années plus tard, lorsque Denver, survivante est une jeune fille, Paul D, ancien esclave du Bon Abri parvient jusqu’au 124, qui depuis l’infanticide est déserté par tous. Ses résidents ne voient plus personne. Lui qui avait tant désiré Sethe lorsqu’elle était encore au Bon Abri et non liée à Halle, se retrouve alors près d’elle et est le seul qui parvient à faire fuir la présence malveillante du fantôme et les troubles qu’il cause. Mais lorsque tout semble enfin aller pour le mieux pour la nouvelle famille, une inconnue surgit : « Une femme tout habillée sortit de l’eau. A peine si elle atteignit la rive du ruisseau avant de s’écrouler au tronc d’un mûrier. »
    Peu de pages après cet épisode, le lecteur comprend : cette apparition n’est autre que la jeune femme qu’aurait dû être l’enfant tué par sa mère. En renaissant des eaux de l’au-delà, la jeune fille se dirige vers le 124 Bluestone Road et investit la nouvelle famille de ses cris, de son besoin d’être aimée et de celui d’exister. Etrange peut-être, mais pas tant que ça pour la culture noire pour laquelle « les gens qui ont une mauvaise mort ne restent pas dans la terre ». C’est ainsi qu’après avoir habité sur un pont entre deux rives, elle est revenue dans le monde des vivants pour revendiquer son dû, ainsi que l’amour et la vie qu’elle n’a pas eu.

    ANALYSE

    Mais détrompez-vous, Beloved n’est pas une histoire de fantôme venu hanter les vivants. Derrière le mot gravé sur une pierre tombale se retrouvent l’histoire et le souvenir de tout un peuple : ces « soixante millions et davantage ». Avec ce roman d’un nouveau genre pour elle, Toni Morrison plonge dans l’horreur de l’esclavage et met en fiction les souffrances et la vie de ses ancêtres. Pourtant, loin d’être un documentaire, le roman soulève la question de l’amnésie de l’Amérique tout entière face à une partie de son histoire et cela en dénonçant les excès d’un système de rejet, de ségrégation et d’abjection qui dura des siècles.
    S’inspirant d’un fait authentique (l’infanticide de Margaret Garner) pour le point central de l’œuvre, l’auteur nous conte de façon désordonnée le destin de gens anonymes et recrée un vécu dans l’Histoire que l’on connaît tous en resituant de temps à autre la fiction dans un rapport au réel historique. Toni Morrison ne mythifie pas les victimes noires et ne se limite pas à un discours de propagande qui établirait une fois de plus un clivage victimes noires et bourreaux blancs. Le roman reflète simplement l’image d’une humanité qui n’a pas pu s’exprimer, qui a été limitée et abaissée au rang d’animalité.
    Pour retranscrire en fiction une partie de l’Histoire, exclue de l’histoire américaine officielle, Toni Morrison procède de différentes façons.
    Tout d’abord, les personnages du roman font office de miroir : les voix et témoignages qui s’élèvent reflètent celles et ceux de tout un peuple. Ils se rappellent, évoquent, hésitent à conter les douleurs et images du passé, puis le font petit à petit, un souvenir en appelant un autre. Le souvenir : voilà la charpente du roman. Les chapitres ne se tiennent et ne font sens que parce qu’il s’agit de souvenirs. Le lecteur chemine ainsi à l’intérieur des mémoires de ces personnages, qui vont et viennent d’un présent à un passé.
    A l’image de tout un peuple, le récit se fait polyphonique. La multitude des personnages, Sethe, Paul D, Denver, Payé-Acquitté… renvoie à une multitude de voix, de monologues intérieurs, de souvenirs qui s’entrecroisent et se retrouvent pour retracer un passé commun que le lecteur entrevoit peu à peu. Cette sensation de polyphonie n’est pas un hasard et rappelle une des premières caractéristiques de la culture africaine : l’oralité. Que ce soient dans les chants de Baby Suggs, les contes, les berceuses de Sethe, les cris de douleur de ou de joie de Beloved, la voix et la musique s’élèvent partout. Mais une fois le peuple noir asservi en Amérique, les voix se sont tues et l’oralité fut empêchée. Le mors, les châtiments et lynchages étaient les alliés du silence et transformaient les esclaves en « main d’œuvre parfaite », obéissante et muette. Une fois leur liberté retrouvée, les personnages ne retrouvent pas leur parole originelle, et ce à l’image de Paul D, qui depuis sa première fuite dépose ses souvenirs et souffrances dans une  « boîte à tabac en fer-blanc logée dans sa poitrine ». Et au moment où il arrive au 124, rien au monde n'aurait pu en forcer le couvercle. C'est Beloved qui ouvrira la boîte, lui faisant commencer le deuil de ses souffrances passées, jusque-là enfermées dans son inconscient.
    L’auteur nous fait ainsi peu à peu prendre conscience de la complexité du silence et de l’oralité. Le silence peut sembler le meilleur moyen pour oublier les douleurs du passé. Il constitue également le lieu du non-dicible ; là où le langage n’a pu transcrire l’horreur humaine, le silence nous fait comprendre qu’il est impossible de rendre la réalité vécue par des mots et que vouloir dire l’innommable est un non-sens. Et pourtant, c’est malgré tout le retour à la parole, au son, qui permet aux personnages d’exorciser leurs démons et de vivre mieux, en reconstruisant leur identité, détruite par l’esclavage.
     C’est certainement cet aspect qui nous touche autant à la lecture. Le style est simple, sans fioriture, les faits horribles ne sont pas décrits longuement d’un point de vue externe. Au contraire, tout est dit et vu à travers les yeux de ces esclaves et les images et métaphores se multiplient à la manière d’un conte africain.
    Outre un style simple et puissant et cette réflexion sur la parole, Beloved traite également du thème de l’amour et de ses formes. Cette question est bien entendu soulevée par l’infanticide commis par Sethe, geste ultime dune mère aimante lorsque ses anciens maîtres viennent récupérer ses enfants. « Ils peuvent tout me faire mais pas à mes enfants. […] Je préfère tuer mes enfants plutôt qu’on me les fasse mourir.» Mais l’amour se cache aussi chez Paul D, qui désire aider Sethe à exorciser son mal, chez Denver qui retrouve sa sœur puis prend soin de sa mère lorsqu’elle est au plus mal, chez Baby Suggs, qui conseille sa petite fille depuis l’autre royaume.
    N’oublions pas non plus de relever les nombreuses références de Morrison aux couleurs , vives ou ternes, qui font resurgir le clivage entre le noir et le blanc pour le dépasser en se faisant bleu ou jaune.
    Enfin, pour justifier l’appartenance de ce roman au genre du réalisme magique, je dirai qu’il est possible de le comparer aux œuvres picturales symbolistes. Morrison nous met en présence d’éléments disparates, nous présente un personnage et des faits impossibles dans le monde sensible, mais la façon dont elle nous les dépeint provient bien de ce monde et tire plus précisément sa source de la culture noire, où la réincarnation n’est pas une aberration et où les souvenirs des ancêtres peuvent s’infiltrer dans le présent.
       
    De nombreuses choses peuvent être dites sur ce roman, sur sa structure, sur la trame de fonds, sur le style de Morrison, sur les symboles etc. mais je vous assure que rien ne vaut sa lecture.belovedfilm.jpg

UTILE :

Beloved, Toni Morrison , 10-18 , 2004 , 7.30 €

Film : Beloved, Jonathan Demme, avec Oprah Winfrey et Danny Glover
(1998) ; Voir ci-contre :
 

Opéra : Margaret Garner, Mustapha Hasnaoui (2006)
   

Document : Interview de Toni Morrison à propos de Beloved (médiathèque de Mériadeck)


Bénédicte, Ed-Lib. 2A

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