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1 décembre 2007 6 01 /12 /décembre /2007 21:31
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Salman RUSHDIE,
Les Enfants de minuit
(Midnight’s children, 1981),
trad. de l'anglais par
Jean Guiloineau,
Stock,1983,
Le Livre de Poche, 1987
(668 pages).








Biographie
       
Né en 1947 à Bombay, Salman Rushdie quitte son pays à l’âge de quatorze ans salmanrushdie.GIFpour le Royaume-Uni où il suivra des études universitaires (Rugby et Cambridge). Il commence sa carrière d’écrivain avec une nouvelle de science fiction, Grimus, qui passe totalement inaperçue puis il connaît le succès grâce à son premier roman Les Enfants de Minuit en 1981, œuvre pour laquelle il reçoit le Booker Prize. En 1988, son roman Les Versets sataniques fait scandale ; jugé blasphématoire envers Mahomet, le livre est condamné par certains chefs religieux. Interdit dans de nombreux pays musulmans et en Inde, il est soumis à des autodafés publics, des libraires l’ayant mis en vente sont agressés, un est tué. Une fatwa réclamant l’exécution de Salman Rushdie est proclamée par l’Ayatollah Khomeiny.

        Ce roman est très dense ; il est caractérisé par un foisonnement de personnages et de péripéties, qu’il serait vain d’essayer de résumer. L’auteur a tissé une toile complexe autour de son personnage principal, le narrateur, un anti-héros qui se débat dans les fils emmêlés de ses souvenirs pour retranscrire les événements plutôt désastreux de sa vie. Cependant il ne perd jamais le lecteur mais le retient captivé par le récit grâce à l’humour et à l’inventivité de sa langue.

        Les Enfants de minuit se présentent d’abord comme des mémoires ; le narrateur Saleem Sinaï propose d’écrire l’histoire de sa vie. Les codes du genre sont utilisés, le narrateur s’adresse directement aux lecteurs : « j’ai été un avaleur de vie, écrit-il, et pour me connaître, moi seul , il va vous falloir avaler également l’ensemble.»  Il tire des réflexions universelles des événements de son histoire, généralise sur l’Homme en étudiant ceux qu’il a rencontrés : « à moins évidemment que le hasard n’existe pas ; auquel cas Musa - avec son âge et sa servilité - n’était rien d’autre qu’une bombe à retardement, tictaquant doucement en attendant son heure ; auquel cas nous devrions soit - dans l’hypothèse optimiste - nous lever et applaudir, parce que, si tout est prévu d’avance, nous avons tous une signification et la terreur de nous savoir aller à l’aventure nous est épargnée ; ou alors nous devrions - dans l’hypothèse pessimiste - tout abandonner tout de suite, en comprenant la futilité de la pensée décision action, puisque, quoi que nous pensions, cela ne change rien ; les choses seront ce qu’elles sont. » Le narrateur essaie de rassembler ses souvenirs mais se laisse souvent submerger par eux. Il fait régulièrement référence à des événements et des personnages qu’il n’a pas encore introduits dans le récit se plaçant ainsi, et le lecteur avec lui, dans un monde prédestiné, où tout est lié, où tout est déjà écrit. Selon ce principe, pour se raconter, il doit remonter le système de causes à effets qui nous amène jusqu’à sa naissance.
        Le roman est également une saga, l’histoire d’une famille indienne, entre le Cachemire, l’Inde et le Pakistan, depuis le retour du grand-père de Sinaï chez ses parents après ses études de médecine en 1915, jusqu’aux années 80 quand l’histoire rejoint le temps présent où le narrateur écrit . En parallèle à l’histoire de cette famille, l’histoire de l’Inde moderne est retracée avec ses nombreux bouleversements politiques. Les membres de la famille fictive rencontrent des personnages historiques réels comme le général R. E. Dyer, qui a instauré la loi martiale à Amritsar en 1919 et a fait fusiller des centaines de manifestants pacifistes. Le récit est souvent ponctué d’indications de dates, qui ne sont pas toujours exactes mais contribuent à l’illusion réaliste. Le narrateur est une personnification de l’Inde, né à la minute précise où le pays acquiert l’indépendance, son visage difforme et taché forme comme une carte. Il représente l’espoir au début de sa vie ; il reçoit une lettre du premier ministre, un devin a promis à sa mère une grande destinée, mais il finit impuissant, vieux avant l’heure, se décompose physiquement, symbole de l’échec de l’Inde à se construire et à résister aux crises. Les deux mondes, de la fiction et du réel, sont reliés par le narrateur, personnage de l’écrivain qui se sent obligé d’écrire avant de mourir mais qui avoue prendre des libertés avec les faits et le déroulement du temps. La trame est grossièrement chronologique mais comme je l’ai dit plus haut de nombreuses prolepses complexifient le déroulement de l’action. Le texte est de plus  composé de deux temps, le temps du récit et le temps de la narration. Le présent, un homme est en train d’écrire ses mémoires, s’introduit dans le passé et constitue souvent des pauses comiques dans le récit-fleuve. Essentiellement grâce à Padma , nom de la déesse Lotus surnommée « celle qui a de la bouse », la concubine de Saleem, un personnage de théâtre de boulevard, jalouse, susceptible, crédule et très attachante.  Il lui dédie cet éloge de la bouse : « Bouse qui fertilises et fais pousser les moissons ! Bouse, bien aplatie comme un gâteau, quand tu es encore fraîche et humide et qu’on te vend aux maçons du village qui t’utilisent pour renforcer les murs de kachcha faits de boue ! Bouse, tu fais un long chemin avant de sortir à la partie inférieure des vaches pour en expliquer le statut divin et sacré ! Oh oui ! J’avais tort, je reconnais que je te portais préjudice, sans aucun doute à cause de ta malheureuse odeur qui offensait mon nez sensible - quelle merveille, quel bonheur ineffable cela doit être de porter le nom de la Pourvoyeuse de Bouse ! » .
        Cette charmante ode fait écho à d’autres passages quasi scatologiques  traitant de la morve , du crachat… mais toujours avec sérieux, voire poésie, ce qui participe au ton burlesque du roman. Du plaisir d’écrire et d’inventer, manifesté par les néologismes et des constructions de phrases étranges, découle le plaisir de lire. Tout est tourné en dérision, les personnages sont presque tous mesquins, hypocrites, petits, des événements importants et graves sont sujets à rire comme la préparation d’un putsch armée réduite à des « mouvements exécutés par du ragoût au piment ». Le plaisir de la transgression passe aussi par le sexe souvent au cœur des événements (bien que la plupart des personnages masculins soient impuissants) et l’amour incestueux de Saleem pour sa sœur.
        La densité du texte passe aussi par un mélange des genres. En plus des mémoires, genre réaliste par excellence, l’auteur fait référence à deux genres narratifs majeurs de l’Inde, le cinéma et le conte. De nombreux passages utilisent le langage cinématographique ou brisent l’illusion réaliste en faisant des personnages des héros de film, comme lorsque Saleem raconte une rencontre entre sa mère et son « amant » qu’il a espionnés : « Par l’écran de la vitre carrée, sale, vitreuse, j’observai Amina Sinaï et celui-qui-n’était-plus Nadir Khan jouer leur scène d’amour ; ils jouaient faux comme de vrais amateurs. (…) des mains entrent dans le champ - tout d’abord les mains de Nadir-Quasim, leur douceur poétique était quelque peu calleuse maintenant ; des mains qui tremblent comme la flamme d’une chandelle, qui rampent sur la toile cirée et qui reculent, puis des mains de femme, noires comme le jais, qui avancent pouce après pouce comme d’élégantes araignées ; (…) l’extrémité des doigts évitant de toucher l’extrémité des doigts, parce que ce que je suis en train de regarder sur ma vitre-écran sale de cinéma n’est après tout qu’un film indien dans lequel tout contact physique est interdit de peur que cela corrompe la fleur de la jeunesse indienne ».
        Le conte surtout est présent dans le roman, ce pour quoi on peut le rattacher au réalisme magique. Le texte débute par une phrase hybride d’un conte et d’un roman réaliste : « Il était une fois… je naquis à Bombay ». La formule consacrée faisant entrer le lecteur dans le merveilleux revient cycliquement dans le roman qui est presque un recueil de contes ; chaque chapitre est un nouveau récit avec des titres évocateurs comme « Les monstres à plusieurs têtes », « Sam et le Tigre », ou le dernier « Abracadabra ». Saleem, une Shéhérazade burlesque (à l’inverse de son modèle il doit raconter pour pouvoir mourir en paix ) nous narre des événements  merveilleux, dont le principal donne son titre au roman : la naissance des enfants de minuit. Tous les (mille et un) enfants nés la nuit de l’indépendance de l’Inde possèdent des pouvoirs magiques. Saleem qui est né à minuit précise peut se connecter à eux par la pensée, il peut lire dans les pensées de tout le monde, et voudrait créer un congrès à l’intérieur de son cerveau magique, une organisation luttant contre le crime et répandant le bonheur chez les Indiens . Mais la multitude des voix, des origines, des religions des enfants nés de l’Indépendance aboutit à un échec, ils seront tous de plus opérés par le gouvernement pour ne pas pouvoir se reproduire. La profusion des valeurs, des personnages, des péripéties dans le roman symbolise la pluralité culturelle de l’Inde et ses difficultés à s’unir pour fonder un pays indépendant et paisible.

M. F. D.,  A.S. Édition

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