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9 février 2008 6 09 /02 /février /2008 22:52

VOYAGE AU CONGO

suivi de LE RETOUR DU TCHAD

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– présentation –

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

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– pourquoi ce voyage ? –

Extrait 1 [p. 14] :

" – Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ?

– J’attends d’être là-bas pour le savoir.

Je me suis précipité dans ce voyage comme Curtius dans le gouffre. Il ne me semble déjà plus que précisément je l’aie voulu (encore que depuis des mois ma volonté se soit tendue vers lui) ; mais plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une sorte de fatalité inéluctable – comme tous les événements importants de ma vie. Et j’en viens à presque oublier que ce n’est là qu’un " projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr " ; ce voyage au Congo, je n’avais pas vingt ans que déjà je me promettais de le faire ; il y a trente-six ans de cela. "

André Gide a passé près d’un an en Afrique Equatoriale Française (AEF), de juillet 1926 à mai 1927, chargé de mission par le Gouvernement. Il fera à son retour un rapport sur les grandes Compagnies concessionnaires qui déclenchera une enquête administrative et un débat à la Chambre.

L’AEF est le nom donné au gouvernement général créé en 1910 regroupant en fédération les quatre territoires français de l’Afrique équatoriale : le Gabon, le Moyen-Congo (aujourd’hui Congo-Brazzaville), l’Oubangui-Chari (aujourd’hui Centrafrique) et le Tchad. Ces pays ont été par ailleurs " vendus " pour leur exploitation à de grandes compagnies qui se livrèrent à un véritable pillage des ressources naturelles sur lesquelles elles avaient un monopole. Gide dénonce les exactions de certains de leurs agents. La mission " civilisatrice " de la France fut longtemps réduite à l’implantation de postes administratifs, au tracé de quelques routes et à la propagation du christianisme. La colonisation fut vécue comme un véritable traumatisme par les habitants qui, outre le travail forcé et le portage au service des colons, eurent à subir des déplacements de population, la réquisition des hommes pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, l’impôt et des enrôlements " volontaires " lors des deux guerres mondiales.

– les compagnons de route –

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie, il se marie à 26 ans avec sa cousine Madeleine Rondeaux dont il est amoureux depuis l’adolescence, même s’il connaîtra également des relations homosexuelles. Il commence alors une vie de voyages (principalement en Europe et en Afrique du Nord) et d’écriture. En 1909, il participe à la création de la Nouvelle Revue française avec quelques amis et joue un rôle de plus en plus important dans la vie littéraire française. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1947, " pour l’ensemble de son oeuvre, dans laquelle la condition humaine et ses problèmes ont été présentés avec un amour de la vérité sans faille et un sens aigu de la psychologie " ["For his comprehensive and artistically significant writings, in which human problems and conditions have been presented with a fearless love of truth and keen psychological insight"].

Marc Allégret (1900-1973) a 26 ans au début du voyage. Dès l’âge de 17 ans, Gide assure sa formation tant intellectuelle que morale et physique. Il lui fera rencontrer tous les artistes et écrivains français de son époque. Lors du voyage, Marc devient officiellement le secrétaire particulier de Gide et, en 1928, il sort son premier film Voyage au Congo, un documentaire exceptionnel sur l’Afrique Noire. C’est le début de sa carrière de cinéaste. Il réalisera près de 80 films et fera découvrir de nombreux talents (Raimu, Fernandel, Gérard Philippe, Michèle Morgan, Brigitte Bardot, Jean-Pierre Aumont, Micheline Presle, Roger Vadim). [Il est le grand frère d’Yves Allégret, réalisateur qui épousera Simone Signoret].

Marcel de Coppet (1881-1968) : proche de Gide et intime de Roger Martin Du Gard, il est Gouverneur général de la France d’Outre-mer de 1926 à 1940. Controversé, il lutte contre les abus coloniaux et sera l’artisan de la politique du Front populaire en Afrique noire. De 1926 à 1928, il est gouverneur au Tchad et assure l’intendance du voyage de Gide, l’organisation du transport et des ravitaillements.

– la narration –

Dans ces deux textes, présentés sous forme de journal, André Gide s’attache à décrire par le menu tout ce qu’il rencontre au cours de son voyage qui s’effectue principalement à pied et en bateau sur différents cours d’eau. Il se met tour à tour dans la peau d’un botaniste, d’un entomologiste ou d’un ethnologue. Il décrit avec un luxe de détails le nom des tribus, leurs coutumes vestimentaires ou culturelles (plateaux labiaux), leurs conditions de vie, les noms des plantes, arbres, insectes, animaux qu’il rencontre. Par ailleurs, il évoque minutieusement un certain nombre de situations iniques dues à la colonisation en s’appuyant sur des exemples précis, chiffrés et dont il a pu recueillir un témoignage le plus direct et le plus fiable possible, en particulier pour ce qui concerne la Compagnie Forestière Sangha-Oubangui qui exploite le latex en AEF.

A de nombreuses reprises, il fait référence à d’autres récits de voyages antérieurs au sien ou à des rapports administratifs et semble vouloir vérifier par lui-même tout ce qui a été dit ou écrit sur la région et le retransmettre avec une précision documentaire dans son intégralité. Cette impression est renforcée par la présence de son principal compagnon de voyage, Marc Allégret, qui réalise un film documentaire. Nous assistons parfois, principalement dans Le Retour du Tchad, au tournage de séquences pour lesquelles il essaie de faire rejouer à des figurants certaines scènes de leur vie quotidienne. Cela donne l’occasion à Gide de consigner des critiques dans son journal quant à la manière de procéder de Marc qui tente de " reconstruire " des tableaux au lieu de filmer sur le vif des indigènes occupés à leurs activités.

En revanche, ce qui paraît étonnant au cours de la lecture, c’est qu’à côté des critiques vigoureuses et argumentées du système d’exploitation des ressources du pays ou de la passivité de l’administration coloniale, Gide ressort sans beaucoup de recul l’idéologie de son époque sur les populations noires. Il nous assène un discours très paternaliste et caricatural sur les Africains, émettant sans cesse des jugements de valeur qui n’ont pas de sens appliqués à une autre culture que la sienne : il parle ainsi facilement de beauté, laideur, saleté, étrangeté, trouve certaines choses ou lieux décevants… alors même qu’il est capable d’analyser bien plus objectivement les différences qui le séparent d’eux et qui rendent difficile toute communication et compréhension réciproque :

Extrait 2 : " Les gens de ces peuplades primitives, je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer. " [p. 334-335]

Il s’étonne sans cesse de la " naïveté " des indigènes et les décrit fréquemment comme il le ferait d’animaux sympathiques mais pas très évolués. Nous voyons ici à l’œuvre toute la légitimation du système colonialiste qui a véhiculé depuis le début de la colonisation une image des Africains comme étant un peuple incapable de prendre en main son propre destin, de se gouverner ou d’utiliser correctement ses ressources pour vivre. Même chez quelqu’un de cultivé, ouvert et ayant beaucoup voyagé comme André Gide, cette empreinte est profondément marquée et relève presque du subconscient. Il parle ainsi d’Adoum, l’interprète qui a fait presque tout le voyage à ses côtés :

Extrait 3 : " Je ne vois rien en lui que d’enfantin, de noble, de pur et d’honnête. Les blancs qui trouvent moyen de faire de ces êtres-là des coquins sont de pires coquins eux-mêmes, ou de bien tristes maladroits. Je ne doute pas qu’Adoum, pour me protéger, ne se fût jeté au-devant d’un coup, fût-il mortel. Je n’ai jamais douté de lui ; c’est de là surtout que vient sa reconnaissance.

Mais partout et toujours c’est de la bêtise des nègres que l’on parle. Quant à sa propre incompréhension, comment le " blanc " en aurait-il conscience ? Et je ne veux point faire le noir plus intelligent qu’il n’est ; mais sa bêtise, quand elle serait, ne saurait être, comme celle de l’animal, que naturelle. Celle du blanc à son égard, et plus il lui est supérieur, a quelque chose de monstrueux. " [p. 400-401]

– le voyage intérieur –

Ce long voyage qui s’étire sur une année complète, au rythme lent de la marche ou de la dérive d’un bateau semble être également un voyage plus intérieur, plus intellectuel, comme si Gide avait profité de cette occasion qui lui était donnée de s’extraire de sa vie parisienne intense et prenante afin de prendre du recul sur ses activités et ses relations avec les intellectuels les plus en vue de l’époque. En effet, en parallèle avec sa mission d’observation et ses rencontres avec les différents administrateurs ou agents des grandes compagnies, Gide nous détaille tous les livres qu’il relit au cours de son voyage, partageant avec nous ce que ses lectures lui inspirent. Il dispose d’un choix assez ecclectique qui regroupe un certain de nombre d’auteurs " classiques " tels que La Fontaine, Goethe, Bossuet, Molière, Robert Louis Stevenson, Baudelaire… Comme s’il puisait aux sources de l’écriture pour se ressourcer lui-même.

Gide prend très à cœur la mission officielle qui lui a été confiée et les témoignages qu’il recueille, parfois extrêmement cruels et inhumains, ne le laissent pas indifférent. Il nous raconte par exemple l’histoire de dix récolteurs de caoutchouc qui n’avaient pas apporté leur part un mois mais apportèrent une double récolte le mois suivant. Ils furent condamnés à tourner autour de l’usine sous un soleil de plomb en portant des poutres de bois très lourdes. L’un d’eux tomba mort au bout de quelques heures, dans l’indifférence cynique des agents de la Forestière. Les autres continuèrent de tourner tout le jour :

Extrait 4 : " Impossible de dormir. Le " bal " de Bambio hante ma nuit. Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " [p. 113]

– analyse personnelle –

Présentés sous forme de journal, donc subjectifs, ces deux récits ont servi à l’époque de leur parution de support à une réflexion sur la colonisation française et ses méthodes d’exploitation, ce qui en montre bien l’importance. Néanmoins, la forme même du journal, hâchée, et les descriptions minutieuses de chaque détail du trajet ou de l’état d’esprit de Gide en font un texte difficile à lire. Ce n’est ni un documentaire, ni un journal intime mais une accumulation de détails plus ou moins intéressants. Il faut lui reconnaître cependant de montrer pleinement ce qu’était la colonisation française et dans quel état d’esprit elle avait été mise en place et organisée. J’ai été très surprise de toutes les idées préconçues avec lesquelles Gide a abordé ce voyage, idées qui n’ont pas été remises en causes malgré son immersion d’un an en AEF.

Ses relations avec les indigènes étaient probablement faussées à la fois par son statut " officiel " d’envoyé du gouvernement et par l’image des blancs véhiculée auprès des Africains. Gide fait ainsi allusion à des instituteurs qui ne parlaient pas correctement le français ou à d’autres qui enseignaient aux jeunes Africains " Nos ancêtres les Gaulois… ". Les autres blancs présents étaient des employés de compagnies ayant un droit d’exploitation sur toutes leurs ressources naturelles, y compris sur eux-mêmes en tant qu’individus corvéables à merci. Personne n’a jamais songé à l’époque à leur demander leur avis sur la manière dont leur pays était régi et le but d’André Gide, avec les meilleures intentions du monde, n’était pas de remettre en cause le colonialisme lui-même mais simplement d’en supprimer les injustices flagrantes et inhumaines perpétrées vis-à-vis des Noirs.

Fanny, A.S. Bib.

 

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commentaires

pas important 07/05/2010 02:24


POUR UN AMERICAN(MOI)
gide est un snobinard exploiteur aussi pire que ceux qu il pretent denoncer


Gidéin 06/04/2010 04:50


- Pour être plus conforme à la réalité, à la place de :

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie, il se marie à 26 ans avec sa cousine Madeleine
Rondeaux dont il est amoureux depuis l’adolescence, même s’il connaîtra également des relations homosexuelles.

- Voici la réalité :

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie. Homosexuel, à 26 ans il fait un mariage blanc, en
connivence avec sa cousine Madeleine Rondeaux. Sa confidente et complice depuis l’adolescence. Ce mariage avait pour unique raison réelle de faire taire les médisances homophobes de l'époque.
Homophobie encore présente en notre époque actuelle, chez ceux qui continuent à faire valoir ce faux mariage, tout en minimisant ce qui n’a pu être nié de ses fort nombreuses conquêtes sexuelles
masculines, dépassant de très loin le platonique.


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