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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 08:55

CHEVILLARD03.JPEG
Eric CHEVILLARD
Oreille rouge,
éditions de Minuit, 2005
(collection "double", 2007, 160 pages)












PRESENTATION DE L'AUTEUR ET DE SON OEUVRE


Voir le blog de l'auteur : l-autofictif.over-blog.com

son site internet : eric-chevillard.net (bibliographie, revue de presse)

le site des éditions de Minuit

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     Nous ne possédons que peu d'éléments biographiques concernant Eric Chevillard. Il est né en 1964 en Vendée et il a effectué un voyage au Mali de cinq semaines. Ces éléments autobiographiques se retrouvent dans Oreille rouge. Mais plutôt que d'autobiographie, nous pouvons parler d'autofiction à propos de ce roman, dont le récit n'est que pure création.


     Eric Chevillard a publié une quinzaine de romans aux éditions de Minuit ; le premier Mourir m'enrhume paru en 1987 et le dernier, Sans l'orang-outan paru en 2007. Oreillle rouge, son treizième roman, est paru en 2005 puis en poche (collection double) en 2007.


     Eric Chevillard écrit avec beaucoup d'humour et semble se plaire à déjouer les codes traditionnels de la littérature, en proposant des sortes de "parodies" de genres. En effet, il tourne en dérision l'édition savante (L' Œuvre posthume de Thomas Pilaster, 1999), le roman d'aventure (Les Absences du capitaine Cook, 2001), l'autobiographie (Du hérisson, 2002) ou encore le conte (Le Vaillant Petit Tailleur, 2004). Avec Oreille rouge, il s'attaque au récit de voyage et se moque de la figure de l'écrivain-voyageur. Selon Chevillard, "l'écrivain voyageur (...) a une pose - "je raconte mon périple" - et cache ce qu'il devrait montrer. On ne voit que lui, et il ne fait que piller certaines richesses africaines, les mots, qu'il va utiliser à son profit, comme d'autres des diamants". Cette figure dénoncée est bien celle que l'on retrouve dans le personnage d'Oreille rouge, qui cherche à prendre pour lui toute l'Afrique, tout ce qui est, dans sa culture d'occidental, typiquement "africain", afin de le condenser dans son "grand poème de l'Afrique".

 

 


OREILLE ROUGE

 


     L'ouvrage se divise en trois parties :

 

I. La préparation du voyage (et avant cela l'idée même du voyage)

II. Le voyage en lui-même, l'expérience de l'autre et de l'ailleurs

III. Le retour

L'ouvrage se construit ensuite en une succession de paragraphes courts, parfois sans lien apparent, comme une juxtaposition d'idées et de descriptions.

 

1. LE PERSONNAGE D'OREILLE ROUGE


     Oreille rouge est un personnage indéterminé, c'est "il" ou "lui" ; il pourrait très bien s'appeler Jean-Léon. L'histoire le nomme Oreille rouge une fois qu'il est en Afrique ("le jour, tous les Blancs se ressemblent. Tulo bilennew, petites oreilles rouges, c'est ainsi qu'on les appelle parfois ici en se moquant un peu"). Nommé de cette façon, le lecteur ne peut prendre ce personnage au sérieux et comprend que l'histoire ne sera qu'ironie et moquerie tendre. La première phrase du roman confirme cette impression : "Ne rien attendre de sensationnel venant de lui". Cet sorte d'incipit donne la tonalité de l'ouvrage ainsi que le caractère du personnage principal ; tout est banal et il ne se passe absolument rien d'extraordinaire.

 

    
     Oreille rouge est décrit comme un enfant, un bébé, un écolier trop sérieux. "C'est un pleutre. Il ne respire que dans sa tanière, dans son odeur. Au-delà de son lopin s'étend la terre des ombres, des esprits maléfique." Comme un enfant qui a peur du noir, Oreille rouge a peur de l'inconnu et ne se sent en sécurité que dans sa chambre, dans son confort personnel. C'est un écrivain qui ne vit que dans ses livres et son écriture, mais qui finalement ne connaît rien du monde extérieur. "Mon Dieu, comme il est rose ! Bébé ne change pas ! Inaltérable peau de tendron, on aurait envie de l'embrasser dans le cou, de lui caresser les cuisses. Il va falloir me faire barouder tout ça. Manque de corne sous les pieds et de cals dans les paumes, ce mignon." C'est quelqu'un de tout neuf, frais et naïf qui n'a encore rien vu du monde qui l'entoure et qui a donc tout à découvrir. Cet écolier trop sérieux qui est "du côté de l'organisation, de l'ordre, du rangement, de la ponctualité, de l'efficacité, du rendement" et qui arrache sauvagement ses pages d'écriture en détachant "la papier selon le pli marqué avec le pouce puis l'ongle du pouce, en tirant un peu la langue" semble tout à fait inadapté au voyage. Le voyage est en effet par définition un détachement de soi, de ses habitudes, de son confort personnel vers un ailleurs, une découverte de l'autre, de sa culture et de ses façons de vivre. D'après la description d'Oreille rouge, le lecteur comprend que le voyage et le récit qui en est fait, seront forcément en décalage de la réalité.


     Obstinément, Oreille rouge refuse de partir au Mali, comme un enfant têtu. Cependant, à force de se répéter l'idée du voyage, de s'approprier l'Afrique en la nommant et de faire le désinvolte devant autrui, il se retrouvera comme piégé par lui-même et n'aura d'autre choix que de partir pour de bon. Suit alors une préparation toute matérielle du voyage : faire ses bagages, ne pas oublier son carnet de moleskine (qui permet d'écrire en toute situation), faire ses papiers, son visa, ses vaccins ("Il ne lui faut pas moins de six vaccins pour se sentir enfin concerné par l'Afrique.") et ne pas oublier les médicaments. Cette matérialité est rassurante mais aussi inquiétante ; en effet toutes ces précautions lui permettront-elles malgré tout de "prétendre qu'il a vécu en Afrique" ? Notre écrivain voyageur s'entoure d'éléments rassurants et protecteurs avant de quitter son "monde" pour un autre. L'ailleurs et l'autre prennent donc une couleur menaçante comme dangereuse pour le voyageur occidental inadapté. L'altérité attire mais inquiète en même temps, car c'est l'inconnu. Le voyageur veut connaître mais doit se conditionner. Il ne peut se détacher complètement de son confort habituel ni de ses préjugés et clichés.

 

 

2. UN FOSSÉ ENTRE IMAGINAIRE ET RÉALITÉ


     Oreille rouge n'a jamais voyagé. Il ne se fait qu'une idée de l'Afrique, pleine de clichés qui sont ceux de tout Occidental ("Fiction naïve de l'innocence préservée, de la préhistoire qui dure"). Il se fait même une idée du voyage et anticipe son retour avant même d'être parti : "L'Afrique m'a changé complètement. J'étais ceci, je suis cela. Il s'entend déjà dire : point de vie qui vaille sans la rude expérience de l'Afrique. (...) Il faut avoir vécu là-bas pour savoir vraiment ce qu'est l'Afrique. (....) Va chercher ta vérité en Afrique. Renoncez à vos habitudes, bourgeois, à votre bonheur écoeurant, morbide, allez en Afrique". Notre apprenti voyageur se voit déjà transformé par son expérience de l'altérité et supérieur à ses pairs qui ne connaissent rien de la vie, parce qu'ils ne sont pas allés en Afrique. Il n'est encore que dans le cliché du voyage initiatique et bouleversant, mais qu'en sera-t-il en réalité ? Son pèse-personne affichant 72 kilos avant son départ affichera impertubablement 72 kilos, "les mêmes", à son retour, attestant ainsi qu'il ne s'est rien passé...

 


     Finalement, l'écrivain voyageur peut très bien voyager en imagination et écrire depuis chez lui : "On l'invite en résidence d'écriture dans un village du Mali, sur le Niger. Comme s'il avait besoin de se rendre là-bas pour écrire. Qu'on lui apporte une table, une chaise, un crayon et du papier. Sujet, avons-nous dit, l'Afrique. Facile. Tel est son tour d'esprit qu'il pense tout de suite aux grands animaux de la savane. Son imagination limitée convoque aussitôt la girafe et l'éléphant." L'évocation de l'Afrique fait inévitablement penser aux grands animaux sauvages. Cependant, le voyage, la confrontation à la réalité ne fera que détruire ces clichés. Là où Oreille rouge croit voir deux lionnes chasser une antilope, ce ne sont que deux chiens errants s'attaquant à une bique et le papillon au loin n'est qu'un sac plastique qui vole. Du serpent, on ne voit que la trace dans le sable et les restes de peau après la mue. Au risque de paraître ridicule, Oreille rouge entend bien dire "zébu", terme qu’il applique à des "vaches", "comme à Salers". Il ne verra pas non plus d'hippopotames, bien qu'il se lance à cinq reprises à leur recherche. Cette quête ne se fait pas sans Toka, "personnage important de cette histoire" car "il sait où sont les hippopotames" et il est "intarissable" sur ce sujet. En effet, à chaque expédition, Toka livre tout les renseignements possibles concernant l'hippopotame (ses particularités physiques, les endroits où il vit, etc.). Pour connaître l'hippopotame, animal africain, Oreille rouge doit passer par Toka, sorte d'intermédiaire indispensable qui fournit la connaissance de cet "ailleurs" inconnu du voyageur. Finalement, Oreille rouge ne verra aucun hippopotame et devra se contenter du savoir de Toka (appris uniquement dans une encyclopédie), qui n'a probablement jamais vu, lui non plus, d'hippopotames. Le récit de voyage devient ici parole de l'Autre (cet Autre qui symbolise la connaissance), mais paradoxalement cette parole vient de livres. Le voyageur n'a donc plus besoin de l'Autre pour apprendre ; il peut puiser son savoir lui-même dans les livres et de chez lui.

 


     Enfin, le rapport au réel est problématique. Tout d'abord, Oreille rouge semble se forcer à aimer cette expérience parce qu'il se dit qu'il voyage et qu'il découvre une autre contrée. Tout ce qu'il voit est merveilleux, y compris cet éléphant d'ébène qu'il achète et dorlote, le même auquel il aurait donné un coup de pied s'il l'avait vu sur un trotoir parisien. Une même réalité prend une tonalité nouvelle parce qu'elle est dans un autre contexte, dans cet ailleurs que l'on découvre. Parfois le réel est insuffisant pour notre voyageur, il ne correspond pas à ses attentes : il nomme "zébu" une vache, il crée des proverbes africains et il a parfois la tentation d'inventer (il ira même jusqu'à dire avoir vu des hippopotames, à son retour). Le voyageur, confronté à la réalité, n'est donc pas toujours heureux ; sa déception vient de ses attentes, des clichés dont il ne peut se séparer. Dès lors comment écrire un récit de voyage s'il y a toujours un tel fossé entre imaginaire et réalité ?

 

 

3. LE RÉCIT DE VOYAGE ET LA FIGURE DE L'ÉCRIVAIN

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     Oreille rouge, c'est aussi la satire du personnage de l'écrivain et de la littérature de voyage. L'écrivain est un voleur et un profiteur. Il s'approprie tout ce qui ne lui appartient pas, pour en revendiquer ensuite l'authenticité. Si avant de partir, personne ne sait où se trouve le Mali, à son retour et uniquement grâce à lui, tout le monde pourra connaître l'Afrique ("il s'empare de tout ce qu'il voit, qui va finir dans le grand poème : on saura désormais où se trouve la Mali. Dans son livre."). L'écrivain voyageur vole l'Autre, lui prend ce qu'il possède, se l'approprie pour s'en faire une certaine gloire et une supériorité à son retour. Il a donc aussi une certaine prétention et croit être le seul à pouvoir raconter l'Afrique. Oreille rouge fuit les touristes ; il craint qu'ils ne se mettent eux aussi à raconter leur voyage et il ne supporte pas ceux qui disent connaître l'Afrique. Ici, le but du voyage est d'écrire ce grand poème ; le voyage est inévitablement littéraire. Il y a appropriation de l'autre par le mot (d'ailleurs le mot seul, l'imagination suffisent ; il n'est pas besoin de s'encombrer des embarras du voyage) : "Le mot lui suffit. Le mot Afrique est à lui maintenant. Il a le droit de l'employer. ne s'en prive pas. Afrique Afrique. Dans sa bouche, ce n'est plus une telle incongruité dorénavant. Il fixe l'horizon avec des yeux de propriétaire. Il est chez lui là-bas. Il a de bonnes raisons d'articuler le mot Afrique. (...) [Il] fait résonner aussi souvent qu'il le peut le mot Afrique. Afrique Afrique. Parfois, il dit plutôt Mali, c'est le mot juste." Le mot suffit, l'écrivain voyageur peut créer l'Afrique uniquement en la nommant. Le voyage devient donc superflu, voire inutile, ce sont l'écrivain et son livre qui priment.

 


     Enfin le voyage serait d'autant plus inutile sans le fameux carnet de moleskine, image-même de l'écrivain voyageur, outil indispensable. Paradoxalement, son authenticité ne va pas venir de ce que l'écrivain va écrire, mais de son aspect physique. Oreille rouge le laisse toute une nuit dehors, afin qu'il s'imprègne bien de l'air africain. Il n'hésite pas non plus à le tacher : "cette autre vilaine tache graisseuse prend tout son sens si l'on sait qu'il s'agit d'une goutte d'huile de coton produite ici même, dans ce village sur le Niger où Oreille rouge est en résidence". Une fois le carnet "enflé, déformé, écorché, griffé, lustré", il devient "un véritable objet d'art africain". Ce carnet doit contenir l'Afrique et devenir lui-même africain. Mais une fois devenu africain, la crainte de notre voyageur serait de le perdre, car alors "que lui resterait-il de l'Afrique" ? Le voyage semble donc tenir à bien peu de chose. L'écriture et le livre à venir sont les seules réalités qui restent, la seule preuve du voyage et finalement sans cela le voyage n'est rien.

 

 

CONCLUSION


    Cet "anti-récit de voyage" se moque du voyageur occidental et de la figure de l'écrivain-voyageur. Malgré cet humour, Eric Chevillard pose des questions plus profondes : pourquoi voyageons-nous ? Pourquoi écrivons-nous (pourquoi sommes-nous "obligés" de raconter, voire d'écrire le voyage ?), et finalement qu'est-ce qu'un écrivain-voyageur, comment peut-on percevoir l'autre et le raconter ? L'écrivain voyageur est celui qui se met en scène lui-même et qui est persuadé, parce qu'il voyage, qu'il est un témoin unique. La découverte de l'Autre et de l'Ailleurs n'est qu'un moyen pour parler de soi. Il y a toujours un écart entre les faits observés et la retranscription en un récit. Il semble donc que le récit de voyage, forcément lié à l'expérience individuelle, est toujours du côté de la subjectivité. D'ailleurs, par la seule mise en mot, le récit devient fiction. Le mot suffit à créer des mondes à part entière (cf. Richard Millet dans L'Orient désert : "Les noms (font) exister des territoires autrement réels que ceux que révèlent les voyages").

 

 Sophie, A.S. Éd.

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commentaires

MOHAMED AG AGHATI 28/10/2010 16:18


a tu oublié? l'histoire de l'abeille avec Cecil dans la grotte de notre champs le jour du Camping.


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