Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 19:59
MURAKAMI Harukipassage-de-la-nuit-copie-1.jpg
Le Passage de la nuit
Titre original : After Dark, 2004
Traduction française : Hélène Morita,
Avec la collaboration de Théodore Morita,
Belfond, 2007












Voici le lien d’un site dédié à la littérature japonaise, qui propose de petites biographies et bibliographies :
http://www.shunkin.net/


    Le passage de la nuit est un roman plus sombre et moins extravagant que les précédentes productions de Murakami (La course au mouton sauvage par exemple) ; il s’articule autour de deux sœurs Mari et Eri. Cependant, on retrouve l’originalité et la singularité du romancier à travers la construction atypique qu’il a choisie pour bâtir son roman. Par ailleurs, on sent dans cet ouvrage une implication assez personnelle de l’auteur, en filigrane bien entendu, mais à travers les questions que les personnages ou les histoires soulèvent, l’évocation furtive du séisme de Kobé (qui a décidé l’écrivain à regagner son pays) et une écriture dynamique, voire épurée (phrases sans verbe) on pressent les interrogations, les doutes peut-être, de l’auteur, mais aussi les nôtres : l’auteur nous invite d’emblée à entrer dans la vie des protagonistes et à partager leurs émotions, leurs doutes, leurs blessures mais aussi leurs espoirs.

    Ce roman est construit comme un film – c’est bien évidemment une des premières choses qui frappe –  mais à travers cette construction « formatée » des complexités sous-jacentes et des curiosités transparaissent.
    Les chapitres sont tous auréolés d’une pendule qui avance dans la nuit épaisse et énigmatique. Le roman commence bien après le coucher du soleil et se termine avant que le jour ne se lève. D’emblée, la nuit apparaît comme le lieu – et le temps –  où tous les mystères prennent vie, les faux-semblants se dévoilent (Shirakawa l’informaticien par exemple semble mener une vie paisible de salary-man et pourtant est capable d’une violence inouïe) et les secrets se dévoilent (ceux de Koogori notamment). Il apparaît même que quelques phénomènes curieux se jouent de la logique et du possible (les reflets dans le miroir, la télévision qui emprisonne Eri) et qu’ils ne peuvent exister que dans ce cadre spatio-temporel où le temps n’a pas les mêmes règles qu’ailleurs (« … des lieux où n’a cours aucune de nos lois fondamentales. » page 202). Cette nuit est aussi propice à la fuite, chacun des personnages semble vouloir fuir quelque chose. Eri dans son sommeil, Mari qui ne rentre pas chez elle ou Takahashi qui quitte son groupe de musique. Pourquoi ? Aucune précision à ce sujet, l’auteur reste pudique sur leurs raisons et à force de s’interroger sur ces quelques personnages, nous en venons curieusement à nous interroger sur nous-mêmes.
    Les scènes correspondent à des paragraphes bien distincts séparés par des sauts de ligne ; ainsi le découpage technique du scénario offre un rythme dynamique mais aussi parfois déstabilisant. Il impose une attention et une implication particulière du lecteur qui se retrouve très vite plongé dans une cadence qui l’engloutit, qui ponctue l’histoire de mystère et de confidences. Selon les personnages que nous rencontrons (Mari ou Eri), nous notons un parfait équilibre entre dialogues/action et silence/narration. Comme si les deux sœurs vivaient dans deux mondes différents avec leur peur, leurs espoirs et les secrets respectifs.
    Parmi les autres caractéristiques cinématographiques de ce roman, nous repérons des détails de décors et d’ambiance (avec description des sons, des couleurs), de lieux (propices à la mise en scène – un bar, un love-hotel, etc.), de personnages (détails physiques) décrits par la caméra, régulièrement en mouvement. Elle fixe et fait des gros plans, nous montre ce qu’elle désire pour nous procurer quelque sensation ou nous obliger à nous interroger sur ce que nous voyons. De la même manière, une  caméra subjective se met en branle pour offrir des scènes et des émotions plus pertinentes. Fatalement, le lecteur-spectateur s’interroge pour briser le mystère voire le mal-être imposé par l’intrigue – qui est l’homme-sans-visage ? On note par ailleurs que les informations données sur les personnages ne sont là que pour servir l’histoire, aucun renseignement n’est superflu. L’auteur-metteur en scène nous impose sa vision même si par le truchement de la caméra subjective il nous laisse une réelle part de liberté d’interprétation et d’émotions.
    L’écrivain a bien évidemment enrichi son étrange scénario de musiques, parfaite bande-son jazzy –  genre prisé par l’auteur  – qui accompagne et habille parfaitement l’action pour rendre l’atmosphère plus onirique, plus intense ou intime. Murakami a également glissé çà et là des clins d’œil relatifs à d’autres films : Alphaville, Star Wars, Blade runner, Love Story. Ces musiques et ces références qui, d’une certaine façon, ont « nourri » l’auteur, offrent aux différents lecteurs des souvenirs, des sensations qui leur sont propres et viennent renforcer une fois de plus leur implication émotionnelle.
Quant à l’intrigue, elle va crescendo, le suspens se profile à travers un certain nombre de questions soulevées par les personnages (titre du livre que lit Mari, le nom de son compagnon au Denny’s – en fait Takahashi – l’homme-sans-visage, etc.). Page 124, qui correspond à peu près à la moitié du roman et de la nuit (hasard ou pas), le rythme change, il y a une rupture dans le livre (Eri se réveille). A la fin du livre, le rythme s’accélère, (dans l’action et la construction des chapitres ou paragraphes), le suspens s’accroît, les interrogations s’enchaînent et quelques – seulement quelques – mystères finalement s’évaporent.
    Un autre aspect vient frapper le lecteur : seul le temps présent est utilisé comme pour signifier que nous sommes dans l’action, en harmonie parfaite voire en empathie avec les personnages qui évoluent tout au long de cette étrange nuit. De plus, Murakami se contente souvent de phrases courtes, parfois sans verbe pour aller à l’essentiel et nous livrer des situations brutes, épurées peut-être là encore pour nous faire ressentir au plus près les secrets des protagonistes.
    L’utilisation de « nous » est très présente et illustre au mieux cette implication émotionnelle que d’autres artifices « techniques » appellent. Cependant, « nous » ne pouvons intervenir (par exemple en faveur d’Eri prisonnière dans la télévision) et là réside une immense frustration. Par ailleurs, l’auteur joue avec le lecteur-spectateur via quelques amalgames – on confond Takahashi avec l’informaticien ou l’homme-sans-visage par exemple et ce, à cause (ou grâce c’est selon) de la multiplicité des points de vue que l’auteur utilise. Ont déjà été citées la caméra et la caméra subjective, « nous » est aussi un point de vue dit parfois « idéal » (page 124). L’auteur s’amuse également avec la télévision qui offre une vision inédite (par rapport à la réalité ?) d’Eri puisque cette dernière ne dort plus paisiblement dans son lit mais se réveille dans cette improbable prison. Cela signifie-t-il qu’Eri est prisonnière d’une image qui en aucun cas ne lui ressemble ? Murakami joue aussi avec le miroir, capteur de reflets qui restent alors que plus personne n’est devant (en l’occurrence Mari et l’informaticien). Ces portraits ne bougent pas pour autant, ne révèlent rien ni ne cachent quoi que ce soit. Cependant ils trahissent d’une certaine façon l’image que les personnages donnent d’eux-mêmes mais qui ne correspond pas nécessairement à ce qu’ils sont réellement. Puis un bref passage au love-hotel nous laisse entrevoir une réalité à travers des caméras de surveillance, peut-être ici voit-on la vraie nature de l’informaticien qui finalement pourrait être n’importe qui, tant il est « super-ordinaire » (page 81). Différents points de vue pour mettre en relief ce qui est vrai, ce qui est montré, apparent, ce qui est redouté mais aussi ce qui est fui. Toutefois, leur multiplicité n’apporte pas nécessairement de réponses ni ne déflore tous les mystères. A travers son roman – autre point de vue d’ensemble – Murakami met-il en garde contre les faux-semblants, la lâcheté, les aspirations et la peur qui se révèlent particulièrement quand la nuit tombe ? Pourrait-on aussi se demander pourquoi la nuit ? Il y fait sombre, plus rien ne se voit mais l’évident ne transparaît-il pas finalement ? Est-ce le lieu et le moment « inaccessibles » dit l’auteur, un autre monde en fait, où s’échappe malgré nous une part de notre volonté et nous amène aux confidences ? (Koorogi qui dévoile une part étrange de son passé, Mari un souvenir qui lui est cher.)
    Murakami s’immisce aussi d’une certaine façon dans le récit, en particulier à travers les propos de Koogori qui fait référence au tremblement de terre de Kobé. Suite à ce tragique événement, elle révèle à Mari qu’elle a « plaqué son boulot et sa famille » (page 182), n’est-ce pas ce que l’écrivain a fait en 1995 pour rentrer au Japon – aux sources ? à l’essentiel ?
    Enfin, il y a un point troublant dans ce roman, le plus mystérieux mais aussi le plus riche en interprétations. Murakami répète sans cesse le terme « quelque chose ». Inutile de citer toutes les pages, elles sont nombreuses, mais ce quelque chose a bien quelque chose d’intrigant, il signifie dans le récit tour à tour secret, espoir, avenir, doute… nous constatons qu’il pourrait avoir tous les sens pour peu que chaque lecteur cherche et s’interroge sur son quelque chose. Un autre point qui rejoint celui-ci, l’homme-sans-visage qui intervient dans la télévision auprès d’Eri. Il épaissit les mystères, couvert de quelques grains de poussière, il ressemble à un fantôme, un cauchemar, se dématérialise, disparaît, ne bouge pas. Nous nous demandons : qui est-il ? pour finalement reformuler notre question : qu’est-il ? J’imagine là encore que chacun a sa réponse.

    Le passage de la nuit n’est certainement pas le plus marquant ni le plus réussi des romans de Murakami, mais il reste empreint de l’originalité de son auteur et offre diverses lectures et possibilités. N’est-ce pas là la richesse de la littérature ? Enfin, il laisse ce quelque chose d’étrange à la fin, cette idée qu’il faut chercher ailleurs les réponses à nos propres questions. Murakami nous accompagne une fois la lecture achevée et pour cela – mais aussi pour de nombreuses raisons –  il est à mon sens un écrivain de talent.

 Virginie, A.S. Ed.-Lib.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives