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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 20:46
train-de-nuit.jpg
TAWADA
Yoko
Train de nuit avec suspects

144 p.
Traduit du japonais
par Ryoko SEKIGUCHI et Bernard BANOUN.
Ed. Verdier, 2005.


¤ Yoko TAWADA

        Née à Tokyo en 1960, Yoko TAWADA étudie la littérature russe à l’université de Tokyo avant de gagner l’Europe pour la première fois par le Transsibérien à l’âge de 19 ans.  Elle étudie la littérature allemande et s’installe à Hambourg en 1982.  Au départ, elle travaille pour une entreprise spécialisée dans l’exportation de livres allemands dont son père, qui tient une librairie étrangère à Tokyo, est le premier client, puis elle décide de vivre de sa plume. Aujourd’hui, elle vit à Berlin depuis 2006.

        Ecrivain à l’identité double, elle écrit indifféremment dans sa langue natale et sa langue d’adoption.  Elle explique ses choix de la manière suivante  :
« Lorsque j’étais enfant, j’ai su très vite que j’écrirais, j’écris depuis l’âge de douze ans.  J’ai su très tôt que le japonais n’était pas une langue suffisante pour écrire : au Japon, tout est japonais, mais en dehors du Japon, rien n’est japonais, il me fallait une autre langue.  Le russe était la plus belle des langues pour écrire, ensuite venait le français, et l’allemand à cause de Kafka […]  A l’époque, les Russes n’acceptaient pas d’étudiants japonais, j’ai dû renoncer à la Russie.  J’aimais le français mais mes professeurs n’étaient pas assez indulgents, ils ne me pardonnaient pas mes erreurs, ce sont pourtant les erreurs qui produisent la littérature.  Va pour l’allemand. »

        Sans compter les livres qu’elle a traduits d’une langue à l’autre, Yoko TAWADA a publié une quinzaine d’ouvrages dans chacune des langues : romans, recueils de nouvelles, poèmes, pièces de théâtre.  Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide en sont les premiers publiés en français chez Verdier, respectivement en 2001 et en 2002.  En 2005 paraissent en France L’œil nu, traduit de l’allemand, et Train de nuit avec suspects, traduit du japonais, pour lequel elle a obtenu le prix Tanizaki en 2003.

¤ Résumé

        Le Train de nuit avec suspects est à destination de grandes villes d’Europe et d’Asie : Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk, Khabarovsk, Vienne, Bâle, Hambourg, Amsterdam, Bombay et… nulle part ! Treize nouvelles, treize wagons, treize compartiments qui, au gré d’une grève, d’un horaire décalé ou d’une envie soudaine, ne nous mènent pas toujours où nous avions prévu d’aller. L’héroïne, danseuse et chorégraphe originaire de Hambourg, nous entraîne aux confins des possibles, là où la nuit laisse place au rêve et à l’imagination et où l’autre n’est pas toujours celui que l’on croit, mettant par là même en doute notre propre identité.

¤    Question identitaire

        « Vous », la deuxième personne du pluriel est déjà étrange en français.  S’agit-il de nous, lecteur, du personnage principal auquel s’adresserait un narrateur, une voix divine venue d’on ne sait où qui dirigerait le destin de la chorégraphe malgré elle, ou de tout cela à la fois ?
        Cette narration écrite entièrement à la deuxième personne est visiblement tout aussi étrange en japonais : Yoko TAWADA explique  qu’ « écrire à la deuxième personne en japonais, ce n’est pas correct, ce n’est pas normal même, mais ce n’est pas fou non plus. »  Voilà qui résume parfaitement cet ouvrage, ancré dans la normalité pour en saisir l’étrange, mais jamais complètement fou. Réalisme magique, mais pas fantastique.

        Ce « vous » est mis à mal par la présence de l’autre.  L’autre, cet inconnu dans le wagon, avec qui l’intimité forcée du compartiment nous met mal à l’aise.  Nous sommes toujours le vous de quelqu’un dans le dialogue, mais face à lui il est impossible d’être « je » complètement. 
        D’abord parce que nous sommes double, à la fois âme et corps.  Là où le corps est régi par des besoins physiques (envie d’aller aux toilettes, chaleur étouffante…), des contraintes (l’étroitesse de la couchette, les exigences du chorégraphe…), des réactions liées à la peur et à l’angoisse, l’âme s’évade, divague et fantasme, à cheval entre ce qu’elle a quitté et ce vers quoi elle tend.  Le corps est ancré dans une réalité géographique, emmené vers Paris, Vienne, Belgrade, alors que l’âme va où bon lui semble.
        Ensuite, nous sommes toujours seul face à cet autre.  Dans la vie, il est possible de se définir par rapport à ses proches : nous sommes la fille ou le fils de, l’ami de, le voisin de…  Là, c’est soi, seul, que nous affrontons le regard et les questions de l’inconnu pour qui nous sommes un inconnu.

        ²Dans ce cadre, l’identité est suspecte : la nôtre, celle de la chorégraphe et celle des personnages rencontrés. Nous sommes toujours l’étranger, le suspect de quelqu’un.  L’héroïne est suspecte parce qu’elle n’est pas habillée comme les autres (« Destination Pékin »), parce qu’elle est une étrangère au milieu de nulle part (« Destination Belgrade »), tant et si bien que la vieille dame qu’elle croise ne la voit pas : sa présence paraît tellement peu plausible qu’elle n’existe plus à ses yeux, comme une hallucination.  Le suspect, c’est aussi celui dont on ne comprend pas la langue (les trois hommes dans le train à destination de Zagreb) ou celui qui a l’air tellement bien sous tous rapports qu’on cherche où est la faille (« Destination Belgrade »).  Résultat, on ne connaît jamais complètement l’identité de l’autre et il est souvent différent de ce dont on le suspecte : ainsi, la jeune femme est inquiète parce que l’étudiant qui lui a proposé d’acheter les billets de train pour elle ne paraît pas (« Destination Pékin »), elle pense avoir été roulée mais il finit par arriver, lui rendre la monnaie, et lui indique même le train qu’elle doit prendre.

        Nous connaissons d’autant moins cet autre qu’il n’est pas nommé, que ce soit la chorégraphe ou ses compagnons de voyages.  Et quand il l’est, comme Mimi l’actrice rencontrée dans « Destination Bâle », il est multiple :
« Vous étiez persuadée que ce visage résultait de son métier de comédienne.  Ophélie, Electre, Nora ou Irina étaient passées sur ce visage, elles y avaient laissé leurs traces une fois la dernière représentation passée. » (p.93).

        Souvent, dans l’obscurité, ce qu’on perçoit de l’autre n’est qu’une voix, qu’une ombre, qu’un uniforme et laisse alors libre court à nos craintes.  Ils peuvent appartenir à une infinité d’êtres et les déshumanisent sans jamais nous en révéler l’identité.  C’est alors que l’imagination prend le pas : « Les ombres sans yeux ni nez qui vous approchent de face dans un couloir sombre vous effraient.  Vous avez peur des longs doigts transparents qui ne se gênent pas pour faire du bruit en essayant de déverrouiller la porte de l’extérieur pendant  que vous êtes dans la cabine. » (« Destination Pékin », p.56).

        Le doute identitaire atteint son paroxysme dans la dernière nouvelle, « Destination nulle part ».  Nous sommes plongés in medias res dans un dialogue dont on ne connaît pas le sujet, entre personnes dont on ne connaît pas l’identité.  L’une d’entre elles s’exprime uniquement par le biais de maximes, véhiculant des stéréotypes sans jamais se dévoiler ni s’assumer en tant que « je ». Ca  n’est, somme toute, qu’une bande d’inconnus qui va nulle part.  « Depuis le début, nous ne trouvons pas dans le même espace.  […]  La vitesse à laquelle on perd le lieu qu’on a sous les pieds n’est pas la même pour tous.  Personne n’est obligé de descendre.  Tous, nous sommes ici sans y être, tous, nous courons vers des destinations différentes. » (p.137).

        Enfin, l’identité, c’est aussi celle qu’on vérifie : celle des papiers, qui, normalement, ne fait aucun doute.  Or, le train de nuit fait de vous quelqu’un d’autre.  Ainsi, lorsque l’héroïne sort son passeport pour le montrer aux autres passagers (« Destination Bombay » ), elle se rend compte que ce n’est pas le sien : la photo lui ressemble, mais c’est celle d’un jeune-homme, et l’écriture ressemble à du japonais, mais ce n’en est pas.  Elle devient androgyne, comme dans la nouvelle à destination de Khabarovsk où son corps qui se transforme, mi-homme, mi-femme, ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même.
        Dépossédée d’elle-même, elle en vient même à se sentir envahie par des sentiments qui lui sont étrangers (« Destination Amsterdam »), comme si elle était une marionnette.  Elle fait souvent les choses malgré elle, comme poussée par une force : s’agit-il de cette voix s’adressant à elle ? Ce n’est alors qu’en faisant un pacte avec le lecteur qu’elle pourra se libérer de ce « vous » pour être tout à fait « je » («Destination Bombay »).

L’identité vacille, telle une éponge perméable aux doutes, aux rêves, aux autres, à la réalité qui nous entoure.  Ce doute identitaire est servi tout au long de l’ouvrage par des questions qui restent en suspens, témoins des réflexions de la chorégraphe.
« On vous a demandé d’où vous veniez.  Du Japon, avez-vous répondu naïvement.  A cette époque vous ne doutiez pas de votre identité de femme et de Japonaise. » (p.128).  Le train va changer tout cela.

        Outre ce flou identitaire qui angoisse et laisse parler le rêve et l’imaginaire, nombre d’éléments participent du réalisme magique. 

¤     Personnages

        Tout d’abord si, comme nous l’avons vu, les personnages sont suspects parce que nous ne les connaissons pas ou que nous n’en percevons qu’une forme, ils le sont également par leurs activités louches.  Dans la salle d’attente du train à destination de Zagreb, les passagers s’activent aux préparatifs de trafics clandestins et trois hommes dans le compartiment demanderont ensuite à la chorégraphe de cacher du café (mais est-ce bien du café?) dans ses bagages.
        Ils représentent un danger potentiel et ce danger alimente les craintes qui alimentent elles-mêmes l’imaginaire.

        Du danger et de l’ignorance naissent les fantasmes et des êtres humains ordinaires deviennent alors héros sacrés ou merveilleux.  Deux hommes louches veulent l’entraîner dans une voiture (« Destination Zagreb ») et les voilà Satan ; un couple mélancolique sur un quai de gare (« Destination Graz ») : ce sont Véga et Altaïr, ils ne peuvent se rencontrer qu’une fois l’an sur la Voie lactée ; deux hommes maquillés comme des femmes ("Destination Bombay ») ne sont autres que Vishnou et Shiva ; deux jeunes filles court vêtues entrent dans le compartiment (« Destination Pékin ») : ne seraient-ce pas les fées du jardin aux pêchers ?
        A ces personnages merveilleux se mêlent des références directes aux contes : lorsque la jeune femme tombe du train en route pour Khabarovsk elle trouve refuge dans une petite maison de bois digne de celle des trois ours dans Boucle d’Or, dont les cuillères lui font penser à un « conte russe », et où le miroir, objet typique du conte, lui renvoie un reflet qui n’est pas le sien.

¤     Frontière rêve/réalité

        La frontière est alors ténue entre rêve et réalité : on bascule de l’un à l’autre par le biais de l’imagination ou du sommeil sans même s’en rendre compte.  Un élément du réel est réintégré dans la rêverie comme lorsqu’on réintègre un élément de sa journée dans un rêve.
        Dans « Destination Hambourg », les fleurs qu’elle voit dormir dans la couchette lorsqu’elle regagne son compartiment sont celles qu’elle a vues au jardin botanique en début de nouvelle.  On hésite : s’est-elle vraiment réveillée depuis sa somnolence au cinéma ou sommes-nous encore dans son rêve ?
        Dans « Destination Khabarovsk », elle doit aller aux toilettes, ce qui déclenche un rêve dans lequel elle va effectivement aux toilettes.
        Dans « Destination Bâle », la couchette dure et froide devient tour à tour table d’opération sur laquelle elle est allongée et cercueil étouffant dans lequel elle est coincée.
        Autant d’exemples où le basculement s’effectue subtilement, et ce n’est souvent qu’en fin de nouvelle que nous est donnée la clé.  Il existe pourtant un moment précis où nous basculons dans l’autre monde et où nos sens nous trompent : « Vous vous êtes endormie en écoutant Mimi.  Vous avez cru voir ses yeux s’écarquiller, sa bouche devenir l’entrée d’une grotte rouge, ses narines se dilater, chaque partie de son visage s’étendre jusqu’à ce que les vaisseaux soient près d’éclater, tandis que vous, vous alliez dans la direction opposée. » (« Destination Bâle », p.99).

        Réalité et fiction s’interpénètrent également, créant un effet de mise en abyme où les situations réelles vécues par la chorégraphe deviennent le centre de la fiction.  Ainsi, l’exposition qu’elle va voir à Linz montre des « photos floues en noir et blanc, des photos prises sans flash à travers les fenêtres d’un train au moment où il entre en gare » (p.105).  Or, c’est exactement la vision que l’héroïne a de la réalité qui l’entoure lorsqu’elle est dans le train de nuit.  « On ne reconna(ît) pas le sujet » (p.106), de même qu’elle ne reconnaît pas les sujets qui l’entourent dans l’obscurité tout au long de l’ouvrage.  Le film qu’elle va voir ensuite est en noir et blanc et c’est une histoire de trains, comme une mise en scène de ce qui aurait pu lui arriver, d’autant qu’elle s’endort dans la salle, comme elle s’endort dans les trains.
        Fiction et réalité peuvent même se mêler pour se comprendre mutuellement : la violence du jeune enfant qui se mord le bras dans « Destination Amsterdam » fait écho à la violence de la fillette dans le roman policier qu’elle lit, lui permettant d’en résoudre l’énigme.

¤     Ancrage dans le réel

        Malgré tout, les rêveries de la chorégraphe sont à la fois ancrées dans des lieux géographiques bien réels et issues de situations à la réalité toute triviale.  Elle décrit les vêtements de certaines personnes en détails, comme l’anglophone à Moscou (p.62), ou ses compagnons de compartiment dans le train à destination de Bombay, jusque dans le synthétique de la matière (p.127); les lieux dans lesquels elle se trouve, comme l’hôtel moscovite, jusque dans le kitsch de sa décoration (p.62) ; la maison de son sauveur, jusque dans le détail des odeurs (p.78).  L’enfant assis à côté d’elle s’est fait dessus et ses cheveux sont collants de graisse (p.130).  Sa voisine de couchette lui demande un coupe-ongles : quoi de plus trivial qu’un coupe-ongles ?
        Cette réalité nous ramène à notre quotidien et nous ouvre l’éventail des possibles : nous pourrions bien être le héros de ces nouvelles : le rêve n’est qu’à portée de main et le réalisme magique s’épanouit dans les plus petits détails, jusque dans les ongles crochus de sorcière de la passagère à destination de Vienne.

¤     Temps

        Le train est garant d’un temps qui s’écoule au rythme de ses crissements sur les rails. Hors des wagons, le train en grève n’arrive jamais (« Destination Paris »), elle est toujours en avance mais son train n’est pas là et elle risque de rater sa correspondance (« Destination Graz »), ou bien il entre à quai plus tôt que prévu (« Destination Belgrade »).  L’attente est ainsi un temps suspendu qui s’étire et qu’il s’agit de « tuer » (« Destination Hambourg »).
        En voyage, le temps est « liquide, sans cadre ni structure » (« Destination Zagreb »).  Combien de nuits encore pour atteindre Irkoutsk ? « Vous abandonnant au temps étendu devant vous, vous avez renoncé à le compter ou à le calculer. » (p.67).  Le temps du sommeil et du rêve est immesurable  et c’est à se demander s’il ne s’arrêterait pas si le train devait ne plus rouler (« Destination Belgrade »). Maître du temps, le train empêche notre emprise sur les choses, nous défait de nos repères et nous oblige à nous laisser guider.

¤     Conclusion

        Le train fonctionne comme une parenthèse, sans espace ni temps définis, telle une bulle nous dépossédant de nos repères et faisant de chacun de nous un suspect.
        Dans l’obscurité de la nuit le train ouvre sa gueule pour nous entraîner vers un autre monde, vers tous les possibles, où : « Le doute par ribambelle enfante les ogres » (p.54), se nourrissant de nos craintes pour féconder l’imaginaire.

Inès, A.S. Ed.-Lib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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