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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 08:53

beyala04.jpeg.jpg
Calixthe BEYALA
Comment cuisiner son mari à l’africaine
Albin Michel, 2000



















- Calixthe Beyala :

belaya.jpg
      Camerounaise, elle part pour Paris à 17 ans ; elle fait des études de gestion et de lettres. Elle s’installe en Espagne à Malaga, puis en Corse. Elle gagne de nombreux prix littéraires : Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire pour son roman Maman a un amant, Grand prix du roman de l'Académie Française pour Les Honneurs perdus, Grand Prix de l'Unicef pour La Petite fille du réverbère ; elle est aussi et surtout consacrée Chevalier des arts et des lettres. Très militante, notamment dans le féminisme, elle est aussi porte-parole de l'association le Collectif Egalité pour le droit des minorités visibles en France. Elle est accusée de plagiat à plusieurs reprises.


      - Le livre :

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Une Parisienne d’origine africaine, Mademoiselle Aïssatou, vit seule dans une cité. Elle vit à la française, avec les canons de beauté occidentaux qu’elle adopte avec un effort constant (régimes sur régimes). Elle semble avoir totalement oublié ses racines, mais ces dernières réapparaissent lorsqu’elle tombe amoureuse de son voisin africain. Se rappelant les conseils de sa mère, elle va tenter de conquérir son estomac pour le séduire, avec des recettes africaines traditionnelles.


     - Les autres livres :

Ils se situent toujours entre tradition et modernité, entre Afrique et Occident


    Peu sont légers :

Femme nue, femme noire

(récit érotique)

Le Petit Prince de Belleville

(roman d’apprentissage un peu similaire à celui-là : difficultés d’intégration à Paris, partagé entre deux cultures…)


     La majorité de ses titres sont des livres durs (vocabulaire cru et acéré pour des thèmes violents et parfois tabous) :

Tu t’appelleras Tanga

(prostitution enfantine et voulue par les parents)

Assèze l’Africaine

(excision, fugue)

C’est le soleil qui m’a brûlée

(la tradition de soumission des femmes)

La Plantation

(la colonisation, les dictatures)


    Elle joue aussi du marketing dans L’homme qui m’offrait le ciel, une auto-fiction où son double couche avec Michel Drucker…


I) La forme


- La structure du livre est originale : Chaque chapitre est assorti d’une véritable recette de cuisine dont on a parlé au chapitre précédent (pratiquement toutes infaisables et c’est dommage, vu que les ingrédients sont difficiles à trouver. Exemples : tortues de brousse aux bananes plantains vertes ; antilope fumée aux pistaches ; boa en feuilles de bananier ; crocodile à la sauce tchobi…)


- Il y a un contraste de styles assez étonnant mais plutôt bienvenu dans ce cas, puisqu’ils collent à la thématique : mélange d’expressions et adages africains traditionnels et d’une langue française très correcte voire soutenue.


- L’écriture de Calixthe Beyala est particulièrement poétique :


 On a un jeu perpétuel sur les sonorités : l’écriture en devient chantante et se rapproche de l’oralité comme le veut la tradition des griots en Afrique.


 Elle utilise beaucoup d’expressions colorées et d’adages africains.


 Le thème de la cuisine est prétexte aux métaphores culinaires :

" Les semaines passent et mon chagrin est gastronomique. Il s’étale comme une tarte à la crème, là sur mon visage ; il se mousse au chocolat aux coins de mes lèvres ; il craquette sous ma langue comme un biscuit sec ; il est aussi amer qu’une cola et je le distribue autour de moi. Il agace les langues, acide comme une mangue verte. "


- Calixthe Beyala utilise beaucoup d’humour sans verser dans le gag :


 Le discours indirect libre nous fait entrer dans l’esprit des personnages, souvent avec beaucoup d’ironie et de sarcasmes.


 L’humour est aussi présent dans l’évocation du comportement des personnages : Bijou, la femme-flamme sortie d’un roman-photo ; le voisin-amant qui ne pense qu’à manger et qui finit par trouver des surnoms culinaires et peu ragoûtants au personnage principal (huile de mes frites…)


II) Les thèmes


- Le livre traite surtout de la situation des personnes coincées entre deux cultures, du problème fondamental de l’immigration, de ces populations rejetées par les uns et les autres :


 Mademoiselle Aïssatou se pose la question de l’acculturation, elle sent qu’elle a perdu les valeurs africaines au profit de la culture française :


"J’ignore quand je suis devenue blanche."


-   L’Occident s’oppose nettement à l’Afrique dans ce livre : les Africains semblent avoir en général une admiration sans bornes pour les Blancs, mais les réactions occidentales sont peu à peu remises en question. Il y a notamment un passage où mademoiselle Aïssatou vante les qualités du mariage, d’abord à l’africaine puis à l’occidentale, mais aucun des discours n’a l’effet escompté. Puis le personnage évolue, revient finalement à ses racines.


 Les Africains sont traités littéralement en noir et blanc : soit ils sont purement dans leur tradition, soit ils ont perdu les valeurs ancestrales : ainsi, on a la vision d’une Africaine pure et dure sur la culture occidentale, sur la société américanisée et les pertes culturelles.


 De temps en temps, mademoiselle Aïssatou se plonge dans ses souvenirs d’enfance et d’Afrique, qui apparaissent tels des clichés, déformés par le temps, la mémoire et les regrets.


 On aborde aussi rapidement les différentes spiritualités : le personnage empreint de catholicisme se sent ridicule lorsqu’elle va consulter un marabout (du type " retour de l’être aimé "), et les deux religions ne lui sont finalement d’aucun secours : sa religion, c’était la beauté, cela devient la cuisine.


 Mlle Aïssatou essaie de coller aux canons de beauté occidentaux, avec régimes minceur et sauna, avec des produits pour blanchir la peau et lisser les cheveux :

" Moi je suis une Négresse blanche et la nourriture est un poison mortel pour la séduction. Je fais chanter mon corps en épluchant mes fesses, en râpant mes seins, convaincue qu’en martyrisant mon estomac les divinités de la sensualité s’échapperont de mes pores ".

Puis elle réalise que pour séduire un Africain, il faut réacquérir les gestes de beauté africains et elle prend peur en réalisant que ce sont des efforts totalement différents et qu’elle ne se sent pas capable de se téapproprier les coutumes de son continent.


- Le rôle des femmes est abordé mais en filigrane, étant donné que Calixthe Beyala est une féministe très engagée :


 Dans ce livre, la femme se doit d’être soumise mais elle est puissante : c’est la femme africaine dans toute sa splendeur ; elle semble se plier à tout mais dans les faits, c’est elle qui contrôle les choses aux dépens de son mari.


 Elle accepte les infidélités, les encourage même pour les garder sous son contrôle et laisser le mari revenir lorsqu’il sera lassé : le mari est imbuvable mais elle tient bon, continue à s’occuper de lui et lui faire de bons petits plats en encaissant les humiliations et sans rien dire, jusqu’à ce qu’il change :

"Il oublia systématiquement mes anniversaires. Je regardai encore vers la brousse. Mais comme il n’y a pas de brousse à Paris, je fus bien obligée de raisonner lucidement : mon mari était coureur de jupons, poltron, avare, prétentieux et sans doute n’y avait-il pas dans l’univers de vice, de crime que je ne pouvais en toute honnêteté lui mettre sur le dos. Mais je l’aimais ".


- Mais c’est la cuisine qui est bien sûr le sujet central :


 La sensualité est très liée à la cuisine : dans l’Antiquité, ils étaient déjà liés, on pensait à l’inverse qu’il fallait faire manger une femme pour qu’elle accepte de se donner. Ici, c’est l’homme qui succombe aux charmes de la femme après un bon repas, la bonne chère appelle les plaisirs de la chair.


 Le rôle de la cuisine est clairement pour Mlle Aïssatou un moyen d’attirer et de garder un homme. Mais grâce à la cuisine, elle retrouve surtout son identité et ses racines.


 La cuisine est utilisée comme un véritable pouvoir, pas toujours bénéfique cependant : un jour où le personnage est en colère contre M. Bolobolo, son amant, elle verse du laxatif dans son plat.


 L’écriture est très sensorielle : l’odeur et le goût sont très présents, ils font figure de madeleine de Proust. Ils ravivent les souvenirs d’enfance, de sa mère, ils intriguent les voisins, ils allèchent le lecteur et le transportent sur un autre continent.


 Finalement, on peut se demander si le livre ne tourne pas trop autour de la nourriture, et c’est ce que se demande aussi l’amant de Mlle Aïssatou lorsqu’il lui demande si elle " pense à autre chose qu’à la bouffe ", elle lui répond alors que " la nourriture est synonyme de la vie. Aujourd’hui, elle constitue une unité plus homogène que la justice. Elle est peut-être l’unique source de paix et de réconciliation entre les hommes ". A quoi on pourrait objecter que c’est surtout une question de goûts et qu’on ne peut peut-être pas apaiser un homme en colère avec un plat qu’il n’aime pas. Mais effectivement dans ce livre, la cuisine apparaît comme un lien entre les hommes, qui s’étire et se consolide avec le temps.


Conclusion :


     Ce livre me semblait très léger et m’a attirée par son originalité. Mais finalement c’est une œuvre plus profonde qu’elle n’en a l’air : ce n’est peut-être pas un titre qui restera dans les annales de la littérature, mais la langue est vivante, colorée, recherchée, sautillante et surtout épicée ; et les thèmes sont ceux d’une Afrique entre tradition et modernité, d’une Afrique exilée et perdue entre deux cultures, d’un personnage qui ne trouve pas de compromis entre ces deux mondes, et c’est peut-être avec une thématique quotidienne comme celle de la cuisine que ce sujet est le plus finement traité.


Inès, A.S. Éd.-Lib.

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commentaires

ilunga king 20/02/2017 14:50

homme de lettres

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