Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 21:51

PETITES-MECANIQUES-copie-1.jpg
Philippe CLAUDEL
Les Petites Mécaniques
Mercure de France 2003
rééd. Folio

        Les Petites Mécaniques est un recueil de 13 nouvelles, courtes pour la plupart, publié chez Mercure de France. Deux nouvelles se rejoignent, "Panoptique" et "Panoptique II", mais sont pourtant séparées au sein du recueil.

    Les Petites Mécaniques est un titre emprunté par Claudel à un texte de Pascal : "nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis".
    Il va, dans l'ensemble de ce recueil, peindre ce que j'appellerais des "macroscopies de vies". Il illustre par ces miniatures la fragilité de nos mécaniques, ce moment infime où l'engrenage se brise, nous rendant serviteurs d'un destin qui ne nous appartient plus. On découvre un mal étrange qui va s'emparer de tout un village et causer l'ensemble de la mort de ses habitants, épargnant uniquement deux muets. Le fils d'une prostituée, écumant les villes depuis son plus jeune âge, brave la mort, fier de quitter ce monde "pourvu [que] la chevauchée soit belle". Un homme vivant de crimes en crimes va voir son destin bouleversé par sa rencontre avec la mort assise au pied d'un arbre. Eugène Frolon qui abandonne sa vie pour partir à la recherche de Rimbaud...
    Tous ces chemins de vie se mêlent et s'entremêlent, il y a toujours ce grain de sable qui grippe la mécanique, qui parvient à bloquer ses rouages, j'aurais envie de dire que ce soit pour le meilleur ou pour le pire !

    L'unité du recueil se ressent également par la forme de la nouvelle. Philippe Claudel peut grâce à ce choix stylistique faire défiler tout un panel de lieux, de personnages et de tons : on passe d'une foire moyenâgeuse au 4 avril 1959, du mendiant qui écrit des romans pour survivre à la comtesse Désidérie, du fantastique au cruellement ancré dans le réel. La vie a toujours été faite de cette fragile mécanique et le sera toujours, pour tout un chacun.

    Dans une majorité des récits du recueil, ces engrenages emmènent l'homme à sa perte.
On retrouve plusieurs fois le mécanisme de l'obsession, fatal pour chaque personnage tombant dans ce trouble. C'est le cas de Béata Désidério, que la folie engendrée par l'obsession de son rêve conduira au suicide, ou encore d'Igor Beshevich, qui finira par avoir une attaque à cause de l'émoi dans lequel l'oubli du sens du mot paliure l'avait plongé.
    Le mécanisme de l'habitude, monotonie ou routine est
également très présent. Dans les deux parties de "Panoptique", le prisonnier qui s'exprime a perdu toute faculté d'ouverture au monde. Il s'est installé dans un lieu, un silence, une solitude, une absence qui le conditionnent à rejeter toute lumière - au sens propre comme au sens figuré -, tout contact avec autrui, et plus généralement tout appel de l'extérieur. L'habitude l'a déshumanisé, lui et les autres prisonniers dont il se fait le porte-parole, du fait de leur condition commune d'absence au monde ("nous" général et impersonnel).
        Cette mécanique de l'habitude se croise avec celle de l'errance. En effet, l'image du gueux qui subit son destin est elle aussi récurrente. Le sans-abri de Gueux refaira jour après jour les mêmes gestes, les mêmes rituels, en attendant sa mort, tout comme Igor, qui refait chaque jour le même trajet pour aller au travail, sans même plus se rendre compte de l'effervescence autour de lui.

        Si l'on s'intéresse maintenant au genre du recueil, on est obligatoirement marqué par l'impression de surréalisme, voire de fantastique qui en émane, et surtout par une noirceur troublante qui transparaît du début à la fin.
        Dans une critique d'un anonyme trouvée sur Internet, Les Petites Mécaniques était caractérisé de "glauque et sidérant". Je me permets de reprendre ces deux adjectifs car j'estime qu'ils correspondent parfaitement à la tonalité générale. La mort, l'asservissement mental et physique, la déchéance dans la folie, la pauvreté teintée de crasse et de crimes sont autant de thèmes qui parcourent ce livre. On ne peut s'empêcher d'être désemparé à la fin de "Tania Vläsi", ne sachant s'il faut ressentir de l'écoeurement ou de la fascination. On en viendrait presque à culpabiliser de ne pas plus se révolter...
        Au-delà de cette nouvelle, d'autres personnages aussi surprenants, surréalistes et fantastiques peuplent ce livre. Il y a George Piroux, qui meurt dans l'ignorance la plus totale, Béata Désidério, qu'un rêve mènera au suicide, le prisonnier heureux de son sort...
        Quant au fantastique, il n'est réellement présent que dans certaines nouvelles, mais donne tout de même une tonalité d'ensemble. Dans "Le voleur et le marchand", Colin le Bihot rencontre la personnification de la Mort en un marchand assis au pied d'un arbre. Le fantastique est déjà bien installé. Colin se repent de sa vie passée de criminel, déjoue le plan de la Mort, et s'installe paisiblement en commerce dans la ville voisine. Un jour, alors qu'il est déjà vieux et en train de se reposer au pied du même arbre, il est tué par un jeune homme plein d'ardeur, lui-même quelques années plus tôt. Mais l'histoire d'Igor n'est pas moins fantastique, avec l'apparition du Christ, ou encore les morts mystérieuses qui frappent tout un village ce jour funeste de mercredi des Cendres...
    Ainsi, on peut dire que ces nouvelles dérangent en profondeur, mais en sont d'autant plus éblouissantes qu'elles contrastent avec une certaine élégance dans l'esthétisme de l'auteur.

        Néanmoins, Philippe Claudel nous montre que la fragilité de ces mécaniques peut nous faire chanceler sans pour autant mener à notre perte.
        Il nous montre que par l'art, que ce soit l'écriture ou la peinture, ces instants où tout vacille, cette sensation de trouble intense sont même salvateurs pour le genre humain. L'art nous fait tendre vers un autre monde, immuable, nous invite à toucher une certaine forme d'éternité.
        C'est cet éblouissement, cette impression de satiété quand il écrit qui va sauver le sans-abri de "Roman". "Je lance le premier mot, au hasard, et puis cela s'enchaîne". Il se nourrit à travers son écriture, se remplit de mots, de personnages, de descriptions et de paysages jusqu'à l'extase. C'est cela qui lui permet, jour après jour, d'essuyer les crachats, de dépasser ce monde en se réfugiant dans le sien qui n'est autre que la poésie.
        Si l'on s'intéresse au cas d'Eugène Frolon, c'est le fait de découvrir l'existence d'un "monde parallèle", ce monde constitué de poésie qui élève l'homme au-delà de sa routine, qui le fera réellement exister. Seulement l'obsession prendra le dessus, jusqu'à ce qu'il finisse assimilé au poète.
        On retrouve également cette essentialité de la poésie dans l'art pictural. Quel meilleur moyen pour Béata Désidério que de faire peindre son rêve pour l'immortaliser ? Ce sont d'ailleurs ces représentations qui permettront à Béata de retrouver ce trouble du rêve si désespérément recherché, lors d'une nuit de transe de la comtesse, elle-même symbolisée par la statue pâle, enfermée dans le carcan de l'église.

    Mais au-delà de son essentialité, Claudel montre la poésie en tant qu'ennemie du pouvoir. Il en a fait le thème d'une nouvelle, "Arcalie", et le reprend dans "L'autre" et Roman.
"Arcalie" est l"histoire d'une ancienne cité perdue - éponyme - qui crucifiait les poètes devant ses portes, car ils étaient estimés trop dangeureux pour le pouvoir des géomètres et mathématiciens. La poésie amenant du rêve et de l'imaginaire, la main-d'oeuvre devenait moins assidue et plus apte à se rebeller face au pouvoir. Aujourd'hui, Arcalie n'existe plus. Il ne reste rien des théorèmes et des lois scientifiques. Seuls se sont transmis les derniers vers d'un poète à l'agonie.
A l'image de Voltaire ou Bonnefoy, Claudel reprend ici le thème de la menace que représente la poésie pour l'ordre établi de la société, et l'outil de résistance qu'elle peut être face à lui. Le pouvoir des mots et de la poésie est éternel et immuable. 

    Je ne peux pas dire avoir apprécié la lecture de ce recueil, car il a fallu que je me rapproche fortement de la fin pour commencer à adhérer au texte. Pourtant, quand j'ai refermé le livre,  je l'ai trouvé fascinant.
    L'écriture très particulière de l'auteur, que j'avais déjà appréciée dans Les âmes grises, m'a une fois de plus marquée par sa "fausse simplicité", agrémentée tantôt d'un argot régional, tantôt de descriptions captivantes.
    Je l'avoue, certaines nouvelles me laissent encore désemparée, comme "Les mots des morts", pour laquelle je suis incapable de trouver un sens unique. Mais justement, je ne crois pas que Philippe Claudel ait cherché à nous faire entendre une seule version de ses nouvelles. Je pense au contraire qu'en abordant ces thèmes, il laisse volontairement le récit faire appel à l'imaginaire du lecteur (ou l'imaginaire faire appel au récit, je ne sais pas), selon son vécu, ses angoisses et ses petites mécaniques.

Marie-Aude, 1ère année Ed/Lib

Partager cet article

Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives