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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 18:44
lunettes-d-or-copie-1.jpg
Giorgio BASSANI
Les Lunettes d'or

Première édition (Italie):
Gli occhiali d'oro, Giorgio Bassani, 1958
Traduit de l'italien par Michel Arnaud
Présente édition: Folio Bilingue n° 132, mai 2005
Traduction revue et corrigée par Muriel Gallot
Préface et notes de Muriel Gallot


Lien : interview de Giorgio Bassani.

I/ UN PEU D'HISTOIRE
    L'auteur, le livre :
 bassani.jpg   Giorgio Bassani est né à Bologne en 1916 dans une famille juive, qui s'installe à Ferrarre. La suite ? Il la raconte : « je terminai le lycée en juillet 1934. A partir de l'automne suivant, je commençai à faire des études de lettres à Bologne, en prenant chaque matin ce train (Ferrare-Bologne), objet de mon premier récit intitulé Terza classetroisième classe), dont je me souviendrais plusieurs années après, en 1957, à l'époque où je rédigeais Les lunettes d'or ». En effet, ce récit, comme les autres, est bercé de souvenirs, de lieux, de personnages et de situations datant de cette période. Victime des lois raciales de 1938, il publie son premier livre, Una città di pianura, sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. Militant antifasciste, il est incarcéré en 1943.
    Publiée pour la première fois en France en 1962 aux éditions Gallimard, Les Lunettes d'or ont fait un long chemin. Elles paraissent pour la première fois en Italie en 1958 dans la revue  de Longhi, Paragone, et l'édition définitive ne verra le jour qu'en 1980. Les récits sont sans cesse remaniés, les dates changées. Son souci du détail le fait même remplacer un arbre (le grand sapin par le magnolia) douze ans après ! En 1960, Les lunettes d'or, alors considérées comme un court roman et non plus comme une nouvelle, se retrouvent dans le reccueil Histoires de Ferrare. Dix ans plus tard, elles sont rééditées seules ; en 1974, elles deviennent la section II du Roman de Ferrare avec quelques variantes et enfin, en 1980, elles subissent leurs dernières modifications pour atteindre leur version définitive. Le Roman de Ferrarre comprend six sections : I. À l'intérieur des murailles (qui reprend les nouvelles), II. Les lunettes d'or (1958), III. Le jardin des Finzi-Contini (1962), IV. Derrière la porte (1964), V. Le héron (1968) et VI. L'odeur du foin (1972). Lorsqu'il écrit cette dernière section, Bassani vient de recevoir le Prix Strega pour les cinq premières.

    La politique :
    Le texte de Bassani est très ancré dans la politique de l'époque. Il a choisi de le situer d'avril à novembre 1936, soit pendant la montée du fascisme en Italie. On retrouve des personnages politiques tout au long du récit. Notamment Costanzo Ciano, ministre, dont le fils épousa la fille de Mussolini, vota pour la destitution de ce dernier en 1943 et fut fusillé l'année suivante sur ordre du dictateur; Giovanni Gentile, président de l'Académie italienne durant la république de Salo, exécuté par les partisans en 1944 ; ou encore Benedetto Crocce qui rompit avec le fascisme en 1925 après l'assassinat du député socialiste Matteotti et lança Le Manifeste des intellectuels antifascistes. La G.U.F. (groupe universitaire fasciste) est évoquée, la rélégation que subissaient les opposants au régime, également.
    Mais on ne peut pas dire que Les lunettes d'or sont un récit historique. Il faut plutôt parler d'une fiction sur fond historique, d'une histoire devenue un moyen de raconter une courte partie de l'Histoire italienne. Il ne s'agit pas non plus d'une dénonciation, mais de faits. Bassani ne se positionne pas, il raconte.

II/ L'HISTOIRE
    Résumé :
    Le Docteur Fadigati est un médecin renommé et apprécié des habitants de Ferrare. Il esr discret, courtois, désintéressé, rassurant et généreux. Mais le jour où son homosexualité fait jour, les choses se dégradent. Petit à petit, on découvre dans le livre de Bassani les réactions des habitants. L'histoire est plongée dans un milieu étudiant.
   
    Première partie: l'installation de l'histoire (pages 39 à 81)
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes :
    Dans la première partie du récit, l'histoire s'installe, tranquillement, même lentement. On trouve beaucoup de descriptions. On apprend à connaître les personnages, les lieux. Ses clients nous offrent un vrai compte-rendu de la vie du docteur. Les gens sont faits de ça : de commérages. Pour exciter l'intérêt indiscret des petites sociétés de gens bien, écrit-il, page 51.
    On parle d'usage mystérieux ou, pour le moins, peu normal que le docteur faisait de ses soirées. Il est discret ? « Alors, amusons-nous à imaginer ce qu'il peut bien faire lorsqu'il n'est pas avec nous ! », semblent dire les habitants de Ferrare. On pourrait croire que le docteur leur appartient, un personnage public ne doit rien avoir de privé, tout doit être su. S'ensuit alors une description de ses journées, horaires à l'appui, qui dure quatre pages. Il est assez compréhensible, en conséquence, que vers 1930, quand Fadigati avait déjà une quarantaine d'années, plus d'une personne ait commençé à penser qu'il fallait qu'il se mariât au plus vite (page 57). On s'intéresse à lui, on s'inquiète pour lui, on voudrait même s'occuper de lui et la lui trouver, cette femme qui lui manque. On y faisait allusion plus tard, à dîner, entre mari et femme (...) et plus tard encore, au lit... (page 59) ; il envahit bien malgré lui la vie des Ferrarais. Le sujet devient vite un de leurs favoris, on se demande plus loin pourquoi il ne trouve pas une femme, on imagine ensuite, bien sûr, les réponses, on suppose beaucoup de choses : peut-être aimait-il seulement les infirmières... ou peut-être était-il absorbé par une liaison avec une femme inavouable... (page 61). Les Ferrarais étaient de vrais journaux people à eux seuls. On finit même par chercher une fille pour lui: la recherche battait son plein...
   
Mais...:
    C'est alors que commençèrent les rumeurs, lancées par on ne sait qui...Le docteur n'aime pas les femmes...(page 65). Dans un premier temps, les Ferrarais sont satisfaits d'avoir découvert le vice de Fadigati. Le docteur reste leur sujet de discussion favori. On s'étonne d'être resté dix ans sans savoir, on est surpris. Puis on le pardonne. On le pardonne et on l'admire, grâce à son style, sa réserve. Il y a un besoin de le pardonner, car il a du style quand même... Sinon, ce serait impardonnable. Mais dans le même paragraphe, il y a un mais : on avait finalement compris comment se comporter avec lui. Le jour, le saluer avec empressement, la nuit, faire semblant de ne pas le reconnaître. Finalement, il n'est pas si pardonné que ça. En l'espace de deux pages, il passe de l'homme pour qui l'on s'inquiète, que l'on veut aider à celui avec qui il vaut mieux ne pas être vu. Au cinéma, on le cherchait toujours à sa place habituelle, dans les parterres, qu'importait maintenant d'avoir, à peine rentré, la confirmation immédiate de sa présence ? On se désintéresse de lui, il n'est plus mystérieux, on voulait tout savoir, mais maintenant que l'on sait, on est déçu. On n' a pas découvert UN secret, mais un terrible vice. On le dit en compagnie d'un agent de police, un huissier de mairie marié, un ancien joueur de football... On parle de rapports soigneusement clandestins. En somme, le secret de Fadigati commence à ne pas plaire du tout.

Le train, le milieu étudiant
    A ce moment du récit, le narrateur entre vraiment dans l'histoire. Auparavant, il y avait le Docteur Fadigati d'un côté, les Ferrarais de l'autre. Maintenant, il y a plusieurs personnages. À commencer par le narrateur. On ne sait pas bien qui il est, on ne connait pas même son nom. Comme lui, il joue au tennis, il aime lire et il est juif. On peut parler de double de Bassani, mais il s'en défend : « le deutéragoniste des Lunettes d'or est un personnage, ce n'est pas moi. Il s'agit d'un jeune homme très proche de ce que j'étais dans ces lointaines années, mais pas vraiment moi ».
    Les étudiants faisaient, chaque jour, le chemin pour Bologne en train. Le Docteur Fadigati ne tarda pas à les rejoindre. On fait la connaissance d'Eraldo Deliliers, qui qualifie Fadigati de "vieille tante" (page 97). le docteur essaie d' « entrer » dans leur groupe, se montre sympathique avec eux. Deliliers, lui, se montre agressif lorsqu'il ne reste pas impassible à ses questions et remarques. Mais les autres étudiants nouent une relation amicale avec le docteur, qui se met à raconter ses souvenirs d'adolescence. Puis le groupe commença à lui manquer de respect,  tensions et disputes éclatent. Un jour que le narrateur s'était plaint d'avoir mal à la gorge, Fadigati se mit à l'examiner. C'est alors que Deliliers dit: « pardon, docteur! Dés que vous aurez fini, est-ce que ça vous ennuierait de jeter aussi un coup d'oeil sur moi? ». Lorsqu'il lui demanda où il avait mal, Deliliers lui montra son entre-jambe avant de le menacer ouvertement. Quelques jours plus tard, le groupe allait manger une glace chez Majani et ils virent, dans le fond de la salle une vingtaine de personnes dans un grand fou rire. Deliliers et Fadigati étaient assis à côté...

    Deuxième partie: les vacances à Riccione (pages 151 à 237)
Critique, honte et ignorance :

    Comme les étés précédents, la famille du narrateur passe ses vacances sur la côte de l'Adriatique, à Riccione. Les Lavezzoli sont là aussi, de classe sociale élevée. À peine arrivé, le narrateur entend parler de l'amitié scandaleuse de Fadigati et Deliliers. Le couple improbable - car on ne sait pas vraiment ce qui les unit, ce qui les a rapprochés - se balade d'hôtel en hôtel sur la côte. En tout cas, c'est Deliliers le maître. Il décide de tout et Fadigati se plie à toutes ses requêtes. L'exemple de la voiture le montre : « c'était évidemment à lui et à son seul caprice qu'obéissait la voiture. L'autre ne faisait rien ». En sa présence, il n'est plus le Docteur Fadigati, ni Fadigati, ni même le docteur, il est l'autre, il n'est plus rien qu'un pantin. Aux bals, Fadigati reste assis à boire tandis que son amant dansait avec les jeunes filles et les femmes les plus élégantes et les plus en vue (page 155). Le matin, le docteur lisait sur la plage en attendant que Deliliers se montre enfin. Pas avant onze heures, il arrivait, plein de sensualité, avec le plaisir immense d'être admiré de tous, car tout le monde, hommes et femmes, l'admirait, il n'y a aucun doute. Mais c'était ensuite à Fadigati de payer en quelque sorte l'indulgence que le secteur ferrarais de la plage de Riccione réservait à Deliliers (page 159). Phrase terrible qu'est celle-ci. On pardonne à la jeunesse et à la beauté ce qu'on ne pardonne pas à l'expérience et à la laideur. Plus que pardonner, on admire... Deliliers a vraiment tout gagné : il a trouvé l'homme qui cède à ses caprices et lui offre tout ce qu'il veut et, en plus, se fait admirer, alors qu'il passait quasi inaperçu auparavant...
    Madame Lavezzoli représente dans cette partie du récit les clients ferrarais du docteur : elle passe son temps à parler de Fadigati et à critiquer longuement celui qu'elle appelle "vieux dégoûtant" (page 163). Ce dernier ne se joint jamais à eux, ne leur dit pas même bonjour, le narrateur pense qu'il a honte de la situation dans laquelle l'a mis Deliliers, à savoir de ne rien cacher.

Deux mains tendues :
    Lorsque le père du narrateur les rejoint à Riccione et, avant que personne ne l'en ait empêché, il alla invité Fadigati à les rejoindre sous leur tente. Ce qui ne plut guère à Madame Lavezzoli... Fadigati sentait heureux d'être « accepté » parmi eux, de se trouver avec des personne de son rang social (élevé). Mais Madame Lavezzoli ne lui montre pas beaucoup de sympathie, tout juste le respect que se doit de montrer en public une femme de son rang.
     Se noue alors une relation « amicale » le narrateur Fadigati. Ce dernier lui offre une cigarette, puis se rendra sur le court de tennis pour le regarder jouer avec les enfants Lavezzoli et leur donner des conseils tactiques.
     Deuxième main tendue : Deliliers propose au narrateur de l'accompagner un matin à Parme où il avait fait la rencontre de deux filles. "Viens, quoi, rends-moi ce service ! Je ne peux tout de même pas sortir avec deux filles à la fois." Mais il n'ira pas. Il se demande pourquoi Deliliers lui a fait cette proposition et se dit que, vu leur faible relation, c'était sûrement pour que tout le monde sache que ce n'était pas par vice qu'il était avec Fadigati, mais pour se faire payer des vacances et qu'en tout cas, il lui préférait toujours une jolie fille. Il partait tous les jours se promener où bon lui semblait et laissait Fadigati seul.

Le scandale :
     Fadigati raconte lui-même : « je lui faisait des reproches, au sujet de la vie qu'il s'est mis à mener... si bien que je ne le voyais presque plus... il se lève et, pam, il me décoche un grand coup de poing en pleine figure ! » devant tout le monde... Et le landemain, il était parti, en emportant tout ce qu'il pouvait: voiture, vêtements, montre en or, argent...

    Troisième partie : la fin des vacances: la fin de tout?
Nino, la campagne anti-juifs :
    Une violente campagne de dénigrement des Juifs commence en Italie. De retour à Ferrare, le narrateur rencontre Nino, un étudiant avec qui il prenait le train l'an passé. Au café, le narrateur se sent observé avec insistance, voire avec dégoût (page 249).  Nino lui apprend que Deliliers est parti à Paris, sûrement avec une nouvelle tante avec des sous (page 257). On assiste à quelques scènes nous mettant dans la situation du narrateur. Les regards insistants, la gêne en public, les gros titres des journaux, traitant des lois raciales, criés dans la rue... Nino, lui, pense que tout finira bien. Il a cette phrase, qui fait mouche : « Oh, nous autres Italiens, nous sommes trop farceurs. Nous pouvons sans doute imiter tout ce que font les Allemands, y compris le pas de l'oie, mais point le sentiment tragique qu'ils ont de la vie. Nous sommes trop vieux, trop sceptiques, trop usés. » (page 267).

Fadigati :
    Le narrateur revoit le docteur un soir. Ils discutent ; on apprend ainsi que plus personne ne vient à son cabinet et que le poste qu'il occupait à l'hôpital lui a été retiré. Le narrateur lui propose de partir, mais Fadigati répond qu'il ne sert à rien de fuir. Les deux se retrouvent en quelque sorte dans la même situation : l'un juif, l'autre homosexuel, tous deux dénigrés... Fadigati l'appela deux jours plus tard, ils discutèrent encore et se donnèrent rendez-vous pour le samedi d'après, et Fadigati termina la conversation par: « Adieu, cher ami... portez-vous bien. Bonne chance pour vous et pour ceux qui vous sont chers... » (page 307). Et il ne le rappela pas pour confirmer.
« Un médecin bien connu de Ferrare se noie dans les eaux du Pô près de Pontelagoscuro »
Suicide? Accident? On ne saura pas...

Une suite ?
    Le narrateur y faisait de la prison, était épargné par Delilers, devenu nazi-fasciste entre temps. L'action se serait déroulée à Rome dans l'après-guerre et le narrateur aurait appris de la bouche de Nino qu'il avait exécuté Deliliers, avec un groupe de partisans. Finalement, Bassani renonce à cette suite des Lunettes d'or.


III/ MON AVIS
    Assez déçu par la première moitié du récit, trop lente, trop molle, trop descriptive, j'ai plus apprécié la suite, plus compacte et plus entraînante. Le rythme n'est donc pas régulier, je trouve. Le style de Bassani, simple, calme et académique, ne m'a ni plu, ni déçu. J'aurais plus apprécié le livre avec un style et rythme plus entraînant, car l'histoire est intéressante pour ce qu'elle dénonce.
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(

Sébastien, 1ère année Ed.-Lib.

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Published by pier - dans Nouvelle
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