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27 novembre 2007 2 27 /11 /novembre /2007 21:02
Boulgakov Mikhaïl (1891-1940), coeur-de-chien.jpg
Cœur de chien,
trad. du russe par Vladimir Volkoff,
Paris : Librairie générale française, 1999,
collection : Le livre de poche.
156 pages


Biographie de Mikhaïl Boulgakov

        Mikhaïl Boulgakov est né en 1891 à Kiev, en Ukraine. Issu d’une famille d’intellectuels, il entre à la faculté de médecine de Kiev en 1909. Il obtient ses diplômes en 1916, s’engage comme volontaire de la Croix Rouge sur le front, puis ouvre un cabinet médical à Kiev. C’est en 1921 qu’il décide d’abandonner la médecine pour se consacrer à l’écriture en collaborant à des organes de presse et des adaptations scéniques, notamment de son premier roman, La garde blanche, écrit en 1925. C’est aussi pendant cette période qu’il écrit Cœur de chien, mais le manuscrit sera perquisitionné dans son appartement en 1926. Il ne cessera alors d’être persécuté par le régime stalinien ; ses œuvres sont retirées de la vente et ses pièces interdites. Malgré ces relations tendues avec le pouvoir, Staline lui offrira une place d’assistant metteur en scène au théâtre d’art. Le reste de son œuvre ne sera publié qu’après sa mort, dont Le maître et Marguerite, considérée comme son chef-d’œuvre.

L’histoire

        À Moscou, un chien errant, à l’agonie, est ramassé dans la rue et renommé Bouboul par le professeur Philippe Philippovitch Transfigouratov. Ce dernier étudie le rajeunissement des cellules humaines et est convaincu du rôle de l’hypophyse dans ce domaine. Le professeur, aidé de son adjoint le docteur Bormenthal, greffe donc sur le chien Bouboul celle d’un homme fraîchement trépassé ainsi que d’autres organes. Après une phase de convalescence des modifications interviennent physiquement sur l’animal. Commence alors pour ce dernier le lent apprentissage de la civilisation (se mettre debout, le langage, le monde du travail…). Mais le chien devenu « le citoyen Bouboulov », hérite des vices du donateur de l’hypophyse : la vulgarité, l’alcoolisme, le vol, le mensonge. Il devient fonctionnaire et militant des comités prolétariens qui harcelaient le professeur, et tente de mettre à profit les aspects les plus démagogiques du régime soviétique comme la délation et la confiscation de biens. Cette situation oblige alors le professeur à une réflexion sur les solutions possibles pour se défaire de cette menace.

1) Système narratif et changements de point de vue


        La maîtrise des changements de point de vue est une des premières choses qui nous frappe à la lecture de Cœur de chien. En effet l’intégralité du premier chapitre est écrite selon le point de vue du chien (avec l’emploi de nombreuses onomatopées), dans un style qui peut parfois déranger mais que j’ai trouvé très bien réalisé. Ensuite Boulgakov reprend une narration humaine plus classique, mais n’abandonne pas le regard porté par le chien, pour donner ici ou là une réflexion sur les événements qui l’entourent. Cet exercice de style permet la superposition de deux images, de renforcer le contraste entre le pauvre Bouboul, chien martyr et errant dans les rues de Moscou et l’arriviste dans lequel il se transforme. Cela provoque une certaine personnification du chien  avant même sa transformation, tandis qu’après le citoyen Bouboulov sera plutôt animalisé.


2) Le réalisme magique

        Il se manifeste au travers des diverses expériences du professeur sur le rajeunissement des cellules humaines, comme par exemple celles qui portent sur un homme dont certaines parties du corps ont rajeuni, ou une femme sur laquelle le professeur prévoit de poser des ovaires de guenon. Seul le chien est quelque peu confus et se demande où il est. De même les employés de maison ne sont nullement étonnés par la transformation du chien en homme, pas plus que le président du comité d’immeuble chargé de fournir des papiers d’identité au citoyen Bouboulov (p. 97). On retrouve ici une des caractéristique des créatures surnaturelles de la littérature russe (comme chez Gogol)  qui s’intègrent et s’épanouissent dans l’univers quotidien sans provoquer la peur ni l’étonnement.

3) Une satire politique

        La satire politique est très présente dans ce livre aux accents d’anticipation scientifique et de fantastique, où Boulgakov dénonce l’absurdité des raisonnements figés que ce soit dans le domaine de la science où de la bureaucratie. En effet on peut y voir une critique de la société que les bolcheviks veulent mettre en place. Car si les bourgeois sous les traits du professeur ne sont pas épargnés, les prolétaires sont dépeints de manière féroce, et dès les premiers chapitres sous couvert de la narration du chien qui trouve que les concierges sont « les pires des prolétaires » ou bien que les portiers sont « une race répugnante ». Ensuite Boulgakov se moque des tares du système soviétique. Il fustige la bureaucratie étatique et les absurdités de la politique de logement de l’époque. Le professeur reçoit notamment plusieurs visites du comité d’immeuble ou de son président, souvent pour tenter de confisquer une partie de son appartement. Ce comité est systématiquement tourné en dérision par le chien, le professeur et son assistant. De même ce récit est parsemé de discours contre-révolutionnaires du professeur, qui sont pour lui synonymes de bon sens. Ainsi, au sujet de la révolution sociale, il démontre le côté absurde des transformations de l’immeuble. Ou encore grâce à un parallèle que fait le professeur entre l’éducation du chien et celle du peuple en dénonçant l’utilisation de la terreur et de la violence, car pour lui seule la persuasion est efficace (p.25). On voit donc ici toute l’animosité de Boulgakov à l’encontre d’une bureaucratie qui empêche les personnes démunies de papiers d’exister, de se loger, et qui multiplie les obstacles devant les inventeurs, en qui on peut voir la figure allégorique de l’écrivain qu’était Boulgakov, persécuté par la censure et le pouvoir soviétique.

4) Les limites de la science et de la théorie de « l’homme nouveau » issu de la révolution


        Si c’est un livre fantastique, avec un côté Frankenstein des temps modernes, c’est aussi le regard acerbe de Boulgakov sur les prouesses de la science et leurs limites (on retrouve d’ailleurs beaucoup du vocabulaire personnel de Boulgakov qui était médecin). On a donc une importante réflexion sur l’expérimentation scientifique et ses conséquences ; ici, que faire de la créature créée ? Surtout quand c’est un chien gentil et attachant qui se métamorphose en un homme grossier, alcoolique et voleur, héritant des tares du donneur tout en continuant de chasser las chats. Se pose alors pour le professeur, la question de l’utilité de l’opération, de fabriquer artificiellement des êtres humains plus mauvais que ceux que l’humanité produit. De plus Bouboulov va se retourner contre son créateur, en subissant l’influence du discours révolutionnaire du comité de l’immeuble. Boulgakov en profite pour dénoncer l’idéologie marxiste-léniniste appliquée à tout va, jusque dans le conditionnement des gens. Cette histoire met en lumière la critique du système soviétique qui était à la recherche de la création d’un homme nouveau. On voit bien que Boulgakov voit d’un mauvais œil la pratique de « la table rase », la destruction totale de sa culture, et ne pense pas que « l’homme nouveau » puisse naître de la révolution.

P. M. Année Spéciale, Édition-Librairie

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commentaires

Diane 24/11/2012 10:37

Merci pour cette superbe analyse et mise en contexte, bravo !

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