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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 20:32
martyre.jpg
Mishima Yukio,
Martyre précédé de Ken,
Gallimard – Folio 2 €,

nouvelles extraites de
Pélerinage aux trois montagnes, 1969,
trad. du japonais par
Brigitte et Yves-Marie Allioux,
Gallimard, 1997.

    Martyre est un recueil de deux nouvelles écrites par Yukio Mishima.
Cette œuvre m’a beaucoup touchée, autant au niveau de la beauté de l’écriture poétique de l’auteur que des histoires racontées. En essayant de mieux la comprendre, des pistes intéressantes me sont apparues. J’ai donc décidé de les développer dans cette étude.
    L’auteur développe des thèmes qui sont présents dans le reste de son œuvre et qui peuvent trouver des explications grâce à quelques éléments de sa biographie.
L’utilisation de symboles traditionnels dans les détails du texte est une particularité de Mishima. La profondeur et la beauté de son écriture n’apparaissent qu’à l’analyse de ces détails.

I) « Ken », le traditionalisme.


    Mishima a reçu une éducation très traditionnelle.
    Après la défaite de la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’occidentalise. L’auteur ne s’y fera pas, il ne se sentira jamais en phase avec ce Japon d’après-guerre.
    C’est d’ailleurs ce que l’on ressent à la lecture de la nouvelle « Ken » ; « Jirô Kokubu », le personnage principal, « était né a une époque vraiment étrange : en effet, concentrer ses forces spirituelles dans une activité unique, pouvoir s’intéresser à autre chose qu’à des stupidités, avoir des désirs simples et sobres, ces qualités banales, s’il en est, ne s’en présentaient pas moins comme des faits rares dans notre société. »
    Mishima se réfugie dans ses traditions. Encore jeune il se met a pratiquer le Kendo. De nature chétive, il se forge avec le temps un corps d’athlète.
    L’art du Kendo était pratiqué par les Samouraï. L’auteur descend d’une de leur famille et se fascine pour ces hommes. « Ken » raconte l’histoire de Jirô, capitaine exceptionnellement talentueux de l’équipe de Kendo de son université. Il est chargé d’entraîner des adolescents. L’auteur en profite pour accumuler les longues descriptions de combats, des tenues traditionnelles,…;
« Il revêtit sans aucune aide sa tenue d’entraînements et s’avança jusqu’au milieu du dôjô […]. Jirô saisit un sabre de bambou et enchaîna, en les comptant, "un, deux, trois, quatre,… ", une série de frappes d’échauffement : trois cents .»
« l’exercice est maintenant à son apogée, le dôjô résonne du fracas des sabres de bambou, des cris d’affrontement et des bruits de piétinement. D’une redoutable élasticité, l’antique plancher du dôjô semble danser sous les pieds des quarante kendôka du club. Le couchant de mai y darde trois bandes de soleil aussi larges que les fenêtres, étincelantes de poussières dorées.
    Les gouttes de sueur se répandent sur le sol, les vestes indigo, épaisses, s’alourdissent encore d’humidité ».
    Mishima développe une esthétique du corps et de ses mouvements à partir de sa fascination pour les Samouraï. Il utilise fréquemment la métaphore, souvent de manière très poétique,
    « La fente du hakama laisse deviner, ferme et brillante, couleur d’ambre, la cuisse, qui, en plein mouvement, fait présumer un corps jeune et dansant sous le kimono d’entraînement et son armure de protection. »,
    « Par toutes sortes d’invectives, Jirô savait nourrir leur volonté de combat.
Dans un dôjô, il était tel un dieu furieux, toute l’énergie et l’ardeur de l’entraînement semblait venir de lui, rayonner et comme se propager autour de lui. […]
Lorsque, le sabre en garde au-dessus de sa tête, Jirô s’élançait pour frapper le masque de son assaillant, son assurance éclatait, évidente, aristocratique, écrasant tout de suite l’adversaire. […]
Ainsi, dans cette garde d’une parfaite justesse, son sabre devenait-il comme une immense corne menaçante plantée sur sa tête, tandis qu’une énergie proliférante pareille à des cumulo-nimbus dans le bleu de l’été semblait transcender le ciel. ».
    Jirô suit, comme Mishima, le Bushidô, le code d’honneur des Samouraï.
    Dans le texte, ce personnage est chargé de surveiller un groupe de jeunes hommes pendant un stage de kendo. Il leur interdit d’aller nager dans la mer toute proche. Pendant son absence, Kagawa, un des concurrents de Jirô pour un tournoi, entraîne le groupe à se baigner. A son retour, Jirô éprouve comme une défaite totale et personnelle ce désobéissement. Le soir, il est retrouvé mort.
    Il existe sept grandes vertus associées au Bushidô : Droiture, Courage, Bienveillance, Politesse (étiquette), Sincérité, Honneur, Loyauté.
    Dans le discours de Jirô, le jour où il est nommé capitaine, quelques-unes de ces qualités sont visibles : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir… j’irai jusqu’au bout de mes possibilités physiques et mentales. Ceux qui me suivront ne feront jamais d’erreur… Que ceux qui me font confiance me suivent, et que les autres nous quittent ! ». Elles transparaissent aussi dans ses actions tout au long du texte.
    La plupart des samouraï vouaient leur vie au Bushidô. Le plus important dans ce code est le mépris du danger et de la mort. Si un samouraï échouait à garder son honneur il pouvait le regagner en commettant le seppuku (suicide rituel), que l'on connaît mieux en occident sous le terme (impropre cependant) de « Hara-Kiri » ou « l'action de s'ouvrir le ventre » (« hara » : le ventre, siège du Ki (puissance, énergie) et «kiri » : coupe au sabre).
    On peut donc penser que Jirô s’est suicidé pour retrouver son honneur perdu.
Mais, dans ce texte apparaît une des particularités de Mishima. Il utilise une ellipse et choisit de laisser ce dénouement tragique sans explication.
    La fascination de la mort liée à ce code se retrouve dans toute l’œuvre de Mishima; dans cette nouvelle elle est présente page 25 : « L’homme n’a en fait que deux possibilités : être fort et droit, ou se donner la mort. Lorsqu’un de ses camarades de classe s’était suicidé, Jirô avait tout à fait admis son geste, mais comme ce garçon était assez chétif de corps et d’esprit, il regretta que ce ne fût pas, comme il le rêvait, le suicide d’un être fort et droit. ».
Mishima fantasme sur cette tradition du seppuku, et il finira par l’assouvir par un suicide rituel en 1970.

II) « Martyre », la fascination homosexuelle.

    Utilisant comme cadre de l’histoire un pensionnat pour garçons, Mishima met en scène dans cette nouvelle des adolescents à la sexualité trouble.

    L’auteur était fermement convaincu que seul un être fort physiquement pouvait devenir le héros d’une tragédie. Cette idée se confirme dans « Ken » et dans « Martyre » où le personnage principal est un jeune homme nommé Hatakeyama, « bien développé, l’adolescent semblait avoir au moins seize ou dix-sept ans, alors qu’il n’en avait que quatorze. […] Nu, son corps d’athlète était le modèle même de la jeunesse. ».
    Dans cette courte description, l’importance qu’accorde l’auteur au culte du corps est très présente. Mishima, lui-même, en se forgeant un corps semblable, deviendra le héros de la tragédie de sa vie.

    Pourtant, la victime d’ « Hatakeyama, le démon », n’appartient pas à la même esthétique, « Watari avait en lui quelque chose qui refusait le contact avec les autres. Alors qu’il se montrait assez coquet pour changer chaque jour de chemise, il laissait pousser sans les couper pendant plusieurs semaines des ongles qui prenaient une teinte anormalement noire. Sa peau avait le teint cireux, la blancheur sans éclat d’un gardénia. Seule ses lèvres exhibaient un rouge si vif qu’on avait envie de les frotter avec la main pour voir si, par hasard, il ne se serait pas maquillé. Vu de près, la beauté de son visage surprenait, mais, de loin, rien dans son apparence ne retenait particulièrement l’attention. ».
    Watari est un personnage plus mystérieux, il possède une beauté étrange. Son visage dégage une certaine séduction, « entêtante ». Ici, ce n’est plus le corps qui importe, mais plus l’attraction qu’engendre cette beauté.
    Une des particularités de l’auteur est le rejet de son penchant homosexuel dans sa vie (il se marie et aura deux enfants) et son acceptation dans son œuvre.
Mishima, surtout dans ses écrits d’après-guerre, développe le thème de la confrontation entre l’hétérosexualité d’un côté et la fascination homosexuelle de l’autre.
    Cette fascination est comparable à celle entretenue dans la culture grecque. « Les relations pédérastiques sont caractérisées par un amour et une tendresse mutuelles, une asymétrie émotionnelle et érotique. » (présentation de Luc Brisson, Le Banquet, Platon, GF).    C’est en 1945 que Mishima, affecté dans une bibliothèque près de Tokyo, commence à lire des classiques occidentaux. Il ne faut pourtant pas avancer que ces textes, beaucoup lus et aimés de Mishima, ont influencé son écriture car il se proclame durant toute sa vie comme un traditionaliste Japonais.
    Des relations semblables existaient chez les Samouraï (autre objet de fascination de l’auteur - vu dans la première partie). Il est plus facile dans ce cas de rapprocher des textes de la civilisation antique japonaise décrivant ces relations à la recherche de la beauté dans l’ « homosexualité », ou plutôt dans l’attirance masculine développée dans l’œuvre de Mishima.
    Pourtant cette beauté est considérée comme effrayante aux yeux de l’auteur, elle possède ses propres règles et va à l’encontre de la vie humaine. L’homosexualité ne remplissant aucune fonction reproductrice, elle devient, symboliquement, l’ennemie de la Vie. Watari est une représentation, un exemple, de cette beauté inféconde.
Le culte du corps n’est plus ici l’essentiel, car au-delà de la perfection d’un corps d’athlète, c’est la Beauté qui est recherchée.
    Pour l’auteur, cette beauté est liée à l’érotisme. Il se compose de jeux de séduction, de recherche des limites et se caractérise par des troubles sentimentaux, caractériels. En opposition avec l’acte hétérosexuel de reproduction qui représente la Vie, Mishima attache la mort et la souffrance à l’érotisme.
    Cette vision particulière de l’érotisme est le thème principal de « Martyre ».
Au début de la nouvelle, Watari vole un livre auquel Hatakeyama tient particulièrement. Ce dernier décide d’aller se venger. Il va dans la chambre de Watari et le bat. Le soir-même, Hatakeyama s’éveille d’un rêve étrange et découvre Watari au-dessus de lui, entrain de l’étrangler, « ses yeux seuls, pleins d’hostilité (ou plutôt d’adoration), brillant à en déborder de clarté, restaient levés vers le visage d’Hatakeyama ».
    S’ensuit une scène de « plus de vingt minutes », ou Hatakeyama, s’étant libéré, ressent comme « une nausée délicieuse » et enchaîne « de façon remarquable » différentes tortures sur Watari.
    Après cette scène d’une grande cruauté, « Hatakeyama fut pris subitement d’un étrange désir. Plus que d’une rupture, il s’agissait d’une transition naturelle avec l’humeur apaisée qui était alors la sienne. Et ce désir était curieusement lié à l’horrible sensation qu’il avait eue quelques instants auparavant en touchant le cordon enroulé autour de son cou. […] Hatakeyama fit deux tours sur lui-même, ce qui l’amena au-dessus du corps de Watari. Celui-ci se mit alors à rire […]. Dès qu’il en eut deviné la signification, le démon plaqua son visage sur les lèvres de Waltari. »
A la fin de la nouvelle, Hatakeyama, n’arrivant pas à accepter l’ambivalence de ses sentiments décide de se débarrasser du sujet de son violent combat intérieur. Avec l’aide de quelques camarades il fait pendre Watari dans le parc.
    Dans ce résumé, tous les liens entre érotisme, « jeux », souffrance et mort sont présents. Ce thème est récurrent dans l’œuvre de Mishima, il l’explore pour la première fois dans son premier roman autobiographique, antérieur à ces nouvelles, qui lui apportera la célébrité.

    Particularité similaire à la nouvelle « Ken » , après une ellipse de « trente minutes », les adolescents reviennent sur les lieux de leur crime mais « Seule la corde se balançait en l’air. Nulle part on ne pouvait voir la moindre trace du pendu. ». Le doute termine, une fois encore, ce texte.

III) Une écriture symbolique.

    Dans cette partie quelques pistes seront développées pour souligner l’importance d’une étude symbolique des détails des textes de Mishima.
    L’explication par sa biographie n’est pas suffisante pour révéler la vraie beauté, la signification profonde, et la complexité de ce recueil.

    Parmi toute les couleurs, le bleu est celle qui est le plus souvent associée au domaine spirituel. C’est une couleur froide qui incite la plupart des hommes à la réflexion, elle correspond à la sagesse transcendante qui s’est délivrée de toutes les illusions.
    Le kimono de Jirô est indigo. Ce personnage en quête de sérénité, de simplicité est bien caractérisé par cette couleur. La nouvelle « Ken »débute par la description de l’équilibre naturel qui émane de Jirô dans son costume d’entraînement (le bleu est la couleur du Yang, des énergies bienfaisantes) et se termine par l’annonce de sa mort dans ce même costume : le bleu évoque aussi le séjour d’immortalité (couleur du ciel).
    Le ciel tient une place importante dans « Martyre ». Watari « lorsqu’il était en butte aux mauvaises plaisanteries de ses camarades, ne manquait jamais de reporter soudain les yeux vers le ciel bleu et limpide. » Même l’instant précédent sa mort « comme toujours, de ses grandes prunelles de fou, Watari fixait intensément le ciel bleu. »
    On remarque que dans cette nouvelle, le personnage destiné à mourir porte à sa première et dernière apparition une chemise bleue, évoquant la profondeur et une certaine gravité qui appelle l’idée de la mort.
    La mer, proche de l’évocation du séjour d’immortalité par sa couleur bleue, est présente dans la nouvelle « Ken » (le stage de kendo se passe sur une île).
Avec ses eaux en mouvement, elle apparaît comme le symbole d’une situation d’ambivalence qui peut se conclure en bien ou en mal.
    Les étudiants sont dans une situation de ce genre à la fin du texte : ils veulent aller se baigner mais Jirô le leur a formellement interdit. Ils braveront l’interdit et cette situation se conclura par la mort de Jirô.

Autres exemples de symbolique :
    Le pigeon est un animal que l’on retrouve dans les deux nouvelles.
Poétiquement, il est le symbole de l’amour.
Dans « Ken », il représente une menace pour l’équilibre de Jirô « et c’est ainsi que, sans le savoir, Jirô se sortit d’innombrables pièges poétiques. ».
Dans « Martyre », il est présent au moment où, « dans le bois derrière le pigeonnier […] La corde monta.
Submergés sous les battements d’ailes d’innombrables pigeons, … ». La mort de Watari représente la perte, le refus d’un certain amour. Ces oiseaux disparaissent donc dans une dernière vision qui effraie tous les adolescents.
    Au Japon, le pin est un symbole d’une force inébranlable forgée tout au long d’une vie de difficiles combats quotidiens ; symbole aussi des hommes qui ont su garder leurs pensées intactes, malgré les critiques qui les entouraient, parce que le pin lui-même sort vainqueur des assauts du vent et de la tempête. Watari « voulait plutôt préserver en lui cette fragilité. Un jeune homme qui veut être lui-même sera respecté de ses pairs. Mais un adolescent qui prétend rester lui-même sera martyrisé par les autres. »  C’est en lien avec ces persécutions que l’auteur « fait pendre » Waltari à un pin.

Lucille, Ed. Lib. 1ère année

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Published by pier - dans Nouvelle
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