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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 09:21
maisonauxesprits.jpg
Isabel ALLENDE
La Maison aux esprits
Traduction Claude Durand
1984 - 1982 pour l'édition originale
Editeur Lgf
Collection Livre de poche, numéro 6143
Nombre de pages 541 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2253038040

        Allende, ce nom doit vous dire quelque chose n'est-ce pas ? Il s'agit du nom du président renversé par la junte militaire au Chili, celle menée par le tristement célèbre Pinochet. C'est aussi le nom d'une grande romancière : Isabel Allende. Le lien entre les deux ne se résume pas à une simple homonymie puisque cet auteur né en 1942 au Pérou était la nièce du Président de l’Union Populaire acculé au suicide dans le palais présidentiel de la Moneda le 11 septembre 1973.
        En 1981, en apprenant que son grand-père, âgé de 99 ans, est en train de mourir, Isabel Allende  commence à lui écrire une lettre, qui deviendra le manuscrit de La maison aux esprits (La casa de los espíritus), son premier roman. Publié un an plus tard et donc 9 ans après le coup d’Etat qui l’a contrainte à l’exil au Venezuela, le livre fut un véritable phénomène éditorial des années 80, traduit dans une vingtaine de langues, adapté à l'écran par Bille August au début des années 90.

        Dans un pays d'Amérique latine jamais précisé mais ressemblant à s’y méprendre au Chili, Allende nous entraîne sur trois générations à travers les tribulations de la famille Trueba. Commençant aux débuts du XXème  siècle  cette saga  s'achève  dans les années soixante-dix. Un seul personnage traverse de bout en bout ce roman ; il s'agit du patriarche Esteban Trueba qui, parti de rien, à la force de son implacable volonté, établit un empire. Sa femme Clara quant à elle possède des dons de spirite et semble, à première vue, peu concernée par les réalités matérielles du monde d’ici-bas.

        Pour ce roman riche et foisonnant Allende invoque à la fois les souvenirs d’enfance qu’elle avait de la vieille demeure, habitée par ses grands-parents, qui la fit entrer dans l'univers du fantastique et le monde des livres et ceux, beaucoup plus violents, des heurts politiques qui marquèrent l’histoire de son pays.
    Mêlant inextricablement des passages au réalisme le plus cru à d’autres  marqués du sceau du surnaturel et de l’imaginaire, le roman nous emporte dans un tourbillon d’émotions et d’aventures en multipliant les points de vue et les changements de rythme. Ces tensions et ces cassures, tant dans le style que dans la narration, rattachent le roman au courant du réalisme magique et en font une allégorie de ce continent brutal et métis qu’est l’Amérique du Sud.
        Les personnages sont en effet une parfaite illustration de la diversité sociale d’un pays d’Amérique latine, le microcosme qui gravite autour de la famille Del Valle est une reproduction en miniature de la société chilienne du vingtième siècle. On croise ainsi dans le roman des patriarches autoritaires, des suffragettes, un explorateur illuminé, des spéculateurs sur l’importation de bétail, des jeunes filles entrées dans les ordres, une nounou envahissante et maternant chacun des enfants de la famille, une vieille fille garde-malade, un médecin aux méthodes douteuses, des paysans frustes mais pleins de sens pratique, des jeunes gens aventureux… Un prêtre fanatique et un prêtre communiste… et j’en passe.
    L’œuvre nous fait voyager de « la Capitale », siège des résidences principales des familles Del Valle et Trueba,  à la « Campagne » où se trouve le domaine des « trois Maria » véritable latifundia où s’exerce le pouvoir sans partage du narrateur et patriarche Esteban Trueba.

        La richesse de l’histoire tient au fait qu’Isabel Allende, par l’alternance de différentes focalisations, nous fait partager les mésaventures familiales des Trueba et des Del Valle sous des angles aussi variés qu’originaux. Il s’agit tantôt de focalisation interne, tantôt du point de vue d’un narrateur omniscient et dans l’ensemble le roman est caractérisé par une foule de descriptions détaillées qui le rattachent clairement au réalisme. Dans la première partie du roman ces phases descriptives abondent, mettant en place le cadre et fixant le caractère des différents personnages. La deuxième partie de l’œuvre est beaucoup plus enlevée et consiste en un déroulement dramatique qui fait éclater les conflits latents dans la première partie.
        Les chapitres en focalisation interne nous plongent dans la peau du narrateur et personnage principal Esteban Trueba dont l’aveuglement machiste et matérialiste n’a d’égal que l’ambition sans limite. Ce point de vue illustre tout le versant critique de l’œuvre puisqu’il donne corps aux pulsions brutales et prométhéennes d’un homme qui devient la caricature d’un oligarque sud américain, despote intransigeant, orgueilleux self-made-man qui entend conserver par tous les moyens un pouvoir qu’il n’aura de cesse d’étendre aux sphères publiques et privées de sa vie. En voici une illustration avec le premier extrait (p.86-87) :
       
« Les choses n'allèrent pas plus loin. Trueba continua à parfaire son prestige de trompe-l'enfer en parsemant la contrée de bâtards, récoltant la haine et engrangeant les péchés, ce qui ne lui faisait ni chaud ni froid, car il s'était endurci l'âme et avait réduit sa conscience au silence en invoquant le progrès. En vain, Pedro Garcia junior et le vieux curé de l'hôpital des sœurs tentèrent-ils de lui suggérer que ce n'étaient pas les maisonnettes de brique ni les litres de lait qui suffisaient à faire un bon patron, voire un bon chrétien, mais d'accorder aux gens un salaire décent en lieu et place des petits bouts de papier roses, des horaires de travail qui ne leur rompissent pas les reins, ainsi qu'un minimum de respect et de dignité. Trueba refusait d'entendre parler de ces choses qui, d'après lui, sentaient à plein nez le communisme.
        - Des idées de dégénérés, voilà ce que c'est! maugréait-il. Des idées bolcheviques pour soulever mes fermiers. Vous ne vous rendez pas compte que ces pauvres gens n'ont ni culture ni éducation, qu'ils ne peuvent assumer la moindre responsabilité, que ce sont de vrais gosses. Comment sauraient-ils ce qui est bon pour eux ? Sans moi ils seraient perdus. La preuve : sitôt que j'ai le dos tourné, tout fout le camp et ils se mettent à faire des âneries. (…) S'ils ne savent pas eux-mêmes où ils en sont, comment est-ce qu'ils vont savoir quelque chose de la politique ? Ils sont bien capables de voter pour les communistes, comme ces mineurs du Nord qui, avec leurs grèves, sabotent tout le pays au moment précis où le cours du minerai est au plus haut. Je t'enverrais la troupe dans le Nord, moi, pour qu'elle s'en occupe à coups de pruneaux, histoire de leur faire comprendre une bonne fois. Malheureusement, il n'y a que la trique qui donne des résultats par chez nous. On n'est pas en Europe. Ici, ce dont on a besoin, c'est d'un gouvernement fort,' d'un vrai patron. Ça serait très joli si on était tous égaux : mais voilà, on ne l'est pas. Ça saute aux yeux. Ici le seul qui sache travailler, c'est moi, et je vous mets au défi de me prouver le contraire. Je suis le premier levé et le dernier couché sur cette maudite terre: Si je m'écoutais, j'enverrais tout promener et j'irais vivre comme un prince à la capitale, mais il faut bien que je reste : dès que je m'absente ne serait-ce qu'une semaine, tout est par terre et ces malheureux recommencent à crever de faim. »

    Les autres chapitres, par contre, sont narrés au travers du prisme du regard d’un narrateur omniscient. Il s’agit en fait toujours d’Esteban Trueba, mais il est alors un vieil homme qui effectue une plongée fataliste dans le passé, à la lecture des carnets de sa femme, Clara del Valle, personnage extraordinaire car doté de double vue, dans lesquels elle a consigné toute sa vie et celle de sa dynastie avec minutie et sensibilité. On partage alors le vécu d’une foule de personnages aussi fantaisistes qu’attachants, baignant tantôt dans la conscience aiguë de la réalité sociale et politique qui les entoure, tantôt dans une folie douce  empreinte de magie, de spiritisme et de passion.

Extrait n°2 (p.108) :
« Clara passa son enfance et les débuts de sa jeunesse entre les murs de la maison, dans un univers d'histoires merveilleuses, de silences paisibles où le temps ne se décomptait pas sur les cadrans ou les calendriers et où les objets avaient leur vie à eux, où les revenants prenaient place à table et devisaient avec les vivants, où passé et futur étaient de la même étoffe, où la réalité présente était un kaléidoscope de miroirs sens dessus dessous, où tout pouvait survenir. C'est un régal pour moi de lire les cahiers de cette époque où se dépeint un monde magique désormais révolu. Clara habitait un univers conçu pour elle, qui la protégeait des rigueurs de la vie, où se mêlaient indissolublement la prosaïque vérité des choses tangibles et la séditieuse vérité des songes, où les lois de la physique ou de la logique n'avaient pas toujours cours. Clara vécut cette période toute à ses rêvasseries, dans la compagnie des esprits aériens, aquatiques et terrestres, si heureuse qu'en neuf ans elle n'éprouva pas le besoin de parler. Tout un chacun avait perdu l'espoir d'entendre à nouveau le son de sa voix quand, le jour de son anniversaire, après qu'elle eut soufflé les dix-neuf bougies de son gâteau au chocolat, elle étrenna une voix qui était restée remisée pendant tout ce temps-là et qui sonnait comme un instrument désaccordé… »
        Lorsque le roman verse ainsi dans le surnaturel c’est avec un ton tout aussi sérieux et « naturaliste » que pour les descriptions du reste des événements, sans qu’aucun des personnages ne s’en formalise. L’irruption de l’inexplicable est si bien acceptée par les protagonistes qu’elle en devient probable. Cette frontière ténue entre les deux mondes du roman, le réel matériel et le réel magique est ténue voire inexistante pour les habitants de la maison aux esprits. Il s’opère même parfois un renversement cocasse puisque ce sont des éléments que nous jugerions normaux que les personnages du roman jugent magiques ou impossibles :
    «En réalité la guerre, les découvertes scientifiques, les progrès de l’industrie, le cours de l’or et les extravagances de la mode les laissaient froids. C’étaient autant de contes de fées qui n’affectaient en rien leur existence étriquée.»
    Cet extrait (p. 82) fait écho à une citation d’Alejo Carpentier : « la réalité me semble fantastique au point que mes contes sont pour moi littéralement réalistes »
    L’impérieuse volonté d’Esteban et les élans surnaturels de Clara débouchent sur la construction de  « la grande maison du coin » qui deviendra le reflet ubuesque d’une société en ébullition, agitée de conflits sans nombres, traversée par des  passions violentes et empreinte de superstitions.
    « Il s'établit une invisible frontière entre le secteur occupé par Esteban Trueba et celui de sa femme. Au gré de l'inspiration de Clara et pour répondre aux nécessités de l'heure, la noble architecture seigneuriale se mit à bourgeonner et à pousser des appentis, des escaliers, des tourelles et des terrasses. Chaque fois qu'il fallait héberger un nouvel hôte, les mêmes maçons rappliquaient et ajoutaient une chambre. C'est ainsi que la grande maison du coin en vint à ressembler à un labyrinthe. » (p. 281-283)
   
    Luttes politiques et sociales, conflits des classes ou des genres, ambiances surnaturelles et spiritisme constituent ainsi quelques uns des volets des fenêtres de « la maison aux esprits ». Ces volets demeurent entrebâillés et il est aisé de se faufiler pour se laisser porter par la langue fourmillante de détails d’Allende. Il existe beaucoup de portes pour entrer dans « la grande maison du coin » : laissez vous donc entraîner dans le dédale ensorcelant de ses couloirs et de ses mots. Laissez-vous porter par le « réel poétisé » qui transforme la tunique jaune de Clara enfant en « habit des êtres de lumières »…

Pierric FRAIZY, Ed. Lib.



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