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28 novembre 2007 3 28 /11 /novembre /2007 21:07
martyre.jpg
Mishima
Yukio,
Martyre précédé de Ken,
Gallimard – Folio 2 €,

nouvelles extraites de
Pélerinage aux trois montagnes, 1969,
trad. du japonais par
Brigitte et Yves-Marie Allioux,
Gallimard, 1997.

La nouvelle présentée dans cette fiche de lecture est Ken.

        La nouvelle traditionnelle serait centrée sur un seul événement : dans Ken, toute l’histoire tourne autour du même événement, mais ce n’est qu’un prétexte pour amener l’intrigue et insister sur la personnalité des personnages. La nouvelle traditionnelle comporterait également très peu de personnages qui ne seraient pas aussi développés que dans un roman : dans Ken, les sentiments des trois personnages principaux sont décrits, chacun a sa propre histoire, ses propres appréhensions, désirs, combats. Chaque parcelle de l’histoire est vécue par un personnage différent, le lecteur a accès à plusieurs points de vue. Le dénouement de la nouvelle traditionnelle serait inattendu et reposerait sur une « chute » longue parfois de trois lignes seulement : il y a plusieurs chutes dans Ken, une pour chaque personnage principal. On peut donc conclure que la nouvelle de Yukio Mishima, longue de quatre-vingts pages, ne répond pas exactement aux « règles de la nouvelle » érigées par Georges Poulet.

        Nous avons pu dégager de cette nouvelle trois axes de lecture différents :
  • Un univers exclusivement masculin où naissent des passions adolescentes exacerbées.
  • Une critique de la société moderne et un hommage au Japon traditionnel.
  • Une finesse de la description : sensibilité et nouvelle cruelle.


AXE 1 : Un univers exclusivement masculin où naissent des passions adolescentes exacerbées
   
        La nouvelle ne met pas une seule femme en scène, qui pourrait avoir une relation avec un des personnages principaux. Chacun des personnages de cette nouvelle a sa propre histoire et sa propre évolution. Mishima offre des personnages complets dont il décrit non seulement les faits et gestes, mais également les sentiments, les craintes, les attentes. Ils peuvent être identifiés comme des personnages romanesques. Le caractère homosexuel des personnages est omniprésent dans l’intrigue, sans être jamais mentionné.

        Jirô Kokubu : Il est beau, jeune, juste, prévoyant, calme et bien plus intelligent que les garçons de son âge. Mishima ne dissocie pas beauté du corps et beauté de l’esprit : ainsi, durant toute sa vie, il a recherché une perfection spirituelle et physique, alliant Belles Lettres et culturisme. Jirô, même s’il ne lit pas, est à l’image de cette recherche, il s’interroge sur le monde qui l’entoure, il a une passion pour le Kendo qui passe avant tout ; il est complet. Il se donnera la mort à la fin de la nouvelle, selon un rituel traditionnel japonais : le seppuku.
        Les personnages de Mibu et de Kagawa sont tous les deux obsédés par ce personnage charismatique qu’est Jirô, qui est leur capitaine de Kendo. Ils essaieront tous deux de se faire remarquer par ce dernier dans l’épisode de la plage, l’un par la transgression, l’autre par la soumission et l’obéissance. Kagawa réussit à faire tomber Jirô, en avouant qu’il a entraîné les élèves du dojô à la plage, et Mibu, qui n’ose pas révéler à son capitaine qu’il n’a pas suivi le mouvement, causera la chute de la nouvelle et de Jirô.

        La personnalité complexe de Yukio Mishima se retrouve dans ses personnages : Kagawa est ce sentiment homosexuel qu’il refoule (on retrouve le même type de personnage dans Confessions d’un masque,) et Mibu est l’emblème de ce culte que vouait l’auteur à la beauté. Jiro, quand à lui, représente certainement ce que l’auteur aurait voulu être. De plus, la mort de Jirô, dans la forêt, peut rappeler la situation peinte par Guido Reni dans son Saint Sébastien (il est utile de souligner que Yukio Mishima adorait ce tableau, au point de s’être fait photographier dans la même position que le martyr né du pinceau de Reni.)

AXE 2 : Une critique de la société moderne et un hommage au Japon traditionnel

    L’intrigue se construit autour d’un événement assez particulier : un championnat de Kendo. Le Kendo est un art martial japonais pratiqué par les samouraïs dans le Japon traditionnel, à l’aide d’un sabre appelé Ken. Tous les personnages principaux s’adonnent à ce sport et concourent à un niveau très élevé.

Analyse d’un passage : Un après-midi, Jirô va se rendre au dojo afin de s’y entraîner. La vie de Jirô réside dans l’action de se préparer au combat, il va donc effectuer trois cents frappes sur le sol du dojo. Puis, il sort au grand air, et on assiste à un choc entre deux mondes. En effet, Jirô est vêtu d’un « hakama », s’entraîne dans un « dojo » à l’aide de son « ken », et soudain, il est confronté à une « centrale », à des « buildings », autant de mots qui s’opposent par leur modernité au Japon traditionnel transparaissant dans le vocabulaire utilisé deux lignes plus tôt. Dans ce passage, Jirô est totalement opposé au monde moderne ; il va affronter un groupe de jeunes imbéciles vêtus de jean, présentés comme des personnages rustres, mal éduqués. Tous ceux qui ne pratiquent pas le Kendo dans Ken seront présentés de la sorte.

        Plus loin dans la lecture, Mibu comparera Jirô à la jeunesse moderne et admirera sa capacité à ne pas se plier à de futiles plaisirs éphémères tels que le sexe ou encore la révolution. Jirô ne vit que pour le Kendo. Il est assez proche du personnage principal du film Million dollars baby de Clint Eastwood.

        Pour étayer notre analyse, nous pouvons également nous pencher sur le personnage de Kinouchi. Il est le directeur de l’école de Kendo, le seul capable de battre Jirô au combat. Il constitue un symbole de sagesse et de force, un symbole du Japon perdu. Kinouchi a l’étoffe du vieux sage de nos contes pour enfants, il paraît sortir d’une autre époque.

Mishima évoque donc un Japon traditionnel comme s’il parlait d’un monde parallèle. Les éléments modernes paraissent anachroniques. Jirô se suicidera d’ailleurs face à cette évidence, refusant le monde qui l’entoure.

Axe 3 : Finesse de la description : sensibilité et nouvelle cruelle

        Dans l’écriture de Mishima, tout paraît vivant : le plancher du dojo « danse », une ville « se blottit »… il est ainsi aisé de se représenter la scène. L’auteur joue également sur les différents sens humains : très rapidement, il plante un décor en décrivant ce que l’on pouvait, à cet instant précis, entendre, voir et sentir.

        La nouvelle est plutôt peuplée de scènes : l’action est tout simplement décrite. Il n’y a qu’à la fin de la nouvelle que tout s’accélérera, et il y aura une ellipse concernant le tournoi (alors que toute l’intrigue est centrée sur cet événement !) On a donc l’impression de courir après les personnages à la fin de l’histoire, alors que jusqu'alors, on se laissait porter, presque bercer par une intrigue à notre rythme. 

        Les seuls moments qui paraissent s’étirer en longueur sont les moments de souffrance vécus par les personnages (dans un passage, par exemple, Mibu devra effectuer soixante-dix tractions, et cet exercice sera décrit à la goutte de sueur près) ou encore les moments de violence. On peut donc en conclure que Mishima était sûrement inspiré par la nouvelle cruelle. Par exemple, Kinouchi explique à Mibu « comment arracher avec art la peau d’un visage »  en s’attardant sur chaque détail. On sent bien qu’il y a un certain plaisir à décrire cette horreur dans l’écriture de Mishima.

On a donc accès avec Mishima à une écriture très riche. Il sait intéresser le lecteur, le faire entrer dans son univers pourtant présenté comme fermé.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture.

Lila, 1ère année Bib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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