Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 22:17
train-de-nuit.jpg
TAWADA
Yoko
Train de nuit avec suspects,
(titre original : Yôgisha no yakôressha,
éditions Seidosha, 2002)
Editions Verdier, 2005.
Collection « Der Doppelgänger »

    Invitation au voyage, nous voilà sur le quai, au côté de l’héroïne ; devant ce train il faut monter sur le marchepied. C’est l’étape la plus difficile comme lorsqu’on saisit son stylo pour le faire glisser sur le papier. Embarqué, dans une traversée de la nuit, tous devient subjectif et mystérieux, le train s’anime, parle, vit, ses passagers deviennent étranges, louches, « suspect » diront nous. Le récit glisse sur les rails, la destination est connue, mais son parcours s’avère fréquemment déroutant ou inattendu.

    Yoko Tawada est née à Tokyo en 1960, et vit à Hambourg depuis 1982. Elle peint un univers à la limite du fantastique, ancré dans une réalité contemporaine. Son père voulait s’installer à Moscou, elle découvrit donc le train via le mythique « Transsibérien ». Ses écrits sont ponctués de références au monde communiste et au bercement des vieux trains. Tawada écrit soit en japonais, soit en allemand. L’Œil nu, un de ses précédents livres, est en allemand parce que le « je » qu’elle a eu envie d’utiliser pour ce livre n’existe pas en japonais. Mais Train de nuit avec suspects est traduit du japonais. Une des richesse de Yoko Tawada est son point de vue eurasien, parfaitement « à cheval » entre deux continents, l’identité est par conséquent un thème central de sa littérature. En français sont parus Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide, mais Tawada est également l’auteur de recueils de nouvelles et de poèmes encore à traduire, ainsi que de pièces de théâtre.

    Structuré en treize chapitres, treize destinations dont la dernière mènera « nulle part », on peut croire au début que les voyages sont indépendants les uns des autres, mais peu à peu on comprend que la danseuse de la première « voiture » est aussi la chorégraphe de la troisième, et que finalement nous sommes avec cette même personne du début à la fin. Les lieux sont différents, le personnage évolue, les perceptions et les sensations bougent, mais l’on sillonne bien l’Europe de l’Est et l’Asie avec cette femme, à bord de trains de nuit. Cet effet déstabilisant où l’on ne sait plus bien qui parle, de qui on parle et qui agit, provient en partie de l’utilisation de la seconde personnes du pluriel dans l’énonciation. L’identité de l’individu disparaît, seul compte ce qu’il se passe, ce qu’il va se passer, ce que l’on ressent dans ce wagon. Nous sommes liés à la réalité par le dialogue, la relation à l’autre, celui qui nous répond et nous fait face nous aide à exister et à affirmer une identité, parfois surprenante. On peu ici rappeler qu’en japonais il n’y a pas de « tu » et de « vous » mais seulement « anata » c’est à dire « celui d’en face ».
Entre rêve et réalité, l’auteur introduit une réflexion sur le « Je » ; de quoi est-on réellement capable ? Qui est-on vraiment ? Son héroïne se retrouve dans des situations où elle va devoir questionner son intégrité, sa moralité. Comme lorsque qu’un vieux pervers tombera raide mort à côté du lit où « vous » dormez, que les « deux fées » avec qui il s’ébattait se glisseront hors du wagon sans oublier le portefeuille, que feriez-« vous » ? ou alors, lorsque tombé du train, recueilli par un ermite, au moment de « vous » doucher, « vous n’aviez pas le choix, vous vous êtes déshabillé et, sans en être surprise, vous vous êtes aperçue que vous étiez devenue androgyne ». Le corps n’est plus, seul l’esprit reste et peut nous amener loin dans la perception de soi. Avec ce récit Yoko Tawada joue sur la dualité du corps et de l’esprit, et vient ranimer quelques perceptions rencontrées chez le lecteur.
    La figure du train est emblématique de la présence d’un réalisme magique dans cette œuvre. L’auteur transcrit la perception subjective et personnifiée que l’on peut ressentir dans le train. Il possède un langage propre fait de bruits divers, intrigant, jamais tout à fait identique. Son « corps » s’anime et gronde à chaque départ, il est constamment en mouvement et nous transmet ses sensations, ses vibrations. Il crie dans les virages, se presse, se retient. Nous subissons ses déambulations, surgissant de la nuit lors de son entrée en gare, seuls ses deux « yeux » nous permettent d’identifier sa présence.
Ce n’est pas un hasard si Yoko Tawada a pris le train comme « fil rouge » de son récit. Il reste une des création de l’homme le plus à son image, sa destination est connue, son parcours semble tracé, mais l’imprévu peut surgir à tout moment. Ce « Train de nuit » en est une expérience.

Julien, 2ème année Bib.

Partager cet article

Repost 0
Published by pier - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives