Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 18:44
Fiches de Matthieu et Pauline

" I shall be gone and live, or stay and die. " Shakespeare

bouvier.jpeg
Biographie :

Né en 1929 à Genève, Nicolas Bouvier y meurt en 1998.

Son père est bibliothécaire, ce qui explique le fait qu’il ait lu très jeune tout Jules Verne, Stevenson, Jack London, Fenimore Cooper… D’après lui, l’envie de " grandir et déguerpir " le prit dès l’âge de 8 ans.

De plus, il le dit à Jacques Meunier : " J’ai été élevé dans un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l’aspect émotif de l’existence était sévèrement géré. " C’est plus qu’il n’en faut pour avoir des envies de départ.

Nicolas Bouvier suit néanmoins des études de lettres et de droit, et s’initie au sanskrit et à l’histoire médiévale. Il semble alors promis à une brillante carrière universitaire. Mais il choisit de prendre la route, " pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare. "

A partir de ce moment, Nicolas Bouvier fera tout pour échapper à l’ethnocentrisme à l’occidentale.

En 1946, le jeune Nicolas Bouvier, 17 ans, part déjà seul pour l’Europe du Nord.

C’est en juin 1953 qu’il prend le départ dans une improbable Fiat Topolino avec son ami peintre Thierry Vernet, en direction de l’Inde. Notons que les deux compères entreprennent ce voyage vingt ans avant les hippies ! Mais ils ne font pourtant que suivre l’exemple d’Ella Maillart, compatriote de Bouvier et pionnière parmi les grands voyageurs, partie dans les années 1930 vers Moscou puis l’Anatolie, et le reste de l’Asie…

Le voyage de Bouvier et Vernet suivra un autre itinéraire : partis de Belgrade, ils traversent la Macédoine, la Grèce, la Turquie, l’Iran (où ils passent l’hiver, à Tabriz), puis le Pakistan, l’Afghanistan, pour arriver enfin au Khyber Pass, les portes de l’Inde, un an et demi plus tard.

Tour à tour écrivain, poète, photographe-iconographe, professeur, guide touristique en Chine, etc., Nicolas Bouvier obtient le Grand Prix Ramuz pour l’ensemble de son œuvre en 1995.

Bouvier02.jpeg
Bibliographie (non exhaustive) :

- L’Usage du monde, 1963

- Le Poisson-scorpion, 1981

- Chronique japonaise, 1975

- Journal d’Aran et d’autres lieux, 1990

- Le Dehors et le Dedans, 1991

- Le Hibou et la baleine, 1993

- Les Chemins du Halla-San, 1994

- Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, 1997

  

L’Usage du monde :usagedumonde.jpeg


L’écriture

Le langage utilisé par Nicolas Bouvier est précis, très travaillé et poétique.

Il accorde une grande attention aux détails, et fait une place importante à l’émerveillement continuel. Il laisse son esprit accessible aux milles choses simples qui l’entourent. Les sens ont donc une importance capitale dans son œuvre.

Ses mots traduisent sa sensibilité à fleur de peau, au sens propre du terme, et une présence au monde intense. Ce qui entraîne souvent des digressions très substantielles.

En effet, L’Usage du monde peut être décrit comme une suite de scènes et de tableaux pris sur le vif. Les couleurs se font d’ailleurs éclatantes, et leur description est parfois très minutieuse, comme pour ces différents bleus : profond en Anatolie, plus léger en Perse…

Nicolas Bouvier tente également de toucher à la fameuse altérité culturelle par le biais des mots qu’il emploie : samovar, tchaîkane, et d’autres expressions glissées au fil du texte en français ne sont pas toujours expliquées, ce qui met le lecteur aux prises avec l’inconnu que le voyageur côtoie tous les jours.

Par ailleurs, la langue de Bouvier peut être qualifiée de musicale, notamment grâce à sa légèreté et sa fraîcheur. Notons que la musique fait partie intégrante du voyage. Il le dit en 1998, quelque temps avant sa mort : " Pour moi une vie sans musique, ça n’aurait pas grand sens. " Il a d’ailleurs enregistré au long de son chemin différents morceaux plus ou moins traditionnels, qui sont regroupés aujourd’hui dans le CD Poussières et musiques du monde.

Fraîcheur de l’écriture donc, mais cela cache un long travail de maturation, de recherche des mots justes. En effet, L’Usage du monde n’est publié qu’en 1963.

La lenteur est une clé non seulement de l’œuvre mais aussi de la vie de l’auteur.


La lenteur

" Assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur. "

" Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. "

Nicolas Bouvier souhaite laisser la place à tous les hasards lors du voyage.

Il fait même l’éloge de la dérive : d’après lui, l’abandon aux choses est synonyme de passivité en Occident, alors qu’en Asie il s’agit plutôt de suivre le courant vital et de se laisser porter par lui.

C’est en prenant le temps que l’on peut espérer toucher à l’essentiel.

 

Mais toucher à l’essentiel sous-entend aussi se détacher de tout le reste.


Le dépouillement

Nicolas Bouvier prône le dénuement, autant intellectuel que physique. Pour être présent au monde, il faut se tenir dans un état de naïveté, d’innocence calculée. Ainsi Bouvier cite Henri Michaux : " Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences. "

En effet, voyager sans préjugés est la condition nécessaire pour être touché par ce et ceux que l’on rencontre. De plus cette phrase rappelle l’insoumission, le refus de Bouvier d’entrer dans la " niche où veut nous mettre la société. "

Pour lui, le dépouillement procure à la fois la liberté et l’émotion, dont ne sont pas dépourvues les scènes où les voyageurs partagent des choses simples avec les habitants des lieux qu’ils traversent : du thé, de maigres victuailles, des cigarettes, ou simplement le silence. Pour Bouvier, les exemples à suivre sont ceux de la femme qui applaudit en riant lorsque sa maison s’écroule sous le poids de ses invités, et de l’homme qui, sans même passer prendre une chemise, accompagne les deux voyageurs pendant plusieurs semaines.

" La route, c’est une école de l’appauvrissement et non de l’enrichissement. "

Partir signifie prendre un risque ; les moments difficiles seront les bienvenus, ils construisent le voyageur.

" La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir. "

" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. "

Voyager est donc pour Bouvier une ascèse consentie, qui dégonfle l’ego et nous rappelle qu’on n’est rien.

A la fin de l’œuvre, le voyageur arrivé à son but et émerveillé par la splendeur du paysage écrit ceci :

" Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. "

Et de conclure avec une citation d’Emerson :

" Une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions. "

Le dépouillement est ici un moyen de se remettre à la mesure du monde.

Quant à l’approche du Vide faite par Bouvier, elle est à relier avec la pensée de la Mort. Cette pensée de Mort est présente dans l’ensemble des œuvres de l’auteur, pour qui voyager est apprendre à mourir.

On notera dans la biographie de l’auteur une importante dépression à Ceylan en 1956, qui donnera naissance au Poisson-scorpion.

L’évocation de cette Mort exclut cependant le pathos. Bouvier critique en effet la discrétion exagérée de l’Occident à l’égard de cette question. Pour lui, cet ultime instant de dépouillement est seulement susceptible de curiosité.

  

Conclusion

Ce voyage selon Nicolas Bouvier, bien différent du tourisme ou du loisir, n’est néanmoins pas une fuite de soi, mais bien plutôt une quête. Quête de soi et de la diversité de l’Autre.

A lire, donc. Lentement.

Matthieu, A.S. Bib.

 




Nicolas Bouvier, chroniquejaponaise02.jpeg.jpg
Chronique Japonaise
Payot, 1989

 

Nicolas Bouvier est né prés de Genève en 1929, il est mort en 1998. Il fait partie des écrivains voyageurs les plus connus aujourd’hui, il est parti très tôt sur les routes, il est passé par l’Irlande, l’Afghanistan, la Chine ou encore le Japon où il est allé trois fois à partir des années 1950. Poète, il mêle envie de découvrir et nostalgie de sa patrie, surtout quand il se retrouve à l’autre bout du monde et se heurte pour de bon à une culture qu’il ne parvient pas à comprendre et qui ne lui ouvre pas facilement les bras. Il parle ainsi du voyage en général et de la découverte de l’Autre : " Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu autant rester chez soi. " Voilà qui résumé parfaitement le sentiment que l’on ressent à la lecture de son récit.


Chronique Japonaise


Il évoque donc une civilisation qu’il juge trop méconnue des Occidentaux, de la création du Japon et des kami, issus de l’union des dieux jumeaux Isanagi et Isanami, jusqu’à l’ère Meiji, deuxième phase d’ouverture du Japon à l’Occident. L’histoire passe sans heurts du mythe à la réalité, des kami à la rencontre entre Chinois et Japonais, puis entre Japonais et Portugais. La lecture de ce texte n’est faite que de rencontres, de mélanges, des armes aux cultes chrétiens, bouddhistes et finalement shintoïstes, de la langue à la musique ; Nicolas Bouvier et le lecteur ne peuvent alors qu’être impressionnés par la capacité d’absorption et d’adaptation des Japonais, qui tirent le meilleur de ce qu’ils découvrent de gré ou de force, sans toutefois perdre leur identité.


Par delà l’Histoire, Nicolas Bouvier nous livre son histoire à lui ou comment, en 1955, fraîchement débarqué au Japon sans argent en poche ni projets en tête, il a connu beaucoup de difficultés dans un pays dont il connaît encore peu de choses et qui se méfie toujours un peu des étrangers. Ainsi aura-t-il du mal à se loger, à se nourrir aussi, meilleur moyen, avouera-t-il plus tard, de s’acclimater à la nourriture japonaise la plus déstabilisante. Il mêle ses propres témoignages, comme celui de son année passée dans le quartier d’Araki-Chô, quartier populaire bien loin du Tokyo que l’on s’imagine aujourd’hui, ou le moment où il a enfin compris la portée du théâtre No, à des témoignages extérieurs : anonymes ou pas, professeurs d’université, jardinier, logeur, étudiant, paysan… Nicolas Bouvier lui-même a connu deux Japon : dans les années 1950, le pays n’avait encore rien du pays fiévreux, occidentalisé, que l’on connaît aujourd’hui. Quand il revient dans les années 1960, Tokyo ne lui plaît plus et on voit pointer déjà le Japon de maintenant. Ainsi ressent-on sa mélancolie en filigrane dans le texte. Il est revenu habiter à Kyoto avec femme et enfant, lesquels sont repartis quelques années plus tard, pour des raisons personnelles mais aussi parce que, de l’avis de Bouvier, sa femme ne s’est jamais sentie chez elle au Japon.


Cette diversité illustre parfaitement le sentiment récurrent de Nicolas Bouvier de n’être qu’un étranger et surtout de le rester, sentiment qui reste toujours en arrière-plan dans le récit. Cela va jusqu’à la frustration, jusqu’à la colère, même, de ne pas pouvoir comprendre, de se heurter à des comportements, des regards, des questions souvent futiles et parfois hostiles, comme si les Japonais n’éprouvaient pas le même désir que lui d’en apprendre le plus possible sur l’Autre en face de soi. Le passage sur la fête des Fleurs au village de la Lune que rapporte Bouvier en est le meilleur exemple. Durant cette nuit où les paysans japonais vont célébrer les kami, Bouvier va assister à des scènes improbables, tantôt touchantes, tantôt grinçantes, et où les gens vont considérer le voyageur qu’il est comme un étranger perdu mais intéressant, qu’il faut alors éloigner, ou au contraire exhiber ; au moins attirer son attention.


Le passage dans lequel Nicolas Bouvier évoque Hokkaidô est un moment clé du livre. Le voyageur semble enfin être en paix dans ces terres froides et, au moment où il les parcourt, encore vides d’hommes ou presque ; il semble avoir trouvé ce qu’il cherchait au Japon, loin de " l’âme du Japon " que réclamaient des touristes croisés à Kyoto. Par delà l’histoire de l’île, peuplée par les descendants des Aïnous, habitants originels de l’île venus des steppes russes, de ses relations tendues avec l’extérieur (la Russie et le conflit qui couve encore à propos des îles Kouriles) mais aussi l’intérieur du pays (pendant longtemps, les Japonais avaient du mal à considérer les habitants de Hokkaidô comment appartenant à Yamato), Bouvier nous parle d’une terre apaisante. Aujourd’hui l’île est devenue un des lieux de vacances de prédilection des Japonais, des Tokyoïtes surtout, et des populations urbaines en général, et le mouvement est déjà amorcé quand Nicolas Bouvier va, comme eux, se ressourcer véritablement à Hokkaidô. " Il y a dans ce décor […] une immatérialité qui répète sans cesse : faites-vous petit, ne blessez pas l’air " ; ainsi résume-t-il les paysages et l’ambiance toute entière qui règne sur l’île.


C’est la mélancolie qui nous gagne à la lecture de Chronique Japonaise, plus que l’émerveillement de découvrir ce qu’est le Japon et ce que sont les Japonais, depuis l’origine de leur histoire. On apprécie, comme lui, les paysages découverts et véritablement ressentis, les tranches de vie des Japonais, pans du passé ou perspectives du futur, présent ancré dans un quotidien que parfois Bouvier semble désorganiser par sa seule présence. Mais on reste aussi perdu que lui face aux Japonais eux-mêmes, au regard qu’ils portent sur leur propre culture, regard inaccessible à l’occidental malgré tous ses efforts, de même que Bouvier a fini par manquer de mots et de force pour tenter de s’y immerger totalement. Et c’est presque avec un sentiment de défaite qu’il quitte le Japon et que l’on referme le livre. Il dira de ce pays après son départ : " Le Japon est un apprentissage du peu. Il n’y est pas bien vu d’occuper trop de terrain. "

est issu d’un premier écrit, Japon, qui date de 1967. Le livre est à son image, récit attendri ou amusé des légendes et de l’histoire japonaise, témoignages parfois amers de sa solitude, quand la curiosité et la volonté de comprendre laissent parfois la place à la mélancolie.

Pauline, A.S. Ed.-Lib.


Site hommage à Nicolas Bouvier

 Interview de Nicolas Bouvier

Voir aussi dossier sur Nicolas Bouvier dans Le Magazine littéraire de février 2008.

Bio-bibliographie sur le site de l’Armitière.

Partager cet article

Repost 0
Published by Pauline et Matthieu - dans littérature de voyage
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives