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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 09:16

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Duong THU HUONG
TERRE DES OUBLIS, 
éditions Sabine Wespieser, 2006,
Rééd. Livre de poche.

 











I.  Une brève histoire du Viêt Nam et de sa littérature


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Voir le siteNguyen-trong.com pour plus d’informations

On distingue trois grandes périodes dans l’histoire du Viêt Nam :


1.  Des origines jusqu’à 111 av J. C.

     Les débuts de la nation remontent à une période semi-légendaire qui fait débuter les origines de la race dans la nuit des temps quand le roi Lac-Long de la lignée des dragons se maria avec une immortelle, Au-Co, descendante des génies de la montagne. Elle donna naissance à 100 garçons beaux et forts qui fondèrent 100 principautés Viet réparties sur une zone très vaste, depuis le fleuve Rouge au Nord jusqu’au Champa au Sud, et de la mer de Chine à l’Est jusqu’au Tseu Chouan à l’Ouest (actuel Laos).


2.  De 111 av J. C. jusqu’à 938 apr. J. C.

     Le pays connaît environ 1000 ans de domination chinoise, entrecoupée de mouvements sporadiques et nombreux de révolte et de tentative d’indépendance. C’est une période de sinisation du pays.


3.  Indépendance nationale, de 939 à aujourd’hui

    En 939, victoire de Bach Dang qui donne l’indépendance au pays. Les 10 siècles suivants, 8 grandes dynasties vont se succéder avec quelques incursions chinoises au début du XVe s.

     À partir de 1428, avec la dynastie Lê (1428-1789), on assiste à un développement très marqué de la littérature et des études historiques et géographiques. Les ouvrages sont écrits en caractères chinois (idéogrammes). Les écrivains les plus renommés du Viêt Nam ont vécu à cette période très riche qui apporte aussi le triomphe du Confucianisme et l’introduction du Christianisme par des missionnaires Européens.

     Les premiers échanges avec des commerçants et des aventuriers ont lieu.

     Le père Alexandre de Rhodes crée un système de transcription quôc-ngu (utilisation de l’alphabet romain pour retranscrire les idéogrammes) lors de son séjour au Viêt Nam entre 1624 et 1645.

     Des dissensions Nord-Sud reprennent de 1627 à 1775, puis il y a réunification du pays.

     Le royaume s’appelle Viêt Nam de 1804 à 1820, puis Dai Nam jusqu’à l’arrivée des Français. En 1862 et 1874 signatures d’accords plaçant le pays sous tutelle française.

     Là le pays est divisé en trois régions : la Cochinchine, colonie directement gouvernée par la France, le Tonkin et l’Annam qui deviennent des protectorats (l’empereur garde un pouvoir symbolique).

     À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Viet Nam accède à l’indépendance mais cela reste sans valeur sur le plan international. Il faut attendre juin 1954 pour que le gouvernement français avalise l’indépendance. Mais un mois plus tard, la Conférence de Genève décrète la scission du territoire national en deux portions à peu près égales le long du 17e parallèle. Le Centre et le Nord du Viêt Nam deviennent la République Démocratique du Viêt Nam, et le Sud l’État du Viêt Nam puis la République du Viêt Nam en 1955. Le 1er novembre 1963 une grande révolution de l’armée et du peuple instaure la 2e République.

     Intervention des USA, guerre, puis Accords de Paris en 1973 et fin de la guerre avec la chute de Saigon en 1975.

     En 1976, proclamation de la république socialiste du Viêt Nam.

     En 1986 début d’une certaine ouverture du pays c’est le Doi Moi, c’est-à-dire le Renouveau décidé par le Parti. Il vise à essayer de redonner une crédibilité internationale au pays. Mais on commence alors à dire tout haut ce qu’on pense tout bas. De jeunes écrivains font leur apparition. La violence des critiques met directement le régime en cause. Le pouvoir réagit alors par la répression.


L’importance de la littérature au Viêt Nam :

     " La place de la littérature dans la civilisation vietnamienne est énorme pour deux raisons : la première a une origine nationale et la seconde étrangère. Le Viêt Nam a une culture très ancienne mais cette grande civilisation n’avait pas d’écriture propre. Le savoir oral se transmettait par une forme d’art populaire appelé le " ca dao " (chants populaires), une poésie à la rythmique typiquement vietnamienne chantée à travers les différentes régions. Cette langue archaïque représente la moitié de la langue vietnamienne. C’était une langue formée d’adages que les Vietnamiens utilisaient souvent pour exprimer une idée. Le principe ? Recueillir la tradition populaire pour ensuite l’enrichir, d’où l’importance de la littérature qui véhicule la tradition et la fait évoluer et vivre. La seconde moitié de la langue vietnamienne vient du chinois. N’oublions pas que les Chinois ont occupé notre pays pendant 10 siècles. Or, dans la culture chinoise l’ " honnête homme " est le lettré. Pour les Vietnamiens, c’est celui qui paye sa dette de vie, autrement dit celui qui doit s’engager dans la société pour devenir un véritable être humain. Conclusion : au Viêt Nam, il n’y a pas de frontière entre la littérature et la politique à cause de cet engagement nécessaire du lettré. Cela explique la grande estime dans laquelle les Vietnamiens tiennent les poètes et les écrivains. Le pouvoir les craint pour cette même raison. "

Extrait d’une entrevue accordée par Phan Huy Duong traducteur des romans de Duong Thu Huong et directeur de la collection " Vietnam " aux éditions Ph. Picquier jusqu’à peu.


II.  L’auteur et son œuvre

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     Elle est née en 1947 et a été témoin des atrocités de la réforme agraire dans les années 55/56. En 1967, elle part sur le front au niveau du 17e parallèle (la région la plus bombardée pendant la guerre) pour intégrer un groupe de combattantes dont la tâche est de " chanter plus fort que les bombes " et d’évacuer morts et blessés du front. Elle va y rester une dizaine d’années et c’est là qu’elle va écrire ses premiers textes et poèmes qui chantent l’espérance et la liberté.

     Elle va se marier contre son gré (son futur époux menace de la tuer si elle refuse de l’épouser) et avoir deux enfants.

     Après la guerre, de retour à Hanoi elle se consacre à l’écriture comme scénariste et écrivain.

     Elle participe à la renaissance littéraire vietnamienne dans les années 80 comme Nguyen Huy Thiêp, Pham Thi Hoài et Bao Ninh. Elle publie de nombreuses nouvelles marquées par son désir d’authenticité. En 1985 elle écrit un livre pour enfants Itinéraire d’enfance, sorti en France en 2007, qui est très autobiographique. En 1987, elle prend la défense des intellectuels malgré les intimidations du pouvoir et publie Au-delà des illusions, roman qui dénonce abus de pouvoir et mensonges des communistes vietnamiens. En 1988 grand succès de ce roman qui tire à 100 000 exemplaires. Dans le même temps elle continue à réclamer toujours plus de démocratie pour son pays.

     A partir de 1990, son nom devient tabou et ses livres introuvables dans son pays. Ils sont soit retirés de la vente, soit tirés en nombre très limités et donc tout de suite épuisés.

     Pourtant elle a continué à être très lue et à écrire. En 91 elle est emprisonnée suite aux problèmes rencontrés après avoir écrit les Paradis aveugles en 1988, livre qui dénonce à travers la fiction les abus commis par la réforme agraire des années 50. Des écrivains français et américains prennent sa défense et elle est mise en résidence surveillée à Hanoi. Ce qui ne l’a pas empêchée de continuer à écrire et à faire passer ses romans en France de manière à pouvoir être publiée. Ainsi, deux de ses romans parus en France – Roman sans titre et Myosotis - ne sont jamais sortis au Viêt Nam. Elle a depuis ouvert la voie à d’autres romanciers vietnamiens qui n’osaient pas publier et qui sont aujourd’hui reconnus et appréciés dans leur pays.

     Toutes ses difficultés n’ont jamais altéré son courage et sa grande détermination. Son œuvre laisse entrevoir le désir d’apporter une contribution aux changements qu’elle juge indispensables à son pays. Elle vit en France depuis 2006.

     Aujourd’hui les choses changent et une nouvelle génération d’écrivains apparaît, qui n’a pas connu la guerre.


III.  Bref résumé de Terre des oublis

     Le roman se met très vite en place. Dès les premières pages, Miên qui coule une vie heureuse avec son mari Hoan au Hameau de la montagne, a la désagréable surprise, en rentrant d’une journée en forêt, d’apprendre que l’homme qu’elle a épousé 14 ans plus tôt et qui est donné pour mort à la guerre depuis plus de 10 ans, est arrivé au village.

     Et le vétéran Bôn réclame sa femme. Nous sommes juste à l’après-guerre et tout le pays acclame ses héros à qui tous les honneurs sont dus.

     Miên ne veut pas quitter l’homme qu’elle aime et de qui elle a eu un enfant pour retourner vivre avec celui qui est devenu pour elle un inconnu, avec qui elle n’a partagé que quelques semaines. Mais la pression des autorités, de son entourage font que rapidement elle comprend que là est son devoir et qu’elle doit s’y soumettre.

     A travers ces trois destins, Duong Thu Huong met en scène l’impuissance tragique de ces gens, leur incapacité à prendre leur vie en main, liée au dictat du pouvoir, aux traumatismes de la guerre, à la pesanteur du respect de coutumes souvent archaïques, non écrites, mais toutes-puissantes car établies depuis des temps immémoriaux.

     Le roman est construit de manière simple, à trois voix, chacune nous racontant son histoire, ses doutes, ses envies, ses douleurs. Grâce à cette mise en scène des personnages, qui sont évoqués indépendamment pour mieux se retrouver ensuite dans leur histoire commune, on mesure bien leurs déchirures individuelles ou collectives. Le style de l’auteur, la sobriété de son écriture, la beauté évocatrice des paysages, le rythme, la musique et les odeurs en font un roman très attachant. Dans son écriture elle mêle avec art le conte, le roman d’amour, les descriptions minutieuses du quotidien des villages de montagne, de la vie citadine, les dictons anciens et les recettes de cuisine.

     Révolte, colère, lâcheté, chagrins, déchirures et surtout beaucoup d’empathie sans mièvrerie ni pathos dans ce beau roman qui se dévore sans peine, malgré ses 800 pages, et dont je vous laisse le plaisir de découvrir la chute.


IV. Les thèmes récurrents de l’œuvre

     Dans toute son œuvre ce qui fascine, c’est la sincérité qui transparait à chaque ligne. Dans ce pays de non-dits, elle a l’art de dire la vérité. Avec une sorte de fausse naïveté elle dresse un tableau sévère du régime, du poids des traditions, de la place de la femme dans la société.

     Son écriture est sobre, lyrique, poétique, très évocatrice des couleurs et odeurs de ce pays qu’elle aime. Sa manière à la fois pudique et naturelle de nous parler des relations amoureuses porte en elle une luminosité et une sensibilité certaine. On y trouve le côté respectueux de la tradition mais aussi un refus des préjugés, des conceptions anciennes et des règles morales sans fondement, des pressions sociales qui inhibent totalement le peuple vietnamien et gangrènent la vie quotidienne. Ceci est le cœur du roman Terre des oublis, mais on le retrouve dans aussi dans ses autres romans (à part Itinéraire d’enfance).

     La guerre se retrouve aussi toujours plus ou moins en filigrane dans les romans. Mais on y trouve aussi bien la difficulté à vivre des vainqueurs que des vaincus. Ainsi dans le passage de Terre des oublis où, pour chasser fantômes et démons qui le poursuivent dans la jungle après l’attaque de la colline où toute sa compagnie a été tuée, Bôn traîne derrière lui le cadavre de son supérieur et ami durant une semaine, tandis que les vautours rodent autour de lui. Il y a une puissance narrative, et dans le même temps un côté onirique dans ce texte.

     Il est toujours question d’hommes et de femmes dépassés par leur destinée et qui, contre l’adversité essayent de tenir debout. Par ce côté-là, on peut dire que l’auteur tend à l’universel.


V.  La traduction de Phan Huy Duong

     Je pense que toute la force de la traduction des romans vietnamiens par Phan Huy Duong vient du fait qu’il a une parfaite maîtrise des deux cultures.

     Il nous fait partager toute la poésie de l’écriture vietnamienne en prenant le parti de retranscrire mot à mot les dictons qui émaillent le récit avec parfois une note explicative succincte en bas de page. Quelques termes ne sont pas traduits mais cela ne gêne en rien la compréhension du roman.

" L’apport de l’écriture latine dans la langue vietnamienne a apporté une forme de pensée analytique opposée à l’écriture en idéogrammes ".

" Parfois en traduisant des phrases mot à mot, du vietnamien vers le français, je tombe sur des phrases syntaxiquement correctes. "

" Il n’y a pas de concordances entre les concepts. Les rapports entre les hommes et leur environnement diffèrent selon les pays. La langue vietnamienne est tellement musicale qu’il y a des centaines de mots pour qualifier une chose quand en français le même mot n’a que deux ou trois synonymes. En vietnamien le mot traduit un son réel ou des sensations charnelles…Dans la structure de la langue, il y a le métissage (vietnamien, chinois, français). La conjugaison française est liée au temps universel. La langue vietnamienne est extrêmement liée au contexte… "

Extraits d’un entretien du Webzine Eurasie avec Phan Huy Duong en date du 14 septembre 1998.

N.B : Sur le site Eurasie.net vous pourrez consulter une interview de Kim Lefèvre (Métisse Blanche) ainsi que l’entretien complet de Phan Huy Duong à propos de la littérature vietnamienne et de la traduction. On y trouve aussi les dernières parutions de littérature asiatique.

Site Sabine Wespieser

Soline, A.S. Ed. Lib.

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commentaires

La librivore 03/06/2010 20:26


Encore un article passionnant, un travail d'analyse et de synthèse important, et une documentation fouillée. Votre article est une référence sur ce roman.


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