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10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 22:29

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Michel LEIRIS
L’Afrique Fantôme
Gallimard (1988)
Collection Tel 
655 pages

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Portrait de Leiris par Bacon

L’Afrique Fantôme est considéré à juste titre comme le premier livre important de Michel Leiris, il entame une série de récits sur l’Afrique commencée en 1931 et que l’auteur achèvera en 1967 par Afrique noire. Ce livre publié en 1934 est constitué comme un journal de bord, écrit au jour le jour et dans lequel Leiris note fidèlement le déroulement de son périple au sein de l’expédition Dakar- Djibouti dans laquelle il s’engage en tant que secrétaire archiviste. Cette mission ethnolinguiste a pour but de compléter les collections du musée ethnographique du Trocadéro. Elle est menée par Marcel Griaule ; Eric Lutten et Marcel Carget sont deux collaborateurs permanents. L’Afrique Fantôme résume les 369 jours que Leiris passera sur le continent africain. Il est primordial d’étudier comment ce livre va permettre une synthèse entre deux activités, l’ethnographie et l’autobiographie, annonçant ainsi sa future autobiographie L’Âge d’homme. En effet, ce journal donne à voir un homme qui chemine dans son propre univers puisque Leiris attache presque moins d’importance à décrire l’Afrique qui devient alors un simple décor qu’à faire part au lecteur de ses moindres impressions personnelles, de ses obsessions sexuelles et de ses rapports avec les Africains… Le livre se compose de deux parties symbolisant deux étapes importantes, le voyage dans les terres colonisées puis la découverte de la véritable Afrique après le franchissement des frontières de l’Éthiopie. Mais avant tout Leiris montre à quel point cette expédition aura été pour lui une expérience humaine intense, le lecteur est constamment pris par le texte. Par ailleurs, ce livre fera scandale lors de sa parution puisque l’auteur dévoile la façon dont lui et les autres membres de la mission se sont emparés de certains objets, mais c’est surtout le vol de Konos (fétiches auxquels les Africains accordent d’immenses pouvoirs) qui marquera le plus et ralentira les expéditions suivantes jetant un discrédit sur ce genre de mission.

 

Le livre se découpe en deux parties, d’abord l’Afrique coloniale avant le passage de la LEIRISMASQUEDOGON.jpegfrontière éthiopienne correspond à l’immersion difficile de l’auteur dans les terres africaines, les pays se succèdent rapidement, le journal se résume surtout à la description des collectes de données. Ensuite Leiris va découvrir la véritable Afrique libre et sauvage. Le voyage va durer deux ans, du 31 mai 1931 au 6 février 1933, et consiste en une traversée de l’Afrique d’est en ouest. Leiris ne se fixe qu’un but, celui de parvenir à se détacher des préjugés et des valeurs de l’Europe et de pénétrer la vérité africaine. En réalité cette expédition lui permettra surtout de devenir par la suite un ethnographe confirmé. Le style du récit est très simple puisque l’auteur n’utilise presque que des phrases courtes et n’utilise que des descriptions segmentées et nominales pour n’aller qu’à l’essentiel, opérer une dissection précise de ce qu’il voit afin de faire ressortir un sentiment de forte lucidité et non pas se lancer dans un portrait littéraire de l’Afrique ; c’est la raison pour laquelle ce livre ne peut être qualifié de récit de voyage. Michel Leiris tient avant tout à rester objectif.


L’Afrique fantôme
est écrit et tenu comme un journal de bord, ce qui permet à l’auteur d’employer le ton de la confidence pour faire entrer son lecteur dans le voyage. Par ailleurs il est difficile de faire une étude des multiples styles présents dans ce livre puisque Michel Leiris passe d’une tonalité froide et neutre à une tonalité passionnée, exaltée et lyrique lorsqu’il croit découvrir et toucher la véritable Afrique, au passage de la frontière éthiopienne, le 17 avril 1932 : " Voici enfin l’Afrique, la terre des 50° à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues. La haute silhouette du maudit famélique qui toujours m’a hanté se dresse entre le soleil et moi. C’est sous son ombre que je marche. Ombre plus dure et plus revigorante aussi que le plus diamanté des rayons." Ici le regard et les mots de l’ethnologue s’effacent pour faire place au poète.


Les styles de récits varient également comme si l’auteur ne parvenait pas, dans un premier temps, à se fixer sur un genre ; le récit prend tour à tour la forme d’un journal de bord puis d’un carnet de recherche et d’un journal intime. C’est peut-être pour se rapprocher au plus prés de l’objectivité qu’il ne veut pas se fixer ; il cherche probablement le meilleur moyen de rapporter l’essentiel, d’autant que ce journal passe du plan religieux au plan sensuel et sexuel, puis du plan social au plan politique, ce qui peut expliquer ces différents changements d’écritures. Il faut également noter qu’il n’y a aucune trace de récit dominant ; plus que cela, c’est la quête qui se présente comme le fil conducteur, quête des autres dans un premier temps puis quête de soi ensuite. Cependant, même si Leiris écrit parfois avec l’ingénuité du petit garçon, œil neuf qui découvre un monde nouveau, il cherche avant tout à livrer un témoignage lucide ; il n’hésite d’ailleurs pas à mettre les pieds dans le plat en racontant des anecdotes graveleuses, ses obsessions sexuelles et en usant de mots plutôt crus, ce qui confère à cette œuvre un côté mystérieux et poétique.

 

La multiplicité des styles s’explique donc par cette recherche d’objectivité et par la dualité du livre. Certes, l’ethnologue nous donne à voir l’Afrique mais surtout Michel Leiris se donne tout entier à lire. Cependant cette mission avait avant tout une visée ethnographique, ce qui explique pourquoi l’auteur s’attarde ainsi à décrire dans les moindres détails ses rapports avec les Africains que les méthodes souvent critiquées des ethnographes.


L’ethnographe souhaite décrire cette Afrique telle qu’il la voit, mystique, par le biais des nombreuses descriptions de masques, des costumes de sorciers. La majorité des enquêtes ont pour sujet le totémisme, la circoncision et les pratiques magiques. Il faut rappeler qu’au départ l’Afrique fait rêver de nombreux auteurs par son côté fantastique, c’est ce que Leiris va chercher à démentir en s’immergeant dans cette culture et en prenant part aux rites. Il va décrire tout ce qu’il observe lors des cérémonies ; par conséquent, le récit sera fortement empreint de naturalisme. Leiris tient absolument à noter l’intégralité de ce qu’il voit, de ce qu’il fait, il prend son rôle de secrétaire archiviste très au sérieux, frôlant de temps à autre l’exhaustivité lors de ses énumérations ; il lui arrive de rendre compte des événements presque minute par minute, notamment lors de la cérémonie de possession par les génies Zar en Ethiopie dont il note minute par minute l’avancée. Il inscrit minutieusement chaque objet trouvé et chaque remarque dans son journal de bord, ce qui semble normal puisqu’il n’est à cette époque qu’apprenti ethnographe et donc pas vraiment au fait de sa mission mais aussi parce qu’il recherche une objectivité qui lui est chère et qu’il ne tient pas à omettre le principal. Cette position rend la fin du récit amusante en quelque sorte puisqu’il continue de décrire les gens qui l’entourent durant le voyage du retour comme si eux aussi constituaient une étude.


Le lecteur assiste à une immersion progressive dans l’Afrique à travers le regard presque toujours lucide de l’auteur


Cependant L’Afrique fantôme ne se limite pas au catalogue des objets trouvés : ce livre est un témoignage sur la condition de l’exercice de l’ethnographie en situation coloniale, dans lequel l’auteur dévoile avec cynisme la position ambiguë des ethnographes qui volent les objets qu’il ramènent comme les Konos. Leiris dira d’ailleurs après ce vol : " Il ne nous est pas encore arrivé d’acheter à un homme ou à une femme tous ses vêtements et de le laisser nu sur la route, mais cela viendra certainement ". Il en viendra même progressivement à regretter son rôle d’ethnographe qui l’empêche finalement de se mêler aux Africains et entre en désaccord avec l’ethnographie qui tend, selon lui, à faire des peuples des objets de musée : "Amertume. Ressentiment contre l’ethnographie qui fait prendre cette position si inhumaine d’observateur dans des circonstances où il faudrait s’abandonner." Il dénonce les méthodes de ses confrères qui transforment la prise de renseignements en interrogatoire. Pour lui, il est nécessaire de " s’immerger, de baigner dans le monde sans retenue pour renouer le contact avec la vie et être de plain-pied avec le monde, il importe de rompre avec l’intellectualité, de ne plus se distraire une plume à la main, moraliser, scientificailler. " C’est un des premiers à remettre en cause l’ethnographe universitaire qui parle sur son siége de pays où il n’est jamais allé et de personnes qu’il n’a pas réellement étudiées. Leiris est un des premiers à prôner une ethnographie de terrain et c’est une des raisons pour lesquelles son livre va au départ être mal reçu par les universitaires.


Cependant même si Michel Leiris s’embarque à bord de cette mission en qualité de d’apprenti ethnographe, il est évident que ce livre laisse une plus large place au voyageur qu’au voyage, les descriptions de l’expédition faites dans un premier temps deviennent un prétexte. L’Afrique n’est qu’un décor dans lequel l’auteur se regarde évoluer, se mouvoir et se donne tout entier à lire, d’où cette idée d’une Afrique fantôme. Il affirme d’ailleurs que son ambition aura été de décrire au jour le jour ce voyage tel qu’il l’a vécu et tel qu’il est. L’exploration se tourne petit à petit vers une dimension intérieure.


L’Afrique fantôme
a également une vocation autobiographique, l’auteur s’en expliquera au milieu du livre lorsqu’il interrompra son récit pour écrire un avant-propos justifiant la dimension autobiographique et qu’il souhaita donner au livre. Il montre qu’il lui est nécessaire de procéder ainsi puisqu’il décrit l’Afrique telle qu’il la ressent. Il cherche à montrer que ce n’est pas le continent décrit par les romanciers, que le voyage n’est pas simple, qu’il ne parvient pas totalement à s’immerger dans un monde étranger ce qui explique également qu’il finisse par centrer son récit sur lui-même alors que " le but du voyage s’estompe " et qu’il en est venu à se demander ce qu’il est venu faire ici. L’ethnographe transcrit péniblement tout ce qu’il voit et fait et l’auteur, le poète décrit les effets que cette Afrique produit sur lui, manque de sommeil, pollution nocturne, montée de violence... Cela devient particulièrement flagrant dans la deuxième partie du livre où il dépasse l’objectivité de l’ethnographe pour toucher la subjectivité en exprimant toutes ses peines et ses déceptions, or cette subjectivité va permettre au lecteur d’appréhender la complexité de la personnalité de Michel Leiris ainsi que sa vision du monde. Après le franchissement des frontières éthiopiennes, l’auteur donne l’impression d’un deuxième voyage ; pour ce faire il joue beaucoup avec le mot " enfin " qui est particulièrement redondant dans ce livre, car Leiris veut découvrir ce qu’il croyait être la véritable Afrique, fantasmagorique et magique. Selon Georges Bataille le mot enfin marque la volonté "d’escamoter le passé du voyage pour insuffler une vitalité nouvelle au récit" afin de persuader le lecteur que le voyage est toujours sur le point de commencer, de le tenir en haleine au long de ses 867 pages.  

 

Ce deuxième voyage est une descente au tréfonds de l’âme humaine ; l’auteur va vers une approche nettement plus psychanalytique, d’autant que Leiris s’est fixé pour deuxième but de se retrouver en quittant la civilisation européenne ce qui peut expliquer qu’il procède en quelque sorte à une ethnographie de lui-même. Ce voyage doit lui permettre de changer de point de vue sur lui et par la même occasion sur le monde, c’est d’ailleurs très flagrant dans les lettres qu’il envoie à sa femme restée en France (ces lettres sont disponibles dans la nouvelle édition de Gallimard). En effet, le lecteur peut quelquefois avoir l’impression que cette expédition n’est qu’un prétexte, compte tenu du fait que l’auteur a tendance à donner une plus large place au voyageur qu’au voyage en mêlant des éléments du domaine privé à des observations purement ethnographiques ; l’auteur se dévoile sans aucune retenue ni complaisance se dirigeant petit à petit vers une psychanalyse que lui avait en outre conseillée son médecin.


Au commencement il croit se redécouvrir ; le lecteur assiste alors à quelques moments de bonheur. " Jamais je n’avais senti à quel point je suis religieux, mais dans une religion où il est nécessaire que l’on me fasse voir le dieu." Mais par la suite, on ne peut que constater les multiples déceptions de Leiris, l’éternel insatisfait, peu de temps après son arrivée en Ethiopie qui devait lui révéler la véritable Afrique fantasmagorique, mystique et sauvage ; après ce qui devait être un nouveau départ, l’apathie le regagne lorsque son immersion réellement poussée au sein des possédés débouche sur un échec : " Horrible chose d’être un Européen qu’on n’aime pas mais qu’on respecte dans son orgueil de demi-dieu, qu’on bafoue dés qu’il vient à se rapprocher.. " L’auteur sera réellement déçu par son voyage et il parvient d’ailleurs très bien à le faire ressentir à son lecteur en lui donnant à voir une autre vision de l’Afrique, une Afrique dure et fermée ; en employant à maintes reprises les mots cafard et ennui, il cherche à faire ressortir l’effet que cette Afrique a eu sur lui, des obsessions, pollutions nocturnes, sautes d’humeur, tout cela pour finalement ne pas aboutir au résultat escompté. Cependant même si son but ultime reste intouchable, le voyage ne lui pas été inutile ; il lui a permis d’insuffler un renouveau à l’ethnographie.


Leiris donne à voir une vision de L’Afrique, du voyageur et du voyage dépourvue de romantisme. Ce voyage qui était censé le transformer se révélera n’être au final qu’une déception de plus pour lui mais a tout de même contribué quoi qu’il en dise à le transformer et à le mettre sur la voie de L’Âge d’homme. Par ailleurs, ce titre, L’Afrique fantôme, vient de sa déception d’Occidental mal dans sa peau qui avait follement espéré que ce long voyage dans les contrées alors plus ou moins retirées ferait de lui un autre homme.

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" Il ne me reste rien à faire sinon clore ce carnet, éteindre la lumière, m’allonger, dormir et faire des rêves. "

Mailis, A.S. Éd.-Lib.

 

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