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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 20:05

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Arundhati Roy
Le Dieu des Petits Riens
Titre original: The God of small Things
Traduction française: Claude Demanuelli
Gallimard
1998











        Née le 24 novembre 1961 à Shillong, dans le Meghalaya . Sa mère portrait-a-roy.jpga divorcé alors qu’elle est enfant. Enfance turbulente dans le Kerala. Elle quitte sa région natale et sa famille à l’âge de 16 ans pour Dehli, la capitale, où elle a une adolescence marginale et bohème. Elle survit dans une hutte couverte de tôle, en vendant des bouteilles de bière vides. Elle finit par se ranger et intégrer une école d’architecture, la  Delhi School of Architecture en 1984. Elle  se marie avec un architecte dont elle va assez vite divorcer. Puis elle rencontre fortuitement, dans la rue, celui qui va devenir son 2ème mari Pradip Krishen (réalisateur de cinéma) qui lui propose un petit rôle dans un film. Par la suite elle travaille pour la télévision (écrit des scénarios) puis devient scénariste pour le cinéma. Après le roman dont je vais vous parler, elle n’écrira que des essais car elle est très impliquée socialement et politiquement dans son pays. Elle est d’ailleurs très célèbre pour son activisme pacifiste (essai contre les tests nucléaires indiens The end of imagination) et pour son autre grand combat contre la politique des barrages menée par son gouvernement ainsi que la privatisation de choses essentielles comme l’eau et l’électricité (Le Meilleur Bien Commun). Elle a d’ailleurs été symboliquement condamnée par la Cour Suprême pour avoir dénoncé une décision de justice autorisant la construction d’un barrage (2002). En 2003 elle publie chez Gallimard  l’écrivain militant. En 2004 elle a reçu le prix Sydney de la paix pour son engagement dans des causes sociales et pour son appui au pacifisme. En 2005 elle participe au tribunal mondial sur l’Irak.
Elle met 5 ans pour écrire son roman le Dieu des Petits Riens qui sort en 1996 et obtient le Booker Price. Il est traduit et publié en France en 1997 chez Gallimard.
Elle est considérée comme l’enfant terrible de la jeune littérature indienne.

        Ce roman est semi autobiographique et engagé. Tous les grands thèmes pour lesquels elle va se battre par la suite et pour lesquels elle se bat encore aujourd’hui sont présents dans ce texte.

        Le roman raconte la vie des jumeaux Estha et Rahel durant les années 60, dont l’enfance est frappée par un événement traumatisant qui va les séparer, la mort de leur cousine Sophie Mol.
        Mais loin de sombrer dans le tragique, la narratrice mélange, dans sa description de l’enterrement, la noirceur de la situation à de l’humour et du fantastique : p.22 « Pendant le service Rahel vit une petite chauve-souris noire s’accrocher délicatement de ses griffes recourbées au coûteux sari de cérémonie de Baby Kochamma et entreprendre son ascension. Quand la bestiole atteignit le pli avachi, la taille mise à nu entre le sari et le corsage, Baby Kotchamma poussa un grand cri et se mit à battre l’air avec son livre de cantiques. Les chants s’arrêtèrent, le temps d’un « Quesquispasse ? », d’un sari secoué et d’une fuite éperdue.
Les prêtres maussades époussetèrent leurs barbes frisées de leurs doigts bagués d’or comme si des araignées y avaient soudain tissé des toiles subreptices.
Le bébé chauve-souris s’envola dans le ciel, où il se transforma en avion à réaction, mais sans laisser de traînée blanche derrière lui.
Rahel fut la seule à remarquer la discrète roulade qu’exécuta Sophie Mol dans son cercueil. »

        Le roman débute par le retour de Rahel dans le pays de son enfance, qu’elle a quitté depuis de nombreuses années, pour revoir son frère. Le retour au village fait remonter bien des souvenirs ainsi que les souffrances qui ont accompagné la séparation d’avec son jumeau. Ce sont tous ces petits riens qui ont forgé la vie des jumeaux.

        Ammu la mère des jumeaux, leur grand-mère Mammachi ainsi que la grand-tante Baby Kochama et leur oncle Chacko, sont les personnages importants de leur vie d’enfant et tout gravite autour de ces gens hauts en couleur. Velutha, un intouchable au service de la famille (dans la promulgation de la constitution indienne en 1950, il y a un article prononçant l’abolition de fait du système de caste…), est un personnage pivot dans le roman. Il est  très proche des enfants et indispensable au  reste de la maisonnée  par sa vivacité et son intelligence, sa débrouillardise.

        Ammu la maman des jumeaux est divorcée, elle est retournée vivre chez sa mère, Mammachi, avec ses enfants. On apprendra plus avant dans le récit que l’ex-mari d’Ammu est un alcoolique invétéré, prêt à « vendre » sa femme à son patron afin de garder son travail, d’ou le divorce. Dès ce passage on sent la force de caractère d’Ammu qui refuse de se laisser faire et qui loin d’obéir à son mari, demande le divorce. Mais dans le village natal d’Ammu, cette séparation amène l’opprobre sur la famille qui, par ricochet, fait payer son déshonneur à Ammu ainsi qu’aux enfants. (p.89 Chacko dit un jour à Rahel et Estha « qu’Ammu n’avait pas de Statue l’Egale »). L’entourage familial n’a de cesse de leur rappeler qu’ils ne valent vraiment pas grand-chose et qu’ils ont intérêt à bien se tenir car personne ne s’intéressera à eux avec un tel passé.

        La grand-mère, qui a été battue par son mari pendant de longues années, jusqu’à ce que son fils Chacko prenne sa défense en s’interposant violemment entre elle et son mari, dirige avec ce dernier l’entreprise Conserves et Condiments Paradise. C’est une  femme à moitié aveugle, très à cheval sur son rang social et violoniste frustrée. Son mari n’a en effet jamais accepté qu’elle ait des dons pour la musique et l’a donc empêchée de mener à bien une carrière professionnelle de concertiste. Malgré son passé, elle en veut beaucoup à sa fille d’avoir divorcé (jalousie de ce qu’elle n’a jamais osé faire : se rebeller?). De petites vexations en remarques désobligeantes elle lui rend la vie difficile.

        Chacko, le frère d’Ammu a donc repris la direction de la fabrique et les dettes s’accumulent. Il se voudrait révolutionnaire et communiste, mais dans les faits il est plus intéressé par le personnel féminin de la conserverie que par une gestion sérieuse et raisonnable de l’entreprise familiale. Mais il a tous les droits, car depuis qu’il a pris sa défense, sa mère ferme les yeux sur tous ses écarts de conduite.

        La grand-tante Baby Kotchama qui vit avec eux est très excessive et toujours sur le dos des enfants qu’elle houspille pour un oui pour un non. Elle a nourri, dans sa jeunesse, un amour mystique pour un prêtre irlandais et vit  à travers ce souvenir. Rahel retrouvera d’ailleurs à la fin du roman une série d’agendas dont chaque page commence avec ces mots : « je t’aime, je t’aime ». Elle poursuit de sa haine les jumeaux et leur mère qu’elle rend responsables de tous ses maux. P 72 : « de même qu’il arrive aux malheureux de détester leurs pareils, de même Baby Kotchamma détestait-elle les jumeaux, condamnés à n’être que de pauvres épaves, dépourvus de père. Pire encore, ils n’étaient que des moitiés d’hindou, qu’aucun membre de l’église de Syrie n’accepterait jamais d’épouser. Elle était toujours prête à leur faire savoir qu’ils n’étaient (comme elle-même) que tolérés dans la maison grand-maternelle d’Ayemenem, où, de fait, ils n’avaient aucun droit de se trouver. Baby Kotchamma en voulait à Ammu de se rebeller contre un sort qu’elle-même avait accepté de bonne grâce. Celui de la Pauvre Femme Sans Homme. Celui de la pauvre Baby Kotchamma Sans Père Mulligan. Elle avait réussi à se convaincre au fil des ans que si son amour pour ce dernier n’avait jamais été consommé, c’était uniquement en raison de sa réserve à elle, de la détermination à ne pas sortir du droit chemin. Elle souscrivait pleinement à l’opinion, si communément répandue, selon laquelle une fille mariée n’a pas sa place chez ses parents. Quant aux divorcées, elles n’avaient de place nulle part. »
        Quand la situation va tourner au drame, au moment de la mort de la cousine des enfants, Sophie Mol, toute l’aigreur, les frustrations, la haine, la jalousie de cette femme vont faire surface et amplifier la tragédie. La manipulatrice qu’elle devient nous fait découvrir que le mauvais génie de la famille c’est finalement  elle. Baby Kotchamma va en effet brouiller les pistes pour pouvoir se débarrasser des jumeaux et de leur mère.

        Au milieu de toutes ces tensions, il y a  l’amitié forte, la complicité qui  lie les jumeaux à Velutha. Ce dernier comme Intouchable subit des discriminations au sein de la famille. Essentiellement du fait de Baby Kotchama, Mammachi, et dans une moindre mesure Chacko (tout au moins jusqu’au dénouement). P. 110 : « Quand il était petit, Velutha accompagnait souvent son père lorsque celui-ci se présentait à l’entrée de la Maison d’Ayemenem pour apporter les noix de coco qu’ils avaient ramassées sur la propriété. Pappachi et ses semblables ne permettaient pas aux Paravans de pénétrer dans la maison. On interdisait à ces gens-là tout contact avec ce que touchaient les Touchables, les chrétiens tout autant que les hindous. Mammachi racontait à Estha et Rahel que, du temps de son enfance, on obligeait les Paravans à marcher à reculons avec un balai qui leur servait à effacer les empreintes de leurs pas, de peur qu’un brahmine ou un chrétien ne se souille irrémédiablement en marchant dans leurs traces. A cette époque, on leur interdisait aussi d’emprunter les routes et les chemins publics, de se couvrir le haut du corps, d’utiliser un parapluie. Quand ils parlaient, il leur fallait mettre la main devant la bouche, de façon à ne pas envoyer leur haleine polluée au visage de ceux auxquels ils s’adressaient. »
        Mais les enfants n’ont que faire de ces remarques et ils jouent souvent avec Velutha. P.116 : « En dépit des interdictions répétées, ils allaient souvent le voir. Restaient des heures avec lui, accroupis au milieu des copeaux comme deux points d’interrogation à l’envers, à s’émerveiller de la précision avec laquelle il devinait les formes qu’il allait pouvoir tirer du bois… C’est Velutha qui fit à Rahel sa canne fétiche et lui apprit à pêcher. ».
        Ce  dernier, qui a beaucoup d’affection pour les jumeaux ne se préoccupe pas non plus de sa position de Paravan et laisse son cœur lui dicter ses actes.

        Le récit est construit avec d’incessants allers-retours entre le passé et le présent. On passe d’un événement à l’autre en suivant les méandres de la mémoire de Rahel, la narratrice, quand un souvenir en appelle un autre. L’élément central de l’histoire est donc la mort de Sophie Mol, dont l’enterrement nous est raconté dès le début du roman. On pressent que tout tourne autour de ce décès.

        Tous ces personnages sont décrits à travers le regard de Rahel, avec détachement et en même temps beaucoup de lucidité, ce qui nous les rend très présents et colorés, tout en maintenant une distance qui met en relief tout le cynisme du comportement des adultes dans une société Indienne pleine de contradictions, prisonnière de son passé et se réclamant de la modernité dans le même temps.
Par opposition, la tendresse qui affleure dans bien des descriptions du monde secret des jumeaux, de leurs songes se teinte d’innocence. P 41 : « elle se balançait au rythme du corps d’Estha, sentait la pluie qui mouillait sa peau, entendait les cris et les bousculades du monde qu’il avait dans la tête ». La gemellité met en exergue la complicité qui unit les deux enfants, ce qui leur permet aussi de construire une sorte de rempart entre eux et le monde des adultes. P. 17 : « Aujourd’hui, bien des années plus tard, Rahel se souvient s’être réveillée une nuit, riant aux éclats du rêve que faisait Estha. ».

        Le rapport à la nature est très marqué, la description du fleuve par exemple, permet à l’auteure A. Roy de dresser un constat sévère de la politique de son pays. p 30, le présent  : « certains jours il longeait les berges du fleuve qui sentait la merde et les pesticides achetés grâce à l’argent de la Banque Mondiale. La plupart des poissons avaient crevé. Ceux qui survivaient voyaient leurs nageoires pourrir et se couvraient de pustules. ».
        Mais dans le même temps le fleuve est aussi un personnage dans le roman car beaucoup d’événements gravitent autour de lui. P. 283 :
«  - Il vous faudra être prudents, dit Kuttapen. Notre fleuve… est trompeur ; il lui arrive de se déguiser.
- En quoi ? demanda Rahel.
- Oh… en petit vieux qui va à l’église, bien propre, bien net, qui mange toujours la même chose, … Qui s’occupe de ses petites affaires. Ne regarde ni à droite ni à gauche.
- Et en réalité…
- En réalité il est déchaîné… Je l’entends, moi, la nuit, quand il passe à toute vitesse au clair de lune. Toujours pressé. Il faut vous méfier de lui. »

        Le texte nous montre de manière presque analytique que tous les petits riens qui peuplent le quotidien finissent par avoir beaucoup d’importance dans le déroulement du cours de la vie de ces enfants. En fait cette phrase anodine « et ce ne sont là que les petits riens » nous fait prendre conscience de toute l’importance des événements décrits. C’est aussi elle qui, souvent, est à l’origine d’une bascule entre le monde réel et l’imaginaire, le merveilleux. On  peut même dire que c’est  toute l’écriture du texte qui balance entre réalité et irréalité. On est très souvent à la frontière des deux mondes.
Il y a tout au long de ce récit une intrusion juste et mesurée du fantastique dans le tissu de la réalité.

        Pour conclure, je dirais que tout au long de ce roman on perçoit quelque chose de profondément indien, un rythme et une vitalité dans la manière de raconter l’histoire. Mais en même temps, c’est un récit intime qui nous narre la souffrance de deux enfants dans un monde d’adultes qu’ils ne comprennent pas et qui voudraient toujours leur dire « qui ils doivent aimer, comment et jusqu’où ».

 Soline, A.S. Ed-Lib.

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commentaires

Anusha Narayan 11/08/2010 20:12


Arundhati Roy est nee a Kerala, certes, mais je vous assure que le Meghalaya, qui est toute une autre region (dont le capital est Shillong) n'est meme pas dans le sud. Il est au nord-est de l'Inde,
certainement loin de Kerala, qui est dans le sud. Il serait autant bizarre de dire que Strasbourg est a Marseilles.


littexpress 12/08/2010 08:48



Merci de votre vigilance. En fait, Arundhati Roy n'est pas née dans le Kerala mais à Shillong dans le Meghalaya, d'une mère keralaise. Elle a ensuite passé son enfance à Ayemenem dans le Kerala.
Nous rectifions la phrase qui prêtait à confusion.



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