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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 18:51

raymond-carver---tais-toi-je-t-en-prie-illustration.jpgRaymond CARVER
Tais toi je t’en prie
Traduction de l’américain
par J-P Carasso, S. Hilling, G. Rolin et F. Lasquin.






   
    Raymond CARVER est un auteur américain né à carver-photo.jpgla fin des années 1930. Vers vingt ans, il commence à s’intéresser à l’écriture, et prend donc quelques cours auprès de professeurs qui vont beaucoup l’influencer (John GARDNER, Denis SCHMITZ). En 1967, il publie sa première œuvre, un recueil de poème intitulé Near Klamath. En 1976, il marque vraiment les esprits avec Tais toi je t’en prie, un recueil de nouvelles d’un style inédit, très contemporain. A partir de là, il acquiert définitivement la réputation d’un nouvelliste talentueux, et même son fâcheux penchant pour l’alcool dont il ne parviendra jamais à se défaire ne ternira pas sa brillante réputation. D’ailleurs, à cinquante ans, juste avant son décès (cancer du poumon), il est admis à l’Académie des arts et des lettres.

« Tais-toi je t’en prie »

    Ralph WYMAN est un homme comme tout le monde. Après un parcours universitaire un peu chaotique, il finit par trouver sa voie, l’enseignement. Au cours de ses études, il rencontre Marian, une jeune femme ravissante et talentueuse. Ils se marient dès l’obtention de leur diplôme, achètent une grande maison en Californie, et rapidement, ils conçoivent deux charmants enfants. Ralph WYMAN est donc un homme épanoui. Il a une situation stable, qui lui plaît. Néanmoins, Ralph soupçonne sa femme de l’avoir trompé deux ans auparavant, au cours d’une soirée avec des amis. Ainsi, en même temps que les doutes de Ralph s’amplifient, un malaise va croissant au sein du couple. 
    Un soir de novembre, de façon inattendue, ils en viennent à reparler de cette soirée. Etrangement, c‘est à Marian que revient l’initiative de cette conversation. Elle le regrette très vite, et tente à plusieurs reprises de réorienter la conversation, ou, en tout cas, de minimiser l’importance de cet épisode : « Ca ne mérite vraiment pas qu’on en discute, dit Marian ». Visiblement, Marian n’a pas envie d’affronter la réalité ; elle est consciente que si elle avoue à son mari ce qu’elle a fait ce soir-là, l’équilibre paisible de leur union va être grandement remis en question. Mais Ralph s’obstine, il tient absolument à connaître la vérité. Cela relève du pathétique, car il sait pertinemment à quoi s’attendre. C’est comme s’il courait vers sa perte en toute connaissance de cause. En effet, quand Marian finit par avouer son adultère, tout l’univers de Ralph s’écroule.
    D’abord, Ralph s’interroge : comment en sont-ils venus à parler de ça ? Que se serait-il passé s’ils avaient tous les deux continué à se taire ? Pourquoi sa femme a-t-elle ressenti l’envie de le tromper ?  L’esprit incroyablement confus, Ralph est incapable de répondre à toutes ces questions, et ne supporte pas de rester auprès de Marian. Il quitte donc le domicile conjugal, et entame une longue errance dans son quartier. Etrangement, cet univers familier devient presque hostile. C’est comme s’il débarquait dans un pays étranger : il est perdu, paniqué. Il écume les bars et les magasins de spiritueux. Il avale d’énormes quantités d’alcool et, très vite, il se retrouve dans un état minable. Quand il avait vingt ans, Ralph appartenait à un groupe qui se saoulait tous les soirs. A cette époque, Ralph avait développé une dépendance à l’alcool très forte, et c’est seulement une fois qu’il avait trouvé un semblant de stabilité dans sa vie (grâce à l’enseignement puis à Marian) qu’il avait pu se sevrer. Le fait qu’il retombe à nouveau dans des états pareils laisse penser que cette soirée est pour lui comme un retour à la case départ, comme si tout ce qu’il avait vécu depuis son mariage avec Marian n’avait jamais existé. Un peu plus tard, Ralph s’attable à une partie de poker : s’il commence par gagner un petit pactole, il finit par tout perdre. Un peu comme sa propre existence : d’abord pleinement satisfaisante, il suffit d’un tout petit événement pour tout renverser, tout perdre.
Ralph n’a pas envie de rentrer chez lui, il retarde l’échéance au maximum en passant par les docks. Seulement un Noir l’agresse et lui vole le peu qui lui restait, lui assenant au passage de violents coups. Ralph renonce à errer plus longtemps et franchit le seuil de sa maison dans un état minable, le visage ensanglanté. Devant ses enfants, il essaye de faire bonne figure. En revanche, il n’a pas du tout envie de ménager sa femme et s’enferme dans la salle de bain pour l’éviter. Marian insiste lourdement pour lui parler ; Ralph, épuisé, lui répond : « Tais-toi je t’en prie ». Mais Ralph ne peut pas rester indéfiniment dans la salle de bain : il va s’allonger dans leur chambre. Marian le rejoint, et à force de caresses, l’oblige à se retourner pour qu’ils fassent l’amour et oublient ce fâcheux épisode.  Ralph s’abandonne, et c’est effectivement ce qui se passe : ils oublient.
    Ralph est revenu par faiblesse, parce qu’il avait peur d’avoir à recommencer à zéro, et à son âge, il ne s’en sentait pas capable : « Peu à peu, il s’abandonnait. C’était plus facile de s’abandonner. » Mais quelque chose s’est brisé en lui, la ferveur et le mystère qui faisaient la particularité de son couple ont disparu.

Appréciation personnelle :

    La fluidité de l’écriture de Raymond CARVER est plaisante. Le vocabulaire, la structure des phrases sont simples. De cette façon, l’auteur parvient par exemple à nous raconter un épisode qui se prolonge dans le temps en seulement un paragraphe : « Elle avait d’immenses yeux bleus qui semblaient tout absorber d’un seul regard. Ralph se sentait bien en sa compagnie. Ils allaient ensemble à La Chope ou dans d’autres établissements fréquentés par les étudiants, mais ne laissèrent jamais leurs sorties interférer dans leur travail, non plus d’ailleurs que leurs fiançailles qui eurent lieu l’été suivant. Ils étaient aussi bûcheurs l’un que l’autre, et leurs parents respectifs ne se firent pas faute de donner leur aval à une aussi heureuse association. Au printemps, Ralph et Marian effectuèrent leur stage d’enseignement dans le même lycée, à Chico, et ils passèrent leur examen ensemble à la session de juin. Quinze jours après, ils se mariaient à l’église épiscopale Saint James. »

     « Tais-toi je t’en prie » se fonde sur un épisode de la vie courante : le mariage, l’adultère. La nouvelle est empreinte de réalisme. Or, dans la réalité, ce genre d’histoire se termine rarement de façon heureuse. Le cas de Ralph ne déroge pas à la règle : son sort est loin d’être aussi satisfaisant qu’on le souhaiterait.
     Le lecteur s’était attaché à Ralph, il avait des espérances pour lui, mais Raymond CARVER ne nous ménage pas. L’auteur n’a pas pour vocation de faire plaisir au lecteur, en lui proposant une fin reluisante, qui le soulagerait. CARVER ne maquille pas la réalité, il la retranscrit, simplement, et en ce sens, on est un peu déçu. On peut donc parler de "littérature déceptive".
    On est d’autant plus frustré par ce dénouement, que du début à la fin de la nouvelle, le lecteur s’identifie au héros. Autrement dit, le sort de Ralph serait probablement le nôtre dans une situation semblable. C’est assez effrayant. CARVER use en fait à merveille du registre « cynico-tragique ».
carver-altman-short-cuts-copie-1.jpg
    Ainsi, Raymond CARVER innove dans les années 1970, avec des nouvelles d’un  genre nouveau, très contemporaines. Malgré un réalisme cru, qui empêche les illusions et les dénouements heureux, le lectorat apprécie. Sans doute lui manquait-il cette littérature qui l’oblige à se pencher sur son propre sort, à se poser des questions. Quoi qu’il en soit, Raymond CARVER, disparu depuis vingt ans, reste un auteur au goût du jour car les thèmes qu’il aborde dans ses œuvres nous concernent de très près encore aujourd’hui.  La preuve en est qu’en 1993, Robert ALTMAN a décidé d’adapter plusieurs nouvelles sous le titre Shorts Cuts au cinéma ; le film remporta un grand succès. 

Elise, 1A ED.-LIB.

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Published by pier - dans Nouvelle
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