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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 20:24
falaises-de-marbre.jpg
Ernst Jünger
Sur les falaises de marbre
(Auf den Marmorklippen)
Thomas, Henri (Trad.).
Paris, Gallimard, 1979,
L’Imaginaire,
187 p.

INTRODUCTION :
        Sur les falaises de marbre est un roman allégorique de l’écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), publié en 1939 ou 1940 sous le titre Auf den Marmorklippen. Il a été traduit en français par Henri Thomas chez Gallimard en 1942.
        Ernst Jünger rapporte qu'il a entrepris l’écriture de ce bref roman à la suite d'un rêve, en février 1939, alors qu'il vivait à Überlingen, près du lac de Constance, dans le sud-ouest de l’Allemagne. Il l'a terminé le 18 juillet 1939 dans son nouveau domicile de Kirchhorst, près de Hanovre, dans le nord-ouest de l’Allemagne.
        La construction du roman se fait en chapitres dont la structure est assez similaire. Ainsi les chapitres sont dans l’ensemble  relativement courts (environ 4 ou 5 pages).
Sur les falaises de marbre est unanimement considéré comme le roman le plus étrange mais aussi le plus abouti de Ernst Jünger. De nombreux critiques le considèrent même comme son chef-d'œuvre.

PRESENTATION DE L’AUTEUR :
        Né en 1895 à Heidelberg et mort à Wilflingen en 1998, Ernst Jünger a traversé presque la totalité du XXe siècle dont son œuvre dépeint toutes les horreurs, en marquant une certaine distance. Disciple du philosophe Nietzsche, il est l’auteur de romans de guerre tels que Orages d’acier (1920) ou Feu et Sang (1925) ainsi que d’utopies futuristes comme Héliopolis (1949).    

RESUME :
        L'action se déroule à une époque indéterminée et dans des lieux qui évoquent tantôt des paysages méditerranéens, tantôt la région du lac de Constance. Un narrateur anonyme relate les mésaventures qui l'ont poussé, en compagnie de son frère Othon, à fuir sa patrie d'adoption, bordée par une mer, la Marina. Sur la côte d'en face, se situe un territoire nommé Plana-Alta. Sur son arrière, la Marina jouxte, avec des falaises de marbre pour frontière, une contrée baptisée la Campagna, elle-même prolongée par la Maurétanie.
        Ces quatre États sortent tout droit de l’imagination d’Ernst Jünger. Ainsi, Plana-Alta apparaît comme une haute vallée où s'est regroupée une communauté rurale, vivant dans un régime de tradition patriarcale. La Campagna héberge une population de bergers organisée en clans. La Maurétanie, quant à elle, domaine de forêts impénétrables, abrite des marginaux en tous genres. Il y règne un vieillard rusé, pragmatique, aimant la bonne chère, exerçant son autorité davantage par la séduction que par la tyrannie : le grand Forestier. Quant à la Marina, c'est un État urbanisé, qui favorise l'épanouissement intellectuel de ses citoyens.
        Presque à la moitié de son récit, le narrateur révèle que la Marina s'est alliée à la Maurétanie, sept ans plus tôt, pour mener la guerre contre Plana-Alta. On ne connaît pas les raisons pour lesquelles cette guerre inutile a eu lieu. En effet,  elle n'a pas abouti à l'écrasement de Plana-Alta mais a eu des conséquences désastreuses pour la Marina, dans la mesure où elle a ouvert la porte au désordre politique. Depuis lors, la police et l'armée, qui devraient garantir la sécurité du pays, ne sont plus représentées que par des mercenaires.
        Les deux frères ont participé à l'agression contre Plana-Alta au côté du grand Forestier. À leur retour, persuadés que toute violence était vaine, ils se sont retirés, à la Marina, dans un ermitage en partie creusé dans de hautes falaises de marbre. Là ils travaillent à la constitution d'un immense herbier, observant la nature, ainsi qu'à lire et à méditer. Avec eux habitent une vieille femme qui leur sert de cuisinière, et l'enfant que le narrateur a eu de sa fille, bizarrement disparue en compagnie d'étrangers. Leur seul ami, à proximité, est un moine chrétien, l'incarnation même de la tolérance.
        L'irruption du Grand Forestier, seigneur de la Maurétanie voisine qui cherche à accroître son pouvoir, vient rompre le cours paisible de leur vie. Il entraîne dans son sillage des hordes de guerriers sadiques qui sèment le désordre et la terreur. Dans le climat de guerre civile qui s'instaure, ni les hommes ni les animaux ne sont épargnés. Le narrateur et son frère Othon trouvent refuge dans les « hautes demeures » de Plana-Alta, qu'ils gagnent par bateau.

ANALYSE DU RECIT :
        Il faut savoir que Sur les falaises de marbre a fait l’objet d’interprétations divergentes en fonction des critiques. Deux principaux thèmes se dégagent pourtant du roman.
Un réquisitoire contre le totalitarisme et la barbarie :
        Sur les falaises de marbre met en scène deux mondes diamétralement opposés : celui de la nature, de la recherche, de la vie d’une part, celui de la violence, de la barbarie, de la mort d’autre part. Vouant leur vie tout entière à l’étude des plantes, le narrateur et frère Othon sont les témoins résignés de la montée de la violence qui s’abat sur les campagnes et sur les hommes de la Marina. Cette domination meurtrière se termine dans un énorme incendie de feu et de sang, dont ils sortiront indemnes, emmenant avec eux les images les plus ignobles de la mort. Le roman prend vers la fin des allures d’épopée dans laquelle on voit des combats sanglants et barbares où le narrateur assiste à la mort atroce des hommes et des bêtes qui s’affrontent.
        Sur les falaises de marbre a souvent été interprété comme une allégorie de la terreur hitlérienne, ce que Ernst Jünger a pourtant toujours démenti. Il est vrai que le propos dans son ensemble comme de nombreux détails (les autodafés, les hordes sauvages à la botte du Grand Forestier qui haïssent la pensée sous toutes ses formes et font immédiatement penser aux SA) évoquent la barbarie d'un régime totalitaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, Jünger a confié que, pour lui, le Grand Forestier est proche de Staline, alors que des critiques y voit la figure de Goering. Certains voient encore dans le Grand Forestier une vision à peine transposée d'Hitler. Hostile à l'idée que le roman puisse être réduit à une allégorie contre le pouvoir nazi, Jünger n'a cessé de récuser toute assimilation de son Grand Forestier à Hitler.
        Malgré les voix qui se sont élevées alors en Allemagne pour le dénoncer, Hitler s’est toujours refusé à poursuivre Ernst Jünger et à interdire l’ouvrage. Pour preuve, les dirigeants nazis ont jugé si peu dangereux Sur les falaises de marbre qu'ils en ont autorisé cinq rééditions. Ils ont même aidé à la diffusion du livre parmi les soldats allemands cantonnés en France, en le faisant bénéficier, en 1942, d'un tirage spécial à 20 000 exemplaires, sous les auspices de l'état-major.

Le réalisme magique :
    On peut rattacher Sur les falaises de marbre au courant du réalisme magique, même si à l’origine il n’a pas été considéré comme tel. En effet, des éléments frôlant le fantastique se font jour dans un environnement par ailleurs réaliste. Ainsi, dans le chapitre XXVII, des serpents éclatants sortent de leurs crevasses et sauvent la vie du narrateur anonyme en tuant les chiens sanguinaires qui le poursuivent. La description de cet épisode se rapproche davantage du fantastique que du réalisme. Par ailleurs, la magie flottant « sur les falaises de marbre » réside dans l’écriture de Ernst Jünger qui décrit aussi bien la beauté des choses que leur monstruosité, avec un grand souci d’exactitude des faits. Le récit baigne également dans une atmosphère irréelle et intemporelle renforcée par de longues descriptions poétiques, dotées d’un vocabulaire riche, comme on peut le voir par exemple dans le premier chapitre du récit où le narrateur évoque avec nostalgie le temps révolu où il vivait dans un ermitage au bord des falaises de marbre. 

CONCLUSION :
        Ayant fait l’objet d’interprétations divergentes, le roman mêle poésie, épopée et utopie, le tout dans une atmosphère de rêve et d’intemporalité.
        On peut dire que Sur les falaises de marbre est un roman qui invite à se résigner au fatalisme de l'Histoire, jusque dans ses atrocités. Dans les dernières lignes du roman, le narrateur compare le salut des deux frères au retour du fils prodigue dans la « Maison du Père », ce qui laisse entendre qu'ils ont parcouru sur terre un chemin initiatique pour accéder à une vérité supérieure qui leur rend insignifiants les événements terrestres.

Benoît C., 2ème année BIB

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