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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 20:14

Giorgio BASSANI

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et autres histoires de Ferrare
( 1958 )

Gli occhiali d’oro traduction de l’italien par Michel Arnaud

Préface de Dominique Fernandez

Editions Gallimard, Collection Folio, 2005, 442 p.

 

 

BIOGRAPHIE

 

    Giorgio Bassani, romancier et poète italien né le 4 mars 1916 à Bologne, mort le 13 avril 2000 à Rome. De famille bourgeoise, il vit jusqu’en 1943 à Ferrare, ville à laquelle se rattachent les motifs fondamentaux de son inspiration. En 1939 se situent les débuts de son activité littéraire qui alterne avec l’action politique et la clandestinité. Il est victime dès 1938 des lois raciales antisémites et il publie en 1940 son premier livre Una città di pianura sous le pseudonyme de Giacomo Marchi. À la fin de la guerre, il s’installe à Rome et publie de 1945 à 1952 trois recueils poétiques. Après le succès des Cinq histoires de Ferrare (prix Strega 1956), il publie Les Lunettes d’or en 1958 ainsi que d’autres nouvelles puis des essais littéraires. En 1966, le prix international Nelly Sachs lui est décerné pour l’ensemble de son œuvre.

BIBLIOGRAPHIE de l’auteur

Poésie :

  • Storie dei poveri amanti ( 1945 )

  • Te lucis antes ( 1947 )

  • In gran secreto (1978 )

  • In rima e senza (1982) qui réunit tous les volumes antérieurs

Romans et Nouvelles :

  • Una citta di pianura ( 1940 )

  • Cinque storie Ferraresi qui contient Lida Mantovani, La passegiata prima di cena, Una lapide in via Mazzini, Gli ultimi anni di Clelia Trotti, Una notte del’43 ( 1956 )

  • Gli Occhiali d'oro (Les Lunettes d'or, 1958)

  • Il Giardino dei Finzi-Contini (Le Jardin des Finzi-Contini, 1962), Prix Viareggio.

  • Dietro la porta (Derrière la porte, 1964)

  • L'Airone (L'Héron, 1968), Prix Campiello

  • L'Odore del fieno (L'Odeur du foin, 1972)

Essais :

  • La parole preparate (1966)

  • Di là dal cuore (1984)

 

RESUME

    Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare regroupe huit nouvelles de Giorgio Bassani : Le mur d’enceinte , Lida Mantovani, La promenade avant dîner, Une plaque commémorative via Mazzini, Les dernières années de Clelia Trotti, Une nuit de 43, Les Lunettes d’or, En exil.

    Les Lunettes d’or font partie d’un cycle narratif, celui du Roman de Ferrare qui réunit quatre romans et une dizaine de nouvelles. Tous évoquent la ville d’enfance de Bassani et, plus précisément, la communauté juive dans les années « fatales » qui vont de la promulgation des lois raciales par le régime mussolinien, en 1938, aux persécutions et à la déportation. Le narrateur, jeune bourgeois juif, nous conte l’histoire d’Athos Fadigati, l’homme aux lunettes d’or, médecin vénitien installé à Ferrare et apprécié de tous mais dont les activités vespérales intriguent : «l’usage pour le moins mystérieux ou pour le moins, pas clair que le docteur faisait de ses soirées contribuait à stimuler continuellement la curiosité à son égard » (p. 320). Malgré sa distinction et sa discrétion, des condamnations morales naissent lentement : « mises en circulation par on ne sait qui voici que commencèrent à se dire sur le compte du docteur d’étranges et même de très étranges choses » (p. 325). C’est donc sur son « inversion sexuelle » que se portent les regards. Un matin alors que le narrateur et ses amis dont le jeune Deliliers, jeunes étudiants, prennent le train pour Bologne, le docteur se joint au groupe et tente de s’y intégrer malgré les moqueries perpétuelles du jeune Deliliers : « Deliliers laissa tomber sur Fadigati, de biais, un coup d’œil plein de mépris »( p. 348). Un jour, éclate le scandale : les familles ferraraises en vacances découvrent le médecin en compagnie de son amant Deliliers, jeune homme volage. Fadigati se lie alors d’amitié avec le narrateur. Mais de retour à Ferrare, le docteur se retrouve abandonné par tous. Ce sont donc les sentiments d’exclusion, de solitude et de persécution qui nourrissent le récit.

 

COMMENTAIRE :

    La biographie de l’auteur est essentielle pour la compréhension des œuvres de Bassani. En effet, toutes les nouvelles rappellent la ville de Ferrare où vécut l’auteur, mais Les Lunettes d’or reste la nouvelle la plus importante car il semble y éparpiller des morceaux de sa vie d’enfant et d’adolescent. D’ailleurs l’éditeur, Gallimard, paraît avoir bien saisi cette subtilité, le titre du recueil met en avant cette nouvelle-là : Les Lunettes d’or et autres histoires de Ferrare et la couverture l’illustre. Il s’agit d’un portrait de Youri ANNENKOV, intitulé Portrait de l’artiste M.A. Scherling exposé au Musée National Russe qui représente un homme avec des lunettes dans la pénombre comme l’image du docteur Fadigati dans les salles obscures. On distingue son ombre, est-ce l’image d’un homme qui ne se dévoile pas par peur de la réaction des autres ? Des lunettes cassées et rafistolées, peut-être celles d’un homme qui essaie de comprendre et d’analyser son passé à travers une vision partielle des choses, à travers de faibles souvenirs. Des morceaux de miroir cassés et rapprochés pour illustrer la façon dont l’homme essaie de recoller les morceaux de sa vie pour mieux vivre. Dans le coin gauche, se distingue une petite bâtisse qui pourrait illustrer la ville de Ferrare. Ce portrait semble donc collé à cette nouvelle et peut proposer un plan de commentaire. Enfin Gallimard, fait précéder chaque nouvelle du recueil d’un exergue qui renvoie à la nouvelle et résume son esprit, formule assez plaisante et agréable !


  1. Une vision nostalgique de l’enfance et le retour vers un monde perdu

Bassani essaie de livrer à travers cette nouvelle la vision nostalgique d’un monde perdu, celui de l’enfance et de l’adolescence qu’il essaie de retrouver par l’écriture en se remémorant et en analysant ses souvenirs. Bassani veut retrouver le monde d’avant-guerre, avant la discrimination et l’humiliation. Il recherche la tranquillité, l’insouciance de l’enfant qu’il était, qui vivait dans son monde sans se rendre compte de ce qui se tramait autour de lui (comme les lois antisémites). Alors pourquoi ce titre qui ne renvoie pas à l’évocation d’un passé ? Les lunettes renvoient sûrement à un moyen de mieux voir le monde ; mais d’autre part le titre met au premier plan un homme qui n’est pas l’auteur mais qui le rappelle par son exclusion et son mal-être : il est le personnage principal car il ressemble profondément à l’auteur. Si le titre reste ambigu, le champ lexical de la vision apparaît comme la métaphore filée du texte : « l’œil, en parcourant les lugubres murs », « regardant en haut, à droite, à gauche »…ou tout simplement les occurrences du mot « lunettes ». Mais ce lexique apparaît sous une autre forme fondamentale chez Bassani : la description des lieux ; Bassani veut peindre un portrait réel de sa ville et il le prouve : « les cafés du centre […] dans le corso Gioveca et dans le corso Roma […] la façade en construction des Assurances Générales face au côté nord du château. » Ainsi la démarche de Bassani semble évidente : observer et analyser sa ville, les gens et ce monde d’autrefois, par l’écriture. A travers les regards du médecin et du narrateur, Bassani entreprend une démarche du retour, du souvenir vers l’état premier : celui de l’enfant. La nouvelle met en scène un « je », le narrateur, mais qui est ce « je » que Bassani ne nomme pas et qui est pourtant l’un des deux personnages principaux ? Quand Bassani déclare dans Ia réponse : « je dois dans tous les cas rappeler que le narrateur des Lunettes d’or est un personnage, ce n’est pas moi. Il s’agit d’un jeune homme très proche de ce que j’étais il y a bien des années, mais non moi, preuve en est qu’il n’est jamais désigné par son nom et même qu’il n’a pas de nom. Le jeune homme est donc, au fond, une incarnation de mes sentiments, une partie de moi-même. A l’époque j’étais presque ainsi mais pas exactement. ». C’est donc sûrement pour cette raison que Bassani ne lui donne pas de nom car il s’agit bien de lui mais ce « lui » qu’il n’a sans aucun doute encore pas accepté ni reconnu comme tel.

Un autre éclairage peut-être donné à la présence de deux personnages principaux qui se ressemblent du fait de leur exclusion : « il n’y a pas de présence sans coprésence » selon Yves Bonnefoy. Bassani n’espère–t-il pas retrouver ce monde perdu grâce à l’ « autre » qui est ici le médecin, car lui, homosexuel est aussi exclu par sa différence. En comprenant le désarroi d’un autre exclu, l’auteur essaie de retrouver et d’analyser son propre désarroi. Le médecin n’exprime que le vide, le manque, l’absence comme le narrateur qui exprime le vide par son absence d’identité. Grâce à la reconnaissance de chacun peut-être vont il enfin s’affirmer.

  1. le thème récurrent du sentiment d’exclusion

L’exclusion apparaît sous diverses formes dans la nouvelle. C’est tout d’abord et le plus simplement que le jeune narrateur ressent un sentiment d’exclusion : celui du provincial face au citadin. « pour lui, le provincial moisira toujours » (Dominique Fernandez, préface). Bassani l’illustre par les 45 kilomètres de chemin de fer que les étudiants doivent parcourir tous les jours pour se rendre à l’université de Bologne. Cette distance symbolise la disgrâce d’une population condamnée au bannissement perpétuel.

C’est ensuite l’exclusion du juif qui s’impose. Le juif est traditionnellement tenu à l’écart depuis la nuit des temps. Les juifs sont les vrais héros de Bassani, d’une part parce qu’il l’est lui-même mais bien plus parce que nombreux sont ceux qui sont dans les premiers à adhérer au fascisme italien par patriotisme. Tel le père de Bassani. Le juif est continuellement torturé, se sentant inférieur aux catholiques : « il détourna ses yeux des miens. Il semblait non seulement inquiet mais fatigué. […] Je crois que tu ne trouveras personne, dit-il. La signora Lavezzoli était là il y a un instant. Elle est venue nous prévenir qu’aujourd’hui ses enfants n’iraient pas au tennis. Les deux garçons doivent travailler et elle ne laissera pas Cristina y aller toute seule ».

Pour finir c’est l’homosexuel qui est exclu. Le docteur Fadigati, médecin réputé mais homosexuel, toutefois discret et pour cette raison toléré. Mais une fois sa réputation perdue, parce qu’il a cédé à la tentation, il est totalement rejeté de tous et poussé au suicide.

    C’est donc la peur du scandale dans chaque cas qui régit l’existence : on se montre discret pour garder l’estime des autres et ne pas se trouver rejeté, mais il semble bien que ce soit toujours en vain. En effet pour Bassani, il y a toujours un destin funeste pour celui qui va vivre modestement pour s’intégrer le mieux possible. Pour Dominique Fernandez, Les Lunettes d’or sont le « chef d’œuvre de Bassani » car c’est « le récit d’une double mise au ban, celle des Israélites et celle des homosexuels. L’histoire d’un homme rejoint l’histoire d’une race. L’homosexuel et le juif prennent ensemble le chemin de l’exil ». Est-ce alors un hasard si le texte qui suit s’appelle Un exil ?

 

  1. L’ambivalence de la nouvelle 

La poétique de la nouvelle moderne impose des règles qui commencent à être définies à partir du XIXème siècle, celles qui dominent restent d’une part la chute ; Georges Poulet a défini la nouvelle comme fonctionnant avec une chute ; comme écrite pour une chute, et d’autre part la concentration : « c’est une unité dramatique indécomposable » (Flannery O’Connor). Bassani semble bien respecter ces « lois » : la chute s’impose, le récit ne suppose pas cette fin. Bassani fait de la fin un moment très concis, la tension dramatique des dernières pages s’évanouit en une phrase : «  Le docteur Fadigati est mort. » dis-je. De même Bassani respecte bien l’effet de concentration, il y a une force, dans la nouvelle : du début à la fin le centre d’intérêt est unique, pour les habitants, pour les étudiants puis pour les vacanciers ; il s’agit du docteur Fadigati. Le récit est rapide et la tension face à la persécution du docteur se fait de plus en plus forte. La chute clôt cette tension par la surprise. Ce qui caractérise aussi la nouvelle, c’est aussi son réalisme que revendiquent tous les nouvellistes. Ainsi Bassani déclare que « [s]on ambition suprême a toujours été d’être fiable, crédible, en somme de garantir au lecteur que le Ferrare dont [il] lui parle est une vraie ville, qui existe vraiment. ». Un ami de Bassani, Pasolini, discerne lui aussi ce réalisme et l’interprète dans ces termes : « le background des planches de Bassani fourmille de réalité et d’une réalité douloureuse, grandiose. Je me contenterai de rappeler l’événement central de ce réalisme qui est double : la restriction numérique et mentale de la bourgeoisie juive de Ferrare et le caractère grandiose qui lui est conféré par la diaspora et par la tragédie de la persécution ». Si l’œuvre de Bassani nous plonge dans un réalisme flagrant, Bassani est devenu un curieux écrivain réaliste car en fait sa prose n’exprime pas la réalité mais y renvoie. Cela est dû au fait que c’est un homme qui ne peut regarder objectivement la réalité en face parce qu’il a été persécuté, exclu, considéré comme indigne de vivre. D’ailleurs Bassani se défend d’interpréter la pensée ou les sentiments. Il ne fouille pas la réalité, se contente de transcrire l’apparence au style indirect. Dans la même veine, au début de son intention d’écrire le recueil, Bassani refuser de nommer la ville et la désignait par un simple F. et son narrateur n’a toujours pas de nom. Pourquoi ? Pour lui, certainement l’abondance de parole est un abus et seule la mémoire peut survivre. C’est un processus de souvenance par la mémoire que Bassani tente de faire par l’écriture…

En aparté : Pour tous ceux qui apprécient les recueils qui ont pour but le retour à l’enfance, au bonheur perdu de l’écrivain par la médiation de l’écriture, Yves Bonnefoy et ses Planches Courbes proposent aussi une écriture similaire sous forme de poésie.

BIBLIOGRAPHIE

  • Le roman de Ferrare, Giorgio Bassani, Gallimard, 2006

  • Préface de Dominique Fernandez, in Les lunettes d’or et autres histoires de Ferrare, Giorgio Bassani, 2005

  • http://culture-et-débats.over-blog.fr

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Published by pier - dans Nouvelle
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