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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 19:00

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Terre d’ébène

Editions Le Serpent à Plumes, Paris, 1998

Première édition : Albin Michel, 1929

Collection Motifs

276 pages










Biographie de l’auteur

     "Depuis plus d’un demi-siècle, le nom d’Albert Londres est synonyme de mythe", écrit Pierre Assouline.

     Né en 1884 à Vichy, Albert Londres se destinait à une carrière de poète. Cependant, il s’est rendu célèbre par ses articles et ses récits de voyage publiés au début du siècle dans Le Petit Journal, Le Quotidien ou Le Petit Parisien. Son premier article était paru en 1914. Albert Londres se passionne donc très vite pour son travail de journaliste d’investigation à l’étranger. Il part, entre autres, en Asie en 1922. En 1925, il décrit les horreurs du bagne de Cayenne ; il se rend ensuite dans les asiles psychiatriques et dévoile les mauvais traitements. Il va ensuite en Afrique noire en 1927, puis en Palestine en 1929, il part aussi dans les Balkans. Finalement, il meurt en 1932 dans l’incendie du paquebot George Philippar qui le ramenait de Chine, vraisemblablement assassiné, après une enquête dont il n’avait rien dit à personne et dont il a emporté le secret dans sa tombe.


Bibliographie

     Je propose ici la bibliographie existant chez Le Serpent à Plumes, collection Motifs.

  • L’Homme qui s’évada, n°12, 1994,
  • Dante n’avait rien vu, n°16, 1995,
  • Le Juif errant est arrivé,  n°22, 1995,
  • Au Bagne,  n°37, 1996,
  • Les Comitadjis, n°43, 1997,
  • La Chine en folie, n°45, 1997,
  • Tour de France, tour de souffrance,  n°59, 1998,
  • Marseille, porte du sud,  n°62, 1998,
  • Le Chemin de Buenos Aires,  n°67, 1999,
  • Pêcheurs de perles,  n°81, 1999.



Contexte général et publication du livre

     Terre d’ébène s’inscrit dans un contexte colonial. Tout d’abord, il y a la création, en France, du ministère des colonies en 1894, puis la création de l’Agence générale des colonies en 1919. Ensuite, on peut noter, comme faits significatifs, la construction du chemin de fer Congo-Océan de 1921 à 1933, la fondation de la Ligue maritime et coloniale en 1921, ou encore l’exposition coloniale de Marseille en 1922.

     C’est dans ce contexte qu’Albert Londres part quatre mois en Afrique noire en 1927. A son retour, il écrit donc Terre d’ébène, violent réquisitoire sur les malheurs de cette Afrique. Publié en mars 1929, ce livre-reportage suscite de furieuses polémiques, la presse coloniale se déchaîne, Albert Londres fut accablé de toutes les insultes de l’époque.

     Le gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) se voit même contraint d’organiser un " voyage de presse " pour journalistes et parlementaires afin de combattre l’effet produit par les dénonciations de Londres. Ce dernier s’est défendu avec cette phrase célèbre : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ".


Le point de vue d’Albert Londres

     Une remarque importante est qu’Albert Londres, contrairement aux dires qu’on peut trouver sur Internet, n’est pas anti-colonialiste. En fait, il ne critique ni les colons ni le système mais la méthode. Il critique la violence de la colonisation sur les populations locales sans pour autant prendre position pour le retrait de la France et l’indépendance des territoires coloniaux. De plus, son indulgence pour les " indigènes ", voire son amitié et sa solidarité sont mêlées à un certain paternalisme et sa vision personnelle est celle d’une forme d’inculture africaine. Ce côté d’Albert Londres est en fait le reflet de l’air du temps, du colonialisme. Cependant, il est quand même en avance sur son époque en ce qui concerne le traitement des populations locales.


Terre d’ébène, forme et résumé
 

     Albert Londres est un journaliste et Terre d’ébène, un reportage. Pourtant, la forme est très littéraire, on dirait presque un roman. Pierre Assouline, auteur de Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter, dit d’ailleurs : "C’est un littéraire, dans la plus noble acception de terme. S’il a choisi ce type d’écriture, c’est au départ par dépit de poète."

     Terre d’ébène raconte le périple d’Albert Londres qui va sillonner l’Afrique " française " pendant quatre mois. Il arrive tout d’abord à Dakar, au Sénégal, où il voit les effets de la fièvre jaune sur les colons. Ensuite, il passe par Bamako, au Soudan, où il rencontre un coiffeur très singulier se nommant Tartass. C’est là aussi qu’il voit, pour la première fois, la pratique qu’il appelle le " moteur à bananes ". Il passe ensuite par la brousse où il rencontre un commandant local et fait connaissance avec la justice coloniale. Il arrive, par la suite, à Tombouctou, au Niger, qu’il qualifie d’" amas de terre grisâtre et mal battue ". Il fait une rencontre très importante dans cette ville, celle de Yacouba, ancien missionnaire qui a voulu rester vivre à Tombouctou. Apres le Niger, c’est au tour de Ouagadougou qu’il nomme " ville de la lune […] sur la route de rien du tout " où il fait la rencontre du roi local. Il passe ensuite par Bouaké, en Côte d’Ivoire, où il s’aperçoit de la véritable pratique du marché au coton, et aussi dans la forêt où il rencontre les coupeurs de bois. Puis il est allé à Porto-Novo, au Dahomey, au Gabon, et enfin au Congo où il voit le drame du Congo-Océan.

     Ce n’est cependant pas un récit de voyage. Albert Londres est un journaliste et toutes ses descriptions servent à vraiment nous montrer les malheurs de l’Afrique. Il s’agit d’un réquisitoire. 


Terre d'ébène
, un réquisitoire

     En effet, c’est pendant ce périple qu’Albert Londres va s’apercevoir de la réalité des pratiques coloniales françaises et s’insurgera contre elles. Il se prononce " contre ceux qui font de la civilisation à tâtons ".

     Pour décrire les petits scandales de cette vaste terre, Albert Londres utilise un humour cynique et très décalé. Il se sert également d’un style énergique et proche du style oral pour pouvoir nous interpeller. Cependant, le ton se fait plus grave lorsqu’il se penche sur les cas les plus dramatiques et promet ainsi à " Monsieur le ministre des colonies des photographies qu’il ne trouvera pas dans les films de propagande ". Il ne cache pas son dégoût devant l’exploitation monstrueuse des Africains et pour accentuer sa dénonciation, il invente l’expression " moteur à bananes ". Albert Londres veut nous faire prendre conscience que l’esclavage n’a jamais été aboli, mais en fait remplacé par le travail forcé. En effet, les villages devaient fournir des travailleurs pour la construction des routes et des voies ferrées ou pour la culture du coton. Dans les années 1920, la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Tchad et la Centrafrique furent de véritables réservoirs de main-d’œuvre pour les compagnies concessionnaires et pour l’administration coloniale. Les chefs de canton qui résistaient étaient tués ou torturés. Albert Londres se penche aussi sur le cas des métis rejetés de tout côté et ne trouvant de place nulle part. Mais un des passages les plus terrifiants est sûrement celui des coupeurs de bois. On est littéralement horrifié pas les descriptions des pratiques inhumaines des chefs de chantier sur les coupeurs, par l’extermination de populations entières au nom de l’exploitation des forêts et de la mise en valeur du territoire, par les pratiques de paiement car le coupeur a le plus souvent comme salaire en fin de mois…une dette. Le drame, cependant, atteint son apogée avec la construction du chemin de fer Congo-Océan devant relier Brazzaville au port de Pointe-Noire. La description d’Albert Londres nous atterre et nous horrifie devant ce massacre organisé. Le chantier a été en fait confié à la compagnie de travaux publics Les Batignolles. Huit mille hommes ont été mis à sa disposition ; ces recrutés étaient embarqués sur des chalands, trois cents par trois cents, entassés. Sur trois cents, il en arrivait, en moyenne, deux cent soixante. Puis, au lieu d'être amenés à Pointe-Noire par le chemin de fer belge, ils devaient s’y rendre à pied, le ravitaillement était aléatoire. Là-bas, les conditions de travail étaient affreuses, le nombre de morts inimaginable.


Conclusion

     Malgré les dénonciations virulentes d’Albert Londres ou de personnes comme André Gide, il fallut attendre 1946 pour que l’Assemblée constituante abolisse le travail forcé, encore que ce dernier ait été pratiqué jusqu’en 1955 dans le cercle de Tambacounda, au nord-est du Sénégal.

Antoine, A.S. Bib

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commentaires

Elisabeth D 11/05/2011 18:51


J'ai lu Terre d'ébène en janvier dernier. Il m'a mis très mal à l'aise : peut-être cet "humour cynique et très décalé" comme vous l'écrivez, que j'ai pris au premier degré sans en comprendre le
sens ? Je prendrai le temps de le relire , avec davantage de recul, pour ne pas rester sur cette vision apocalyptique d'une Afrique sans espérance. Mais munie du "Petit précis de remise à niveau
sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy", j'ai un bon guide pour l'Afrique d'aujourd'hui.


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