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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 19:59
museedusilence-copie-2.jpg
OGAWA Yoko,
Le Musée du silence,
traduction Rose-Marie Makino-Fayolle,
Arles, Actes sud, 2003,
315 p.

        Pour la première fois dans l'œuvre d'Ogawa Yoko, le personnage principal est masculin et l'histoire racontée prend son temps pour s'installer ; autrement dit, c'est son premier vrai roman par rapport aux récits plutôt courts qu'elle avait l'habitude d'écrire jusque là.

Résumé : Un jeune muséographe se retrouve au milieu de nulle part, dans un village dont on ne connaîtra jamais le nom : il vient d’être engagé par une vieille dame pour constituer un musée d’objets très spéciaux. En effet, ce sont des objets ayant jadis appartenu à des personnes aujourd’hui mortes et que la vieille dame a récoltés comme preuves de leur existence passée. Le jeune homme sera donc désormais chargé de récolter les objets, souvent illégalement. Ce travail finira par le mener sur des scènes de crime et la police ne tardera pas à le présumer coupable…
Je ne sais pas si le terme réalisme magique est appropriée au Musée du silence

        Les personnages ne sont jamais nommés et sont désignés par les termes qui leur correspondent le plus :
Le jeune muséographe : il participait déjà au processus de conservation sans s’en rendre compte en gardant toujours avec lui le Journal d’Anne Frank en souvenir de sa défunte mère et un microscope en souvenir de son frère qui est loin de lui. Il attache de l'importance à la possession des choses et veut conserver la forme, le visible le plus longtemps possible. Il s'habitue petit à petit à l'illégalité et à l'étrangeté de sa tâche et va jusqu'à piquer l'œil de verre d'un cadavre, casser une serrure d'entrée, trancher le fil d'un système de surveillance…
La vieille dame : elle est toujours de mauvaise humeur, paraît égocentrique, autoritaire et méchante mais cache au fond une infinie tendresse pour sa fille adoptive et un certain attachement pour le narrateur. Elle vit en fonction de l'almanach qu'elle a créé, c'est ce qu'elle appelle suivre son "calendrier personnel". Ce qui la pousse par exemple à inaugurer le musée un certain jour parce que dit "favorable" alors que la construction n'est pas terminée et les objets pas encore exposés. Elle récolte les objets des défunts depuis l'âge de 11 ans en choisissant ceux qui les caractérisent le mieux. Mais cela n'a rien à voir avec le sentimentalisme contenu dans le souvenir ni avec la légalité. En effet, pour se procurer un souvenir authentique et véritable, la vieille dame n'hésite pas à enfreindre la loi et l'éthique (elle va jusqu'à déterrer le cadavre d'un chien pour l'exposer).
La jeune fille : c'est une jeune fille proche de l'âge à adulte mais encore si enfantine. "Elle avait la manière de parler d’une adulte mais ne cherchait pas à cacher l’enfance qui affleurait au détour d’un geste, si bien qu’un certain déséquilibre l’environnait à chaque instant." Le narrateur n'est pas insensible à son charme. On ne sait pas pourquoi la vieille dame l'a adoptée mais elles sont fortement liées, elles se comprennent sans se parler.
Le jardinier : c'est un des personnages témoignant de l'étrangeté présente dans tout le roman. Très sympathique au premier abord, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il agit bizarrement. Fasciné par les couteaux qu'il fait lui-même il déclare : "ma plus grande joie est d'imaginer à quoi servent les couteaux que j'ai fabriqués".

Les thèmes que l'on retrouve dans Le Musée du silence sont récurrents dans l'œuvre d'Ogawa Yoko :
        Il y  a tout d'abord la mémoire qui permet de lutter contre la mort : la vieille dame veut des objets qui soient la preuve la plus vivante et la plus fidèle de l'existence physique de la personne défunte, "quelque chose empêchant éternellement l'accomplissement de la mort qui fait s'écrouler, à la base, cet empilement si précieux des années de vie", puisque "tout tend à la décomposition du monde. Rien n'est immuable". Le classement permet de lutter contre l'inexorable disparition, contre l'oubli. Ainsi, tous les jours, la vieille dame raconte au jeune homme l'histoire des objets pour que celui-ci les mette en valeur. Le musée n'est donc pas un entrepôt mais un lieu de vie où les objets ou "minuscules fragments du monde"  reprennent leur signification oubliée.
    Le thème du silence est aussi très présent tout au long du roman : outre les longs silences apaisants qui s'installent parfois entre la vieille dame et le jeune homme, le monde du silence est ici incarné par les personnages étranges que sont les prédicateurs qui pratiquent l'ascèse du silence. Il leur est interdit de parler pour le reste de leur vie et leur idéal est de mourir au milieu du silence total. "Rien ne sort de l'intérieur d'eux-mêmes mais ils ne refusent pas ce qui vient de l'extérieur" : les habitants ont l'habitude de leur raconter leurs secrets car ils savent qu'ils ne seront jamais révélés et le "petit monde de silence" les accueille. Lorsque l'un des prédicateurs enfreint la règle, il peut aller se confesser mais d'une manière peu ordinaire : en collant sa langue sur un pic de glace. Ainsi, le froid "la [réduit] au silence en gelant les mots qu'elle s'est fourvoyée à prononcer." Le narrateur est comme attiré par ce monde de silence. On suit la progression d'un prédicateur du silence dans son ascèse : au début il converse avec le jeune fille, devient son ami, puis se renferme de plus en plus en lui-même et le jeune muséographe s'interroge : "pourquoi le garçon ne parlait-il pas ? Je réfléchissais vaguement dans ma tête. Il avait progressé dans sa pratique silence". Le jeune novice devient un prédicateur du silence aguerri.
        Enfin, même s'il est traité au second plan on retrouve le thème du sexe souvent présent dans l'œuvre d'Ogawa qui se traduit sous la forme de l'attirance que ressent le jeune muséographe pour la jeune fille : "n'aurais-je pas été capable de lui offrir tout ce qu'elle voulait. C'était ce dont elle me donnait l'illusion". Il attache une grande importance à décrire son physique, ses vêtements, ses moindres gestes. Mais cette attirance est malsaine, il est plus vieux qu'elle, elle le vouvoie tout au long du roman, l'appelle "monsieur". Il fait un rêve d'elle où il se rend compte qu'il n'a "pas besoin de maîtriser le désir qui [l]'aurait fait tomber dans le dégoût de [lui]-même".

Le village est le théâtre d'événements et de coutumes très étranges :
- lorsque la bombe éclate en plein centre du village, on ne sait pas ce qui se passe, tout était paisible et brusquement c'est le chaos. L'auteure n'explique rien, ce n'est que quelques pages plus tard que l'on comprend que c'était une bombe. Pourquoi un attentat à la bombe dans ce petit village tranquille ?
- une série de meurtres horrible a lieu dans ce même village : de jeunes femmes sont retrouvées mortes, les mamelons découpés. Le premier crime remonte à 50 années plus tôt. Ainsi un vrai mystère plane sur la question de l'identité du coupable.
- les habitants du village ont des mœurs étranges comme, par exemple, le mur avec des trous pour les oreilles où, lorsque l'on arrive à glisser son oreille dans l'orifice prévu à cet effet, on est exonéré d'impôts. Certains vont jusqu'à recourir à des opérations pour raccourcir leurs oreilles… Chaque année, le village voit aussi se dérouler la Fête des pleurs, une procession d'habitants en train de pleurer qui élisent une princesse des larmes chargée de brandir une branche d'aubépine, croyant que cela va faire reculer l'hiver.
- on a l'impression que le village est complètement coupé du reste du monde, aucune intervention extérieure n'a lieu. Le jeune muséographe écrit de nombreuses fois à son frère mais ne reçoit jamais de réponses. Mais son frère reçoit-t-il ses lettres ? On ressent alors un sentiment d'enfermement, comme si le narrateur ne pouvait plus jamais repartir de ce village.

        Le Musée du silence est une histoire partagée entre la paisible routine du classement des objets et les événements étranges se déroulant au village ou au musée. C'est un roman que l'on pourrait qualifier de linéaire, une surface lisse qui cache beaucoup de choses mystérieuses mais dont le suspense est exclu. Loin d'être un roman policier où le personnage principal serait traqué par des policiers, c'est une réflexion dont l'auteure nous fait part. Une réflexion sur la mort qui emporte tout, l'oubli, la mémoire, les objets qui seraient les seuls témoins de notre existence passée
mais il est sûr qu'une atmosphère particulière plane sur ce roman, l'étrange est présent tout au long de l'histoire à travers les personnages, les événements ou les caractéristiques du village.

Laura, Bib 2ème année

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