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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 21:24
MURAKAMI Harukikafka-sur-le-rivage-copie-1.jpg
Kafka sur le rivage, 2003
Traduction de Corinne Atlan,
Belfond, 2006,
réédition 10/18
637 pages











Un cheminement en jeux de miroirs


    Kafka Tamura a 15 ans. Ce livre s'ouvre sur son dialogue avec "le Garçon nommé Corbeau". Alter ego imaginaire, courageux, qui lui prodigue ses conseils et le pousse à devenir "le garçon le plus endurci du monde".
    Alter ego peut-être mais surtout autre facette de lui-même car Corbeau, c'est la signification de Kafka, en tchèque. Le prénom de Kafka, que le jeune garçon s'est choisi lui-même, est un hommage à l'auteur : Kafka a lu tout Kafka. L'hommage est doublé d'une référence à l'œuvre. Kafka l'auteur imprégna ses écrit du thème du complexe d'Œdipe. Kafka le personnage plie sous le poids de cette prophétie oedipienne faite par son père : il le tuera puis couchera avec sa mère et sa sœur.
    Mais celles-ci sont parties alors qu'il était tout jeune, le laissant seul avec son père. Alors Kafka les retrouve dans chaque femme, chaque fille qu'il rencontre. Comme condamné à l'inceste. Pour fuir au moins le meurtre de son père, et puis surtout pour grandir, devenir adulte, Kafka s'enfuit.
    Kafka sur le rivage est donc un roman d'apprentissage pétri de tragédie grecque, car Murakami, tout Japonais qu'il est, l'a étudiée à l'université et, qui plus est, est passionné par les auteurs américains tels Scott Fitzgerald, John Updike qui ont donné ses lettres de noblesse à un certain roman d'apprentissage.
    Et l'apprentissage est chose complexe, ici plus spirituelle que matérielle, mais Kafka n'est pas le seul à en faire l'expérience.

    Nakata a 60 ans. Il ne sait ni lire, ni écrire. A la suite d'un incident survenu lors de la Seconde Guerre mondiale (tous les enfants de sa classe se sont évanouis durant quelques minutes mais lui seul a mis plusieurs mois à se réveiller), il a oublié comment lire, écrire et penser comme les autres.
    Il vit à présent de l'assistance publique après qu'un cousin à lui, profitant de sa naïveté, a perdu toute sa retraite dans les affaires. Alors certes, Nakata n'a ni argent, ni amis mais peu lui importe, car le personnage est en dehors des schémas classiques.
Le vieil homme a sa manière à lui de penser, simple et pragmatique, et surtout il a un don étrange : il sait parler aux chats. C'est cette faculté qui le fait entrer dans le roman car c'est alors qu'il cherche un chat perdu que se produit l'événement déclencheur.
Les chats perdus sont en réalité enlevés par un homme, qui se fait appeler
johnniewalker-copie-1.jpgJohnnie Walken et porte le costume de Johnnie Walker, mascotte d'une marque de whisky. Celui-ci enlève et tue les chats afin de construire une flûte avec leurs âmes, flûte censée lui permettre ensuite de rassembler d'autres âmes, plus grandes, pour fabriquer une autre flûte, plus grande…
    Lorsque Johnnie Walken fait mine, sous les yeux de Nakata, de tuer des chats qu'il connaît, le vieil homme perd le contrôle de son corps et tue Johnnie Walken. Suite à cela, de même que Kafka, Nakata quitte Tokyo.

    Kafka sur le rivage, c'est donc dès le commencent du récit un dialogue, un jeu de miroirs entre Kafka et Nakata qui se croisent sans cesse, sans pourtant se connaître ni se parler. Leurs chemins parallèles, qui partent du même endroit (l'arrondissement de Nagano, à Tokyo) pour aboutir au même endroit (une bibliothèque de Takamatsu, ville du Shikoku) se répondent l'un l'autre et nous, pauvres lecteurs pris entre leur mondes et le nôtre, nous écoutons leur dialogue, plus encore que nous ne le lisons.

    La première croisée de leurs chemins a lieu dans la matière même du roman. Le récit s'ouvre avec Kafka. Suit un rapport de l'armée, relatant l'accident de Nakata. Vient ensuite un autre chapitre sur Kafka, puis un autre rapport de l'armée etc. Ce n'est qu'au chapitre 6 que Nakata apparaît réellement. En opposition avec la première personne associée à Kafka, les chapitres concernant Nakata sont quant à eux à la troisième personne.
    Dès la première page du roman, Kafka parle au Garçon nommé Corbeau, de même que Nakata, lorsqu'on le découvre, est en train de parler à un chat. Tous deux bénéficient de la compagnie d'interlocuteurs inaccessibles aux autres personnes.
    Une autre de leurs expérience les rapproche ; celle de la solitude. Alors qu'il se cache dans une cabane isolée pour échapper à la police qui veut l'interroger à propos de la mort de son père, Kafka se retrouve totalement seul, loin du monde "réel". Nakata, par son statut d'idiot, a toujours été plus ou moins seul et dans la vie et dans sa tête.
Autre croisement, plus significatif peut-être pour la trame du récit, on apprend grâce aux journaux que le "Johnnie Walken", que Nakata a tué, est le père de Kafka. Le jour de ce meurtre, Kafka était déjà parti de Tokyo mais il a perdu connaissance durant quelques heures. Lorsqu'il se réveille, il est couvert de sang. Nakata de son côté a aussi une absence, après avoir tué. Lui en revanche ne garde pas la moindre trace de son acte – hormis le souvenir. Alors qui de Kafka ou de Nakata est responsable du meurtre ? Le vieil homme qui a tenu le couteau ou le jeune homme qui en a rêvé ?

    Chacun d'eux entreprend à un moment une quête.
    Pour Kafka, il s'agit de grandir, de mûrir. Il apprend donc la solitude puis vit ses premières expériences sexuelles avec Sakura, qu'il a rencontrée lors de sa fuite, puis avec Mlle Saeki, la responsable de la bibliothèque dans laquelle il s'est réfugié. Pour Nakata, il s'agit de trouver, d'"ouvrir" puis de "refermer" la "pierre de l'entrée". Il est aidé en cela par Hoshino, un conducteur de poids lourd qui l'a pris en stop puis, s'attachant au vieil homme fantasque qui lui rappelle son grand-père, a quitté son travail pour voyager avec lui.
    A priori, il n'y a pas de lien entre ces deux quêtes. D'ailleurs, aucun lien n'est jamais explicité dans le roman. Seulement le lecteur ne peut s'empêcher de les reconstituer, les tisser à partir du moindre indice, ces liens manquants.
    On peut penser que, lorsque Nakata "ouvre" la "pierre de l'entrée", cela permet à Kafka de quitter la réalité et de pénétrer dans un monde onirique. On peut aussi penser que c'est Nakata qui, en allant trouver Mlle Saeki, lui offre la possibilité de se libérer enfin puis de retrouver Kafka dans cet autre monde.
    D'ailleurs, un petit détail met le lien entre Nakata et Mlle Saeki en lumière : au début du roman, un chat déclare à Nakata que son ombre est moitié moins épaisse que celle des autres humains et qu'il ferait mieux d'y remédier. Lorsque le vieil homme rencontre Mlle Saeki, il ne peut s'empêcher de lui dire qu'elle aussi a une ombre diminuée. Elle confesse alors avoir ouvert la pierre, dans sa jeunesse… Peut-être, autrefois, sont-ils chacun de leur côté entrés dans le monde de la pierre et y ont-ils perdu une partie de leur ombre.

    Après avoir flotté un moment en direction de cet autre monde, le monde des rêves et de la mort, Kafka réintègre le sien pour tenter de devenir "le garçon de 15 ans le plus courageux du monde réel". Après avoir été le plus attendrissant des idiots capables de parler aux chats, Nakata est parti vers cet autre monde pour y redevenir le Nakata "normal".


P., 2ème année Bib.

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