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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 22:17
Oedites-nous.jpg
ÔE Kenzaburô,
Dites-nous comment survivre à notre folie,
éd. Gallimard, coll. Folio, 7,40€
Gibier d’élevage, coll. Folio 2€

Biographie :

        Kenzaburô Ôé est né en 1935, sur l’île de Shikoku au Japon. En 1954, il est admis à l’Université de Tokyo où il suit des études de littérature française. Il se passionne pour Pascal, Camus et Sartre à qui il consacre sa thèse de diplôme. Etudiant brillant mais de nature peu sociable, Ôé préfère mener une existence solitaire. En 1957, il publie dans le périodique littéraire de l’Université son premier récit, Un drôle de travail, s’inscrivant dans un ensemble de textes écrits durant six mois sous l'influence de tranquillisants mélangés au whisky. Ses premiers héros sont précipités dans une vie qui est radicalement différente de leur enfance. Ils vivent, comme l’auteur, dans le monde absurde de l’après-guerre, balayé par Hiroshima et Nagasaki, monde qu’ils se résignent à accepter. Réagir face à ce désarroi paraît vital ; les fantasmes d’actes de violence et plus encore la violence sexuelle réelle apparaissent comme les seules échappatoires. Les personnages se libèrent du quotidien grâce à la « perversion sexuelle » (cf. Homo sexualis, 1963).
        Le bombardement d’Hiroshima met fin à l’innocence provinciale d’Ôé. Il constitue un véritable traumatisme dans la vie et l’œuvre de l’auteur, à l’image du jour où l’Empereur Showa (Hirohito) perdit son caractère divin, fin de toutes les valeurs établies jusqu’alors.
En 1964, Ôé devient père d’un fils autiste. La nouvelle est un véritable choc que l’auteur compare à l’explosion de la bombe A, suite auquel il écrira deux ouvrages interdépendants, Un cas très personnel et Notes sur Hiroshima, publiés le même jour (Lepère rejette dans un premier temps l’enfant, débute alors les thèmes sur l’infanticide de nouveaux-nés handicapés) puis se lie entre eux deux une relation fusionnelle et exclusive, admirablement bien décrite dans la nouvelle Dites-nous comment survivre à notre folie. L’enfant est affectueusement surnommé « Pooh ». Il est possible de trouver dans ce nom des correspondances avec l’enfant fictif rebaptisé par son père « Eeyore, du nom de l’âne pessimiste dans Winnie [the Pooh] » (idem). Le fils d’Ôé, Hikari, "lumière" en japonais, deviendra compositeur.
         A la suite d’Un cas très personnel, la nostalgie d’une patrie divine se traduit par l’envie de concentrer l’écriture sur le « mythe des jours de bonheur » précédant 1945. Nous trouvons ce rapprochement avec le mythe dans la nouvelle Gibier d’élevage. Le récit se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la campagne japonaise aux couleurs et senteurs dignes du Jardin d’Eden. Ôé explique : « Enfant, j’étais très proche de ma grand-mère, qui transmettait les mythes du village. »(source http://pitou.blog.lemonde.fr/category/nouvelles/).
        Kenzaburô Ôé milite également avec d’autres intellectuels pour la démocratie et le pacifisme. Il soutient vivement l'article 9 de la constitution qui dispose que le Japon renonce à jamais à la guerre. L’abrogation ou le maintien de cet article font débat dans tous le pays notamment en ce qui concerne la défense car une force armée d’auto-défense constitue pour certains une violation de la loi.
        En 1994, Kenzaburô Ôé se voit décerner le prix Nobel de Littérature. Il annonce alors qu’il n’écrira plus de romans, expliquant que son fils devenu compositeur n’a désormais plus besoin d’intermédiaire pour s’exprimer.
J    e vous renvoie à l’excellente préface de Dites nous…,coll. Folio

Thèmes récurrents :


•désarroi    
•sexe
•guerre   
•mort (nombreuses références au suicide)
•enfant handicapé    
•infanticide

Dites-nous comment survivre à notre folie, 1966

        Les récits de Kenzaburô Ôé ne sont pas totalement autobiographiques, cependant ils trouvent leur origine dans son expérience personnelle. Nous pouvons établir un lien entre les informations bibliographique et ce recueil de quatre nouvelles.

        "Gibier d’élevage" , nouvelle dans laquelle l’auteur décrit le choc que provoque l’arrivée d’un soldat noir américain dans un village de montagne de la Seconde Guerre mondiale et la fascination d’un enfant pour cet être inconnu.

        "Dites-nous comment survivre à notre folie", nouvelle éponyme, met en scène la relation fusionnelle établie entre un père et son fils handicapé.

    "Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes", texte dans lequel nous voyons le monde à travers les lunettes recouvertes de cellophane d’un hypocondriaque atteint d’un pseudo-cancer et fils d’un ancien conspirateur.

        "Agwîî le monstre des nuages". Nous nous attarderons davantage sur cette dernière nouvelle,  qui est en réalité la troisième du recueil car il s’agit du texte répondant au mieux à la définition du réalisme magique.
        Un étudiant à la recherche d’un travail d’appoint rencontre un riche banquier de Tokyo qui lui demande de veiller sur son fils compositeur en échange de rémunération. Ce dernier vit coupé du monde avec pour unique compagnon un énorme poupon grand comme un kangourou qui descend parfois du ciel lui rendre visite. Le narrateur apprend rapidement que ce monstrueux bébé n’est autre que l’enfant du compositeur, décédé quelque temps après sa naissance. L’apparition se prénomme Agwîî, onomatopée de ses seules paroles. Lors des entrevues avec le bébé, le compositeur souhaite que l’étudiant fasse comme si la situation était des plus banales et qu’il acquiesce quand l’homme compare Tokyo, ville terrestre, au paradis. Le narrateur décide de rester indifférent au fantôme pour ne pas mettre en péril sa raison et aide son employeur à régler certaines affaires. Sa rencontre avec l’ex-femme du musicien le renseigne sur la mort du nourrisson. Né avec une hernie au cerveau, l’enfant était promis à une vie végétative. Le père ne put s’y résoudre et choisit de faire mourir son fils de faim. L’étrange compagnie du compositeur ne serait alors qu’une personnification de ses remords. La consolation est impossible quand nous sommes l’origine de la perte. Cependant, cette explication rationnelle va être mise en doute par un événement tenant autant du réel que de l’irréel. Un jour de promenade, l’étudiant et son employeur voient une meute de chiens, décrits comme des démons, fondre sur eux. Le narrateur croit alors que leur mort est proche car ils n’ont aucune échappatoire et que le musicien va sûrement faire face aux bêtes pour protéger son enfant descendu du ciel quelque temps auparavant. Les chiens courent dans leur direction, arrivent à leur hauteur et les dépassent. L’étudiant comprend alors que sa raison lui a fait défaut et admet presque l’existence du monstrueux bébé dont il a cru ressentir la présence protectrice durant cette fantasmagorique attaque. La vie reprend son cours et la narrateur ses activités. Il aide le compositeur à brûler ses partitions et a une entrevue avec la maîtresse de ce dernier pour lui remettre une lettre. Autant d’affaires à mettre en ordre avant le jour où le musicien se jette sous un camion, comme pour rattraper un enfant imprudent, sous les yeux du narrateur qui comprend soudain avec effroi que le suicide était prévisible. Atterré pendant plusieurs mois, « l’exorcisme » du narrateur a lieu le jour où des enfants lui lancent un caillou au visage, blessant un de ses yeux. A ce moment même, le protagoniste croit voir une ombre prendre son essor vers le ciel.
       
        Il est possible de faire ressortir différents aspects du récits s’apparentant au réalisme magique. Tout d’abord, les fantômes évoluent dans le monde des vivants. Ils sont invisibles mais nous pouvons parfaitement sentir leur présence sans que cela engendre de la peur. Il s’agit d’anciennes croyances qui marquent encore l’imaginaire japonais et que nous retrouvons dans différentes œuvres, comme celles de Murakami. Il est intéressant de constater que dans le texte d’Ôé l’irrationnel oriental est mis en opposition avec le rationalisme occidental, dualité résultant certainement des influences littéraires européennes de l’auteur. En effet, le compositeur croit, ou feint de croire pour justifier son suicide, à l’existence du fantôme contredite par son entourage. L’étudiant a donc le rôle d’arbitre dans cette opposition. Son scepticisme de départ va se changer en acceptation du phénomène après l’épisode des chiens, qui tient du réalisme magique. Les animaux ont une apparence bien réelle mais l’exagération de certaines caractéristiques, telles que la bave, la musculature ou l’odeur, vont les transformer en créatures infernales. Ensuite, l’acceptation de la possibilité de l’irréel est achevée lors de la libération finale. Le narrateur a perdu un être cher, « une chose particulièrement précieuse avec laquelle on ne peut vivre sans éprouver un manque », puis partiellement le vue. Son sacrifice est assez grand pour qu’il obtienne durant quelques instants le don de seconde vue, ouverture sur le monde des morts. Dernière caractéristique, le musicien décide de ne vivre qu’à moitié dans le temps actuel. Il doit alors laisser aucune trace de son existence comme s’il était un visiteur du futur qui ne doit pas influer sur le présent. Il fait le choix de faire mourir une première partie de son être après la disparition de son enfant car lorsque nous ne vivons plus nous ne voyons plus personne d’autre partir.

        L’auteur est maître dans la descriptions de relations familiales conflictuelles. Dans ce recueil, nous flirtons délicieusement avec les névroses des protagonistes au fil d’une écriture qui s’aventure toujours plus près de la psychanalyse. Dites-nous comment survivre à notre folie offre une entrée réussie dans l’œuvre marquante de Kenzaburô Ôé.

Valentine, 2ème année Édition

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Published by pier - dans Nouvelle
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