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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 20:33
kadar--Couv-copie-1.jpgIsmaïl Kadaré
Chronique de la ville de pierre, 1971,
Hachette, 1973,
rééd. Folio






Biographie succincte et résumé de l’œuvre :

    Ismail Kadare, considéré comme le plus grand écrivain albanais, est né en 1936 à Gjirokastër. Il poursuit des études à la faculté de lettres de Tirana et obtient une bourse pour étudier la littérature à Moscou, d’où il doit revenir précipitamment en 1960, à la veille de la rupture de l'Albanie avec l’Union soviétique. Il se lance alors dans le journalisme et commence par publier de la poésie, dont le recueil Mon siècle en 1961. Mais il se tourne rapidement vers la prose et publie en 1964  Le Général de l’armée morte. Parallèlement, il dirige une revue littéraire intitulée Les Lettres albanaises. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Enver Hoxha, partisan communiste, prend la tête de l’Albanie ( 1945-1985 ) et refuse pendant deux ans à Kadare la possibilité de voyager. En 1962, il obtient de se rendre en Finlande, en 1967 en Chine et en 1970 en France. Il est désigné député sans l’avoir demandé et en 1972 il est dans l’obligation d’adhérer au Parti, mais un roman provoque sa disgrâce : L’Hiver de la grande solitude, 1973, où il évoque le schisme de 1960 qui sépare Pékin et Tirana du bloc soviétique. Ainsi, il est éloigné de Tirana et interdit d’écrire. Après la mort d’Hoxha (1985), quand se dessine un courant de « démocratisation » conduit par son successeur Ramiz Alia, Kadare s’engage plus avant dans la critique du régime. Cependant, à la fin de l’exode massif des Albanais, il obtient l’asile politique en France et en 1996 il est élu membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques à Paris.

    Chronique de la ville de pierres est publié pour l’édition originale albanaise en 1971 et la première fois en France en 1985. Ces chroniques retracent la vie de la ville natale de l’écrivain, Gjirokastër, à travers les yeux d’un enfant,narrateur principal, dans les années 1940. Sur fond de Seconde Guerre mondiale, la ville voit passer les troupes italiennes, les troupes grecques et les partisans albanais. Mais ce livre dépeint aussi les us et coutumes de ce pays à travers une multitude de personnages qui règlent entre eux et souvent violemment des querelles nées il y a des siècles. Le personnage principal est la ville, qui n’est pas nommée mais peut être rattachée à Gjirokastër, le narrateur est le petit garçon qui lui non plus n’est pas nommé mais qui laisse entrevoir une grande part d’autobiographie de la part de Kadare, puis on rencontre les parents et grands-parents du petit garçon, son meilleur ami, Illyr, deux jeunes partisans, Isa et Javer, et pêle-mêle : Quani Kekesi, un professeur disséqueur de chats, la mère Pino, une maquilleuse de mariage, et bien d’autres. 

Le réalisme du quotidien :

       L’auteur nous propose, derrière les murs de sa ville de pierres, un panel de personnages hauts en couleur et caractéristiques, pour ne pas dire caricaturaux, de cette culture albanaise à cheval sur plusieurs origines. La plongée dans la vie quotidienne de ses personnages nous révèle une culture méditerranéenne, où les femmes vivent entre elles par communauté d’âge ou d’origine ( les « grandes vieilles » pp. 46-47, les « vieilles katendjikas »pp. 97-98 ) pendant que les hommes travaillent. On voit aussi une société de la solidarité comme quand la famille du narrateur a des problèmes de citerne :
   pp.12-13 : « On entendit du bruit à la porte et,à la file rentrèrent Djedjo, Mane Vosto et Nazo, celle-ci accompagnée de sa bru. Puis vint papa, suivi de maman, grelottante. La porte grinça encore. Cette fois c’étaient Javer et le fils de Nazo, Maksout, un seau à la main, qui s’engouffrèrent dans le vestibule. »
    Insérées dans le texte, Kadare nous décrit des scènes de vie quotidienne : comme p.30, la scène des abattoirs, ou pp.32-33, la scène du marché. A côté de l’agitation de la ville, habite le grand-père du narrateur et c’est quand il va chez lui en vacances qu’il nous fait part d’une autre partie de cette population d’Albanie : les gitans :
   pp.62-63 : « Dans ce quartier, les soirées surtout étaient vraiment belles, avec un charme qui leur était particulier. En entendant les gens dire « bonsoir!» je pensais aussitôt à la cour de grand-père, où les gitans qui y habitaient une petite pièce isolée jouaient du violon, cependant que lui, assis dans sa chaise longue, fumait sa grosse pipe noire. Depuis longtemps les gitans n’étaient plus en mesure de payer leur loyer et apparemment, dans leur esprit, par ces concerts des soirs d’été, ils s’acquittaient en partie de leur dette. »     
   Mais Kadare ne nous donne pas une vision mielleuse de son pays ; il rend compte aussi des dérapages des coutumes patriarcales : l’épisode des bombardements pendant lesquels la fille d’Akif Kashah se jette dans les bras d’un jeune homme en est un bon exemple. D’ailleurs cette anecdote se retrouve dans plusieurs parties du texte :
   pp.124-125 : « Les bras maigres de la fille d’Akif Kashah pendent, sans vie. Sa tête aussi. Ses cheveux bruns s’étalent, immobiles.
   Akif Kashah émet enfin le cri que j’attends depuis longtemps. Mais ce n’est pas un cri de douleur. C’est un cri farouche. La tête de la jeune fille frémit. Elle se retourne lentement, tout étourdie. Les bras abandonnés se contractent. Le garçon avec qui elle était enlacée durant le bombardement se meut aussi.
« Chienne ! » s’écrit Akif Kashah. »
p.212 : « Dans cette ville, il y a deux manières de faire disparaître les jeunes filles enceintes : on les étouffe dans le youk ou on les noie dans un puits. »
    La chronique de Zivo Gavo, habitant de la ville, donne une impression de réalisme au discours et permet de rythmer la narration :
p.113 : « …Prépare-toi à une attaque aérienne. Construits-toi un abri pour te protéger, toi et les tiens, contre les bombes anglaises. Garde prêts de gros récipients d’eau et de sable (…)Maladies vénériennes. Tous les jours de 16 à 20 heures. Liste des tués du dernier bombardement : P. Shato, R. Mezini, V. Baloma, »

Le réalisme historique :

    Kadare, natif de cette ville de pierres, écrit en partie son histoire pendant les années 1940. Ainsi, le roulement des troupes tantôt italiennes, tantôt grecques sont véridiques : la guerre italo-grecque a lieu du 28 octobre 1940 au 6 avril 1941 :
p.157 : « Le lek albanais et la lire italienne n’ont plus cours. La seule monnaie légale sera dorénavant la drachme grecque. »
p.159 : « Les seules monnaies légales sont le lek albanais et la lire italienne. »
On retrouve aussi des évocations de plusieurs grands chefs militaire :
p.91 : dans sa chronique, Zivo Gavo cite « Adolf Hitler ».
p.94 : on a une évocation ironique de Staline présenté comme un musulman : « Un certain Youssouf Staline ».
p.259 : « On recherche le dangereux communiste Enver Hoxha ».
La réalité historique de la guerre est rendue aussi par l’écriture du quotidien de cette atrocité : les soldats sont comme des meubles, ils font partie intégrante du décor :
p.29 : «  Devant les affiches de cinéma quelques soldats italiens, debout, observaient les passants. »
p.33 : «  Au bout de la place du marché un soldat italien jouait de l’harmonica en regardant les jeunes filles qui passaient. »
    Réalité historique donnée aussi avec les personnages de Isa et Javer qui incarnent l’esprit partisan des Albanais.
    Contraints de se réfugier dans la citadelle du village à cause des nombreux  bombardements, le narrateur et Illyr vont faire la connaissance de personnages emblématiques de leur histoire par le récit des deux vieux :
p.208 : « C’est le long de cet escalier que roula la tête d’Hurshid Pacha. En tombant, elle eut l’œil droit écrasé, et l’officier qui l’apporta dans la capitale fut puni. »
    Enfin, la réalité de la guerre peut être totalement contenue dans des pages à l’écriture poétique telle cette page 111 où la ville est le sujet de bombardements aériens et ne peut que subir.

Réalisme magique :

    Le réalisme magique s’exprime de deux manière différentes dans ce récit : d’une part dans les croyances anciennes des habitants et à travers le regard de ce petit garçon.
    En effet, la magie est intimement liée à la vie de la ville et terrorise tous les habitants, comme cette scène qui s’étend longuement ( tout le chapitre 3 ) :
pp.42-43 : « -Vous auriez dû voir ce qui s ‘est passé chez eux. Ils se sont mis à chercher la boule maléfique sur les plafonds et sous les planchers. Ils tournaient et retournaient les matelas, vidaient les malles. Ils en ont été récompensés. – Ils l’ont trouvée ! – Oui, oui, et dans le berceau même du petit. Une boule de cheveux et d’ongles de mort. Vous auriez dû voir ce qu’il s’est passé ! Quels hurlements d’épouvante ! quel affolement ! et tout cela ne se calma un peu qu’au moment où le fils aîné de la maison est rentré, pour aussitôt prévenir la gendarmerie.- Ce sont les sorcières, dit ma mère, comment n’arrive-t-on pas à les découvrir. »
p.87 : « Elle a égorgé aujourd’hui un coq, nous avait-elle dit. Allez donc, mes petits, lui demander un peu ce qu’elle a lu sur sa carcasse. »
    Mais le réalisme magique opère surtout à travers le regard poétique et émerveillé de notre petit narrateur. En fait, il nous offre un monde à sa portée en personnifiant ce qui l’entoure comme la pluie ( p.9 ), la citerne dans sa cave ( p.17 ), l’aérodrome construit par les troupes italiennes et ses avions-oiseaux ( p.152 ).
    Cependant ce garçon ne s’émerveille pas que des éléments matériels mais aussi, comme dans les passages suivants, peut se prendre à rêver sur la vie des mots tant écrits qu’oraux :
pp.77-78 : « Le livre était là tout près de moi. Silencieux. Sur le divan. Quelque chose de mince. Etrange… Entre deux feuilles de carton étaient enfermés des bruits, des portes, des cris, des chevaux, des hommes. Très proches les uns des autres. Pressés les uns contre les autres. Désarticulés en de petits signes noirs. Des cheveux, des yeux, des jambes, des mains, des ongles, des barbes, des murs, du sang, des coups frappés aux portes (…) Il s’agit de créer un poignard, la nuit, un meurtre. »
pp.98-100 : « Les paroles se défaisaient brusquement du sens qu’on leur accordait d’habitude. Les expressions de deux ou trois mots se fragmentaient douloureusement. Si j’entendait quelqu’un me dire « J’ai la tête qui bout », mon esprit, malgré moi, imaginait une tête qui bouillait comme une marmite de haricots. (…) Dans ma tête se créait un véritable chaos, où les mots se livraient une danse macabre, hors des confins de la logique et de la réalité. (…) J’avais pénétré dans le royaume des mots. Il y régnait une tyrannie cruelle. (…) »
    Le lieu de la citadelle va lui aussi avoir sa part de merveilleux. En effet, elle voit se réincarner un Moyen Age disparu :
p.204 : « De toute façon, c’est une citadelle… C‘est le Moyen Age… le Moyen Age… Vous m’entendez ?... les ténèbres comme en l’an mille. »

    Ainsi Kadare, dans sa Chronique de la ville de pierre, nous propose une œuvre témoin, une oeuvre avec une grande part d’autobiographie et, grâce à la magnifique création littéraire qu’est le narrateur, il arrive à parsemer son récit de guerre par touches impressionnistes d’un univers merveilleux. 

Elise, Ed.-Lib. A.S.

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