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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 21:00
annulaire-copie-1.jpg




OGAWA Yoko,
L'Annulaire,
Actes Sud, collection Babel, 1994
Traduit du japonais par R-M Makino-Fayolle








    Quelques éléments biographiques et littéraires :
OgawaYoko.jpg
    Yôko Ogawa est née en 1962 à Okayama (entre Hiroshima et Kobé) au Japon. Jusqu’en 1996, elle écrit beaucoup de petits récits dont L’Annulaire. Depuis, la plume de Yôko Ogawa s’est également adonnée à l’écriture de romans et d’essais. Elle a reçu de nombreuses récompenses littéraires tel le prestigieux prix « Agutagawa » pour La         Grossesse en 1991.

    Si son écriture s’imprègne de références japonaises, influencée par Murakami, elle revendique également son goût pour une certaine branche de la littérature américaine abordée lors de ses études universitaires. De ces découvertes, elle retient en particulier les noms de Scott Fitzgerald, Truman Capote, Raymond Carver et Paul Auster à qui elle voue une grande admiration (Moon palace).
    Le style de Ogawa est assez difficile à résumer. Atypique, il mêle technicité (vocabulaire scientifique), rigueur, concision et poésie pour décrire des univers à la fois quotidiens et fantasques.  La vie, la mort, la perte, la sexualité sont autant de thèmes récurrents dans l’œuvre d’Ogawa. Peut-être est-ce grâce à eux que, bien qu’entourés d’imaginaire, les récits de Yôko Ogawa ne perdent jamais totalement pied avec la réalité. Les questions existentielles sont en effet déployées à l’ombre d’éléments étranges et mystérieux. 
    Avec l’Annulaire, nous sommes dès la première page plongés dans un univers déroutant et désopilant : Bienvenue dans le laboratoire secret de M. Deshimaru, administrateur et conservateur de spécimens…

    Petit résumé « d’une inquiétante étrangeté » : 

    L’annulaire met en scène une jeune femme quelconque et solitaire qui, dès les premières lignes du récit, nous rapporte de quelle façon elle vient de se faire recruter au sein d’un laboratoire de spécimens. A l’origine de cette embauche se trouve une expérience douloureuse, celle de la perte d’une partie de son petit doigt…
Alors qu’elle travaillait dans une entreprise de boissons gazeuses, un morceau de son annulaire gauche est sectionné par le mécanisme d’une machine à fabriquer des sodas. La narratrice perd ainsi en une seule et même journée, un bout de doigt et son emploi.
Suite à cet accident pour le moins handicapant, notre jeune « amputée » arrive par hasard devant la porte dudit « laboratoire de spécimens ». Cet endroit insolite, dont rien ne semble indiquer l’existence et la spécificité, est en fait un ex foyer de jeunes filles reconverti en dépôt de spécimens. Sorte de réservoir hybride, il accueille tout objet matériel ou immatériel à des fins de conservation. C’est ainsi que nous, pauvres lecteurs, sommes à notre tour plongés dans un univers fantasque où s’entreposent champignons, bulbes de jacinthe, anneaux magiques, parures de cheveux, os d’oiseau de Java, carapace de tortue verte et autres fixe-chaussettes. La narratrice déploie dès lors tous ses efforts pour satisfaire aux exigences de sa nouvelle fonction. Son travail consiste à recevoir les visiteurs et à classer les dossiers. La description de l’entretien d’embauche est assez drôle. Le ton naïf et sérieux employé tout au long du récit confère aux évènements  un certain comique de situation.
    Outre la réception, la classification et la conservation de spécimens, le laboratoire remplit une mission d’apaisement. M. Deshimaru explique à sa jeune recrue qu’en confiant des choses à naturaliser, les visiteurs se dessaisissent d’une part d’angoisse. Voici le laboratoire transformé en une sorte de cellule psychologique… De la demande d’une première jeune femme qui souhaite naturaliser la musique d’une partition en souvenir de son ancien amant à celle d’une autre personne qui veut fabriquer un spécimen à partir de la cicatrice qu’elle porte sur la joue, les dossiers du laboratoire regorgent de souvenirs douloureux et pesants.  Malgré ces étrangetés, la narratrice se  plaît dans son nouveau travail.
    Mais la solitude du personnage gagne en intensité au fil des pages. Les visites se font de plus en plus rares et M. Deshimaru passe la majeure partie de ses journées cloîtré au sous-sol. La chaleur étouffante de la fin d’été qui envahit le laboratoire commence à oppresser le lecteur lui-même. Ce sentiment est renforcé par la personnalité énigmatique de M. Deshimaru. Doté d’une patience et d’une tranquillité extrêmes, ce personnage va peu à peu exercer une fascination étrange sur la narratrice et développer une attitude manipulatrice. Entre eux commence dès lors une relation ambiguë d’amour ( ?) rythmée par des rendez-vous journaliers à la salle de bain, seule pièce fraîche de l’établissement.  La description de la salle de bain est délirante. C’est la baignoire qui,  tapissée de petits papillons en carrelage, occupe l’essentiel de la description. Sorte de métonymie, elle finit par remplacer l’espace entier de la salle de bain. Elle va jusqu’à fournir le cadre aux actions et conversations des personnages…  Seule la présence de deux vieilles dames, anciennes pensionnaires du foyer de jeunes filles,  et les furtifs passages de quelques visiteurs parviennent à entrecouper le tête à tête malsain et à offrir un petit courant d’air frais à l’intérieur du huis clos. Malgré cela, l’emprise de Deshimaru sur la narratrice  devient de plus en plus forte. Elle est symbolisée par le don d’une paire de chaussures. Ces dernières finissent par prendre possession des pieds de la narratrice. Si la visite d’un cireur contribue à la mettre en garde, elle continue de les porter. Signes d’aliénation ou métaphore d’un amour démesuré, les souliers finissent de conférer à l’histoire une inquiétante étrangeté. 

    Conclusion :

    Yôko Ogawa marie si bien l’étrange au quotidien que nous nous surprenons nous-mêmes au fil des pages à ne plus être surpris par le caractère délirant de l’activité du laboratoire. Le décalage opéré par cette synthèse du réel et du burlesque provoque aussi parfois un sentiment de malaise. Le récit se charge peu à peu d’éléments ambigus et malsains qui gagnent le lecteur. L’Annulaire est un texte qui dérange et déstabilise. Le thème de la perte, symbolisé par la perte du bout de l’annulaire, et celui de la possession, représenté par les chaussures,  finit par envahir le lecteur « de la tête au pied »…
 
Bonus : Petite ouverture à propos des chaussures…
Il s’agit d’un court extrait d’une chanson de Thomas Fersen intitulée Le Chat botté : Le personnage de la chanson travaille dans une boutique de chaussures et il remarque un fait étrange concernant l’essayage d’une paire en particulier. Le refrain nous explique,
« On ne peut plus les quitter quand on les enfile,
Essayer, c’est adopter les mules en reptiles. »

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