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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 19:10
PECHEALATRUITE.jpg
Richard BRAUTIGAN

La pêche à la truite en Amérique
suivi de Sucre de pastèque
Traduction de Marc Chénétier
10/18 Domaine étranger







Un beau bouquin tranquillement fou.
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        Ecrivain maudit.    Richard Brautigan a commencé à écrire La pêche à la truite en Amérique pendant des vacances passées en camping avec sa femme et leur unique fille tout juste née. Néanmoins, il  s’était déjà essayé à l’écriture, en particulier à la poésie, mais ses précédentes publications ne rencontrèrent pas le succès. La pêche à la truite en Amérique est son premier roman et il le publiera quelques années plus tard, en 1967, en plein mouvement hippie. Une photo de lui et de sa femme posant devant la statue de Benjamin Franklin illustre la couverture de la toute première édition. A la différence du reste de ses œuvres, La pêche à la truite en Amérique a eu un succès fulgurant, en devenant presque le point de ralliement des hippies, faisant de Brautigan un leader de la beat génération. Ne se prêtant pourtant pas au rôle, Brautigan et ses truites furent pendant un temps oubliés. Il partit alors au Japon puis en France, où son écriture était mieux appréciée. Il finit tout de même par rentrer en Amérique où il publia d’autres romans avant de se suicider dans les années 80.

        Digression.     Le recueil de La pêche à la truite en Amérique est loin d’être un guide pour pêcheur, mais plutôt une sorte de parodie. Derrière ce titre peu accrocheur se cache en fait une œuvre totalement surprenante et farfelue. S’il parle effectivement de pêche et de truite, Brautigan aborde le sujet de manière ironique, et s’en sert surtout comme support à ses autres récits. Composé d’une cinquantaine de textes courts, le recueil ne semble suivre aucune logique, aucun schéma narratif. Chaque petite nouvelle, totalement indépendante de la précédente, développe fugitivement une pensée soudaine de l’auteur. Sans vraiment de début ni encore moins de fin, les nouvelles de Brautigan paraissent toutes suivre un maître mot : la digression. En effet, si Brautigan semble vouloir nous parler de ses vacances au camping, il préférera soudain suivre quelques instants l’existence d’un homme quelconque accoudé dans un bar. De même s’il se lance dans une profonde réflexion, ses pensées sont alors entrecoupées de phénomènes étranges et invraisemblables. Dans ce méli-mélo de récits, on peut tout de même distinguer trois catégories ou thèmes essentiels qui peuvent toutefois se retrouver simultanément dans une même nouvelle. Le thème qui prédomine est celui du souvenir, la première catégorie regroupe donc une grosse quantité d’anecdotes, de souvenirs en tout genre qui s’entrecoupent, se superposent ou se complètent. La deuxième ressemble à s’y méprendre à la première mais il s’agit en fait d’histoires imaginaires, de rêves éveillés ou tout simplement de délires de l’auteur. Enfin la dernière catégorie pourrait s’apparenter à un carnet de voyage ou un journal, car Brautigan y note le déroulement de ses journées. Ce thème apparaît essentiellement en tout début de nouvelle, juste le temps pour Brautigan de se remémorer une anecdote ou d’en imaginer une.
        Le recueil est donc composé d’un assortiment de tranches de vies anonymes dont un seul personnage semble se dégager : il s’agit de Baduc la pêche à la truite en Amérique, un ami de Brautigan que l’on retrouvera à trois moments précis de sa vie. En dehors de Baduc, les personnages évoqués  semblent s’évanouir aussi vite qu’ils se sont imposés à l’esprit de Brautigan.

Poésie.     L’écriture de Brautigan est basée sur la simplicité, sur des phrases courtes et des dialogues retranscrits tels quels, avec ses mots de tous les jours. Sans jamais chercher la complexité, on peut pourtant dire que Brautigan a un style bien à lui, un style d’un naturel naïf, presque puéril. Toutefois il emploie quelques figures de style, mais elles semblent si naturelles et en même temps si insolites que l’on comprend que ce n’est pas un artifice de la part de l’auteur mais bel et bien sa façon de ressentir son monde. Ainsi ses images et comparaisons paraissent surprenantes, parfois aberrantes tellement elles peuvent être éloignées du sens commun et de la raison. Le lien entre le comparé et le comparant n’est pas souvent évident, ce qui rappelle la poésie des Surréalistes. Outre les comparaisons, c’est avec ses personnifications et ses chosifications que Brautigan nous étonne. Il décrit par exemple de manière tout à fait naturelle et réaliste une photo d’un de ses amis au côté de l’Existentialisme. De même, le lieu où à été prise la photo de sa femme et lui devant la statue de Benjamin Franklin sera évoqué dans le recueil sous le nom de « la couverture ». De façon plus récurrente, il utilise le terme de « la pêche à la truite en Amérique » pour désigner tour à tour Baduc, un quelconque ami ou lui même. Ainsi Brautigan parvient à placer cette expression dans la quasi-totalité de ses nouvelles et même dans chacun de ses livres.
        Brautigan s’attache également à décrire de manière détaillée mais sincère certains lieux ou personnages qui traversent sa vie. Cet « arrêt sur image » contrastant avec l’habituelle urgence de vivre dont semble souffrir Brautigan nous permet de pénétrer dans l’intimité de ses relations et nous invite ainsi dans un univers certes dur mais possédant pourtant une certaine douceur.

        Sombre et fantastique, telle est effectivement la combinaison singulière qui résume le plus simplement le monde de Brautigan. Ainsi, dans La pêche à la truite en Amérique, il est tout aussi habituel de croiser une prostituée ivre morte sur un trottoir que d’aller acheter en magasin un bout de ruisseau d’occasion pour l’installer près de chez soi. Dans l’univers de Brautigan, les ivrognes comme les prostituées et les mutilés côtoient aisément les truites bossues, les cerfs domestiqués ou encore les demi-arbres destinés à être apposés à un mur de maison. Le personnage de Baduc la pêche à le truite en Amérique trahit toutefois l’auteur, puisque l’on peut voir en lui le symbole même du monde réel de Brautigan : mutilé, ivrogne et sans volonté, Baduc apparaît à trois reprises dans le recueil mais chaque fois sa situation a empiré. Ce personnage peut donc représenter la vie malheureuse et décadente que mène l’auteur.

Mayonnaise.     Outre sa lubie de vouloir placer « la pêche à la truite en Amérique » dans la quasi-totalité de ses nouvelles, Brautigan a également tenu à achever son roman avec le mot « mayonnaise ». Justifiant d’un besoin humain, il écrit donc en guise de dernier chapitre une lettre de condoléances fictive dans laquelle un post-scriptum s’excuse d’avoir oublié la mayonnaise. Cette note d’humour a marqué les esprits et est à l’origine de la Brautigan Library, une étrange bibliothèque qui ne contient que des manuscrits inachevés ou refusés par les maisons d’éditions. Ils sont classés en quatre catégories que Brautigan définit dans L’Avortement : le futur, l’aventure, l’amour et tout le reste. Les livres sont séparés par des pots de mayonnaise, qui tiennent aussi office de presse-papier.

Marianne, 1ère année Ed-Lib.

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