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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 20:54

falaises-de-marbre.jpgErnst Jünger,

Sur les falaises de marbre,
1939
Traduction Henri Thomas
1ère édition française en 1942,
Gallimard (L’Imaginaire)


« Si l’on m’annonçait la fin du monde, je planterais encore un arbre dans mon jardin », Luther

ERNST JÜNGER

    Allemand, mort en 1998 à 103 ans. Véritable passeur de siècle, tour à tour visionnaire, narrateur puis témoin de ce qu’il a vécu de l’intérieur pour l'essentiel : l’empire wilhelminien, Weimar, le IIIe Reich, la IIe république, la chute du mur de Berlin et les jours de réunification.

    Personnage inclassable : Légionnaire, chef de commando sept fois blessé, décoré de la médaille « pour le mérite » en 1917, chroniqueur politique dans les années 20, lié aux cercles nationalistes et progressistes de Berlin, sympathisant du mouvement « national-bolchevik » fondé par Niekisch, un proche, menacé de mort par Goebbels, témoin forcé de l’Occupation à Paris, ami des conjurés du complot contre Hitler, mais aussi entomologiste confirmé ( découvre un papillon, le Trachydora Jüngeri), expérimentateur de LSD, collectionneur de coléoptères (cicindèles) et de sabliers.
« Anarchiste-conservateur », ou « anarque » comme il aime se nommer lui-même, notamment dans Eusmewil.

    Œuvre fournie sachant qu’il a publié de 1920 à 1990 sans tellement d’interruption : romans, récits de guerre, essais, journaux, entretiens, précis d’entomologie…
Influences :
Luther ; Hölderlin, Goethe,  figures romantiques ; côtoiera toute sa vie des personnalité variées dont Mircea Eliade, Heidegger, Cioran, Borges, Gide, Léautaud, Morand…

    Dès son premier roman en 1920,  Orages d’acier, on voit très nettement se profiler ses thématiques phares, autour d’une vision du monde nihiliste mais qu’il tentera toujours de dépasser ainsi que le firent Nietzsche et Dostoïevsky et à laquelle tout au long de sa vie il tentera d’apporter des solutions. Heidegger, un de ses proches, dira d’ailleurs de lui qu’il fut l’un des chefs de file de ce courant dans la pensée allemande. Jünger adopte une attitude qui exalte l’idéal du guerrier face au « poste perdu » - notion essentielle de toute son œuvre, faisant référence à ces postes d’avant-garde envoyés à un sacrifice certain, et qui, face à leur mort imminente, dans une aventure solitaire souvent doublée de contemplation, partent à la recherche de leur complétude et font l’expérience du dépassement de soi. J’insiste sur cette notion centrale qui au sens propre comme au sens figuré donne le contexte dans lequel s’inscriront les œuvres de l’auteur, et leur dimension spirituelle que doit intégrer le lecteur.
    Son propre fils, Ernstel, mourra à 18 ans en 1944 en incarnant cette sentinelle perdue, prenant au mot son père qui se sentira à jamais responsable et reverra sa pensée radicale ébranlée par ce deuil, en mesurant avec plus de subtilité encore le poids de ses mots. Ironiquement cruelle, cette mort interviendra dans les falaises de marbre de Toscane, lors d’une action contre Hitler.

    Fasciné par l’esthétique de la catastrophe, très impressionné par le naufrage du Titanic en 1912 dans le quel il voit le signe de la décadence en marche, il clame le déclin de la civilisation, regrette l’effondrement de certaines valeurs morales, et appelle à la contemplation et au repli sur soi comme refuge essentiel. Il observe peu de tendresse à l’égard des vaincus, et tout stoïcien dans l’âme, encourage à supporter la souffrance en attendant des temps plus spirituels, n’appelle donc à aucune résistance, ce qui lui fut reproché pendant la Seconde Guerre mondiale. L’observation des détails d’une nature omniprésente, pratiquement panthéiste, lui assure une maîtrise intellectuelle et individuelle rassurante dans le déferlement titanesque de la violence, mais aussi de la technique galopante dont il prédit dès le début du siècle qu’elle se retournera contre l’homme. Prophète pessimiste, il agit pourtant, écrit, comme autant de signes d’une volonté évidente de participer à la construction d’une nouvelle humanité, ne fût-elle qu’intellectuelle.

SUR LES FALAISES DE MARBRE

Présentation et contexte :
    C’est en février 1939, dans une Allemagne agitée, qu’Ernst Jünger fait le rêve d’un grand incendie, point de départ de la rédaction du manuscrit  Sur les falaises de marbre .
    Ce récit disloqué, mélancolique, onirique, dénonce les barbaries commises par tout régime dictatorial, dans un monde inventé, intemporel. Il commence ainsi : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

« Laissez Jünger tranquille », répondra Hitler aux plaintes émises par certains de ses officiers dont Goebbels, ennemi juré de l’auteur, « laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien aurait été, de toute façon une monumentale erreur » (In Ernst Jünger, Récit d’un passeur de siècle, Frédéric de Towarnicki.)
    Admirait-il par ailleurs l’auteur pour ses premiers ouvrages exaltant la guerre et la grandeur de l’homme dans toute sa puissance, était-il trop préoccupé par ailleurs au début de la guerre ? Le fait que Jünger n’ait pas été inquiété plus avant par la publication de ce livre laisse l’auteur même plutôt étonné. «  Mes répugnances envers le régime hitlérien furent innombrables. Même en des temps dangereux les choses devraient se dérouler dignement. » affirmera-t-il plus tard lors d’entretiens. Considérant Hitler avec mépris, comme un petit bourgeois sans envergure, Jünger affirme à l’époque n’avoir pas réellement pensé à lui mais à une figure dictatoriale d’une plus grande envergure démoniaque encore, tel Staline par exemple. Mais tel qu’il le constatera plus tard, « Ce soulier là peut chausser plusieurs pieds ».
L’Histoire, une fois encore, lui a donné raison.

    Prémonitoire et emblématique (il connut un rapide et toujours actuel succès), ce récit à l’imparfait, temps des contes et des mythes, nous révèle une trame progressive linéaire, sans cesse interrompue de sentences philosophiques au présent, et de bribes de passé antérieur.

    Un lieutenant lui écrivit en 1942 : « Pendant la nuit, quand la tension du combat se relâchait et que diminuait l’angoisse, nous lisions dans
Sur les falaises de marbre ce que nous venions réellement de vivre. »

    Car on y lit des phrases troublantes telles : « Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n’en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d’affliction. »

    On pense à un cauchemar vécu l’avant-veille, et la nouvelle nuit portant conseil, aux enseignements que le narrateur en aura tirés, comme un appel à vivre pleinement, à se soucier du beau et du bon et à le célébrer avant sa destruction inéluctable.
Des personnages gravitent autour d’un narrateur-témoin, ils apparaissent sans trop de contexte puis disparaissent, happés par le flot d’une prose emphatique, colorée et puissante, riche en épithètes et métaphores. Cette langue, Jünger y livre son plus âpre combat, sans cesse obsédé par la difficulté de confronter pensée et langage, il tente de muer ses errances en enchantements, et souhaite décrire toujours plus justement les choses du monde, « conformément à leur place dans l’espace de la nécessité ».

    Il écrit dans Le Contemplateur solitaire : « L’auteur s’approche du silence, armé du Verbe, anxieux de la réponse ; il rencontre ce qui demeure en lui d’intemporel et d’indestructible ».

Déroulement narratif :
    Le narrateur, ancien combattant d’une première guerre perdue (à rapprocher de la vie d’officier de Jünger pendant la Première Guerre mondiale) vit paisiblement en compagnie de son frère et de son fils, le solaire Erion, enfant qui nourrit et dompte sans crainte les vipères rouges logeant dans les falaises, figure de la sécurité du foyer au sein du danger, et de son frère Othon, avec qui il constitue un herbier jour après jour, thème essentiel de la contemplation. La Grande Marina, cette contrée urbaine, vinicole et maritime, est protégée de l’extérieur par une enceinte naturelle, les falaises de marbre, qui rappellent les limes qui cerclaient jadis le monde romain des barbares du Nord dans ce qui devait devenir l’Allemagne. On y célèbre des fêtes païennes deux fois l’an, et ce paganisme côtoie librement un christianisme ancien, rappelant le Moyen-Age. Au nord s’étend la Campagna, aux rudes bergers buveurs de bière et polythéistes, et encore plus au Nord, la Forêt menaçante, « l’Inferno », domaine du Grand Forestier, dictateur sanguinaire retranché, qui va faire déferler soudain ses hordes sur le reste des terres afin de les soumettre. Au Sud, la terre de l’Alta Plana, menée par un ancien adversaire du narrateur  à l’idéal chevaleresque, deviendra la terre d’accueil de celui-ci et de ses proches, fuyant l’envahisseur après une tentative avortée de combattre leurs forces démoniaques. Le narrateur et son frère, régulièrement, montent en haut de ces falaises de marbre contempler leur contrée qu’ils voient, à mesure que le récit progresse, se déliter, être dévastée et finalement être dévorée dans un ultime embrasement, magnifié autant que déploré.

    « Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. »

    La scène principale où la mélancolie palpable et la contemplation cèdent la place à l’action brutale, cinglante dans cette Providence, située au dernier quart du récit, livre cette destruction dans une fureur et une noirceur digne des mythes antiques, ou bestiaire magique et brutalité rudimentaire côtoient une nature à présent hostile, les rogues monstrueux rouges aux masques noirs, psychopompes des forces chtoniennes (on songe aux SS) s’opposant aux vipères, rouges aussi, du monde solaire, formant autour du fils Erion leurs rayons sifflants lorsque celui-ci les nourrissait.
    Le narrateur, au cœur de la mêlée mais toujours épargné, sans cesse confronté à l’horreur, opère un repli sur lui-même qui lui permet de remarquer une fleur, un buisson aux baies rares pendant que les corps mutilés tombent devant lui. Il sera même littéralement paralysé à la fin du combat, sauvé par son fils qui lui enverra ses vipères en renfort pendant que se détourneront de lui les autres, peu enclins à pardonner la faiblesse du vaincu.
    (On pense au film La Ligne rouge de Terrence Malick qui bien plus tard exploitera ce repli intérieur pour supporter l’horreur et se raccrocher au détail de la Nature pour y trouver réponse, livrant également son sentiment tragico-passif, impuissant face à l’envergure des évènements).

Ce qu’il faut en retenir :
    On pourrait développer plus avant les détails du récit, ou des personnages tel celui du prince noble qui mourant dans sa tentative échouée d’attentat contre le Grand Forestier trouve aux yeux du narrateur toute sa grandeur, ou l’officier peu sympathique Braquemart, intellectuel et minéral, ressemblant étonnamment à Goebbels.
Mais on l’aura peut-être à présent compris, ce qui importe à Jünger, plus que de livrer un récit fictionnel plausible aux rebondissements passionnants, c’est d’adresser un message universel à travers des archétypes prétextes : la société décline, nous nous dirigeons vers un siècle d’interrègne technique avant peut-être un prochain renouveau spirituel (extraits p 38,128). Peu enclin aux théories de fin du monde pourtant, il encourage au contraire certaines valeurs et conduites, « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on persiste en elle » en déplore d’autres, « Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste », tend à justifier son nihilisme modéré et son recul par rapport à l’action politique (extraits p 36, 40, 43, 92), son éloignement progressif de la valorisation de la guerre pour un repli panthéiste omniprésent (p 88, 115,118, 119), son inquiétude grandissante face à l’abêtissement des individus, un aristocratisme de l’esprit fort, son mépris des masses et le recul de la culture et du raffinement « Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ». Et toujours, une attention accrue au Temps, sa mesure, son emploi.

    Observer le détail puis l’ensemble, se maîtriser soi-même ainsi que les puissances libérées par le progrès galopant, toujours considérer le temps comme précieux et se positionner comme un nouveau Prométhée à l’ère des Titans :

« L’homme sait aller dans l’Espace mais il a perdu le Temps » (Entretiens)
« Lorsque le ciel est vide et qu’on vit à l’heure de l’uranium et des centrales atomiques comment ne pas craindre que la lampe d’aladin moderne ne donne imprudemment naissance à quelque monstre ? » (Le Problème d’Aladin – 1983)

    Voici les messages que n’a cessé de nous envoyer Ernst Jünger tout au long de sa vie fleuve et de ses ouvrages, et plus profondément dans cette œuvre dont le choix même de recourir au réalisme magique symbolique indique la nécessité même de décrire le détail insignifiant pour l’inscrire poétiquement au regard de l’Univers ou de l’Histoire, d’observer le brin d’herbe pressentant la forêt cachée derrière, de s’échapper dans la méditation et l’écriture pour supporter la brutalité de l’existence, et pouvoir y revenir, sans trop de peurs, et plus armé intellectuellement encore.
Ernst Jünger et ses 70 ans de publications essentielles est mort en 1998. Existe-t-il dans les générations suivantes, ou en train de germer, un auteur qui puisse reprendre ce flambeau d’envergure à la lumière foisonnante, lorsque nous en sommes à saluer des auteurs nombrilistes kleenex, toujours à contempler le doigt sans jamais voir la Lune et que philosopher devient suspect, et se confond avec une critique molle et conventionnelle de l’actualité immédiate et sans recul ?

    Pour terminer, un mot des lectures (subjectives) que je vous conseille pour fouiller plus loin ces notions difficiles à contenir ou embrasser en un seul ouvrage :

Poèmes, Pain et Vin de Hölderlin – pour la fracture du langage, l’évasion par le Verbe.
Le déclin de l’Occident de Spengler – pour le déclin, donc.
Un balcon en forêt de Julien Gracq – pour l’hommage de l’élève au maître.
Ethique de Spinoza – pour une explication panthéiste plus poussée.
Les nourritures terrestres de Gide – pour la ferveur, la nécessité de retourner au spirituel, et l’espoir à conserver.
Lettres à Lucilius de Sénèque – pour le manuel d’enseignement à vivre, les valeurs fondamentales stoïciennes.
De la consolation de la philosophie de Boèce – pour endurer et vivre tout de même.
La Volonté de puissance et Humain, trop humain de Nietzsche – pour le reste.

    A noter à titre anecdotique, Le Cœur aventureux, écrit en 1938, est un récit de voyage tout teinté de réalisme magique ; dans chaque ville où il se trouve, l’auteur brodant autour d’un détail qui a retenu son attention un conte symbolique à la chute philosophique,  ce qui nous offre une belle transition !

Paméla Ramos - AS EDLIB

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