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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 07:19

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CONRAD Joseph. 
Au coeur des ténèbres, 1898. 
Introduction et traduction de J.J Mayoux
Paris : Editions Aubier-Montaigne, 1980. 
Rééd. GF – Flammarion, 1989, 214 p.










     La Tamise, une réception sur un bateau, le patron sur le pont, le comptable assis à droite. Les verres ont circulé, le calme domine cette fin de soirée et la nuit tombe. Peu à peu l’obscurité gagne les eaux, le pont, les cœurs et pousse Marlow, marin désabusé à conter une histoire, son histoire. Car ce sont bien les ténèbres, qu’inspire cette mer d’encre aux fonds insondables, qui donnent la parole à Marlow pour ne plus nous quitter du roman.


    Le récit de la descente au cœur de la jungle peut commencer. La route sera semée d’embûches, d’épreuves, à la façon d’un récit initiatique où le héros apprendra la noirceur de l’âme humaine à ses dépens.


     En Belgique, fief de la Compagnie qui l’embauche pour ce voyage, il rencontre les Tricoteuses, vieilles femmes gardant les portes de l’employeur, symboliquement assimilées aux " gardiennes de la porte des ombres ". Le voyage de Marlow commence après ce rendez-vous. Autre symbole de son entrée aux Enfers, son arrivée au Congo se fait sous le tonnerre des canons d’un navire français. Celui-ci tire alors vers la Terre, vers un ennemi invisible, comme fou. Plus tard le même tonnerre retentira ; cette fois Marlow sera à terre sur le chemin de la colonie et de la dynamite explosera au flanc des monts en retentissant dans toute la vallée boisée. C’est au cours de cette marche qu’il vivra son entrée aux Enfers. Au détour d’une escapade, il aura une rencontre fatale avec un lieu où les esclaves détruits par la colonie sont mis à l’écart, rejetés dans un bosquet infernal de la jungle. Les corps difformes, anguleux, à peine encore vivants, se traînent pour " laper " l’eau, ne sont plus que des ombres aux âmes évaporées. Une fois franchie cette épreuve, Marlow arrive à la colonie et poursuit sa descente dans les ténèbres par la quête de Kurtz, personnage présent dans toutes les phrases, sur toutes les lèvres. Passionnant les êtres, quasiment divinisé, Kurtz existe par le récit de plusieurs membres de la colonie. Il apparaît comme un héros, grand parmi les grands, qui pourrait bouleverser le monde, dispensant sa parole comme un prophète ; rapidement, la fascination pour ce personnage happe Marlow qui entreprend d’aller voir Kurtz en s’enfonçant dans la jungle. Mais la réalité le décevra, il trouvera au cœur des ténèbres la désillusion, l’horreur, la sauvagerie humaine déchaînée par le réveil d’instincts primaires, " préhistoriques ", souvent oubliés ou refoulés. Kurtz, l’homme libre gangrené par la soif de puissance et de grandeur incarne une folie humaine dont le XXe siècle subira les conséquences.

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     Visionnaire, Conrad l’était certainement, ou tout du moins en avance sur les conrad01.jpeg.jpgréflexions de son temps, comme nous le verrons plus tard ; il a identifié avant Freud la question du Moi profond, des instinct refoulés. Mais nous pouvons auparavant nous questionner sur les raisons qui ont poussé Conrad à écrire ce livre.


     Né en 1857, dans une famille lettrée engagée dans la lutte pour la souveraineté de la Pologne, contre l’empire Russe, il se retrouve orphelin à 12 ans et rêve déjà d’Afrique, de voyages.


     Il s’engage à Marseille au plus bas niveau de la marine et commence une aventure maritime qui durera quinze années. Il gravit tous les échelons, mais accumule surtout des désillusions. Un de ses derniers voyages s’effectue au Congo où il se retrouve, malgré lui, commandant d’une navette sur le fleuve. Ce périple tourne mal ; atteint de maladies, de paludisme, il est épuisé et horrifié par le colonialisme qui sévit alors. En 1893, il fera son adieu aux océans.


     En 1894 il publie la Folie Almayer, récit entamé lors de ses voyages où pointent déjà les désillusions de Conrad. Riche de lectures littéraires pendant ses voyages, il écrit en anglais ; ses textes seront des récits d’aventures ancrés dans la réalité, et non pas dans le romance façon Stevenson. Ses anti-héros traversent le colonialisme, l’impérialisme, l’anarchisme à travers leurs aventures ; ils se font les témoins d’un temps bouleversé, au croisement du siècle qui amènera la Première Guerre mondiale. Conrad veut écrire des récits réalistes ancrés dans les difficultés de son temps, où l’homme semble s’être égaré sur des chemins ténébreux ; l’horreur de la Guerre de 14-18 en sera l’aboutissement.


     Au cœur des ténèbres
est évidemment un récit d’aventure, mais aussi un récit autobiographique. Marlow comme Conrad se rend en Belgique pour gagner le Congo ; tous deux connaîtront la désillusion à leur arrivée dans la jungle en découvrant le bâtiment qu’ils commanderont. Ils ressentiront un dégoût profond face au colonialisme. Conrad rentrera profondément pessimiste quant à l’avenir de l’humanité ; ce livre est un vrai signal d’alarme. Le récit d’aventure se structurera autour de l’expérience des ténèbres, de la descente infernale avec ses épreuves et ses rencontres. La description de la jungle humide, oppressante fait de cette masse de nature un personnage à part entière plus ou moins responsable du basculement des hommes dans les ténèbres.


     Le récit s’accompagne surtout de la réflexion profonde de Conrad sur la société qu’il décrit. Il fait une critique de l’humain, analyse ce phénomène du " Moi troublé " que théorisera Freud vingt ans plus tard. Kurtz, puis Marlow sont les deux sujets de la recherche de Conrad. Kurtz a définitivement succombé à ses instincts premiers, ses pulsions sauvages ; Marlow, d’abord fasciné par l’aura du mythe " Kurtz ", subit la transformation au cours de son avancée dans la jungle, de ses désillusions ; la haine se réveille en lui, la sauvagerie et l’instinct de survie gagnent. En lien avec cette folie qui surgit, la question du désir de puissance est clairement identifiée, Kurtz est un demi-dieu pour la tribu qu’il a asservie. On retrouve ici l’aura quasi surnaturelle que se sont attribuée les " blancs " lors de la colonisation avec ses dérives bien connues. La folie aussi est présente tout au long du roman, ancrée dans la personnalité de Kurtz qui transpire sur tous les autres personnages.


     Conrad fait par conséquent une critique virulente du colonialisme qu’il montre absurde, cruel et voué à l’échec à cause de la folie des colons.

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     On trouve aussi dans cet ouvrage une réflexion assez intéressante sur la fiction. Il confronte l’imaginaire anglais, romanesque, héroïque, à l’écriture réaliste. Ainsi Marlow rencontre d’abord Kurtz en langage et s’imagine un héros divin, personnage hors normes, au-dessus des hommes. Mais quand il le rencontre " réellement ", la lumière s’éteint et l’homme se dévoile, l’horreur avec lui. Conrad réussit à mettre son récit en abyme. Il écrit ce que Marlow raconte à un groupe de marins sommeillants. Ce que nous lisons, ce sont les paroles de Marlow. Parfois le récit s’interrompt pour revenir sur le pont du petit plaisancier sur la Tamise, et cette rupture produit un effet déroutant.


     Ce livre est une réelle aventure littéraire tant par la forme que par le fond. Conrad possède un style certainement révolutionnaire pour son époque qui influencera les plus grands auteurs notamment français du XXème siècle (Gide, Malraux…). Avec lui naît le roman d’aventures réaliste qui montre le monde tel qu’il est, débarrassé de l’enchantement romantique.


Julien, Bib. 2A

 

 

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Published by julien - dans Altérité.
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commentaires

Marie 05/02/2010 20:21


Un grand merci pour cet article. Il est parfait pour éclairer ma lecture (...et les explications de mon proffesseurs)! J'ai lu Au Coeur des Ténèbre et effectivement je le trouve trés intéressant et
donc le recommande avec vous.


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