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7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 22:09
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Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
Le Goût de l'ombre
ISBN 2-7427-1353-0
Actes Sud 1997.

    Georges-Olivier Châteaureynaud nous livre ici un recueil composé de dix nouvelles de thèmes et longueurs variés, qui entrouvrent les portes du merveilleux. Le goût de l'ombre complète sa production déjà importante de nouvelles et romans, notamment La faculté des songes, récompensée du prix Renaudot en 1982, qui s'inscrivent dans ce qui est considéré comme le renouveau de la nouvelle en France.

    Le goût de l'ombre annonce bien la teneur du recueil : on goûte, on est initié à la saveur, au parfum de l'inexpliqué, de ce qui n'est pas en lumière. On ne passe jamais entièrement de l'autre côté, on se contente de palper l'essence de l'imaginaire. En effet la plupart des nouvelles frôlent la frontière avec le merveilleux, et s'achèvent sans répondre au questionnement sous-jacent : rêve ou bizarrerie du réel ? Au lecteur revient le droit de choisir s'il préfère garder ce doute ou traverser vers l'autre rive. Ce thème du passage est notamment abordé littéralement dans « Le Styx » où l'on revisite un pan de mythologie. La mort y est abordée dépouillée du macabre, dénuée du "gore" des nouvelles fantastiques anglo-saxonnes, et si le personnage central qui « vit » son enterrement choisit brièvement de lutter, la résignation et l'acceptation achèvent la nouvelle.
    L'inattendu survient dans la vie de personnes déjà en marge, se sentant à part, rejetées ou solitaires. Les protagonistes (toujours hommes ou garçons dans les rôles principaux) sont généralement passifs face à cette intrusion, n'interrogent pas tellement le phénomène et se laissent porter par leur histoire.
    L'exemple le plus flagrant de cette attitude se retrouve selon moi dans la nouvelle «Le chef-d'œuvre de Guardicci » où le héros s'arrête par hasard chez un taxidermiste et fait l'acquisition d'une momie. Objet insolite bientôt banal mobilier dans l'habitation du personnage, la momie va « bouleverser » sa vie en se mettant à chanter. Passé le rapide questionnement initial, l'inquiétude et le ravissement, notre héros va intégrer la séance de chansonnette de la momie à son train train quotidien, se disant : « j'accepte tant bien que mal ma condition. Je me dis qu'à sa manière cette créature partageait avec moi la condition de vivant. Et que le reste n'était pas mon affaire. » (page 148 du recueil)
    D'autres nouvelles telles que « Les vraies richesses » sont plus éloignées de cette charnière entre le réel et le merveilleux, et ne font pas directement appel à l'étrange, plutôt à une aventure insolite dans la routine, qui peut être vécue, rêvée ou fantasmée par les protagonistes.
    En somme, l'ensemble du recueil pose la question d'une définition de la norme, plus que de l'anormal. Car dans chaque histoire, le merveilleux côtoie le quotidien le plus banal, et c'est finalement cette apparente propension à l'habitude qui pourrait être la nôtre qui nous aiguille sur l'entrée en scène du paranormal. A partir de quel seuil entre-t-on dans le surnaturel ? Ou plutôt à partir de quelle phrase, quelle ligne, quel mot quitte-t-on le réel ? Ce basculement, souvent difficile à cerner avec précision est à l'image d'un dégradé de couleur, d'un nuancier du noir au blanc. On est hors repères concrets, on s'avance en tâtonnant, avec perplexité au fil des intrigues, dans un lent glissement. Chaque nouvelle nous place au cœur du fantastique défini par Tzvetan Todorov comme étant « l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ».

    La nouvelle qui m'a le plus marquée dans le recueil ne reflète pas vraiment l'esprit d'ensemble, il s'agit de « Quiconque ». Le point de départ : Ann Darrow, actrice américaine en vogue dans les années 30 laisse derrière elle famille et gloire lorsque sa liaison avec King Kong aboutit à Quiconque, leur charmant bambin. Elle choisit donc de se réfugier dans l'Allemagne alors nazie afin d'y cacher son enfant et relancer une carrière qui était compromise dans les scandales hollywoodiens. Si le climat dans cette région à cette époque n'était pas réputé tolérant envers la différence, « Il était au moins un point, et même deux, sur lesquels Qui-qui eût satisfait à un de ces examens biotypologiques dont les nazis raffolaient : il avait les yeux bleus, et il était blond comme les blés. Sorti de là, rien dans sa physionomie ne confirmait une éventuelle présomption d'aryanité, ni de judéité. Il échappait - de la façon la plus radicale - à ces catégories simplettes. [...] s'il était blond comme les blés c'était de la tête aux pieds. » (page 48 du recueil)
Qui-qui sera-t-il déporté et gazé ou intégré à la SS ?

    De manière générale, j'ai trouvé chaque début d'histoire assez accrocheur et original, donnant véritablement envie d'aller au bout et d'explorer cette ville, Eparvay, qui revient de nouvelle en nouvelle, manifestement au cœur de l'univers de Châteaureynaud. Cependant, je referme ce recueil sans y avoir trouvé cette petite étincelle, ce petit écho qui vous marque et qui vous donne envie de relire, ou qui vous fait rêvasser chaque fois que vous voyez le livre rangé dans votre bibliothèque personnelle.

Manon, 1ère année Ed.-Lib.


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Published by pier - dans Nouvelle
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